Octobre 70: Mon cher Robert … (13)


Dimanche, 11 octobre 1970

C’est à la radio que Robert Bourassa aurait entendu la lecture d’une lettre que Pierre Laporte lui adressait du fond de sa captivité.  Selon Georges-Hébert Germain, Bourassa en ferait lui-même la lecture un peu plus tard aux membres de son cabinet :

Mon cher Robert,

         J’ai la conviction d’écrire la lettre la plus importante de toute ma vie.  Pour le moment, je suis en parfaite santé.  Je suis bien traité, même avec courtoisie.  J’insiste pour que la police cesse toutes les recherches pour me retrouver.  Si elle y parvenait, cela se traduirait par une fusillade meurtrière, dont je ne sortirais certainement pas vivant.  Cela est absolument capital.  Tu as le pouvoir en somme de décider de ma vie.  S’il ne s’agissait que de cela et que le sacrifice doive avoir de bons résultats, on pourrait y penser.  Mais nous sommes en présence d’une escalade bien organisée, qui ne se terminera qu’avec la libération des « prisonniers politiques ».  Après moi, ce sera un troisième, puis un quatrième et un vingtième.  Si tous les hommes politiques sont protégés, on frappera ailleurs, dans d’autres classes de la société.  Autant agir tout de suite et éviter ainsi un bain de sang et une panique bien inutiles.  Tu connais mon cas personnel, qui mérite de retenir l’attention.  J’avais deux frères; ils sont morts tous les deux.  Je reste seul comme chef d’une grande famille qui comprend ma mère, mes sœurs, ma propre femme et mes enfants ainsi que les enfants de Roland dont je suis tuteur.  Mon départ sèmerait un deuil irréparable, car tu connais les liens qui unissent les membres de ma famille.  Ce n’est plus moi seul qui suis en cause mais une douzaine de personnes, toutes des femmes et de jeunes enfants.  Je crois que tu comprends!  Si le départ des « prisonniers politiques » est organisé et mené à bonne fin, j’ai la certitude que ma sécurité personnelle sera absolue.  La mienne … et celle des autres qui suivraient.  Cela pourrait se faire rapidement, car je ne vois pas pourquoi en mettant plus de temps on continuerait à me faire mourir à petit feu dans l’endroit où je suis détenu.

         Décide … de ma vie ou de ma mort…  Je compte sur toi et t’en remercie.

         Amitiés, Pierre Laporte

P.S. Je te répète, fais cesser les recherches.  Et que la police ne s’avise pas de continuer sans que tu le saches.  Le succès de cette recherche serait un arrêt de mort pour moi.

Selon Charles Denis, il est évident que cette lettre « a été manifestement dictée, en partie du moins, par ses ravisseurs »[1].

Le 11 octobre, vers 15h00, Bourassa convoqua ses ministres.  Selon Charles Denis, on y discuta évidemment de l’enlèvement de Laporte, en plus de décider de mettre fin à la crise des médecins spécialistes.  Pour ce faire, on convoqua l’Assemblée nationale pour le 15 octobre.  Ensuite, Bourassa s’entretint avec différents leaders, dont le chef de l’opposition Jean-Jacques Bertrand, mais aussi l’ancien ministre de la Justice Rémi Paul, et le chef du Parti Québécois René Lévesque.

Bourassa s’enferma ensuite pour écrire lui-même un discours qu’il prévoyait livrer à la télévision le soir même.  Il avait ressenti, semble-t-il, le besoin de fournir une réponse au FLQ.  Quelques minutes avant l’ultimatum de 22h00, fixé par les ravisseurs, Bourassa s’installa devant la caméra et prononça le discours suivant, que Charles Denis qualifiera plus tard d’un « style sobre et dépouillé » :

         Des événements exceptionnels et sans précédent dans notre province menacent la stabilité de nos institutions politiques.  Ce qu’il y a à la fois de foncièrement injuste et d’extrêmement dangereux, c’est que nous vivons dans un endroit où la liberté d’expression et d’action est l’une des plus grandes de tous les pays du monde.

         Même les partis qui mettent en cause le régime politique lui-même ont toutes les libertés de s’exprimer.  D’ailleurs, cette liberté d’expression, on n’a pas manqué de l’utiliser ces dernières années en semant systématiquement la haine et le mensonge.

         Le gouvernement ne peut, ne doit et ne restera pas passif lorsque le bien-être de l’individu est menacé jusque dans ses racines.  Je suis trop fier d’être Québécois pour ne pas vous dire toute ma résolution et celle du gouvernement que je dirige pour surmonter cette crise très grave.

         Dans ce travail pour sauvegarder les valeurs fondamentales de notre civilisation, je suis convaincu d’avoir l’appui de tous les représentants élus du peuple.  Je demande à toute la population de faire preuve, dans ces circonstances difficiles, de calme et de confiance.

         En effet, la valeur de notre peuple, son exceptionnel esprit de travail, son respect d’autrui, son sens de la liberté ne sont-ils pas les meilleurs gages de la victoire, de la justice et de la paix?

         Cette situation de fond qui, en fin de compte, pourra nous rassurer, ne doit pas nous faire oublier toutefois les problèmes extrêmement pressants et qui ont pour enjeu la vie de deux personnes, soit un homme politique typiquement québécois et combien dévoué au progrès de sa communauté et un distingué diplomate, étranger aux tensions qu’affronte notre société.

         À cet égard, le Front de libération du Québec a fait parvenir un communiqué exigeant l’acceptation intégrale et totale de leurs sept demandes.  Par ailleurs, le ministre du Travail m’a fait parvenir une lettre où il traite de deux questions, soit les fouilles policières et la libération des « prisonniers politiques ».

         Nous tenons tous, est-il besoin de le dire, à la vie de M. Laporte ainsi qu’à celle de M. Cross.  Le sort, dans un rare exemple de sa cruauté, a voulu que ce soit sur eux que repose le maintien de l’ordre public.  Et c’est parce que nous tenons véritablement à la vie de M. Laporte et à celle de M. Cross que nous voulons, avant de discuter de l’application des demandes qui sont faites, établir des mécanismes qui garantiraient, si l’on veut prendre l’exemple dont parle M. Laporte, que la libération des prisonniers politiques ait comme résultat certain la vie sauve aux deux otages.

         Il y a là un préalable que le simple bon sens nous force à demander, et c’est à ce titre que nous demandons aux ravisseurs d’entrer en communication avec nous.

         Comment en effet accéder aux demandes sans avoir la conviction que la contrepartie sera réalisée.  Le gouvernement du Québec croit qu’il serait irresponsable vis-à-vis et de l’État et de MM. Laporte et Cross s’il ne demandait pas cette précaution.

         Nous voulons sauver la vie de MM. Laporte et Cross, et c’est parce que nous le voulons de toutes nos forces que nous posons ce geste.

         Mes chers concitoyens, un grand homme d’État a déjà dit : « Gouverner, c’est choisir ».  Nous avons choisi, nous, la justice individuelle et collective.

         Quant à moi, je me battrai pour cette justice jusqu’à la limite de mes moyens, en assumant tous les risques, quels qu’ils soient, qui sont essentiels à l’avenir de notre peuple.


[1] Denis, op. cit., p. 104.

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L’affaire Boudreau (partie 1)


Dans mon dernier texte sur l’affaire Coffin, je terminais avec cette étrange histoire de meurtre survenue dans la Baie des chaleurs la même journée où furent découverts les deux autres corps des chasseurs américains.

Le 23 juillet 1953, vers 23h30, un père de famille et son fils de 11 ans dormaient dans le hangar adjacent à la Coopérative agricole et alimentaire de New Richmond.  Edgar Audet dormait au travail parce qu’il résidait à Escuminac et cette semaine-là, c’est François qui accompagnait papa.  Le petit a été réveillé par un sac qu’on lui brassait au visage.  L’assaillant lui a dit qu’il compterait jusqu’à 10 et que s’il ne lui sortait pas l’argent de la petite caisse dans le délai, il allait le tuer et que c’était à prendre au sérieux puisqu’il se disait l’auteur du triple meurtre des chasseurs américains.  François a obtempéré et durant ce temps, l’homme a battu son père à coups de bâton.  Les journaux de l’époque relataient que selon le témoignage du petit, ils étaient deux voleurs.  Pendant que le plus grand battait son père, un plus court et trapu se tenait à la porte.  Il y aurait eu échange entre les deux hommes à savoir s’ils laisseraient le petit en vie.  Finalement, ils l’auraient épargné et se seraient enfuis dans une voiture ressemblant à une Ford 1949.  Des témoins auraient vu ce type de véhicule plus tôt dans la soirée et il semblerait qu’il était immatriculé de l’Ontario.  Quand François est retourné au chevet de son père, il a remarqué qu’il saignait abondamment et qu’il râlait.  Il est allé chercher de l’aide chez le voisin d’en face et il a tout de suite appelé le Docteur du village, M. Adrien Gauvreau.  Ce dernier est le premier qui est arrivé sur les lieux.  Il n’a pu que constater la gravité de ses blessures et a appelé le curé car il savait qu’Edgar Audet n’allait pas survivre au moindre déplacement.  Il est mort vers 1h40 du matin.

C’est le 2 août qu’un individu se livrait lui-même à la police, après un long voyage jusqu’en Ontario en passant par Montréal, périple qu’il aurait entamé tout de suite après son crime.  Il avait vu la une des journaux et savait qu’il n’avait plus le choix.  Tracy Boudreau, 18 ans, fut accusé du meurtre d’Edgar Audet et le procès eut lieu en octobre de la même année.  Il a été condamné à 30 ans de prison pour meurtre involontaire.  Plus tard, en 1978, il a été accusé du meurtre d’Yvette Saint-Onge à Sept-Îles.

Ce qui avait attiré mon attention était d’abord l’étrange mystère entourant ce meurtrier qui s’était vanté à l’enfant de la victime avoir tué les hommes à Gaspé alors que le lendemain du meurtre, le capitaine Matte avait dit aux journaux qu’aucun lien ne pouvait être possible entre les deux affaires.  Par-dessus cela, s’ajoute un article durant le procès où on apprend que l’enfant a changé sa version des faits.  En contre-interrogatoire, on rapporte qu »il ne se rappelait pas avoir dit qu’il y avait eu deux hommes puisqu’il y en aurait eu qu’un seul.

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La Presse, 25 juillet 1953

J’ai trouvé cette histoire troublante et j’ai eu envie d’en connaitre les détails.  J’ai contacté les archives de Gaspé et j’ai demandé si je pouvais avoir l’enquête coroner de ce décès.  Non seulement on me l’a rapidement trouvée, mais on m’a aussi proposé son procès.   Et aussi un autre procès pour un vol de bières en 1952.  Rendu là, je voulais tout.  J’ai donc pris le soin de repasser plusieurs fois chacune des 325 pages que j’avais la chance de parcourir, moi qui pensais que ce ne serait pas possible.  C’est avec l’enquête coroner que j’ai eu le plus de détails.  Mon père m’a aidé en l’étudiant lui aussi de son côté et juste avec ces 37 pages, on a noté plus d’une dizaine d’irrégularités.

Je vais commencer par le témoignage du Dr Gauvreau au tout début de l’enquête.  Il avait reçu le fameux coup de téléphone peu avant minuit cette nuit-là.  Un enfant essoufflé l’implorait de venir le plus vite possible aider son père.  Il s’était rendu sur place et l’enfant l’attendait dans une noirceur totale.  Le docteur lui a demandé de faire de la lumière mais le petit lui a dit que les voleurs avaient cassé l’ampoule.  Ils ont ensuite été au chevet de M. Audet.  Le docteur a constaté que la victime était agonisante.  Il a demandé au garçon ce qui s’était passé et c’est là qu’il lui a raconté ce que les journaux ont rapporté dès le lendemain.  Le docteur lui a demandé s’ils lui ont fait mal, ce à quoi il a répondu avoir été effleuré par le bâton en réussissant à l’esquiver quand il avait imploré  l’assaillant d’arrêter de battre son père.  Le plus petit des deux hommes aurait dit « we have to kill the child ».  Mais le plus grand aurait répondu « Penses-y bien Fred!  C’est un enfant! ».  Ce témoignage avait été recueilli au terme de l’enquête, alors que Boudreau n’avait pas encore été arrêté.  Au procès, en octobre, le Dr Gauvreau n’a eu le droit de parler que pour décrire les soins exacts qu’il a prodigués à la victime, se faisant rappeler brusquement qu’il n’a pas le droit de parler de l’enfant chaque fois qu’il évoque le petit François. Quant à François, pourtant alerte et vif dans un premier temps, il devient hésitant et mystérieux lors du procès.  Les réponses qui découlent d’un procès, dans un village en 1953, alors qu’il n’est pas pris à la légère de jurer sur la Bible à la Cour du banc de la Reine parlent beaucoup.  Surtout pour un enfant de 11 ans.  À la question « Ils étaient combien? », il répond « y en a toujours eu rien qu’un ».  Pourquoi toujours?  Quand on n’a jamais dit le contraire, nul besoin de spécifier toujours.  À la question « y avait pas une autre personne à la porte? », il répond « j’en ai toujours vu rien qu’une ».  Encore le toujours, qui me rappelle la candeur d’un enfant à qui on demande de dire ça et qui doit se rappeler constamment qu’il faut dire ça parce que mentir n’est pas naturel chez lui.  L’enfant aurait-il fabulé?  A-t-il pu mentir les minutes après un tel drame pendant qu’il aidait le Docteur à apporter les derniers soins à son père?  J’ai 225 pages de procès mais se peut-il qu’il en manque au dossier?  On parle quand même de l’an 1953.  J’ai mon opinion à ce niveau, mais je ne peux pas en être objectivement certaine.

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Extrait d’un interrogatoire entre le Coroner J.R Boileau et François Audet, BanQ Gaspé

 

On lui répète souvent « Allez petit, fait comme si tu étais avec tes petits amis, parle-nous.. ».  Pourtant, j’ai l’impression qu’on avait affaire à un petit gars débrouillard avec beaucoup de sang-froid.  Ce soir-là, il a été capable d’aller demander de l’aide, d’appeler le Docteur, d’aller chercher une ampoule dès qu’on lui a mis une lampe de poche entre les mains, de décrire la voiture des assaillants, d’appeler le curé, d’éclairer les manoeuvres sur son père et de faire état des blessures de ce dernier au Coroner.

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Plan illustrant la distance entre l’endroit où Boudreau aurait débarqué de la voiture (rouge) et la Coopérative.  Le carré vert illustre l’endroit où la voiture se serait déplacée pour attendre l’accusé.  Pourtant, le jeune François a décrit le véhicule qui serait reparti en trombe du Rang 2 (maintenant Chemin Pardiac), juste en face du magasin.  (Plan de Maurice Hébert, technicien de la Sûreté Provinciale, BanQ Gaspé)
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Le Soleil, 5 août 1953

Or, le seul endroit où j’apprends une quelconque précision à savoir pourquoi l’enfant aurait cru voir deux personnes, ce n’est pas dans l’enquête du coroner mais plutôt dans Le Soleil, le 5 août 1953.  Un article de journal, je précise, donc difficile à vérifier.  On dit que ce qui aurait porté à confusion est qu’un des comparses de Tracy aurait sorti de la voiture pour errer un tant soit peu dans la rue.  L’enfant serait donc supposé avoir perçu cette présence et avoir pris pour acquis qu’il était bien là, dans le cadre de porte de la Coopérative.  Et si tel serait le cas, quelqu’un a-t-il oublié que la voiture était supposée attendre Boudreau 3 acres plus loin (voir le plan qui est fait à l’échelle de 40 pieds par pouce), et non juste en face?  Ils ont dit avoir débarqué Tracy chez un Pardiac pour aller chercher de l’argent dû par un certain Fournier.  C’était d’ailleurs le filon principal de ce qui devait les innocenter de toute complicité.

 

Le jour de ce meurtre était le même que l’arrivée des Capitaines Matte et Sirois (Raoul Sirois, frère de l’agent Eustache Sirois dans l’affaire Boudrau) en Gaspésie pour prendre le relais sur les meurtres des chasseurs.  Ces mêmes personnes qui ont dit aux journaux le lendemain de leur arrivée que ce meurtre ne pouvait pas être relié aux autres.  Or, ce lendemain, la nouvelle de la découverte des chasseurs était aux côtés de celle d’Edgar Audet sur La Presse.

Si vous êtes intrigués par cette histoire, prenez bien note qu’il y aura une suite.

 

Octobre 70: Pourquoi Pierre Laporte? (12)


Enlèvement de Pierre Laporte, selon un dessin paru dans La Presse.

Samedi, 10 octobre 1970

Sa tournée terminée à New York, le premier ministre provincial Robert Bourassa se rendit à Boston rencontrer le sénateur Ted Kennedy, « mais le brouillard était si dense que le F-27 du gouvernement rentra sagement à Dorval, où il se posa peu après midi.  On informa alors Bourassa qu’il était attendu par Jérôme Choquette dans un endroit secret.  La limousine de Bourassa vint se garer, tête-bêche, près d’une autre limousine derrière l’hôtel de ville de Montréal, au beau milieu du Champ-de-Mars totalement désert.  Choquette et Bourassa ont fait le point.  Le premier ministre a parcouru une déclaration que Choquette avait l’intention de lire dès 18 heures à la radio.  Le ministre de la Justice voulait éviter toute provocation.  Il refusait de libérer les prisonniers que le FLQ considérait comme politiques, mais qui, pour le gouvernement, relevaient du droit commun.  Il offrait cependant aux ravisseurs de Cross la possibilité de quitter le Québec, à la condition qu’ils aient relâché leur otage.  Robert Bourassa approuva »[1].

Dans son livre de 1982, Francis Simard tente de faire croire aux lecteurs que l’idée d’enlever Pierre Laporte leur est venue seulement au matin du 10 octobre.  Notons au passage que plusieurs criminels ont l’habitude de minimiser leur participation à un crime et surtout d’en nier la préméditation, peut-être parce que celle-ci conduisait à l’accusation la plus grave prévue au Code criminel canadien et automatiquement à la peine de mort.  Quoique la dernière pendaison québécoise remontait à 1960[2], il faut tout de même prendre en considération cette menace qui planait toujours sur les pires criminels.

Mais avant de juger de la sincérité de Simard, voyons un peu son point de vue quant à la préparation et aussi au choix de la cible.

Là-dessus, Simard précisait : « je ne sais plus qui, ni quand, mais l’un de nous est allé en vitesse acheter des perruques, de fausses moustaches, du maquillage.  Ce qu’il fallait pour se déguiser.  Je ne peux me souvenir exactement quand la décision d’enlever Pierre Laporte a été prise.  Je pense que c’est seulement la journée même, dans l’avant-midi du 10 octobre.  Je sais que cela s’est fait vite.  Il fallait que cela se fasse vite.  C’était une question d’heures »[3].

C’est alors qu’une autre question s’ajoute à la longue liste des points nébuleux : pourquoi avoir choisi Pierre Laporte?

Après toutes ces années de recul ainsi que d’innombrables reportages, articles de presse et ouvrages complets, cette question ne semble préoccuper personne.  Pourtant, dans l’extrait qui suit, on a l’impression que Laporte a été choisi presque par dépit : « Nous savions que l’un des diplomates du Consulat américain de Montréal habitait l’île des Sœurs.  Mais les ponts étaient trop surveillés.  Un autre demeurait à Montréal-Nord.  Encore là, c’était beaucoup trop loin.  Il aurait fallu traverser toute la ville pour s’y rendre, c’était beaucoup trop risqué.  Quant au retour …  Et il fallait que la responsabilité de la personne à enlever soit directement reliée à la situation que nous voulions dénoncer »[4].

Doit-on en déduire que le clan Rose a choisi d’enlever Laporte parce qu’on considérait qu’il était trop risqué de s’en prendre à des cibles de prédilection?  En bon autobiographe, Simard a apporté cette seule réponse : « je ne sais pas comment, ni qui a pensé à Pierre Laporte ».

Puis nous en venons aux faits eux-mêmes.  Vallières écrira en 1977 qu’il trouvait étrange – ça semble une habitude chez lui – le délai entre l’appel que les ravisseurs auraient passé à la maison des Laporte et l’enlèvement proprement dit.  Pour sa part, Simard avoue effectivement que leur quatuor a passé un appel mais sans toutefois préciser l’heure.  « Nous cherchons dans le bottin de téléphone », soulignera-t-il.  « Un Pierre Laporte habite à Saint-Lambert.  Il faut savoir si c’est lui.  Nous téléphonons et c’est sa femme qui a répondu.  Je ne sais plus trop ce que nous lui avons dit.  Pierre Laporte était chez lui, mais ne pouvait nous parler … »[5].

Encore une fois, tout cela fait quelque peu désorganisé.  Cherchait-il à nier la préméditation du geste?  Après tout, il est difficile de croire, même pour des kidnappeurs amateurs peu organisés, qu’il n’y ait pas eu un minimum de préparation, et cela depuis des semaines ou des mois, et non pas depuis le matin même du crime.

Simard poursuit en affirmant que l’un d’entre eux – il identifie rarement ses complices lorsqu’il est question d’actions concrètes – est allé vérifier le trajet mais sans toutefois se rendre jusqu’à la maison de Laporte.  On en déduit qu’ils voulaient certainement voir s’il y avait des barrages policiers ou autre signe de la présence des autorités dans le secteur.  Si on en croit Simard, leur bande avait planifié très peu de chose : « nous ne pensions pas être capable de l’enlever et de l’amener jusqu’à la maison de la rue Armstrong.  Nous nous disions qu’il y aurait sûrement des policiers chargés de le surveiller.  Au mieux, nous pensions pouvoir nous rendre chez lui, garer la voiture devant sa maison, y entrer et le séquestrer.  Là, dans la maison, avec Pierre Laporte, nous aurions négocié.  Les policiers auraient cerné la maison, mais tous les journalistes, tous les médias d’information seraient sur place »[6].

En d’autres mots, le but premier de leur action était d’attirer l’attention, coûte que coûte.

Ils n’avaient pas abandonné pour autant, semble-t-il, leur première idée de s’en prendre à des personnages importants que Simard ne nomme cependant pas : « s’il s’avérait impossible de nous rendre jusque chez Pierre Laporte, nous avions décidé de continuer jusqu’à l’île des Sœurs … ».

Bien qu’il tente de nous convaincre que tout semblait avoir été improvisé jusqu’au matin du 10 octobre, il avoue au passage que « pour des raisons de sécurité, quelques semaines auparavant, nous avions percé un trou dans le mur qui séparait la maison du garage.  Si nous réussissions l’enlèvement et pouvions revenir à la maison, il nous était possible de rentrer sans passer par l’extérieur »[7].  Évidemment, pour un enlèvement, un garage avec passage intérieur était drôlement pratique et quasi essentiel.

Simard ne précise pas tellement les heures, mais il admet que leur quatuor a fini par se préparer à partir et à foncer tête baissée.  « Je me suis maquillé pour me vieillir.  J’étais habillé style homme d’affaires dans la quarantaine.  Du moins je voulais ressembler à ça.  J’avais une perruque, une fausse moustache, des lunettes, une chemise blanche avec une cravate et un trench-coat beige.  Bernard [Lortie] avait une perruque de femme avec des cheveux longs.  En les séparant au milieu, ça lui donnait l’air d’un hippie de bonne famille.  Paul était attriqué comme moi.  Il avait une perruque comme la mienne, une moustache, des lunettes.  Tous avaient des trench-coat comme le mien qui descendaient jusqu’aux genoux »[8].

Toujours selon Simard, leurs préparatifs se terminèrent entre 16h00 et 17h00.  « Nous étions prêts avec, comme échéance, la conférence de presse que devait donner Jérôme Choquette en réponse aux dernières demandes de la cellule Libération.  Elle était fixée à 6 heures [18h00].  Tout est en place.  Tout ce qui reste, c’est le temps … c’est l’attente avec ta peur … ton anxiété … tes incertitudes »[9].

Encore une fois, il semble étrange de voir Simard prétendre que le discours de Choquette pouvait tout changer sur leur décision de dernière minute.  Sans préciser si leur bande écoutait la conférence de presse à la radio ou à la télévision, Simard dit bien que « dépendant de ce que Choquette va dire, nous allons partir de la maison et essayer d’enlever Pierre Laporte, ou nous ne le ferons pas parce que l’opération Libération du FLQ aura été une réussite »[10].

Vraiment?  De deux choses l’une : soit Simard mentait et le coup avait été préparé à l’avance ou alors ils étaient de réels amateurs désorganisés, pour ne pas dire de fiers descendants des frères Dalton.

Les quatre jeunes hommes avaient-ils percé un mur entre le garage et la maison, obtenus des armes, acheté des déguisements simplement pour attendre de prendre leur décision à la toute dernière minute?  Cette pensée ne tient visiblement pas la route.  Tous ce qu’ils avaient faits auparavant indiquait une gradation dans la préméditation du geste.

Afin de savoir si leur décision était justifié d’enlever un homme dépendamment du ton d’un discours, voici l’intégral de l’exposé que Choquette livra à partir de 18h00 :

L’esprit qui anime celui qui va vous parler est celui de la réconciliation sociale, de l’acceptation du changement, de la dispersion des équivoques et de la méfiance, et du ralliement de tous les Québécois malgré nos divergences, autour d’un idéal commun.  Le problème se pose dramatiquement à l’occasion de l’enlèvement d’une [sic] homme, M. Cross, mais il nous implique tous.

Aucune société ne peut accepter que les décisions de ses institutions gouvernementales et judiciaires soient remises en question ou écartées par le moyen du chantage exercé par un groupe, car cela signifie la fin de tout ordre social, ce qui est justement la négation de la liberté des individus et des groupes, car cette liberté ne peut s’exprimer qu’à l’intérieur d’un cadre d’institutions qui arbitrent les conflits et les intérêts des groupes en cause.

Je comprends que ce soit une certaine conception de la société qui a inspiré les auteurs de l’enlèvement.  Mais ces conceptions, ils ne peuvent les imposer à la majorité de leurs concitoyens par la violence ou par un meurtre qui ne ferait que discréditer à jamais ces conceptions.

Sans nous rendre à des pressions excessives, mêmes dangereuses, les autorités en place, comme vous le dites, ne sont pas sans se rendre compte des malaises profonds, et des injustices qui existent dans notre société.

Je pense que les ravisseurs de M. Cross sont assez adultes et mûrs pour admettre tout d’abord, que, dans ce domaine, il peut y avoir divergences de vue.  Leurs opinions, ils ont toute liberté de les traduire par la parole et l’action tant qu’ils n’ont pas recours à la violence ou à la mort d’un innocent.  Bien plutôt, ces opinions peuvent s’insérer dans un échange et une discussion franche et ouverte entre les différents éléments de la société afin de contribuer à une solution constructive et positive de nos problèmes.

Le gouvernement du Québec est un gouvernement de réformes.  Il se préoccupe profondément de la justice sociale, du sort de tous les citoyens, surtout les plus démunis.

Par conséquent, l’ouverture que nous pouvons vous faire dans les conditions actuelles est de vous demander de prendre acte de notre bonne foi et de notre désir d’examiner objectivement ces injustices qui sont les nôtres.  Quels mécanismes, quelles institutions doivent être mises sur pied pour le faire?

Le gouvernement s’efforce intensément d’être à l’écoute de tous les groupes sociaux.  L’importance et l’intérêt qu’il accorde à des groupements comme les comités de citoyens, et il en a donné la preuve, témoigne de son souci profond de réforme de notre société.

Il entend examiner, avec tous ceux qui sont conscients des réformes souhaitables, l’amélioration de nos structures pour que soient entendues les revendications des citoyens et des groupes afin d’orienter ainsi l’action de l’État pour qu’elle concorde avec l’évolution sociale.

Ce serait la négation de ces efforts que de prendre des mesures qui iraient dans le sens de la destruction de l’ordre social que nous sommes à bâtir.  C’est pourquoi il nous est interdit de passer l’éponge sur le cas des personnes qu’on a appelées des prisonniers politiques.  Il existe déjà une procédure de libération conditionnelle qui s’applique dans tous ces cas et qui sera suivie objectivement.

Ceci veut dire également que les causes qui sont actuellement mues devant les tribunaux quant à certaisn [sic] accusés devront être jugées car le contraire serait là, encore une fois, le [sic] destruction de l’ordre social que nous avons à bâtir, mais nous les considérerons avec la clémence qui s’impose vu votre geste qui devrait mettre un terme au terrorisme.

À titre de concession ultime pour sauver la vie de M. Cross, le gouvernement fédéral nous informe qu’il est disposé à vous offrir le sauf-conduit vers un pays étranger.  Si d’autre part, vous choisissez de refuser le sauf-conduit, je puis vous assurer que vous bénéficierez devant les tribunaux de toute la clémence qu’ils pourront exercer en prenant acte de tout geste humanitaire que vous pourriez poser en vue d’épargner la vie de M. Cross.  Ceci, je puis vous l’assurer.

Je vous demande donc un geste d’absolue bonne foi : relâchez M. Cross immédiatement.

Au-delà de toutes les contingences individuelles, il nous faut bâtir une société qui tienne comte [sic] de la justice et de la liberté.  Messieurs, vous avez votre part à jouer dans cette entreprise si vous le choisissez[11].

Certes, la saveur de ce discours n’a plus la même portée en 2018, mais Simard écrira que « dès les premiers mots, le ton était donné.  Pour nous, c’était plein de condescendance, plein de l’assurance méprisante de ceux qui possèdent le pouvoir et que nous avons comme dérangés en voulant, nous aussi, jouer dans leur cour »[12].

On sait que la conférence de presse de Choquette a débuté à 18h00 et que Laporte a été enlevé devant chez lui à 18h18[13].  Si Simard dit la vérité, et qu’ils ont d’abord écouté les premières minutes de ce discours, cela leur a laissé moins de 18 minutes pour rouler jusque chez Laporte et l’enlever.  Mais comme leur cache était située non loin de là, la chose n’est sans doute pas impossible.

Pour décrire les gestes concrets de l’enlèvement, laissons encore une fois la parole à Simard : « nous sommes sortis de la maison.  Nous sommes montés dans la Chevrolet avec la seule conviction qu’il fallait poser ce geste-là.  Les fesses serrées.  En silence.  Jacques [Rose] s’est assis au volant.  Bernard [Lortie] était à côté de lui.  J’étais en arrière de Jacques et Paul était à côté de moi.  […] Nous sommes partis de la rue Armstrong sans passer par l’aéroport de Saint-Hubert.  Nous avons emprunté une route qui passe en arrière de Longueuil pour arriver à Saint-Lambert, directement chez Pierre Laporte.  Si les policiers nous avaient vus, ils auraient tout de suite compris que nous nous en allions faire un mauvais coup.  C’était pas possible : quatre personnes, habillés, maquillées presque de façon identique, avec des lunettes, des manteaux semblables, assis bien droit dans une Chevrolet quatre portes, et laissant voir un sérieux qui sort quasiment d’un salon funéraire, chacun dans son coin, complètement distancés, tous les quatre l’air figé…  En route, avant d’arriver, nous avons appelé d’une boîte téléphonique pour nous assurer qu’il était encore chez lui.  Dans des événements comme celui-là, le hasard compte pour beaucoup[14].  Encore plus lorsqu’il n’y a pratiquement rien de planifié.  Tout aurait pu se produire différemment.  Il aurait suffi qu’il soit ne serait-ce que quelques minutes absent de chez lui, ou bien à l’intérieur de la maison »[15].

Simard semblait faire preuve d’une franchise étonnante en racontant l’enlèvement, quoique nous reviendrons plus tard sur certains détails.  Une plaque installée devant la résidence de Laporte indiquait son nom et sa profession.  Son adresse n’était donc qu’un secret de polichinelle.

« En arrivant, nous voyons Pierre Laporte en plein milieu de la rue!  Il était en train de jouer au ballon avec une autre personne.  Nous n’aurions jamais pu envisager une situation comme celle-là.  Un diplomate a été enlevé quelques jours auparavant.  L’homme qui durant l’absence de Robert Bourassa est le Premier ministre intérimaire du Québec joue tranquillement dans la rue.  Comme si de rien n’était, sans aucun policier en vue.  La rue est presque déserte.  S’il y a des gens, ils sont assis devant leur maison à profiter du beau temps.  Nous sommes arrivés à pleine vitesse.  Tout ce que nous avons eu à faire, ça a été d’arrêter brusquement l’auto à côté de lui.  Bernard est sorti le premier, ensuite Paul.  Moi j’ai ouvert la porte de mon côté.  Le gars qui jouait au ballon avec Pierre Laporte s’est mis à courir en direction de l’auto.  J’ai pointé sur lui la mitraillette que j’avais dans les mains.  Je me souviens  que, avec la nervosité, j’ai crié en anglais : « Don’t move ».  Je ne parle pas l’anglais.  Je ne sais pas pourquoi j’ai crié en anglais.  C’est peut-être quand tu as peur que tu agis en colonisé!  Tu es colonisé quand tu as peur…  Il s’est arrêté »[16].

Tandis qu’il se plaint encore de son sort, Simard omet de nous dire que la personne sur laquelle il a pointé sa mitraillette n’était pas un « gars » mais plus précisément un enfant.  Dans la seule biographie consacrée uniquement à la carrière de Pierre Laporte, l’historien Jean-Charles Panneton a recueilli les propos de ce jeune neveu, Claude Laporte, une quarantaine d’années après l’incident : « Nous étions en train de jouer au ballon, mon oncle et moi, dans la rue Robitaille.  Quand soudainement une voiture tourne le coin, passe à mes côtés et s’arrête près de mon oncle.  Comme cela arrivait souvent, ma première réaction a été de me dire que des gens voulaient lui parler.  J’ai été estomaqué de voir ce qui s’est passé.  Tout a été subit, rapide, inattendu.  Nous étions dans un état de choc immédiat »[17].

Selon Panneton, le garçon eut cependant la vitesse d’esprit de noter le numéro d’immatriculation de la voiture : 9J2420.  À 18h20, sa tante saisissait le téléphone pour contacter les policiers.

Toujours selon Simard, « Paul a pointé son arme sur Laporte.  Il était tellement surpris qu’il a comme figé.  Il était incapable de réagir.  Bernard lui a pris un bras, l’a fait entrer à l’arrière de l’auto en lui disant de se coucher par terre, la tête tournée vers le plancher.  J’ai mis un genou sur lui pour l’empêcher de bouger.  Paul et Bernard sont montés dans l’auto.  Tout ça n’a duré que quelques secondes.  Nous sommes repartis en vitesse, tournant le premier coin de rue pratiquement sur deux roues »[18].

Selon La Presse, l’enlèvement s’est produit précisément à 18h18 et deux minutes plus tard, l’appel se répandait sur les ondes des voitures de patrouille.  C’est probablement à cette heure-là que Simard descendit de la voiture « quelques coins de rue plus loin » après avoir abandonné son déguisement.  « J’avais sur moi le texte d’un communiqué pour revendiquer l’enlèvement au nom du FLQ.  Je l’avais griffonné en vitesse à la main, sur un morceau de papier, avant de partir »[19].

Alors qu’il décrivait sa course pour livrer son communiqué, Simard nous livra un autre élément appuyant le fait que ce crime avait connu un minimum de planification : « je m’étais trouvé un alibi, mais j’aimais mieux ne pas penser à l’éventualité d’une arrestation »[20].  Après avoir livré le communiqué en taxi, il dira s’être rendu chez une amie, sans la nommer évidemment car elle devait servir de contact entre les cellules Libération et Chénier.

Bien sûr, Simard ne fut pas témoin de l’arrivée des ravisseurs avec leur otage à la maison de la rue Armstrong, mais il était tout de même au courant du fait qu’en chemin leur projet avait failli tourner au drame lorsqu’ils avaient croisé une voiture de police.    Puisque Simard prétendait avoir écrit son livre de 1982 en collaboration avec ses anciens complices, peut-être est-il intéressant d’avoir son point de vue là-dessus : « dans l’autre sens, face à eux, une voiture de police est arrivée.  Elle s’est arrêtée elle aussi au feu rouge.  Les policiers semblaient n’avoir rien remarqué d’anormal.  Paul et les autres pouvaient les voir distinctement.  Soudain l’attitude des policiers change.  Ils semblent tout excités… nerveux.  Quelque chose vient d’arriver.  Les gars ont tout de suite compris que l’alerte venait d’être donnée concernant l’enlèvement de Pierre Laporte.  Le feu devient vers et Paul n’a que le temps de partir aussi vite qu’il le peut sans paraître suspect.  Les policiers ont traversé au feu vert et fermé la rue avec leur voiture.  Les autres voitures qui se trouvaient derrière la Chevrolet n’ont pu passer.  Une seconde de plus et les gars se faisaient prendre »[21].

Même s’il n’avait fait qu’un fragment du parcours en voiture avec les trois autres ravisseurs, Simard écrira plus tard que Laporte était resté visage contre terre tout au long du trajet, de sorte qu’il ne pouvait voir où on le conduisait.  « On a rentré l’auto dans le garage de la maison de la rue Armstrong.  Personne n’est sorti à l’extérieur.  On lui a mis un bandeau sur les yeux.  Par le trou que nous avions fait dans le mur du garage, on l’a emmené dans une chambre.  Là on l’a couché sur un lit et menotté.  C’est là qu’il se trouvait lorsque je suis revenu le lendemain »[22].

Pendant ce temps, Robert Bourassa rentrait chez lui à Sainte-Anne-de-Sorel pour revoir sa femme et ses enfants, qu’il n’avait pas vu depuis plusieurs jours.  Il venait à peine de s’attabler lorsque le téléphone retentit.  « C’était Jérôme Choquette qui lui apprenait que Pierre Laporte venait d’être enlevé devant chez lui, à Saint-Lambert »[23].  Immédiatement, un ami de Bourassa sortit pour alerter le garde du corps posté devant la maison et lui demander de prendre son arme et d’appeler des renforts.

Toujours selon Germain, Bourassa aurait alors téléphoné à Trudeau pour l’informer de la situation, au point où la Loi des mesures de guerre fut abordée.  Mais les deux politiciens convinrent de se donner encore un peu de temps pour réfléchir.

Vers 19h00, Guy Langlois, le chef du cabinet Bourassa, téléphona à Charles Denis pour l’informer du souhait du premier ministre de réunir tout le monde à l’hôtel Reine-Élisabeth.  Une dizaine de minutes plus tard, les autorités bloquaient les ponts autour de l’Île de Montréal et au cours de l’heure suivante elles investissaient l’Île Charron.  À 20h17, selon La Presse, Jérôme Choquette rencontrait le directeur de la Sûreté du Québec au palais de justice de Montréal.  Les décisions que prirent les deux hommes ce soir-là font cependant partie des mystères entourant la Crise d’octobre.

Pour clore les événements de cette journée drôlement mouvementée, revenons sur la raison expliquant le choix de Pierre Laporte comme otage.  Pour répondre à cette question, l’historien Jean-Charles Panneton revient sur le rapport présenté par le procureur Jean-François Duchaîne quelques années après les événements.  Selon cette enquête, le fait que Cross était britannique ne donnait pas un gros pouvoir de négociation à la cellule Libération, tandis que Laporte était premier ministre par intérim en l’absence de Bourassa, qui rentra d’ailleurs au Québec quelques heures avant l’enlèvement.  Si on doit en croire le rapport Duchaîne, la version de Simard et de ses complices – à savoir qu’ils avaient décidé de se tourner vers Laporte à la toute dernière minute et sans raison précise – ne tient pas la route.[24]

En 2010, dans la préface du livre Le procès des Cinq, publié par les éditions Lux, Louis Hamelin soulignait que le soir même de l’enlèvement le célèbre syndicaliste et controversé Michel Chartrand débarqua à quelques pas de la résidence des Laporte afin de se donner en spectacle.  À ce sujet, Hamelin spécifie que de la foule qui s’agglomère « un homme en émerge, une grande gueule, dont la moustache et le parler dru deviendront célèbres.  Pour l’instant, sur ce trottoir de banlieue, ce gazon jauni d’octobre, il clame à qui veut l’entendre que le ministre du Travail et de l’Immigration n’a pas volé ce qui lui arrive…  Ce trouble-fête (trouble-tragédie pour être plus exact), ce porte-parole que personne n’a sonné, c’est Michel Chartrand »[25].

Et Chartrand, au risque de décevoir ses admirateurs, n’avait pas fini de décevoir.  Ce soir-là, il a manqué une belle occasion de se faire discret.

De plus, le comportement des médias dans cette affaire s’avéra d’une idiotie extrême, en particulier lorsqu’on vit des journalistes de CKAC manipuler les cartes de crédit de Laporte remis par les ravisseurs.  La scène presque surréaliste se déroula devant les caméras de télévision.  Pour les policiers, il s’agissait là d’un geste criminel puisque les journalistes étaient en train de détruire de la preuve, notamment en manipulant ces pièces à conviction avec leurs mains nues, effaçant ainsi de très probables empreintes digitales[26].  Par la suite, certains journalistes plaidèrent l’ignorance, mais l’argument demeure inacceptable puisqu’au Québec le milieu journalistique se devait de connaître les empreintes digitales, au moins depuis le litige survenu en 1920 dans l’affaire Blanche Garneau.  Serait-ce que les journalistes ont eux aussi la mémoire courte?


[1] Germain, op. cit., p. 149.

[2] Pour en savoir plus : https://historiquementlogique.com/2015/10/12/la-derniere-pendaison-legale-au-quebec/

[3] Simard, p. 28.

[4] Simard, p. 28-29.

[5] Simard, p. 29.

[6] Simard, p. 29-30.

[7] Simard, p. 30.

[8] Simard, p. 33-34.

[9] Simard, p. 34.

[10] Simard, p. 37.

[11] La Presse, 12 octobre 1970.

[12] Simard, p. 37.

[13] La Presse, 12 octobre 1970.

[14] Combien d’événements « comme celui-là » a-t-il vécu pour tenter une telle affirmation?

[15] Simard, op. cit., p. 39-41.

[16] Simard, op. cit., p. 41-42.

[17] Jean-Charles Panneton, Pierre Laporte, 2012, p. 399.

[18] Simard, p. 42.

[19] Simard, p. 43.

[20] Simard, p. 43.

[21] Simard, p. 45-46.

[22] Simard, op. cit., p. 50.

[23] Germain, op. cit., p. 149.

[24] Panneton, op. cit., p. 400.

[25] Le procès des Cinq, 2010, p. 5.

[26] https://www.youtube.com/watch?v=fiYJ0OAHJg0&t=1353s

Les procès sont-ils réellement publics?


            Les gens ont tendance à l’oublier, mais les procès criminels au Canada sont publics.  Il y a cependant des exceptions.  Par exemple, certains procès impliquant des agressions sexuelles se déroulent à huis clos[1].  Le public n’a pas besoin de connaître tous les détails concernant le viol d’une victime.  En revanche, le comportement d’un assassin ou les circonstances entourant un vol, une fraude ou un meurtre, sont d’intérêt public.  Par exemple, le fait de pouvoir les étudier peut apporter des changements sociaux.

Dans leur Traité de droit pénal canadien (1998), Côté-Harper, Rainville et Turgeon soulignent que « l’infraction constitue une atteinte à l’ordre public, d’où le droit d’intervention de l’État.  Des intérêts privés peuvent être lésés de façon incidente comme dans le cas du vol ou de méfaits à l’encontre de la propriété privée, mais c’est le procureur général d’une province ou son représentant qui initie la poursuite ».

Si nous nous attardons aux affaires de meurtre, le dossier devient de nature publique dès que l’accusation est officiellement prononcée contre le suspect, vis-à-vis lequel le Directeur des Poursuites Criminelles et Pénales (DPCP) a jugé avoir suffisamment de preuves en main pour l’amener devant les tribunaux.  À l’époque de l’arrestation de Jonathan Bettez, par exemple, ce principe de base n’a pas été compris par tout le monde.

Le nom de Bettez circulait depuis longtemps sur les médias sociaux.  Que les gens en parlent, c’est une chose.  Mais il fallait comprendre que les médias ne pouvaient pas se permettre de prononcer son nom avant qu’il comparaisse devant le juge.  Il était donc inutile de blâmer le milieu journalistique sur le fait que le nom du suspect n’avait pas été dévoilé avant le dépôt de l’accusation.

Bien sûr, pour que tous les éléments du dossier soient présentés publiquement, il faut attendre la tenue du procès.  Le public est alors invité à assister à ce même procès, comme cela se fait depuis des siècles.  Autrefois, d’ailleurs, ces procès pour meurtre faisaient office de spectacles fascinants.  Certains curieux se déplaçaient uniquement pour entendre la plaidoirie d’un procureur qui leur paraissait particulièrement intéressant, au point de faire abstraction des témoignages.

Évidemment, ce n’est pas tout le monde qui peut se permettre d’assister à un procès pour meurtre, du début jusqu’à la fin.  Nous avons tous des obligations, que ce soit les études, le travail, ou les tâches familiales.  Donc, dès cette première étape, on pourrait se demander si les procès sont réellement publics puisqu’une infime partie de la population a le loisir d’y assister.

Alors, que font les autres personnes intéressées?

Eh bien, ils doivent se tourner vers les comptes rendu journalistiques.  Nous savons bien que les journalistes ne peuvent pas résumer dans un reportage de quelques minutes des heures de témoignages entendus au cours de la journée, ni retransmettre certaines émotions, des subtilités du langage ou des échanges entendus sous serment dans le prétoire.  Cela reviendrait à demander à un journaliste de recréer l’ambiance d’un échange romantique vécu entre deux amoureux durant des heures.  Il est tout simplement impossible de comprendre totalement certaines situations, à moins d’avoir été là.

Lorsque le procès se termine, et que les délais concernant les autres recours sont épuisés, le dossier est clos.  Tout ce qui a été accumulé durant les audiences, incluant les notes sténographiques et les pièces à conviction, est archivé dans les entrepôts des palais de justice.

Si les procès criminels sont publics aux yeux de la loi, on se dit alors qu’on peut y avoir accès en se présentant au palais de justice.  C’est vrai.  Vous y aurez accès.  Mais il y a un prix à payer.  Et ce prix, il est de quelques dollars par page de transcription.

Vous ne voyez pas encore très bien ce que je veux dire?

Voici un exemple.  Dans la région de Québec, j’ai pris mes renseignements pour obtenir un procès qui s’est déroulé au cours des années 1990.  On m’a expliqué qu’il en coûte plus de 3$ par page de transcription. L’été dernier, une avocate m’a renseigné sur le prix exact : 3.10$.  Si nous prenons en exemple le premier procès de Guy Turcotte, qui s’étend sur 7 000 pages, je vous laisse faire le calcul.  Eh oui!  Il en coûterait au minimum 21 000$ simplement pour exercer son droit de citoyen à lire l’ensemble de la preuve.

Plus récemment, le bureau du député Pierre-Michel Auger m’a informé, après s’être lui-même instruit auprès du cabinet de la ministre de la Justice Stéphanie Vallée, que dans certaines régions du Québec le prix variait à la hausse.  Ainsi, il peut donc en coûter plus de 5.00$ par page de transcriptions et cela au sein d’une province où le système judiciaire se veut public.  À un prix aussi exorbitant, la question s’impose : les procès sont-ils réellement publics?

Après 30 ans, les dossiers judiciaires sont versés dans les voûtes de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).  Ça, c’est en théorie.

Actuellement, je sais qu’à BAnQ Montréal on retrouve des dossiers complets datant de 1987.  C’est normal, me direz-vous, car ça remonte à plus de 30 ans.  Ce n’est cependant pas pareil partout.  À Québec, on m’a informé que les procès les plus récents conservés dans les archives datent environ de 1979, tout ceci parce que le palais de justice n’a pas fait de versement depuis 2011.  Pour BAnQ Trois-Rivières, la situation présente un scénario semblable, et cela en dépit d’un versement effectué en décembre dernier.

Bref, non seulement les prix varient mais le respect des versements aussi.  Et la problématique provient forcément des palais de justice et de l’administration de la justice.

En conclusion, il semble que le public doive retenir de cette aventure que s’il n’a pas le loisir d’assister à un procès criminel il est dans la quasi obligation d’attendre plus de 30 ans pour pouvoir le consulter gratuitement dans les locaux de BAnQ.  Le problème, c’est que durant ces trois décennies d’attente la perception du public se transforme tout en développant, dans plusieurs cas, de fausses idées reçues.  Les erreurs se multiplient.  Pire encore : elles sont assimilées par la mémoire collective.  Et une fois que des auteurs qui se donnent la peine d’étudier ces dossiers à BAnQ – ils ne sont pas nombreux à le faire – pour les faire revivre auprès du public et ainsi lui permettre de se faire sa propre opinion, ils se font accuser d’être prétentieux parce qu’ils défont de fausses croyances en se basant sur des documents pourtant légaux.

Devrait-on facilité l’accès aux procès criminels?

[1] https://www.educaloi.qc.ca/jeunesse/capsules/lacces-aux-proces-et-le-huis-clos

Octobre 70: Retour précipité du Texas (11)


Jérôme Choquette était ministre de la Justice pendant la Crise d’octobre.

Vendredi, 9 octobre 1970

Si on se fie à la chronologie incertaine du livre de Francis Simard – bien souvent il s’y montre imprécis dans les dates mais utilise des expressions comme « le lendemain » par exemple – c’est au matin du vendredi 9 octobre que Paul Rose lui aurait téléphoné alors qu’il se trouvait dans la maison de la rue Armstrong.  Rassuré que la demeure restait toujours inconnue des autorités, les frères Paul et Jacques Rose, ainsi que Bernard Lortie, vinrent y rejoindre Simard.

Toujours d’après son livre publié en 1982, Simard dira y être demeuré avec les trois autres jusqu’au 10 octobre.  À ce point précis de l’histoire, son livre verse dans une certaine complainte à propos de ses états d’âme.  Cela lui permet ensuite d’affirmer qu’il n’a pas dormi cette nuit-là, ce qui lui aurait causé des blancs de mémoire bien commodes.

Simard justifie le geste de son quatuor par des arguments qui, aujourd’hui, nous paraissent bien minces.  Par exemple, il reprochait à Bourassa de ne pas avoir remis son voyage à New York et à Jérôme Choquette de vouloir gagner du temps.  « On qualifiait les demandes du FLQ d’inutiles, de loufoques.  Le manifeste n’était qu’un ramassis d’idioties.  Bien sûr, 40 pour cent de tous les chômeurs du Canada se trouvent au Québec, mais ça, tout le monde le sait.  Bien sûr, des gens vivent ou essaient de vivre dans les taudis de l’est de Montréal, face à la richesse de Westmount, mais que pouvons-nous y faire?  […]  Des demandes initiales formulées par la cellule Libération pour que soit libéré James R. Cross il ne restait que la libération des prisonniers politiques.  On avait laissé tomber le réengagement des gars de Lapalme.  Au niveau du gouvernement c’est la ligne dure.  On refuse.  On ne veut rien négocier, ni rien accepter.  Et si on a permis la diffusion du manifeste, c’est en pensant qu’il était tellement simplet qu’il discréditerait le FLQ.  Tout se présente comme si le gouvernement avait pris la gageure, le pari que tout cela n’était pas sérieux.  Que jamais le FLQ n’irait au bout des gestes qu’il avait posés »[1].

Retenons ici que Simard écrivait ces phrases plus de 10 ans après les faits.  Selon lui, c’est seulement à partir de cet instant que son groupe sentit le besoin de réagir et que, pour ce faire, ils avaient improvisé un second enlèvement.  « Ce qui se présente le plus naturellement, parce que c’est un enlèvement qui a déclenché toute la crise, c’est d’en faire un autre », écrira-t-il.  Toute une logique!

« Le vendredi 9 octobre est également une journée bien remplie pour Bourassa.  Il donne une conférence de presse en fin de matinée à la Maison du Québec située au Rockefeller Center.  Après un après-midi consacré à de nouvelles rencontres avec des financiers, il préside dans la soirée une réception à la Maison du Québec en l’honneur des amis du Québec à New York.  Pendant ce temps, à Montréal, la cellule Libération fait savoir qu’elle suspend temporairement l’exécution de Cross, le manifeste ayant été diffusé.  Elle insiste cependant pour que les « prisonniers politiques » soient libérés au plus tard le lendemain 10 octobre à 18 heures »[2].

Notons au passage que Charles Denis utilise les guillemets pour parler des prisonniers dont le FLQ exigeait la libération.  Nous verrons plus loin pourquoi.

C’est aussi ce vendredi que Jérôme Choquette téléphonait à Bourassa pour lui apprendre « que la cellule Libération, responsable de l’enlèvement du diplomate britannique, avait décidé de surseoir à l’exécution de Cross, mais qu’elle exigeait toujours la libération des prisonniers dits politiques »[3].

Le 9 octobre, c’est dans Le Soleil qu’apparut une déclaration qui nous paraît aujourd’hui tout à fait ridicule.  Cette fois, elle était de Pierre Bourgault, l’un des fondateurs du RIN et auteur qui sera plus tard adulé par plusieurs personnes.  Pourtant, ce jour-là, il encourageait les méthodes terroristes : « le gouvernement doit accepter le pouvoir parallèle que s’est donné le FLQ en enlevant le diplomate anglais.  Le gouvernement doit en outre arrêter l’action de son appareil policier, il doit offrir l’impunité aux auteurs de l’enlèvement; il doit trouver un moyen d’entrer en contact, sans danger, avec cette « faction » du FLQ; il doit s’engager immédiatement à accepter la plus importante proposition du FLQ »[4].

Toute cette animosité médiatique allait conduire, le lendemain, à une autre journée haute en couleur.  Le 10 octobre 1970, la crise serait propulsée à un niveau encore jamais vu.


[1] Simard, p. 23-24.

[2] Denis, op. cit., p. 102.

[3] Germain, op. cit., p. 149.

[4] Cité par Tetley, op. cit., p. 73.