Serial Killer, enquête mondiale sur les tueurs en série

Bourgoin, Stéphane. — Serial Killer, enquête mondiale sur les tueurs en série. — Paris : Grasset, 2014. — 1097 pages.

La réputation de Stéphane Bourgoin n’est plus à faire. Alors que les tueurs en séries fascinent depuis au moins une trentaine d’années et qu’une série comme Mindhunter apporte une impression de nouveauté, Bourgoin connaît le sujet depuis bien longtemps. Ce livre, ou devrais-je dire cette bible, est un document très complet.

Si ce livre traîne dans ma bibliothèque depuis un an ou deux, ce n’est certes pas par manque d’intérêt, mais plutôt par manque de temps que j’ai mis tout ce temps à me décider à l’entamer. Dans le cadre de notre série documentaire Les Assassins de l’innocence, j’ai voulu me replonger dans le genre criminologie, à la fois par curiosité, mais aussi pour vérifier s’il était possible de mieux comprendre certains dossiers, ou alors même la psychologie des meurtriers. En fait, j’y ai trouvé bien plus que cela. J’y ai découvert des leçons de modestie. En fait, j’ai compris à quel point nous étions des amateurs face à ce phénomène criminel particulier.

En tant que simple citoyen, nous ne sommes pas outillé pour nous improviser spécialistes. Loin de là. Le sujet est fascinant, palpitant, mais il ne reste pour nous qu’un sujet d’étude qui ne peut être présenté que par des experts comme Stéphane Bourgoin.

Dans son avant-propos, il déplore d’ailleurs les points négatifs que cette popularité a engendré, comme par exemple l’attirance que certaines personnes ont pour l’aspect morbide de ces affaires. Or, des livres comme ceux de Bourgoin n’ont pas cet objectif. Les qualifier de documents de seconde zone uniquement destinés à entretenir le goût de la morbidité serait une grave erreur. Bourgoin essaie seulement de nous dégourdir sur un sujet populaire mais mal connu, en plus de défaire de vieux mythes.

La force de Bourgoin, c’est aussi les chiffres. Il présente quelques données utiles à la compréhension du phénomène. Par exemple, en se basant sur les données du VICAP, un outil développé par le FBI, 70% des victimes des tueurs en série seraient des femmes. En 2010 et 2011, on aurait identifié 161 séries criminelles impliquant la présence d’un seul tueur en série utilisant le même mode opératoire.

Ces outils ont aussi leurs limites, car les modes opératoires peuvent changer. Si les mécanismes développés par des organisations aussi importantes que le FBI ont leurs limites, alors imaginez un peu les nôtres. C’est d’ailleurs l’occasion de rappeler ce que nous soulignions dans notre texte introductif publié le 6 janvier – ce besoin de précision est vraiment nécessaire dans la mesure où il est possible que nous soyons vus comme des enquêteurs en herbe – à l’effet que nous n’avons aucune prétention d’être des enquêteurs de quelque nature que ce soit. Nous sommes uniquement des chercheurs s’intéressant aux archives judiciaires et aux informations que celles-ci peuvent nous offrir. Imaginez un peu : si le taux de succès des profileurs du FBI obtient une note de 77%, alors qu’ils ont accès à de la formation privilégié et tous les documents disponible sur un dossier, notre taux de réussite plafonnerait très certainement à 20%, si toutefois nous avions l’arrogance et la prétention de jouer les profileurs. Voilà qui reviendrait à dire que nous aurions de meilleurs résultats en jouant à pile ou face!

En plus de cette leçon d’humilité qui apparaît très clairement en lisant entre les lignes, ce livre est fascinant et très instructif. Par exemple, une idée présentée par Bourgoin pourrait peut-être s’appliquer à certains cas non résolus qui hantent toujours le Québec. Selon lui, les tueurs en série seraient de plus en plus nombreux à embrasser le métier de camionneur, et cela pour faciliter la confusion. Par exemple, ce mode de vie leur permettrait de brouiller les pistes en se débarrassant des corps dans des zones situés loin du lieu du crime et surtout loin de leur résidence principale. Ainsi, est-il possible de croire que, par exemple, des tueurs-camionneurs aient pu sévir ici? Pourrait-on appliquer cette idée dans des affaires comme celle d’Alice Paré, dont le corps a été abandonné dans les environs de Drummondville en 1971?[1]

D’après les chiffres présentés par l’auteur, qui a fait sa renommée en rencontrant plusieurs tueurs en série célèbres dans les prisons américaines, le taux de résolution du crime serait nettement à la baisse depuis les années 1960 et 1970. La situation est semblable au Canada. Plusieurs personnes s’empressent de trouver des explications à cette baisse décevante de performance, mais Bourgoin nous indique subtilement qu’une partie de ces crimes non résolus seraient l’œuvre de tueurs en série. En effet, leurs crimes sont plus difficiles à résoudre que la plupart des meurtres personnels ou autres. Et cela s’explique en partie par le fait qu’ils n’ont aucun lien direct avec leur victime. Les enquêteurs de police doivent donc utiliser des méthodes moins traditionnelles pour résoudre ces affaires, ou attendre que les tueurs commettent des « erreurs ».

Aux États-Unis, ce taux est catastrophique car très aléatoire selon les villes concernées. Par exemple, le taux de résolution de crime peut atteindre un peu plus de 20% dans des villes comme Détroit et la Nouvelle-Orléans.

Dans un autre chapitre, l’auteur essaie de nous faire comprendre comment la société peut former ce genre de criminel. Comme il le souligne si bien : « il est rare que ce type d’assassin provienne d’un environnement chaleureux et compréhensif »[2]. Pour vulgariser rapidement – ce qui dénature quelque peu l’essence du livre, j’en suis conscient – les enfants les plus éprouvés finissent par se réfugier dans un monde marqué par le mensonge et l’imaginaire, un réflexe de survie. Car le fantasme prend une part très importante chez les tueurs en série. D’ailleurs, la plupart des tueurs interrogés « ont soulignés l’importance vitale d’une vie fantasmatique basée sur des pensées agressives et un rituel qui mêle la mort au sexe »[3].

Pour nous aider à comprendre, l’auteur nous présente plusieurs extraits d’un manuscrit troublant écrit au début du 20e siècle par Bruno Reidal, un jeune garçon qui a été attrapé dès son premier meurtre mais qui présentait nettement un profil de tueur récidiviste.

Le chapitre suivant se consacre aux tueuses, qui seraient responsables de 10 à 13% des meurtres dans la société. D’ailleurs, selon Bourgoin, il y a là un sujet qui n’a pas encore été exploité à sa juste valeur puisque les études sur les femmes tueuses sont rares. Leurs motivations sont différentes de celles des hommes. Parmi quelques faits intéressants, Bourgoin souligne que « L’histoire de la criminologie ne montre aucun cas d’un tueur en série qui ait commencé ses forfaits après l’âge de 40 ans, au contraire de nombreuses meurtrières récidivistes. Quelle est la raison de cette différence d’âge lors du premier crime? Comme l’affirme l’agent Gregg McCrary, les femmes ne tuent pas pour des motivations sexuelles, au contraire des hommes serial killers. Il est donc évident qu’un homme va tuer à un âge plus jeune où il est travaillé par ses pulsions sexuelles »[4].

L’auteur nous parle ensuite de différents outils d’enquête, comme le VICAP développé par le FBI et c’est aussi pour lui l’occasion de nous dépeindre la différence entre les tueurs organisés et les tueurs désorganisés. Évidemment, c’est aussi l’occasion de souligner que la France a été longue à reconnaître l’existence des tueurs en série sur son territoire, mais selon les chiffres de Bourgoin ceux-ci seraient responsables de 6% des homicides commis chaque année sur le territoire français.

Lorsqu’il en vient à parler du VICLAS canadien, il nous surprend en écrivant que « à l’heure actuelle, il existe à peu près 1 400 séries dans le VICLAS, ce qui tend à démontrer le grand nombre de multirécidivistes au Canada et sans doute, bien sûr, dans les autres pays ». De ce constat découlent une question : combien de tueurs en série se cachent derrière ce chiffre? Et combien sévissent-ils en ce moment au Canada? Puis au Québec? Combien de nos affaires non résolues peuvent-elles s’apparenter à ces tueurs?

Ce qui est sûr, c’est que le public, c’est-à-dire nous et vous, est incapable de tirer des conclusions justes et éclairées. Pour des raisons évidentes, les différents corps policiers ne peuvent nous fournir tous les documents ou informations sur une affaire non résolue puisque cela équivaudrait à « brûler » l’enquête. Dès lors, tout espoir de résoudre le crime s’envolerait en fumée puisque tous les éléments seraient rendu publics et il n’en resterait plus un seul pour confondre un éventuel suspect. Plus le public s’en mêle, et plus le commérage prend de l’ampleur.

Toujours selon Bourgoin, les tueurs en série seraient responsables de 1% des homicides aux États-Unis. Ça semble peu, mais leurs crimes sont plus difficiles à résoudre que la moyenne, de sortes qu’ils sont l’objet d’un plus grand mystère.

Dans un autre chapitre, il nous présente des entrevues fascinantes qu’il a réalisées avec des profileurs de renom comme Roger L. Depue, Micki Pistorius, et Robert Keppel. Ensuite, il nous mène vers les abysses de son sujet, à savoir des résumés biographiques de célèbres tueurs comme Albert Fish, Martha Beck et Raymond Fernandez, Arthur Shawcross, John Joubert, Ed Kemper et plusieurs autres.

Cette bible des tueurs en série comporte également un cahier photos, une impressionnante bibliographie et une sorte de dictionnaire rappelant les produits de la culture inspirés par ces tueurs.


[1] Nous reviendrons plus en détails sur le cas du meurtre d’Alice Paré dans un futur article de notre série Les Assassins de l’innocence.

[2] P. 33.

[3] P. 36.

[4] P. 77.