Willie Kennard, un héros à la peau noire
En 1996, l’auteur Gerald Lindemann dévoilait l’histoire peu connue de Willie Kennard, un nom qui a largement été éclipsé par des personnages plus célèbres de l’époque du Far West.
Le cinéma, ainsi que le souvenir que se fabriquent la plupart d’entre nous du héros du Far West, présente un mystérieux cavalier solitaire débarquant en ville pour rétablir l’ordre à coups de revolver avant de disparaître sans rien demander en retour, ou presque.
Et bien, Willie Kennard correspond à cette image. Le seul détail qui risque de ne pas convenir au stéréotype du héros façonné en partie par Hollywood est que la peau de Kennard était noire.
On raconte que la petite localité de Yankee Hill au Colorado avait un urgent besoin d’aide en 1874. En seulement trois mois, la ville avait perdu ses trois derniers marshals. C’est qu’un dénommé Barney Casewith semait la terreur depuis environ deux ans. Mais cette année-là, Casewith aurait violé Birdie Campbell, une jeune fille de 15 ans. Le père de celle-ci tenta d’obtenir vengeance mais Casewith fut plus rapide que lui et le tua froidement, ainsi que le marshal Craig.
Désespéré, le conseil de ville fit donc publier une annonce dans le Rocky Mountain News afin de sonner l’alarme et demander l’aide d’un homme capable de régler leur problème.
Selon Lindemann, le maire Matt Borden et quatre de ses conseillers étaient en train de prendre leur café du matin au Sarah Palmer’s Cafe lorsqu’un homme de race noire âgé de 42 ans marcha vers eux, leur expliquant qu’il avait lu l’annonce dans le journal. On se serait d’abord moqué de lui en lui demandant s’il savait lire. Ne s’attendant pas à une telle surprise, le maire et ses acolytes auraient alors décidé de tester les capacités du seul candidat qui avait pris la peine de se déplacer pour l’emploi. Ils le mirent donc à l’épreuve en lui demandant tout simplement de procéder à l’arrestation de Barney Casewith, qui avait l’habitude de traîner au Gaylor’s Saloon. Calmement, Kennard épingla l’étoile de marshal à sa veste et traversa la rue.
Comme l’écrivit plus tard dans son autobiographie Bert Corgan, l’un des conseillers du maire Borden, il accompagna Kennard jusqu’au Gaylor’s Saloon, où il fut un témoin privilégié de la scène qui allait suivre.
Kennard marcha directement vers Casewith, qui était alors assis avec deux acolytes. Lorsque Kennard lui annonça qu’il était en état d’arrestation, le criminel endurci aurait tout simplement éclaté de rire.
- Où sommes-nous sensé aller?, lui aurait ensuite demandé Casewith.
- C’est selon votre choix, répliqua Kennard. Soit l’enfer ou la prison.
Casewith se leva mais Kennard tira le premier, heurtant l’étui et l’arme du criminel, la rendant ainsi inutilisable. Les deux compagnons de Casewith, Ira Goodrich et Sam Betts, tentèrent d’intervenir pour sauver l’honneur de leur chef, mais Kennard les refroidit tous les deux immédiatement en leur tirant en plein visage.
Le lendemain, Casewith fut humilié dans son orgueil criminalisée en subissant un procès expéditif pour le viol de Birdie Campbell. Puisque la municipalité ne voulait pas investir dans la construction d’une potence, Corgan demanda au Marshal Kennard de superviser la pendaison de Casewith depuis l’arbre le plus solide de Yankee Hill. Le condamné prolongea son agonie en enroulant ses jambes autour du tronc de l’arbre, mais après une vingtaine de minutes il lâcha prise sous le poids de la fatigue et la communauté put enfin obtenir pleinement justice.
Après cette aventure, il ne se trouvait plus personne dans la région pour douter des capacités de Kennard à occuper le poste de marshal. Comme de raison, les citoyens voulurent en apprendre davantage à propos de leur nouveau héros. Bien que peu bavard, Kennard leur raconta avoir fait partie de la 7ème Illinois Rifles durant la Guerre de Sécession, une compagnie composée uniquement de volontaires noirs. Son talent particulier pour les armes légères l’aurait ensuite amené vers un poste d’instructeur au Montrose Training Camp. Après la guerre, il se serait enrôlé dans l’unité noire de la 9ème Cavalerie, servant entre autres durant 5 ans au Fort Bliss, au Texas, avant d’être transféré au Fort Davis sur le Territoire de l’Arizona. Il aurait également participé à des combats contre les Apaches. Au moment de lire l’annonce dans le Rocky Mountain News il venait d’être démobilisé depuis quelques mois.
Le 2 septembre 1874, après avoir ingurgité quelques verres de whiskey, Reese Durham, le gérant d’une station locale pour diligences, confronta le marshal Kennard. Durham était obsédé par le désir de se débarrasser de lui. L’histoire ne dit pas s’il s’agissait d’une affaire de racisme, mais on pourrait le croire puisque Lindemann ne mentionne aucun autre motif pour expliquer cette haine. Mais la vitesse d’exécution de Kennard n’eut aucune pitié pour ce bougre, qui fut expédié au cimetière sur-le-champ.
Au printemps de 1875, une autre menace plana sur Yankee Hill. Le gang de Billy McGeorge, un évadé de la prison territoriale du Colorado, s’était mis à attaquer des diligences et chariots dans la région. Refusant de pourchasser ce hors-la-loi sur son propre terrain, Kennard accrocha des affiches offrant seulement 50$ pour la capture du fugitif. Frustré par cette maigre récompense, l’orgueil de McGeorge le poussa à se rendre directement à Yankee Hill pour provoquer le marshal le 28 juin 1875.
Kennard marcha à leur rencontre avec un fusil de chasse double canon chargé avec de la chevrotine. L’un des hors-la-loi tenta un mouvement, mais Kennard déchargea l’un de ses deux canons, tuant deux hommes et fracassant la vitrine d’un commerce. McGeorge accepta alors de se rendre, mais non sans menacer le marshal d’avoir un jour sa peau. Mais peu après, McGeorge fut reconnu coupable du meurtre d’une famille d’immigrants et servit à son tour de pendentif au même arbre qui avait vu mourir Casewith l’année précédente.
En 1877, Yankee Hill perdait ses citoyens au profit de nouvelles villes champignons suivant les rumeurs de l’or. Discret et humble, Willie Kennard prit ses affaires et quitta sans jamais laisser de trace. L’histoire permet cependant de le retrouver en 1884 comme garde du corps de Barney Ford, un ancien esclave devenu un riche homme d’affaire à Denver. Mais ensuite, c’est le néant. Avec un passé nébuleux, il fut de passage à Yankee Hill et sans jamais rien demander en retour qu’un salaire honnête, il quitta dans une discrétion fascinante.
Si des représentants de l’ordre comme Wild Bill Hickok, Wyatt Earp et plusieurs autres ont vu leur nom devenir des légendes au sein de l’histoire américaine, on pourrait bien se demander pourquoi les exploits de Willie Kennard ne sont pas appréciés à leur juste valeur. Il semble qu’en histoire, comme ailleurs, il reste encore du chemin à faire dans la perception que nous avons des héros du passé, et surtout devrions-nous cesser de les classer selon la couleur de leur peau.
Référence :
LINDEMANN, Gerald. « The unlikely tamer of Colorado’s wild Yankee Hill was 42-years-old black marshal Willie Kennard ». Wild West Magazine, février 1996, p. 18-24.
Wild Bill Hickok

Wild Bill à l'époque où il travaillait en tant qu'éclaireur. À noter la position particulière qu'il avait de porter ses revolvers, les crosses pointées vers l'avant. Et pourtant, on le disait imbattable sur le plan de la vitesse.
Le 27 mai prochain marquera le 175ème anniversaire de naissance de l’un des plus respectés représentants de l’ordre de toute l’histoire américaine du 19ème siècle. Cet incorruptible au corps athlétique de 6 pieds et un pouce était aussi reconnu pour sa nonchalance et son intransigeance. Il détestait la publicité et pourtant son nom s’est gravé à jamais au sommet de l’époque du Far West.
Né à Troy Grove, en Illinois, le 27 mai 1837, c’est de son père que James Butler Hickok aurait appris le respect de la justice. Avant même la Guerre de Sécession, son père aurait contribué à la libération de plusieurs esclaves noirs par sa participation à un réseau clandestin. Pour lui, la liberté n’avait pas de couleur de peau.
À 18 ans, après la mort de son paternel, James B. Hickok quitta son État natal pour l’Ouest. Rapidement, on le retrouva à travailler comme camionneur sur les plaines, une région contrôlées en partie par de nombreuses tribus indiennes. C’est d’ailleurs dans un campement de camionneurs, un soir, que Hickok aurait rencontré pour la première fois celui qui allait devenir son ami de toujours : William F. « Buffalo Bill » Cody.
Cody était son cadet de 9 ans. Lorsqu’un grossier camionneur vint importuner le jeune Cody en raison de son jeune âge, Hickok prit sa défense en terrassant l’agresseur d’un solide coup de poing.
Quelques années plus tard, Hickok conduisait un chariot de marchandises lorsqu’il connut un combat contre un grizzly. Il acheva l’animal à coups de revolver mais seulement après avoir été sérieusement blessé. En guise de convalescence, son patron de la Wells, Fargo & Co l’envoya s’occuper de l’entretien de la station Rock Creek dans le Nebraska. Il s’agissait d’un relais utilisé par les immigrants traversant le pays ainsi que par le service postal du Pony Express.
David McCanless venait à peine de vendre la station à la compagnie de transport Wells, Fargo & Co et lorsque celle-ci retarda les délais de paiement, il se mit en colère. Or, le nouveau propriétaire, Horace Wellman, venait de s’installer dans les bâtiments avec sa jeune famille. C’est contre lui que McCanless tourna sa fureur.
En juillet 1861, lorsque McCanless se présenta devant la demeure armé d’un fusil de chasse et de deux acolytes, eux aussi armés jusqu’aux dents, il se retrouva devant l’impassible Hickok. Devant l’agressivité de l’ancien propriétaire et aussi un soi-disant geste de trop, Hickok dégaina et l’abattit sur place devant les yeux de la famille Wellman. Sans hésiter, Hickok sortit par la porte de devant pour abattre les deux amis de McCanless. Trois morts en quelques secondes. L’événement marqua à ce point l’imaginaire que les récits s’amplifièrent rapidement, de même que le nombre des victimes. Encore aujourd’hui, les historiens sérieux doivent faire un travail de démystification afin de ramener l’incident dans une meilleure contextualité. Une fois les contes de fée écartés, il n’en reste pas moins que trois victimes en quelques secondes demeure un fait d’arme assez exceptionnel.
Dans les faits, Hickok se livra ensuite à des avocats en leur déclarant sèchement qu’il venait simplement de tuer trois hommes. Peu après, il fut acquitté pour légitime défense.
Suite à l’incident de la Station de Rock Creek, qui fit de lui un homme célèbre, Hickok aurait participé d’une manière quelconque à la Guerre de Sécession, qui s’était déclenchée quelques mois plus tôt avec les premiers coups de canons tirés sur le Fort Sumter en Caroline du Sud. En réalité, cette période de la guerre civile américaine possède encore ses secrets bien gardés pour les historiens désireux d’en apprendre davantage sur le héros de l’Ouest. Certains ont prétendu qu’il avait agis à titre d’espion ou de tireur d’élite pour le compte de l’armée nordiste. D’autres le placent même à la célèbre Bataille de Wilson’s Creek. Quoiqu’il en soit, il semble en être revenu avec son célèbre surnom de Wild Bill.
Après la fin de la guerre, on le retrouve à Springfield, dans le Missouri, où il s’adonne au jeu. C’est là, le 21 juillet 1865, qu’il tue Dave Tutt lors d’un duel. On a longtemps prétendu que l’incident était le résultat d’un trio amoureux mais la découverte de documents d’archives dans les années 1990 démontre qu’il en fut tout autrement. Dans un article antérieur d’Historiquement Logique on a d’ailleurs approfondi la question.
Tutt aurait usé de sa mesquinerie pour tenter de soutirer de l’argent à son adversaire de poker. Dans la rue, selon les témoins, il aurait même tenté de dégainer le premier mais Wild Bill fut si rapide que les deux coups de feu ne produisirent qu’une seule détonation. (pour plus de détails sur ce duel, consulter l’article Le premier duel de Wild Bill Hickok)
Encore une fois, Hickok fut acquitté pour légitime défense. Il se présenta aux élections de marshal à Springfield, mais perdit la course. Néanmoins, sa renommée commençait drôlement à intéresser certaines personnes désireuses de régler des problèmes reliés à l’ordre public.
En septembre 1865, un journaliste du nom de Nichols vint à sa rencontre pour l’interroger sur ses exploits. On ignore ce que Hickok a pu lui dire, mais Nichols a vraisemblablement gonflé la facture dans son article qui fut publié seulement en février 1868. Du jour au lendemain, le texte fit de Wild Bill une légende nationale.
Après avoir remis l’ordre dans un fort militaire hautement indiscipliné, Wild Bill se retrouva à travailler comme éclaireur sur les plaines, parfois en compagnie de son ami Buffalo Bill Cody.
Quelques années plus tard, après la parution de l’article de Nichols, c’est à pied que Wild Bill revint auprès de ses collègues, s’appuyant sur une lance indienne qu’il avait reçu dans la jambe. En dépit de cette blessure, la liste de ses victimes s’était allongée. Mais cette lance semblait avoir mis un terme à sa carrière d’éclaireur puisque la blessure lui aurait enlevé une certaine souplesse, ce qui était néfaste pour la forme physique parfaite que devait posséder un bon éclaireur.
Le 23 août 1869, Hickok fut élu shérif du Ellis County, Kansas. Dans l’exercice de ses fonctions, il tua trois autres hommes lors de duels mémorables. Une chose semblait constamment se répéter : ses adversaires ne s’en sortaient jamais vivant.
Bien sûr, avec une telle réputation il se retrouva avec de nombreux ennemis. Certains voulaient l’abattre par vengeance, d’autres par simple prestige. Après quelques tentatives contre sa vie, Wild Bill se déplaça au centre même des larges rues des villes à bétail, un endroit où il était plus facile pour lui de voir venir les adversaires plutôt qu’en marchant sur les trottoirs. Et il y avait longtemps qu’il s’assoyait constamment le dos au mur, peu importe l’endroit où il se trouvait. Bref, il ne faisait confiance en personne.
Après l’assassinat du Marshal Tom Smith à l’automne 1869, la ville d’Abilene, au Kansas, engagea Hickok pour nettoyer les rues de ses pires éléments. Le tenancier de saloon Ben Thompson, un tueur renommé qui semait la terreur, s’inclina pourtant devant Hickok. Le nouveau marshal parvint à le convaincre de retirer un dessin obscène qu’il avait ajouté à son affiche de saloon, ce qu’aucun autre homme de loi n’avait réussi auparavant.
C’est aussi à Abilene que Wild Bill connut son dernier duel en carrière. Au soir du 5 octobre 1871, il se trouvait dans un bar lorsqu’on entendit des coups de feu à l’extérieur. Phil Coe était à l’origine de ces tirs. Ivre, il semblait avoir décidé de s’amuser avec des copains.
Après avoir dit à son adjoint et ami Mike Williams de rester où il se trouvait, Wild Bill sortit pour aller voir ce qui se passait.
Ainsi se retrouva-t-il en face d’une foule de fêtards, dont Coe qui tenait encore son revolver en main, l’air menaçant. Lorsque Hickok lui demanda pourquoi il avait déchargé son arme, Coe répliqua en ricanant qu’il venait de tirer sur un chien enragé. Devant le récalcitrant qui refusait de ranger son arme, Wild Bill dégaina ses deux revolvers et les deux hommes tirèrent presque simultanément. Coe s’écroula pour ne plus jamais se relever.
Toutefois, le véritable drame se produisit au cours des secondes suivantes. Dans sa vision périphérique, Wild Bill, qui jouissait de reflexes aiguisés, vit un homme s’approcher en courant. Croyant sur le coup qu’il s’agissait d’un ami de Coe venant à son secours, sa réaction instinctive le poussa à abattre la sombre silhouette. Malheureusement, il s’avéra que le marshal venait d’abattre son ami et adjoint Mike Williams.
Pour la première fois de sa vie, Hickok semblait avoir compris que son immense talent pouvait aussi comporter de sérieux inconvénients.
Hickok ne se pardonna jamais cette erreur. Ce fut d’ailleurs son dernier emploi en tant que représentant de l’ordre, bien qu’on réclamait ses talents dans plusieurs localités. Certains témoins ont d’ailleurs prétendu avoir vu pleurer ce dur à cuire sur les lieux du drame.
Au cours de l’été 1873, Buffalo Bill vint lui faire une offre de 500$ par semaine pour monter sur scène avec lui. C’est que depuis peu, ce dernier connaissait un succès impressionnant depuis qu’un auteur l’avait rendu célèbre avec quelques romans. Pour répondre à l’engouement, le jeune éclaireur montait donc sur scène dans l’est du pays pour raconter aux citadins des histoires typiques de l’Ouest.
Fauché, Hickok accepta malgré lui en dépit de son absence de talent pour le spectacle. En fait, Wild Bill était d’une personnalité sauvage et authentique incapable de jouer la comédie, que ce soit sur scène ou sur les plaines. Il s’adapta difficilement à ce jeu artificiel, au point de tirer trop prêt les comédiens avec les armes chargées à blanc, leur occasionnant ainsi des brûlures.
Un soir, après l’avoir averti de s’avancer davantage sur la scène pour être vu par le public, les techniciens braquèrent de gros projecteurs dans sa direction. N’en faisant qu’à sa tête, Wild Bill se rendit en coulisse pour charger ses revolvers avec de vraies cartouches et revint pour démolir les projecteurs en pleine représentation.
Durant les quelques mois de sa participation à la troupe de Cody, il s’amusa néanmoins avec quelques beautés citadines, attirant la gente féminine telle une rock star. Il ne manqua pas non plus de se battre dans les hôtels avec ces citadins qui se moquaient des habits de son ami Buffalo Bill.
De retour dans l’Ouest, Hickok traîna dans les maisons de jeu pour tenter de se refaire financièrement. Certains ont tenté d’expliquer son retrait de l’action par un problème oculaire, mais rien de concret ne vient appuyer cette thèse. Il pourrait être davantage vraisemblable qu’après une vie aussi intense il connaissait tout simplement ce « coup d’âge » de la fin trentaine.
Le 5 mars 1876, c’est à Cheyenne qu’il épousa Agnès T. Lake, une veuve plus âgée que lui qui avait œuvré dans le milieu du spectacle. À l’aube de ses 39 ans, probable qu’il pensait à réorganiser sa vie autrement et à se ranger pour de bon. Souhaitant probablement donner un coup de pouce financier à son mariage, Wild Bill répondit à l’appel de la ville champignon de Deadwood, dans le Dakota. Peu après son arrivée, au soir du 2 août 1876, il s’assied avec des amis pour une partie de poker au Number Ten, un saloon appartenant à un dénommé Carl Mann. Pour la première fois, il dérogea à sa règle de s’asseoir le dos au mur, acceptant plutôt de prendre la dernière place disponible, celle où il tournait le dos à la porte arrière de l’établissement.
Et c’est ainsi que Hickok ne vit jamais la quarantaine. Ce soir-là, un dénommé Jack McCall, un jeune homme accusant des troubles de comportement, entra pour lui tirer froidement une balle dans la tête.
En dépit de ce caractère tranchant, Wild Bill Hickok fut l’un des rares représentants de l’ordre du 19ème siècle à mettre sa personnalité rebelle et sans peur au service de la justice.
En 1930, un mémorial fut inauguré dans sa ville natale de Troy Grove, en Illinois. Bien que ses méthodes intransigeantes ne correspondent plus aux standards du maintien de l’ordre que nous connaissons aujourd’hui, il n’en reste pas moins que Wild Bill est toujours considéré comme le premier représentant de l’ordre à s’être démarqué pour sa bravoure dans l’histoire américaine.
En 2008, Barack Obama, alors candidat démocrate aux élections présidentielles, affirma dans un discours prononcé à Springfield, Missouri, être le cousin éloigné de 6ème génération de Wild Bill Hickok. Les historiens se mirent aussitôt à l’œuvre. Après vérification, il s’avéra que l’affirmation était véridique. Quelques mois plus tard, Obama était élu 44ème président des États-Unis.
La même année, la ville de Mendota, Illinois, érigea une statue de bronze grandeur nature en l’honneur de Hickok. Le 27 mai 2009, la municipalité de Troy Grove lui emboîta le pas avec un nouveau bronze.
En 1995, l’excellent Jeff Bridges s’introduisit dans la peau de Wild Bill pour le cinéma. Sa ressemblance avec le justicier du 19ème siècle pouvait étonner, de même que son interprétation laissant transparente la personnalité robuste de Hickok, mais le scénario laissait à désirer sur le plan historique. Le film lui prêtait une relation avec Calamity Jane, tandis que dans la réalité il ne lui avait jamais adressé la parole.
Aujourd’hui, une partie du musée de Buffalo Bill situé à Cody dans le Wyoming est consacré à Wild Bill Hickok.
Bibliographie
ROSA, Joseph G. They called him Wild Bill, the life and adventures of James Butler Hickok. Norman, Oklahoma, 1964, 278 p.
ROSA, Joseph G. Wild Bill Hickok, the man and his myth. University Press of Kansas, 1996, 276 p.
CARTER, Robert A. Buffalo Bill Cody, the man behind the legend. John Wiley & Son, New York, 496 p.
Marc Bellemare démontre une belle compréhension de l’Histoire
Plus on se renseigne sur l’Histoire en général, plus on comprend que la corruption est un phénomène vieux comme le monde. On comprend aussi que les châtiments et les systèmes de justice ont changé à travers les époques, et ce sur tous les continents. Donc, ils ne sont pas immuables. Ils évoluent.
Par exemple, si à l’époque de la Nouvelle-France on imposait le carcan pour un simple juron ou alors on pouvait condamner à mort pour incendie, comme ce fut le cas pour la domestique de race noire Marie-Josèphe-Angélique[1], force est d’admettre qu’à travers le temps le système judiciaire s’adapte. Pour celui que nous connaissons aujourd’hui, il serait donc ridicule de croire qu’il est parfait et immuable.
C’est en partie ce que Me Marc Bellemare a dénoncé dans une lettre ouverte publiée par Le Devoir le 20 mars 2012 en expliquant que « le système judiciaire n’appartient pas aux juges ni aux procureurs de la Couronne, encore moins au Barreau et aux avocats. Il appartient aux citoyens dont il doit refléter les valeurs humaines et sociales. Le Code criminel doit s’adapter à la réalité sociologique et à la forte réprobation qu’éprouve la population canadienne face au fléau des prédateurs sexuels et des narcotrafiquants ».
Deux jours plus tard, Me Jean-Claude Hébert reprochait à Me Bellemare d’avoir critiqué le Barreau pour son influence politique. Évidemment, attaquer de plein fouet une institution comme celle-là n’est pas sans conséquence. Mais Hébert n’osait pas revenir sur cette logique selon laquelle le système judiciaire appartiendrait davantage aux citoyens. Il alla cependant jusqu’à rappeler que Me Ouimet, visé par la lettre de Me Bellemare, « est l’associé professionnel de Me Giuseppe Battista, président du Comité de droit criminel du Barreau »[i]. Or, il s’avère que Battista était le principal procureur de la Commission Bastarache en 2010, devant laquelle Me Bellemare se défendait pratiquement tout seul contre une armée affamée.
Sur la même page du Devoir, Me Pierre Fortin passa lui aussi à l’attaque contre Me Bellemare, dénonçant le fait que ce dernier prônait l’écoute envers la population qui souhaitait des peines plus sévère pour les criminels. Après avoir mentionné que la compréhension de la criminologie avait évolué, Me Fortin osait dire que « personne n’est méchant; il n’y a que des malheureux qui ne veulent pas être malheureux tout seuls. De là le devoir de tout gouvernement de promouvoir le plus grand bonheur pour le plus grand nombre »[ii].
Je suppose que des hommes comme Jacques Mesrine, Richard Blass, tous les tueurs à gage du milieu criminel, les corrompus comme les Jean-Marie Hubert de ce monde et j’en passe, n’ont jamais vraiment été méchants?
Un p’tit câlin avec ça?
De plus, Fortin revenait sur la question de la peine de mort pour faire peur aux lecteurs, alors que Me Bellemare n’en a jamais fait mention dans sa lettre du 20 mars. Quant au titre du texte de Fortin, « Marc Bellemare, en rupture avec la civilisation », pourrait bien avoir un double sens qu’il n’a pas soupçonné.
En effet, certains incorruptibles comme Louis-Georges Dupont, Frank Serpico, Jim Garrison et quelques autres oubliés par l’Histoire, ont tous fini par se faire isoler malgré eux. Soit on tentait de les démolir de leur vivant ou en attaquant leur crédibilité post mortem.
Alors, si Marc Bellemare est vraiment en rupture avec la civilisation, comme le souligne Fortin, cela pourrait tout aussi bien se traduire par le fait que c’est justement cette civilisation qui souffre de corruption et préfère isoler les éléments indésirables pour conserver son pouvoir et ses profits!
[1] BEAUGRAND-CHAMPAGNE, Denyse. Le procès de Marie-Josèphe-Angélique. Montréal, Libre Expression, 2004.
La viande halal, c’est pas banal
Quoiqu’on en dise, le sujet est controversé. Depuis la sortie publique du Parti Québécois, les médias jonglent tant bien que mal avec le dossier de la viande halal. Personne n’ose remettre en question les accommodements raisonnables, et pourtant! Nombreux sont ceux qui regrettent encore les reculs du peuple québécois face aux avancées de la mondialisation.
Au cours des derniers jours, la télévision nous renvoyait d’ailleurs les avis de soi-disant experts provenant du milieu de l’abattage ou de l’agro-alimentaire. Belle preuve d’impartialité!
François Legault, le chef de la CAQ, a d’ailleurs rappelé qu’au Québec la présence de la viande halal devrait être une exception et non la norme.
L’aspect historique de la chose est souvent négligé, mais un regard sur le passé nous permet souvent de revenir dans un cadre plus rationnel.
C’est au 7ème siècle de notre ère, à l’époque de Mahomet, que remontent les premières recommandations halal, mot qui signifie « licite ». On s’en doute, la pratique d’égorgement à froid des bêtes d’élevage se pratiquait bien avant, mais c’est au cours de ce siècle qu’une certaine partie du monde la classa soudainement sous le sceau du sacré.
Les armes à feu apparurent six ou sept siècle plus tard, et avec elles d’autres façons d’abattre le gibier. Le rayon d’action de l’homme en territoire de chasse s’élargissait considérablement. Voilà une invention qui remit en perspective l’utilisation singulière de la lame, qui ne s’applique généralement qu’aux animaux d’élevage. En effet, pour abattre un gibier en liberté il faudrait une dextérité inouïe. Parmi les peuples dit primitifs, comme les Amérindiens, on avait compris que pour une question de survie il fallait développer des armes à plus longue portée, comme l’arc par exemple. Pas question pour eux de développer une croyance se rapprochant de celle imposée par Mahomet. L’important était de ramener de la nourriture pour la famille.
On serait alors en droit de se demander si une pratique halal n’est pas plutôt attribuable à certaines mœurs plutôt qu’à certaines croyances, puisqu’elle ne pouvait s’appliquer qu’à une région du monde où l’homme pratiquait déjà l’élevage depuis des générations.
On imagine aussi à quel rythme aurait pu se développer l’Occident, en particulier l’Amérique, si les colons n’avaient pu se servir de leurs armes à feu pour chasser, sous prétexte que cela ne convenait pas à un quelconque rite religieux.
Et lorsqu’on veut défendre la tradition, il faudrait sans doute rappeler que chez les sikhs le port du kirpan remonte seulement vers la fin du 17ème siècle. C’est également à cette époque que nombre de nos ancêtres commençaient le défrichement de la Nouvelle-France. En suivant le délire logique de certaines croyances, faudrait-il permettre à nos enfants d’aller à l’école avec leur hache à la main sous prétexte que leurs ancêtres ont traditionnellement utilisés cet outil indispensable pour leur survie?
Il existe aussi différents débats sur la viande halal et les techniques d’abattage, mais laissons cet aspect aux scientifiques. On peut cependant détecter plusieurs opportunistes ou pseudo scientifiques qui tentent parfois de nous faire avaler bien des concepts. Et pour ceux qui prétendent que le halal est meilleur pour la santé, faudrait-il en déduire que tous les êtres humains ayant vécus avant le 7ème siècle souffraient d’une condition physique médiocre? Ce n’est pourtant pas ce que démontrent les recherches archéologiques.
Et après le 7ème siècle? A-t-on enrayé le cancer pour autant?
Cette semaine, plusieurs citoyens s’offusquaient d’une vidéo sur Youtube démontrant un chien ayant été abattu d’un coup de carabine. On monte vite aux barricades lorsqu’il s’agit de cruauté animale, mais dès qu’on mentionne l’abattage, les voix s’éteignent bien rapidement. Pourtant, si on se porte à la défense des animaux, ne faudrait-il pas le faire pour tous les mammifères? Sommes-nous plus attachés à un chien ou un chat simplement parce que nous pouvons en posséder un dans notre salon?
L’être humain est-il hypocrite à ce point qu’il se défile devant les conditions d’un animal qu’il a jugé correct à sa propre consommation? Et n’y a-t-il pas un autre motif caché derrière tout cela : celui de la peur de se prononcer en défaveur d’une religion envahissante?
Après tout, il est beaucoup plus facile, par exemple, de s’en prendre aux chasseurs de phoques qu’aux abattoirs halals.
L’Islam, qui condamnait les vieilles religions polythéistes, ne répète que de vieux rituels pratiqués par des croyances anciennes et tribales : le sacrifice animal. Étonnement, Zarathustra, inventeur du dieu unique chez les Perse au 6ème siècle avant notre ère, a fondé sa réforme, du moins en partie, sur son dégoût face aux sacrifices de ce genre. À son époque, ces rituels sanglants étaient trop nombreux.
Assistons-nous à un malheureux retour en arrière?
L’Histoire donne parfois l’impression d’être comme la mode, c’est-à-dire cyclique. Certaines pratiques tendent à disparaître avant de revenir au goût du jour.
L’animal ne souffre pas, nous dit-on!? Et bien, qui sommes-nous pour nous mettre à leur place? Un condamné à la guillotine a-t-il récemment donné son avis sur le sujet?
Bien sûr, l’homme, cet indomptable preneur qui ramène toujours tout à lui-même, en a décidé ainsi, au point de se substituer à l’animal et de décider pour lui!
La fusillade de Wooster Mound
Le 2 août 1903, trois hommes lourdement armés entraient sur la réserve Osage, en Oklahoma. Il s’agissait des hors-la-loi Will et Sam Martin, ainsi que de leur complice Clarence Simmons.
Après avoir été alerté, l’homme de loi Wiley Haines prit avec lui Warren Bennett et le Constable Henry Majors pour se précipiter aux trousses des suspects. Les trois représentants de l’ordre trouvèrent le campement des hors-la-loi juste avant l’aube, au matin du 3 août. Discrètement, ils descendirent d’abord de leurs montures pour s’approcher à pied.
Malheureusement pour l’effet de surprise, le cheval de l’un des criminels eut un soubresaut et les fugitifs empoignèrent immédiatement leurs armes.
Will Martin courut vers sa monture mais Haines lui tira une balle dans la jambe droite. Un second projectile entra par sa bouche et fit exploser l’arrière de sa tête, ce qui le tua sur le coup.
Sam Martin riposta alors avec rage, mais Haines réussit à l’atteindre dans la partie droite de sa poitrine, ainsi qu’au poignet gauche. Sam parvint néanmoins à courir sur une distance d’une vingtaine de verges avant de s’effondrer.
Ensuite, Haines courut pour rattraper Simmons. En dépit de ses blessures, Sam Martin tira de nouveau, atteignant Haines à la poitrine et à l’épaule droite. L’homme de loi s’écroula.
Bennett maîtrisa aussitôt Sam Martin tout en le menaçant de lui faire éclater la tête s’il tentait le moindre geste. Pendant ce temps, Simmons s’évaporait dans la nature.
La fusillade n’avait pas duré plus d’une minute mais on estima pourtant à 27 le nombre de coups de feu échangés. Parmi l’équipement confisqué aux hors-la-loi, on compta trois chevaux, des selles, des brides, deux carabines, quatre revolvers et environ 1,000 cartouches.
Wiley Haines et Sam Martin furent allongés dans le même chariot et conduis au cabinet d’un médecin à Pawhuska. Le médecin jugea que Martin n’avait aucune chance de survivre mais le bandit resta lucide jusqu’à la fin, ne cessant jamais de parler, comme une véritable commère.
Pour retirer le projectile du corps de Haines, le docteur recommanda évidemment une anesthésie générale, mais Haines refusa car il voulait garder un œil sur son prisonnier. Donc, Haines ne reçut aucun anesthésiant et durant toute l’opération il garda courageusement son revolver pointé sur Sam Martin. Ce dernier mourut peu de temps après, non sans avoir confessé plusieurs autres crimes pour le salut de son âme.
Bien qu’il ne fut jamais aussi célèbre que certains hommes de loi de l’Oklahoma comme Bill Tilghman ou Heck Thomas, Wiley Haines put jouir d’une réputation très enviable grâce à son courage. Il avait nettement fait ses preuves lors de cet événement qu’on surnomma à tout jamais la fusillade de Wooster Mound.
Wiley Haines succomba à une crise cardiaque en 1928 alors qu’il se trouvait dans les marches du palais de justice de Pawhuska.
L’influence de l’être humain sur les eaux
Lorsque la vie apparut sur Terre, il y a environ 4 milliards d’années, l’eau était déjà présente. Sa vapeur se condensa pour ensuite retomber à la surface du globe et ainsi sculpter le sol par ses rivières et ses océans. Puis le végétal cassa la molécule d’eau pour en faire de l’oxygène, créant ainsi l’atmosphère terrestre. L’eau est donc à l’origine même de la chimie moderne, ce qui fait de la molécule H2O une figure historique dominante.
On note que le transport de sédiments à l’état naturel peut modifier le cours des eaux et leur aspect sans que l’intervention humaine y soit impliquée, comme ce fut le cas par exemple à Aigues-Mortes, où la côte avança de plusieurs mètres par année, ce qui fait qu’aujourd’hui elle est située à 8 km à l’intérieur des terres alors qu’à l’époque de Saint-Louis (Louis IX, 1215-1270), vers 1248, elle se situait à proximité de la mer[1].
Si autrefois le désert du Sahara était verdoyant, force est d’admettre que la nature n’a pas toujours besoin de l’homme pour se transformer. Cependant, le comportement irresponsable de ce dernier à l’endroit du respect de la nature fait pratiquement l’unanimité de nos jours. La déforestation, par exemple, engendre de grandes modifications, comme la désertification, preuve incontestable de la perturbation du cycle de l’eau. L’une des conséquences directes de la bêtise humaine est l’assèchement de la mer d’Aral en Asie, ou encore les problèmes engendrés par la déforestation catastrophique en Haïti.
En remontant un peu plus loin dans le temps, il peut devenir intéressant de retracer ou d’imaginer les premières influences que l’homo sapiens a eu sur le cours des eaux, de même que sur les biodiversités environnantes. Puisque la préhistoire nous apprend que le harpon remonte à 13,000 ans et le filet de pêche à 11,000 ans environ, on comprend que l’influence humaine s’effectua assez tard sur l’échelle du temps. Beaucoup plus tard, grâce au pétrole, et ce en quelques décennies seulement, l’homme bouleversa l’équilibre de la planète comme personne ne l’avait fait auparavant.
Les barrages, nécessaires pour régulariser l’approvisionnement en eau des premiers agriculteurs, remontent à 3,000 ans avant notre ère. En Égypte, on en retrouvait un d’une longueur de 115 m. Plus tard, « en l’an 560 de notre ère, l’historien byzantin Procope fait mention du barrage de Daras »[2].
Au 16ème siècle, les Espagnols érigèrent le barrage d’Alicante, d’une hauteur de 45 m et qui est toujours utilisé. Lorsqu’il fut évident, au 20ème siècle, que la santé de l’homme dépendait de la qualité de l’eau, on accorda de plus en plus d’importance aux barrages, question de bien alimenter les grandes villes industrielles. L’eau emmagasinée par ces immenses infrastructures sert non seulement à produire de l’électricité mais aussi à l’irrigation de certaines terres et à l’accumulation de réserves d’eau potable.
On le sait, les moyens de transport élaborés par l’homme ont fortement contribués à la modification de l’environnement et de l’eau. L’invention des embarcations est sans doute directement reliée aux immenses possibilités offertes par les voies navigables, mais entraînant par ailleurs l’homme à répandre sa bêtise encore plus loin. Les premiers bateaux remonteraient à plus de 40,000 ans, époque à laquelle des peuplades traversèrent courageusement le Pacifique afin d’aller s’installer dans les îles. Toutefois, les plus vieilles embarcations connues remontent jusqu’à 9,000 ou 10,000 ans, comme en fait foi une pirogue de pin découverte en Hollande[3]. Au cours des siècles précédant notre ère, les populations des côtes méditerranéennes étaient déjà autosuffisantes et exerçaient le commerce grâce à la navigation.
En s’attardant davantage à l’évolution des navires on s’éloignerait certainement du sujet, mais restons conscients, à tout le moins, que cette technologie semble avoir aboutie à l’utilisation d’énergies peu respectueuses des cours d’eau. Dans ce cas, il suffit de penser au charbon et au pétrole, engendrant ainsi des catastrophes inoubliables lors de naufrages ou de déversements. À ce chapitre, la catastrophe de l’Exxon Valdez survenue le 24 mars 1989 reste sans doute l’un des exemples les plus typiques de la bêtise humaine. Plus de 20 ans plus tard, le souvenir des oiseaux terrassés, leurs plumes noircies de pétrole, suffit encore à soulever quelques larmes.
Si on peut se permettre un bref regard critique, le ministre fédéral de l’environnement de l’époque, Lucien Bouchard, se disait rassuré par les responsables de la compagnie Exxon Valdez dans un reportage de Radio-Canada diffusé le lendemain de la catastrophe. Or, il s’agit de ce même Lucien Bouchard qui œuvre maintenant auprès des compagnies québécoises de gaz de schiste.
Dès que l’homme cessa d’être nomade pour se regrouper et ainsi donner naissance aux civilisations, on peut déjà imaginer l’influence grandissante qu’il a eue sur l’évolution naturelle de son milieu. Les grandes cités s’érigèrent d’abord le long des cours d’eau puisque cette substance est si essentielle à la vie humaine, animale et végétale. Si l’homo-sapiens devait s’abreuver, il comprit aussi très tôt qu’il devait se protéger contre les forces inouïes de l’eau. À ce titre, le roi Menès de l’empire égyptien, vers 3,400 ans avant notre ère, fit construire des levées au bord du Nil afin de protéger ses sujets contre des inondations[4]. Car si l’eau est vitale, elle peut également créer des cataclysmes inoubliables.
En France, une telle protection contre la force des eaux ne fut érigée que bien des siècles plus tard sur la Loire par Henri II Plantagenet (1519-1559). Dès 1665, Colbert fit élever ces remparts à 5,85 m, qui furent encore une fois rehaussés à 7 m en 1711[5]. Malgré cela, l’eau continua à se déchaîner et il fallut attendre 1854 avant de voir un premier plan d’évacuation concernant les inondations de la Seine.
Le fameux Déluge biblique, qui s’inspirait directement de l’Épopée de Gilgamesh présent en Mésopotamie plus de deux millénaires auparavant, présentait un récit bien étonnant de la force de l’eau. La religion apporte des réponses aux peurs humaines et l’eau n’y fit pas exception. Dans ces deux mythes consanguins elle fait cependant figure d’élément sombre et destructeur. Plus récemment, on aura compris que ces cataclysmes continuent de marquer les consciences collectives, comme ce fut le cas en Asie du Sud-Est en décembre 2004 ou plus récemment au Japon. D’ailleurs, le terme déluge est devenu un adjectif pour désigner certains événements d’ordre démesurés, comme ce fut le cas par exemple en 1996 pour le déluge du Saguenay.
Bien que l’homme doive se protéger des dangers occasionnés par l’eau, il se devait aussi de mieux l’apprivoiser. En installant ses cités près des cours d’eau cela lui facilitait la tâche, mais en s’aventurant dans les terres les choses se compliquèrent assez rapidement. Il fallut donc des contenants pour les nomades, puis des systèmes d’irrigations pour les peuples ayant choisi de s’installer en milieu naturellement plus hostile.
Dans le Nouveau Monde, les Amérindiens s’ajustèrent selon le climat et la géographie des lieux. Si par exemple les tribus nomades des Grandes Plaines s’adonnaient à la chasse, les Indiens Pueblo du Nouveau-Mexique pratiquaient l’agriculture. À l’arrivée des premiers espagnols dans le Sud-Ouest américain, en 1540, les Pueblo utilisaient déjà la technologie de l’irrigation. Plus tard, lorsque les Mormons s’installèrent à Salt Lake City, en 1847, ils développèrent un système contrôlé et complexe concernant l’irrigation des champs et le système d’approvisionnement des résidences.
L’esprit d’indépendance des Américains les poussa à développer des systèmes individuels d’approvisionnement en eau, comme des bassins alimentés par des moulins à vent qui retenaient le précieux liquide pour le bétail et autres usages courant. Et que dire de ces citernes surélevées sur pilotis en plein désert, illustrées dans les films western, et qui servaient à alimenter la chaudière des locomotives à vapeur. D’ailleurs, The Great Train Robbery, considéré comme le premier film à scénario de l’histoire tourné en 1903, offrait un important cliché d’une telle citerne.
En 1879, John Wesley Powell fut le premier à sonner l’alarme, considérant que l’irrigation n’était pas la meilleure solution pour développer l’ouest américain. Il fallut attendre plusieurs décennies avant que l’idée d’immenses barrages soit convenablement défendue, entre autres par Elwood Mead. Avec l’arrivée de la Seconde Guerre Mondiale, ces barrages devinrent ainsi d’excellentes sources d’énergie en électricité. Et en 1980, on avait déjà construit un millier de barrages dans l’ouest. Ceux-ci demeurent encore la source principale d’électricité pour les États du nord-ouest américain.
Le Lac Powell, créé à partir de l’achèvement du barrage de Glen Canyon en 1963, est un parfait exemple de l’irresponsabilité humaine sur l’écosystème. En effet, certaines populations s’installent d’abord dans un endroit et réfléchissent au problème de l’eau ensuite. Un excellent exemple de cette démesure reste la ville de Las Vegas, Nevada, une cité énergivore déposée en plein désert, où l’approvisionnement en eau potable peut vite devenir un problème. Et que dire de la démesure de Dubaï, qui la surpasse amplement sur ce plan.
Avant l’apparition des premiers aqueducs efficaces, il faudrait sans doute voir dans la poterie, utilisée depuis environ 7,000 ans, un premier pas vers l’alimentation en eaux. On pouvait ainsi mieux la transporter pour répondre aux différents besoins.
Au cours du premier millénaire avant notre ère, on retrouve les premières canalisations en argile qui assainissaient les égouts de Mohenjo-Daro dans l’actuel Pakistan, ainsi que de Cnossos, en Crète. Cette avancée permit donc de se diriger vers quelques luxes, dont les premiers bains qui apparurent vers 2,500 ans avant notre ère dans la vallée de l’Indus, toujours dans le Pakistan actuel.
700 ans avant notre ère existait déjà un aqueduc dans l’Arménie actuel. À la même époque, le roi assyrien Sennachérib fit construire un aqueduc d’une cinquantaine de kilomètres pour alimenter Ninive. On estime qu’il fallut plus de deux millions de blocs de pierre pour réaliser le projet.
Le besoin d’apprivoiser les inconvénients des cours d’eau força, un peu plus de deux siècles plus tard, à ériger des ponts à bateaux. L’un des plus anciens connus fut érigé par le roi Xerxès de Perse afin de franchir le Bosphore, en Turquie. Il faut attendre quelques siècles encore, entre 300 et 350 avant notre ère, pour voir apparaître la pompe à eau à plongeur inventée par Ctésibius, un mathématicien d’Alexandrie.
Pour s’alimenter en eau fraîche, il fallut compter longtemps sur environ 20,000 porteurs d’eau pour distribuer le précieux fluide de la Seine jusqu’aux étages des immeubles parisiens. Toutefois, « les exemples d’aqueduc ne manquent pas », selon Jean-Pierre Bechac[6]. En fait, Rome en était doté dès le 6ème siècle avant notre ère. L’empereur Auguste avait même créé le poste de « curateur à l’eau ». On estime aussi que la consommation en eau des Romains était sensiblement celle des habitants d’une ville moderne[7]. En fait, le réseau fonctionnait de manière naturelle et par conséquent en continue, l’eau s’écoulant sans arrêt dans 590 fontaines et 700 bassins. On utilisait les surplus pour l’entretien des égouts. Voilà qui pourrait bien ressembler à une forme de gaspillage, mais cette perte de luxe au Moyen Âge aurait été, semble-t-il, à l’origine de grandes épidémies par une hygiène défaillante.
Il aurait sans doute fallu une étude beaucoup plus poussée afin de déterminer clairement si ces différentes technologies élaborées et mises en place par l’homme ont eu un effet néfaste ou bénéfique dans le cours de l’évolution mondial.
On aura cependant compris que les grandes inventions concernant l’alimentation en eau ne datent pas d’hier, comme en témoignent les vestiges laissées par les grandes civilisations.
De plus, en considérant le développement de nouvelles idées, entre autre le traitement des eaux usées par les plantes, comme c’est le cas en Europe, on comprend aussi que l’homme peut véritablement prendre conscience de l’importance de l’eau et de l’ensemble des éléments naturels qui l’entourent pour ensuite changer graduellement son comportement. Cependant, il s’agit là d’une bataille continuelle contre la facilité.
Si au moment des premières civilisations l’impact fut nettement moins important qu’aujourd’hui, difficile de savoir s’il était pour autant respectueux. Les civilisations anciennes avaient-elles conscience de l’importance de l’eau?
La réponse pourrait sans doute varier d’une région à l’autre, de même que sur l’échelle du temps.
Bibliographie
Livres/revues :
BECHAC, Jean-Pierre, et al. Traitements des eaux usées. Eyrolles, Paris, 1984, 281 p.
BOTTÉRO, Jean. Babylone et la Bible, entretiens avec Hélène Monsacré. Hachette, Paris, 1994, 318 p.
CIGANA, John. « L’origine de l’avancement de la science de l’eau », Source, printemps – été 2011, vol. 7, no 1, p. 20-23.
LAMAR, Howard R., dir. The New Encyclopedia of the Americain West. Harper-Collins Publishers, 1998, p. 1186-1188.
MERCIER, Annie et Jean-François Hamel. Rivières du Québec, découverte d’une richesse patrimoniale et naturelle. Les Éditions de l’Homme, 2004, 397 p.
MESSADIÉ, Gérald. Histoire générale de Dieu. Robert Laffont, Paris, 1997, 646 p.
QUILLET, Aristide. Nouvelle encyclopédie du monde. Leland, Paris, 1962.
ROUX, Jean-Claude. L’Eau, source de vie. Éditions du BRGM, Orléans, 1995, 63 p.
TAYLOR, Gordon Rattray et Jacques Payen, dir. Les inventions qui ont changé le monde. Sélection du Reader’s Digest, Montréal, 1983, 367 p.
Films :
ARTHUR-BERTRAND, Yann. Home. Document cinématographique, PPR, 2009, DVD, 118 min.
BISSONNET, Jacques. La marée noire de l’Exxon Valdez. Reportage diffusé par Radio-Canada, 25 mars 1989.
http://archives.radio-canada.ca/environnement/protection_environnement/clips/16643/
BRAUN, Sylvain. Artisans du changement. Diffusé sur RDI à 20h00, 26 octobre 2011, 60 min.
PORTER, Edwin S. The Great Train Robbery. Film de 12 min., 1903, réédité par VCI Entertainement, 2003.



