L’Affaire Alarie et le coroner Marcel Chartier

La famille Alarie quelques mois avant le drame. Seul le benjamin, Réjean, n’apparaît pas sur cette photo. (photo: Le Nouvelliste, 1966)

En 2010, au hasard de mes recherches, je feuilletais les enquêtes de coroner afin de mieux connaître l’une des facettes cachées de l’histoire de la ville de Trois-Rivières.  On n’a pas idée de tout ce qu’on peut trouver dans ces archives.

Dans le dossier du coroner Marcel Chartier mon attention fut rapidement retenue par un document étrange si on le compare aux autres.  Si toutes ces enquêtes ont été dûment remplies sur du papier officiel à en-tête, celle-ci tient seulement en quelques lignes dactylographiées sur une simple feuille de cartable lignée.

Le premier paragraphe comprend les âneries habituelles de ces documents officiels, à savoir la mention du district et le règne de la Reine Elizabeth II.  On y précise toutefois que l’enquête du coroner s’est déroulée le 10 mai 1967.  Ensuite, on peut lire que « en vue du cadavre de madame Robert Alarie et de ses sept enfants morts dans la municipalité de Trois-Rivières, dans le comté de Trois-Rivières, le ou vers le dix-huitième jour de janvier mil neuf cent soixante-sept.  […] la dite madame Robert Alarie et ses sept enfants sont morts, déclarant sous serment : que la dite madame Robert Alarie et ses sept enfants sont décédés à la suite d’asphyxie ».

Le document ne contient aucune autre explication.  En effet, l’asphyxie est un terme large pour décrire la mort tragique d’une femme et de ses sept enfants.  À Trois-Rivières, des drames aussi importants n’ont pas été nombreux et on aurait dû, en principe, laisser une documentation beaucoup plus généreuse.  De fait, puisqu’il y avait eu enquête du coroner, on aurait aussi dû retrouver dans cette boîte les transcriptions sténographiques.  Or, il n’y a rien de tout cela.  Seule cette misérable feuille lignée.

Les huit victimes ont-elles été asphyxiées dans un incendie?  Au monoxyde de carbone?  S’agissait-il alors d’un drame familial?  D’un bête accident dû à la défectuosité d’un appareil?  Et le père dans toute cette histoire?

Le dossier ne nous permet pas de répondre à ces questions.  Pourtant, dans les autres dossiers de Chartier on retrouve beaucoup plus de détails concernant des causes de décès drôlement plus banales.

Plusieurs mois plus tard, j’appris l’implication de Marcel Chartier dans l’Affaire Dupont, au sein de laquelle il a mené un banal cas de recherche plutôt étrange, dissimulant assez mal cette hâte de conclure à un verdict de suicide.

Devant cette pauvre documentation, je devais me tourner vers une autre source.  Dans Le Nouvelliste du 17 janvier 1967 on obtient quelques réponses.  D’abord, on y apprend qu’il s’agissait d’un incendie.  Le quotidien de Trois-Rivières parlait d’ailleurs de « l’un des drames les plus tragiques que l’histoire du « Cœur du Québec » a connus, après l’hécatombe qui a fait douze victime, le 7 septembre 1965, sur les chantiers du pont de Trois-Rivières »[1].

Mme Robert Alarie, 34 ans, habitait au second étage du 958 de la rue St-Roch à Trois-Rivières avec son mari et leurs 7 enfants.  Ces enfants étaient Michel, 11 ans; Sylvie, 8 ans; Jeannine, 7 ans; Réal, 5 ans; René, 3 ans; Robert, 2 ans; et Réjean, 18 mois.  L’incendie se serait déclaré un peu avant 9h00 au matin du 16 janvier 1967.  Des passants ont constaté une explosion vers 8h55 qui « aurait secoué la demeure des Alarie »[2].  On ne peut cependant l’expliquer.

Selon cette première version, Robert Alarie, 33 ans, aurait été réveillé par son fils Réal mais il expliqua plus tard avoir seulement eu le temps de sortir par la fenêtre.  Il se précipita au rez-de-chaussée, où habitaient sa mère, la veuve Henri-Paul Alarie, ainsi que ses deux autres fils Marcel et Roger, et l’épouse de ce dernier.  Robert Alarie n’était alors vêtu que de sous-vêtements et se déplaçait pieds-nus.

« Après s’être temporairement vêtu chez sa mère, M. Alarie a tenté de retourner dans son loyer, où était sa famille, en empruntant le seul escalier qui y conduisait, sur le côté droit de l’habitation […] ».  Il n’a malheureusement pu franchir le seuil de la porte en raison de l’intensité des flammes.  Lors de cette tentative, il a subit des « brûlures superficielles au dos »[3].

Les pompiers de Trois-Rivières sortant l’un des huit cadavres du brasier au matin du 16 janvier 1967. (photo: R. Lemire, BANQ TR)

Marcel Alarie et le voisin Clément Hubert ont grimpé au balcon pour enfoncer une fenêtre, mais c’était peine perdue.

Une vingtaine de pompiers des trois casernes de la ville se rendirent sur les lieux.  Selon Le Nouvelliste, ils demeurèrent sur place durant environ trois heures et « une dizaine d’entre eux s’appliquaient à sortir du brasier les cadavres calcinés et pétrifiés des huit victimes ».

C’est vers 11h00 qu’on aurait retiré le dernier corps, celui du benjamin, Réjean.  Il aurait été retrouvé sous son lit.

Si les flammes ne s’étaient pas propagées au rez-de-chaussée, on parlait tout de même d’une perte totale pour le duplex de la rue St-Roch.  Vers midi, les pompiers étaient repartis.  La maison fut cependant gardée durant toute la nuit suivante par des policiers afin de protéger les lieux en vu de l’enquête.

Étonnamment, en dépit du fait qu’il venait de perdre sa femme et ses sept enfants, Robert Alarie accorda le jour même une entrevue sur les ondes du poste radiophoniques CHLN.

Dans son édition du lendemain, 17 janvier, Le Nouvelliste apprenait à ses lecteurs que le Commissariat des Incendies de la province allait démarrer une enquête sur les circonstances de ce drame.  Ce jour-là, l’enquêteur Victor Dubé de ce même Commissariat débarquait à Trois-Rivières pour débuter son inspection.  On ajoutait aussi que « de façon officielle, on ignore encore l’origine exacte de l’incendie, bien que le seul survivant de la famille qui habitait au deuxième étage, M. Robert Alarie, 33 ans, et sa mère, Mme veuve Henri-Paul Alarie, nous aient affirmé que le feu avait pris naissance dans le système électrique »[4].

Comment pouvaient-ils prétendre connaître la source de l’incendie alors que le feu était déjà très intense à leur réveil?

Le 18 janvier, Le Nouvelliste annonçait que « le ministère de la Justice autorise Me Pierre Garceau à ouvrir l’enquête du coroner pour fins d’identification ».  Ce sera cependant Me Marcel Chartier, nouvellement assermenté coroner du district de Trois-Rivières par le juge Roger Deshaies, qui allait s’occuper de l’affaire.  Chartier, qui remplaçait Me Garceau, se retrouvait donc avec une affaire peu habituelle sur les bras dès son début de mandat.

Le jour même, les funérailles des huit victimes se déroulèrent à l’église Ste-Marguerite en après-midi.  Plus de mille personnes y assistèrent.

C’est à la morgue Julien Philibert que débuta l’enquête du coroner Me Marcel Chartier le 10 mai 1967, vers 19h20.  Le Nouvelliste du 10 mai 1967 mentionnait que « quelque 30 témoins ont été assignés dans le but de faire la lumière sur cette affaire », alors que le lendemain on parla d’une vingtaine de témoins, peut-être 25.

L’enquête dura environ 5 heures.  Le procureur de la couronne au dossier était Me Pierre Trudel.  Il y avait également cinq jurés[5].  Comme je l’ai déjà mentionné, il n’existe aucune transcription sténographique de cette enquête dans les archives et le peu qu’on puisse en tirer repose sur les articles de Jean Naud et de Georges Lamon publiés dans Le Nouvelliste au lendemain de cette longue soirée.

Me Marcel Chartier fit d’abord lecture au jury du rapport du Dr Jean-Paul Valcourt, le médecin pathologiste s’étant chargé de l’autopsie des huit corps.  Selon le Dr Valcourt, « les huit victimes sont mortes asphyxiées par l’oxyde de carbone et l’une d’entre elles, soit le jeune Michel âgé de dix ans portait de plus, des traces de carbonisation.  Il précise entre autres que Mme Alarie n’était pas enceinte »[6].

Quant au chimiste André Galarneau, il précisa que le sang des victimes contenait « au-delà de 50 pour cent d’oxyde de carbone »[7].

L’enquêteur du Commissariat des Incendies, Victor Dubé, expliqua au jury « la marche croissante du brasier, soulignant qu’il était impossible que les flammes se soient propagées sans laisser de traces sur leur passage »[8].  Dubé aurait aussi précisé que la maison datait de 1884 et qu’un « permis de rénovation au montant de $200 avait été émis il y a environ 30 ans ».  Aussi bien dire que le bâtiment était mal entretenu!

Il déclara également « que les flammes avaient pris naissance derrière le poêle, dans une pile de journaux »[9], mais « il a de plus souligné qu’il avait découvert d’autres endroits aussi calcinées que derrière le poêle ».  Le plus étonnant, c’est que Dubé précisa que « l’incendie aurait eu plusieurs foyers d’origine »[10].

Quant au seul survivant du brasier, Robert Alarie, « ses déclarations n’ont rien apporté de concluant si ce n’est qu’elles contredisaient quelque peu les témoignages précédents qui, jusqu’alors, s’étaient corroborés »[11].  Malheureusement, sans les transcriptions, on ne connaîtra jamais ces points précis de contradictions.  Le père était-il sous le choc au point de livrer un témoignage confus, lui qui avait pourtant accordé une entrevue à la radio le jour même du drame?  Ou alors savait-il certaines choses qui pouvaient être crédibles?

Avec aussi peu de détails, impossible, malheureusement, d’élaborer davantage ni même de soulever des questions risquant d’éveiller des soupçons mal fondés.

Lors de l’enquête du coroner à la morgue Julien Philibert le 10 mai 1967. De gauche à droite: Me Marcel Chartier, Me Pierre Trudel, et les détectives Lawrence Buckley et Fernand Gendron. (photo: R. Lemire, BANQ TR)

Quant à la grand-mère des enfants, Mme Henri-Paul Alarie, elle « fut pour le moins précise dans ses réponses »[12].  Elle raconta avoir identifié les corps, après quoi elle revint sur le drame lui-même en expliquant que son fils Robert « est descendu en combinaison et nu-pieds en disant « Maman!  Venez m’aider.  M’man, le feu est pris chez nous? ».  La veuve serait sortie en jupon.  Elle revint évidemment sur les vaines tentatives d’entrer dans le loyer.

Normand Rouette, que l’on décrit comme « archiviste de la Sûreté municipale et photographe », est venu témoigner à l’effet qu’il avait pris 44 photos à l’intérieur et à l’extérieur de l’appartement[13].

Selon le sergent Roger Lefebvre, le feu était sous contrôle 1h45 après son arrivée sur les lieux.  C’est le sergent Patrick Massicotte qui aurait finalement trouvé Mme Robert Alarie.  « Il l’a trouvée couchée sur le côté, vêtue d’une jaquette, les couvertures rabattues sur elle »[14].  Le sergent Gilles Pothier et l’agent Carol Pothier ont également témoigné, de même que le Dr Roger Caron qui a constaté le décès des victimes.

Un fait intéressant survint avec le témoignage de Gilles Boudreau, « inspecteur électricien qui prétend qu’il avait remarqué qu’un fusible avait sauté, ce qui à son avis ne pouvait être accidentel »[15].  Devant cette contradiction évidente du verdict officiel, l’article n’élabore pas davantage à propos de ces détails électriques.

Étrangement, le journaliste Georges Lamon termine son article en disant que « ce qui surprend quelque peu dans cette enquête c’est sûrement la manière particulière dont elle fut menée par le représentant du ministère public, Me Pierre Trudel qui semblait trop souvent se suppléer à son rôle »[16].

On n’en saura malheureusement pas plus sans les transcriptions.

Malgré tout, en dépit du fait qu’il y aurait eu plusieurs foyers d’incendie, les contradictions de Robert Alarie, des conclusions de l’électricien et de la conduite soi-disant étrange du procureur au dossier, le verdict tomba : mort accidentelle.

Un peu plus de deux ans plus tard, Me Marcel Chartier poursuivit dans ses agissements irréguliers en tenant un simple cas de recherche dans l’affaire du sergent-détective Louis-Georges Dupont retrouvé mort dans sa voiture de service en novembre 1969.  Malgré les circonstances très étranges de l’affaire, le verdict fut rapidement rendu : suicide.

Le 4 juillet 1996, lors de la Commission d’enquête sur les circonstances entourant la disparition et la mort du sergent-détective Louis-Georges Dupont qui se tenait à Trois-Rivières, Me Marcel Chartier, qui fut coroner de 1967 à 1970, fut appelé à témoigner.

-          De votre nomination jusqu’en 1970, lui demanda Me François Daviault de la Commission, combien d’enquête avez-vous présidé?  Je sais que c’est peut-être pas exact, mais approximativement?

-          … Une douzaine par année je pense bien, répondit Me Chartier.

-          Une douzaine par année?

-          Même pas.

Or, j’ai découvert moi-même dans les archives que pour seulement les trois premiers mois de l’année 1967, soit de janvier à mars, Chartier avait fait une quinzaine d’enquêtes concernant des décès nébuleux, incluant l’Affaire Alarie.  Comme je l’ai expliqué plus haut, l’unique feuille de cartable est un document qui laisse à désirer par son manque de formalisme et suscite même de sérieuses questions.

Plus loin, Chartier expliqua devant la Commission qu’il rencontrait régulièrement le détective Jean-Marie Hubert dans un café situé juste en face du Palais de Justice, sur la rue Laviolette.  Ce que Chartier omettait de préciser, c’est que ce soi-disant café était en réalité le Manoir Laviolette, un bordel connu de l’époque où on retrouvait cinq prostituées en permanence[17].

Et n’oublions pas que Hubert tirait profit de la prostitution. Il fut d’ailleurs congédié avec un autre collègue dès janvier 1970.  C’est alors que Normand Rouette passa de simple photographe judiciaire à « capitaine-détective ».  Décidément, les promotions policières à Trois-Rivières étaient distribuées dans les boîtes de céréales!?

Si par manque de documentation on ne peut avancer quoi que ce soit, et c’était peut-être là le but recherché des personnes impliquées en détruisant cette paperasse, il y a tout de même lieu de se questionner quant à savoir le véritable historique de la partie judiciaire d’une municipalité.

Version PDF de cet article: L’Affaire Alarie et le coroner Marcel Chartier (PDF)


[1] Gilles Normand, « Une mère et ses sept enfants trouvent une mort affreuse dans l’incendie d’une maison », Le Nouvelliste, 17 janvier 1967.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Parmi ces cinq jurés, j’ai pu en identifier quatre : Yvon St-Pierre, Pierre Bellemare, René Tétreault et Antoine Beaudry.

[6] Georges Lamon, « Témoignage pathétique de Mme Henri-Paul Alarie à l’enquête du coroner », Le Nouvelliste, 11 mai 1967.

[7] Ibid.

[8] Jean Naud, « L’enquête sur l’incendie de la rue Saint-Roch, verdict de mort accidentelle », Le Nouvelliste, 11 mai 1967.

[9] Ibid.

[10] Georges Lamon, loc. cit.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Normand Rouette a été chargé de photographier la scène de crime en novembre 1969 quand on a retrouvé le corps du sergent-détective Louis-Georges Dupont.  Étrangement, en janvier 1970 il passa de simple photographe judiciaire à « capitaine-détective » en remplacement de l’incompétent Georges Gagnon.  La famille Dupont croit sérieusement qu’il s’est mérité cette incroyable promotion pour avoir garder le silence sur ce qui s’est réellement produit.  Interrogé par deux journalistes qui enquêtaient sur le phénomène de la prostitution au Québec au cours des années 1970, Rouette passa pour un idiot en essayant de dissimuler le phénomène à Trois-Rivières.  En 1982, suite à une autre enquête de la Commission de police (CPQ), Rouette était rétrogradé.  En dépit de l’importance qu’il avait dans l’Affaire Dupont, car il se trouvait sur la scène, il ne fut jamais appelé comme témoin lors de la Commission Lacerte-Lamontagne en 1996 qui avait justement pour mandat de faire la lumière sur la mystérieuse mort de Dupont.

[14] Ibid.

[15] Ibid.

[16] Ibid.

[17] Selon Nancy Massicotte, « Un portrait peu flatteur de Trois-Rivières », Le Nouvelliste, mercredi 21 août 1996.



Catégories :Histoire du Québec, Histoire judiciaire (Québec), L'affaire Dupont

Tags:, , , , , , , , , , , ,

1 réponse

  1. t’aurais du etre enqueteur dans la SQ …..mais t’es trop bon et trop honnetre …

Postez votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 60 autres abonnés

%d blogueurs aiment cette page :