L’affaire St-Louis: chapitre 19

cropped-05.jpgSuite à la plaidoirie de son vis-à-vis de la défense, ce fut ensuite autour de Me Maurice Laniel, représentant de la Couronne, de s’adresser aux douze membres du jury :

Monsieur le Président du Tribunal, Messieurs les Jurés, mes chers confrères.  Notre tâche à nous s’achève, et dans quelques instants, après que le Président du Tribunal vous aura adressé à son tour, vos devoirs et obligations commenceront.

Et Messieurs les Jurés, je dois vous rappeler que vous aurez le dernier mot quant aux faits, leur interprétation, leur crédibilité, afin d’arriver à un verdict juste et raisonnable, dont je n’en doute pas du tout, qu’il soit en faveur ou défavorable à l’accusé.

Je crois que c’est une des bonnes choses du système du Jury, c’est que, vous, des citoyens très honorables, ayez à participer à l’administration de la justice afin que tous, la société que vous représentez ici et que, moi, je représente, afin que toute cette société puisse savoir combien il est difficile, des fois, de rendre justice et ainsi, chacun de son côté vous puissiez rendre un témoignage en disant que lorsque nous avons à rendre l’administration … je rends des décisions dans l’administration de la justice il n’est pas toujours facile; ça prend de la volonté, du courage, il faut être sans crainte, sans préjudices, sans reproche et souvent sans mollesse.

Messieurs, les Jurés, vous avez le dernier mot sur l’interprétation des témoignages, et je n’ai pas l’intention de les relater, mais il y a deux témoignages qui nous intéressent, sinon trois, c’est les témoignages de Louis et André Prince ainsi que le témoignage de l’accusé Marcel St-Louis.

Il est vrai, comme dit mon confrère, qu’on peut interpréter cette poursuite par la famille Prince comme une façon de jouer à la police, mais ce n’est pas la seule interprétation qu’on peut y donner.

On peut aussi leur prêter l’intention que tout homme raisonnable a de protéger son bien.  Il est juste et raisonnable, même on en parle dans les Codes Civils et Criminel de la protection des biens.  Et drôle à dire, ça fait même partie des deux Codes.  Il y a la partie qui se réserve quant aux personnes; il y a aussi la partie réservée aux biens.

Alors, cette famille, on peut dire, à leur façon, ont essayé de protéger leurs biens, et ont-ils mal fait?  Ont-ils bien fait?  Je ne crois pas que ça soit là le gros du problème.

Je dois dire, je dois admettre avec mon savant confrère que cette répétition du fait qu’on tirait dans les pneus peut être mal interprétée, surtout s’il est visible, ça me semble un exemple raisonnable, il est visible de voir où les coups ont porté, mais ce n’est pas encore là le problème.  On pourrait dire que, si on a joué à la police, la police n’aurait pas tiré; ce n’est pas là non plus qu’est le problème, parce que les St-Louis [plutôt les Prince], agissant comme ils ont agi, agissaient, avec leur peu d’expérience dans la poursuite d’un homme qui avait … qui s’était approprié quelque chose qui leur appartenait.

Je crois que, et nous soumettons que c’est surtout dans le témoignage de Marcel St-Louis lui-même que vous pouvez commencer à déterminer et à mettre une responsabilité si vous venez à la conclusion qu’il y a responsabilité criminelle de la mort de Marcel [Michel] Prince.

En effet, St-Louis, s’approprie un bien qui ne lui appartient pas.  Dans son témoignage, il n’y réfère pas trop sur ça.  Et il part en auto, à un moment donné il s’aperçoit qu’il est poursuivi, fait un trajet, qui est confirmé un peu par tout le monde à l’exception qu’il ne se rappelle pas être rendu chez Corriveau, passe à côté des St-Louis [sic] une première fois, si on accepte la version de Louis, André, il passe une deuxième fois, et enfin, il est rattrapé de nouveau dans le village de St-Célestin.

On bloque la route, tout le monde s’immobilise, et là commence le drame que vous avez à examiner de très près.  Et contrairement à ce que dit mon confrère le procureur de l’accusé, vous n’avez pas à vous mettre à la place de quiconque, parce que ça serait trop facile.  Vous n’avez pas à juger les autres d’après vous-même.  Vous avez à juger les actes relatés, exposés, d’une part, par le ministère public, et d’autre part, par l’accusé lui-même.

Dans ces deux versions – parce que les versions de Louis et André se ressemblent – il y a des divergences.  C’est évident qu’aucun témoin [ne] peut relater même les faits qu’il a vécus, même deux fois de file, d’une façon exactement semblable.  Alors, il est tout à fait admissible que deux personnes différentes, ayant vécu les mêmes faits, ne puissent pas relater ces faits-là d’une façon exactement semblable.

Alors, j’ai dit que le [je] prends la version de Louis et André, comme une seule version, et la version de Marcel St- Louis, et je vois trois divergences.  Il ne se rappelle pas d’être allé chez Corriveau.  Il dit que, à un moment donné, lorsqu’il a été rattrapé dans le village de St-Célestin, on l’a dépassé, et c’est à ce moment-là qu’il a entendu les sacres et les paroles, au mois de décembre [sic].  Et enfin, une dernière divergence, c’est quand le dernier coup a été tiré, non pas le coup après que le drame ait été réalisé, lorsqu’André Prince a tiré son dernier coup sur l’automobile de St-Louis qui était … qui avait contourné la voiture de Marcel Prince, qui s’en allait éventuellement pour aboutir à Drummondville, je parle du dernier coup avant ou après, selon la version de l’un ou de l’autre, les mots prononcés par l’accusé : « Tire pas!  Tire pas! »

Comme représentant du ministère public, et comme un homme raisonnable, je vous soumets respectueusement que peu importe l’interprétation que vous pourrez donner aux témoignages et aux versions, peu importe les divergences que je vous relate, peu importe cette histoire de tirage dans les pneus, je crois que, ce qui est important, c’est pourquoi l’accusé St-Louis ne s’est-il pas immobilisé, ne s’est-il pas rendu?

Il savait qu’il avait un bien qui ne lui appartenait pas.  Il savait pourquoi on le poursuivait.  Il savait, il l’admet lui-même que c’étaient des enfants.  Il savait qu’il avait une carabine.  Et malheureusement, à mon point de vue, au lieu de s’en servir, il aurait dû l’oublier complètement, la mettre de côté, se rendre.  À aucun moment donné, il ne l’a pas fait, il a tiré deux coups, d’après les versions de Louis et André, lui-même ne le sait pas combien de coups il voulait tirer, mais il admet au moins avoir tiré un coup.

Il a l’expérience de manœuvrer une carabine, vous l’avez vu la manœuvrer devant vous.  Vous savez la fierté du chasseur qui sait comment tirer.  Il y a, parmi vous, probablement des chasseurs qui sont fiers de pouvoir tirer droit.  Malheureusement, pour St-Louis, je crois que, ayant pris une mauvaise décision, il doit subir le sort de cette décision-là, et je vous soumets respectueusement que votre verdict doit être un verdict de culpabilité.

Évidemment, je vous rappelle que, pour atteindre ce verdict, je vous l’ai dit en référant à votre responsabilité, c’est là, messieurs les membres du jury, que vous avez le dernier mot.  Vous avez une décision à prendre, et je crois que le Tribunal, mon confrère pourront vous dire … et mon confrère pourra vous dire et être d’accord avec moi que votre décision est une décision désagréable.  Vous êtes dans une position où vous devez vous demander : « pourquoi moi? ».  Je comprends.

Le président du tribunal, moi-même et mon savant confrère, on peut dire la même chose.  Mais malheureusement, vous l’avez, là, la décision à rendre, et vous devez la prendre, encore une fois, sans peur, sans crainte, sans préjudices, avec courage, avec franchise, et surtout sans mollesse.

Et enfin, vous avez passé trois jours avec nous, vous avez vu agir le Président du Tribunal, et vous pouvez rendre votre verdict sans même penser à la sentence, parce que la sentence est du ressort de ce Tribunal, président par l’honorable Juge que vous avez vu agir pendant trois jours, vous voyez qu’il a de l’expérience, et que la sentence, si votre verdict est un verdict de culpabilité, la sentence, vous n’avez pas à y penser, parce qu’il est entendu que ça sera une sentence juste et raisonnable, tenant compte de tout ce que mon confrère a relaté à propos de l’accusé, sa situation maritale, son enfant, le fait qu’il ne soit pas un criminel de carrière.  Vous pouvez laisser tout ça, et à ce moment-là, votre devoir sera accompli.

Messieurs les membres du Jury, il ne reste qu’à vous remercier de l’attention que vous avez apportée pendant ce procès.  Je n’ai aucun doute de votre honnêteté, et je dois vous dire – et j’en prends plaisir de le noter publiquement – il faut qu’il y ait une autorité.  L’autorité ici, est le Président du Tribunal.  Je n’ai pas à faire son éloge, mais je dois vous dire que vous et moi, ainsi que mon confrère le procureur de l’accusé, ont passé, grâce à la science et à l’amabilité du Président du Tribunal, trois journées agréables.

Je dois ajouter aussi qu’il faut une autorité.  On semble l’oublier de plus en plus aujourd’hui que c’est seulement sous une autorité raisonnablement faite et menée que nous pouvons avoir une quiétude et une paix.

Ma tâche à moi, messieurs les membres du jury, est une tâche relativement facile, je n’ai qu’à exposer une enquête faite par la Sûreté.  Et je dois remercier aussi les paroles de mon confrère, et je n’ai aucun doute de son succès futur, vu la façon qu’il s’est comporté pendant ce procès.  Messieurs les membres du jury, vous avez le dernier mot, et je vous remercier encore une fois.

(à cet instant, le juré Constantin eut une dernière question.  Il demanda plus de détails à propos d’une personne aperçue derrière l’automobile quand St-Louis est descendu de son véhicule.  Selon les notes sténographiques, on relut certains passages des témoignages, mais sans préciser lesquels.  Ensuite, les jurés se retirèrent pour délibérer.)

La semaine prochaine, les directives du juge au jury.

 

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Cédrika, un documentaire de Radio-Canada

ScreenHunter_695 Jul. 18 19.39         Le 31 juillet 2007, il y a presque 10 ans maintenant, Cédrika Provencher disparaissait près d’un parc à Trois-Rivières.  On se souvient encore de la publicité médiatique réalisée autour de cette affaire.  La disparition avait conduit la population à la rechercher partout, au point où l’affaire s’est étendue à l’échelle provinciale, et peut-être même au-delà.  Certaines personnes voyaient Cédrika dans leur soupe tellement elles avaient envie de donner un coup de main.

         En décembre 2015, le dossier de disparition devenait officiellement une affaire de meurtre avec la découverte des ossements de la fillette en bordure de l’autoroute 40.  Quelques mois plus tard, une rumeur tenace éclatait publiquement avec l’arrestation du suspect favori du public : Jonathan Bettez.  Depuis, tout le monde se demande ce que devient le dossier.  Aucune accusation officielle n’a été portée contre Bettez en relation avec le meurtre de Cédrika.  Au sein de la population, on est partagé.

         Depuis longtemps, un documentariste controversé promettait un film sur l’affaire alors que Martin Provencher, le père de la victime, déposait contre lui une mise en demeure il y a de cela quelques semaines.  Ce sera finalement Radio-Canada qui brisera la glace en présentant son documentaire le samedi 29 juillet 2017 à 21h00 sur les ondes d’Ici Radio-Canada télé.  Le film est de Pierre Marceau, un journaliste objectif et bien établi en Mauricie.  Il connaît le dossier pour en avoir couvert les principaux faits saillants.  Il travaillait sur ce dossier depuis deux ans.  Il a bien gardé le secret pour prendre finalement tout le monde par surprise.

         Historiquement Logique connaît le sérieux de Pierre Marceau et invite tous ses abonnés à suivre ce documentaire qui, croit-on, sera fort intéressant, objectif et touchant.  D’ailleurs, on y reviendra suite à la diffusion.

Bon visionnement à tous!

L’affaire St-Louis: chapitre 18

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En se servant de cette photo, la défense espérait démontrer que les membres de la famille Prince n’avaient pas tiré dans les pneus, comme ils le prétendaient, mais qu’ils visaient St-Louis afin de se faire justice eux-mêmes.

Puisque Me Gérald Grégoire avait présenté une défense pour son client, ce fut donc à lui de faire sa plaidoirie en premier.  Voici donc la version intégrale de cette plaidoirie :

Alors, messieurs les Jurés, Monsieur le Président du Tribunal, confrère de la Couronne, et vous me permettrez aussi de souligner la présence d’un futur avocat qui m’a aidé dans cette cause-là.  Mes premiers mots seront pour vous adresser d’abord, à Messieurs les Jurés, mes remerciements bien sentis pour l’attention que j’ai cru remarquer tout au cours du procès.

Lorsque je procédais au choix des jurés, une question m’est passée à l’idée : Cette tâche énorme et à la fois difficile.  Elle est difficile parce que vous avez, aujourd’hui, à vous prononcer sur le cas d’un autre homme comme vous, peut-être plus jeune que la majorité d’entre vous.  Elle est noble parce que tout homme, dans la vie, doit prendre ses responsabilités.

Vous remarquerez que, à ce moment-ci, je pense que vous vous en apercevez, puisque n’ayant pas tellement d’expérience devant les Tribunaux Criminels, une certaine émotion qui m’étreint, et je pense que vous me la pardonnerez.

Alors, la seule marque que je peux vous dire à ce moment-ci : merci de votre attention et je suis sûr, quel que soit votre verdict, qu’il sera fait selon votre conscience.

Monsieur le Président du Tribunal, je voudrais aussi vous remercier pour la façon dont vous avez dirigé les débats, avec une impartialité et une compétence qui nous a permis – et je pense que Me Laniel sera d’accord avec moi – de plaider en toute quiétude, sachant que les objections qui aurait pu fuser de part et d’autre et qui ont fusé, pas tellement mais quand même ont été tranchées avec une impartialité et une compétence qu’un jour j’aimerais atteindre.  Je pense que c’est le but de tout avocat.

Et je voudrais aussi remercier bien sincèrement mon confrère, Me Laniel, qui représente le Ministère Public.  Je pense que, Messieurs les Jurés, au cours de ce procès, vous vous êtes aperçu que mon confrère de la Couronne a un rôle à remplir, je le comprends, et je pense que tous et chacun de vous le comprennent.  Ce n’est pas tellement facile d’être accusateur, et je pense que, pendant tout le débat, il s’est comporté avec une dignité qui fait honneur à notre profession.

Un autre remerciement que je voudrais faire, et j’en suis … si vous me le permettez, il y a un jeune futur avocat qui m’a assisté dans toute cette cause, qui m’a prodigué des conseils, même si je suis sénior, très heureux et très précieux, M. Guèvremont, qui sera, dans quelques temps, au mois de juin, après avoir passé ses examens, je le souhaite, avocat.

Je voudrais remercier aussi tous ceux qui sont essentiels au rouage de la justice, soit les Greffiers, huissiers audienciers à la belle voix, et aussi ce qu’on oublie de remercier : le sténographe.  Et je pense que, hier, vous vous êtes aperçu de non seulement l’utilité mais aussi la difficulté que pouvait avoir un sténographe surtout lorsque j’ai fait entendre mon client, qui parlait d’une manière assez rapide.

Après ces remerciements, Messieurs les Jurés, je voudrais dire ceci : c’est que, dans la vie de tout avocat, qu’il soit jeune ou plus vieux, il y a certaine cause plus attachante l’une que l’autre, et je pense que c’est normal.

Celle-ci revête, pour moi, un caractère plus particulier : défendre un jeune homme qui n’a pas de dossier judiciaire, qui a vingt-six ans, qui est père d’un enfant, c’est, pour moi, peut-être la cause qui me prend le plus à cœur depuis que je pratique, c’est-à-dire depuis six ans.

Je ne serai pas tellement long, je n’en ai pas ni la compétence et ni les capacités, mais avant d’aborder les deux points que je veux vous souligner, j’aimerais vous faire une remarque.

Je comprends, et peut-être que le président du Tribunal pourra dire que je veux me substituer à sa place – je n’en ai ni la dignité, ni la compétence – mais au tout début, ce qui me paraît très important, nous avons eu, lors de l’interrogatoire, une question de vol, et par la suite une question de meurtre.

Si j’avais pu – et encore là, je ne veux pas me substituer au Président du Tribunal, mais il me semble que je dois le dire – m’objecter à cette preuve de vol qui a été faite à l’épicerie.

À ce moment, je l’aurais fait, mais vous comprenez comme moi qu’il fallait que le Procureur de la Couronne, que celui-ci quand même justifie cette poursuite ou encore établisse les faits.  C’est pour ça qu’il n’y a eu aucune objection de ce côté.

Mais avant de repasser les témoignages des différents témoins, avant aussi d’analyser le comportement de mon client, M. St-Louis, il faudrait, d’après moi, évidemment, que vous vous débarrassiez de l’idée du vol.

Vous avez entendu tous les témoignages, et vous me corrigerez ou quelqu’un me corrigera s’il n’est pas vrai que l’incident ou la tragédie qui est arrivée s’est passé plusieurs minutes après, et à neuf milles de l’endroit, soit : Le vol a été commis à St-Célestin … excusez à St-Léonard, et la tragédie est arrivée à St-Célestin, après avoir eu un accident dans le 7ème Rang, comme le démontre le plan et comme la preuve a été faite.

Et aussi, je voudrais vous faire remarquer, avant d’analyser les témoignages de la poursuite, que lorsque St-Louis s’est présenté à l’épicerie, il s’est présenté comme tout client qui veut acheter de la nourriture.  D’ailleurs, c’est en preuve, et nous repasserons ensemble, si vous le voulez bien, les différents témoignages.

Et pour finir sur ce point, je voudrais ceci : il faut absolument que vous oubliiez le vol, qui n’a pas été fait avec une arme.  C’est un point très important pour la défense, et je pense que vous en conviendrez avec moi.  On n’a pas affaires, à ce moment-ci, à un bandit, on n’a pas affaires à quelqu’un qui se présente avec une arme à la main et « donne-moi le cash ».

D’ailleurs, je commencerai les témoignages… l’analyse de mes témoignages par celui du jeune Camille Prince qui nous dit que St-Louis s’est présenté … St-Louis s’est présenté chez lui : aucune arme, aucune menace, comme toute personne qui veut avoir de la nourriture, ou faire du marché.

St-Louis, à un moment donné – et ça, c’est toujours dans le témoignage de Camille – a demandé du « béloné » et du jambon.  Et à ce moment-là, on n’avait pas de « béloné » en tranche et on n’avait pas de jambon en tranche.  Celui-ci a refusé.  Et St-Louis l’explique dans son témoignage en disant : « Bien, il y avait du Hygrade, c’était trop cher pour moi ».  Ensuite, on demande une livre de beurre, un sac de pommes, et St-Louis se trouve seul devant un cash ou une caisse.

Qu’est-ce qui est passé par l’idée?  Est-ce qu’il le sait lui-même?  Il a vu la caisse et il est parti avec.  C’est un fait, peut-être que je qualifie au moment, qu’on ne peut expliquer, et lui-même dit : « Je ne sais pas ce qui s’est passé, j’ai pris la caisse et je suis parti avec ».

Et pour moi, évidemment, je le crois, ça s’est passé … dans sa tête, ça se passe tellement vite, parce que chacun, dans votre vie, du moins, moi, j’ai fait plusieurs gaffes, et je me demandais le lendemain … pas de ce genre, si vous voulez, mais disons d’autres natures : « Qu’est-ce que j’ai fait là? »

Or, sur ce point, à l’épicerie, la question de vol, que je vous ai demandé d’oublier, mais j’en parle, aucune arme, on part avec la caisse, et puis : bonjour.

Évidemment, j’admets, avec vous, que si mon client a à répondre à l’accusation de vol, qu’est-ce que je ferai, demain matin à titre d’avocat?  Ça ne passera pas devant vous autres, et je peux dire une chose : que je plaiderais coupable et j’invoquerais la clémence du Tribunal, parce que c’est un gars qui n’a pas de dossier, que c’est un père de famille et puis qui a une petite fille et puis une femme qui l’attendent à la maison.  Ça, d’accord, il sera puni, c’est le juge qui en décidera.

Mais pour ce qu’il est accusé, c’est une autre chose, il est accusé de meurtre.  Il est accusé de meurtre, c’est dans ce sens-là qu’on va regarder ensemble, si vous le voulez, dans le plus bref temps possible, les témoignages de André et de Louis, du père à part de ça, de M. Prince, père de famille, qui se fait voler.  Évidemment, il s’est fait voler, d’accord sur ça, une cinquantaine de piastres.

  1. Prince, par exemple, pour cinquante piastres ($50.00), est-ce que vous allez, demain matin, dire à vos enfants : « Va chercher ton fusil ». Demandez-vous ça aussi. Je ne veux pas, en aucune manière, discréditer M. Prince, mais quand même, il me faut vous souligner, pour mon client, que je défends, dans l’exercice de mes fonctions, vous parler du geste de Prince, le père.

Première action : « Va chercher ton fusil », – le fusil, là, qui vous a été montré – « et puis on va jouer aux cow-boys » – avec des enfants qui ont seize … vous les avez vus dans la boîte, il y en a un qui a seize ou dix-sept ans, je pense et puis l’autre a encore moins que ça.  Et puis on embarque deux automobiles, et puis on part après le voleur.

Bien, cette attitude d’un père de famille, moi, je trouve ça extraordinaire, d’impliquer des enfants dans une affaire de même.  Et le père part avec un de ses fils, comme vous le savez, ça a été relaté, je ne reviendrai pas sur ça, vous les avez entendus, les questions du Procureur de la Couronne et aussi à mes questions, et à un certain moment donné, rejoint le type en question.  Et c’est là que je vous fais remarquer que, à un certain moment donné, soit à mes questions, qu’il avait remarqué très bien le numéro de licence du véhicule, soit l’automobile de St-Louis, il l’a remarqué, il a même dit à son fils : « Notes-le comme il faut ».  Et puis lui aussi l’a noté.  Ils l’avaient tous les deux en mémoire.

Et puis à un moment donné, il dit : « Viens, je vais mettre mon char de travers, et puis là, il est rendu, il se trompe – excusez-moi mais – il se trompe en maudit, là, ça ne débouche pas ».

Qu’est-ce que vous auriez fait, vous autres, à ce moment-là, quand vous avez le numéro de licence?  Je comprends qu’il y avait $50.00 ou $60.00 ou quarante ou trente, ça n’a pas été établi d’une manière déterminante, de parties.  Qu’est-ce que vous auriez fait avec le numéro de licence?

Lui, il s’est rendu, à un moment donné, à une porte, il était bien plus intrigué par ce qui allait se passer.  Je lui ai demandé, je pense, si vous vous en souvenez : « Pourquoi que vous n’avez pas appelé la police quand vous êtes arrivé chez M. Corriveau – ou l’autre place – M. Roy, là » – vous m’excuserez, mais je ne me rappelle pas du nom.

Il a rentré, et puis là, il a vu arriver son fils, parce qu’il savait que son fils… il l’a dit que son fils s’en venait, d’ailleurs il le savait tellement, que c’est lui qui l’avait dit, c’est lui qui avait dit à son garçon : « Va chercher Michel ».  La malheureuse victime de tout ça.  « Dis qu’il emporte son arme ».

Quand il l’a vu arriver, ça ne l’intéressait plus d’appeler la police.  Pourtant, à ce moment-là, son devoir de tout citoyen, c’était ça, il devait faire seulement ça, d’appeler la police.  Ce n’est pas ça qu’il a fait.

Dans la maison, et c’est en preuve, c’est ce qu’il a dit à mes questions : « Je suis retourné de bord, parce que j’étais contrarié de voir qu’il avait contourné mon automobile ».  Il jouait à la police.

Messieurs, on paie tous de l’impôt, par année, et puis une certaine partie de notre impôt va pour la police, parce que c’est des gens qui font leur devoir, ils sont en uniforme, alors qu’on leur laisse faire leur ouvrage.

Là, St-Louis [plutôt Prince], le père, un homme d’âge mûr, lui, il a voulu retourner pour voir ce qui se passait sur les lieux de l’accident, parce qu’il avait vu arriver Michel et un autre de ses garçons avec l’arme.  Et ça, moi … Je comprends que vous n’êtes pas obligé de penser comme moi, d’ailleurs, c’est votre privilège, mais moi, je trouve ça extraordinaire.

Il n’a même pas essayé de téléphoner à l’endroit, il est retourné tout de suite.  Il n’a même pas essayé, même pas dit …. Vous n’auriez pas dit, vous, M. Constantin ou M. Paquin ou M. Isabelle : « Bien, appelle la police, on a eu un vol au magasin et puis on a le gars et puis on a le numéro de la plaque ».

Ce n’est pas ça, M. Prince n’a pas fait ça, il a retourné, lui.  Il voulait aller voir ce qui se passerait.  Vous savez, et vous penserez à ça, c’est au cours du procès, ça ferait le meilleur film du monde.  On en voit des films de cow-boy à la télévision.  Là, excepté que c’était en auto, mais replacez-vous avec des chevaux, là, et puis ça serait une affaire extraordinaire.  On pourrait en faire un film de cette affaire-là.

On veut se faire une justice soi-même.  D’ailleurs, je ne veux pas parler de la victime, mais une arme sans permis, et puis « s’il y a un vol, le gars qui va venir icitte, on va s’organiser avec ».

D’ailleurs, vous avez les deux autres témoignages des enfants, les témoignages d’André et puis de Louis.  En transquestion [contre-interrogatoire] – ce que j’appelle la transquestion, c’est lorsque le Procureur de la Couronne a fini avec un témoin, c’est la défense ensuite – avez-vous remarqué ces deux enfants-là?  Je ne veux pas les discréditer, c’est deux bons petits bonshommes qui sont venus témoigner.  Je comprends aussi leur émotion, parce que c’est leur frère quand même qui a été tué dans cette affaire-là, et je le comprends, et eux, je ne les discrédite pas.  Le père, oui, mais eux, c’est des enfants.  Mais avez-vous remarquez, tout au cours de leur témoignage, on dirait : « J’ai tiré, j’ai tiré dans les pneus ».  Ça venait automatiquement : « On a tiré, puis on a tiré dans les pneus ».  On ne leur demande pas s’ils avaient tiré?  « Oui, oui, j’ai tiré, j’ai tiré dans les pneus ».  Ça, là, les photos, vous les avez vues hier, je vous les ai montrées c’est les trois photos, là, qui ont été présentées, étant encerclées comme étant des traces de balles.  Il y a ici, celle-là [indiquant une photo]… je ne recommencerai pas avec ça, je vais vous ennuyer.  « On a tiré dans les pneus ».  Ma foi du Bon Dieu, que c’est que vous allez croire lorsqu’ils sont venus témoigner?

Je pense que c’est photos-là, quand même je repasserais, avec vous autres encore, tous les témoignages, regardez ces photos-là, et puis faites la conclusion qui est logique : Qu’est-ce qui est arrivé, par exemple?  C’est pour ça que je ne crois pas leur témoignage, parce que c’est trop spontané, leur déclaration.

On leur demande … Même le Procureur de la Couronne n’a pas le temps de leur dire : « Et puis qu’est-ce qui est arrivé »? – « Ah!  Il a tiré dans les pneus ».  Ils voyaient exactement la direction de l’arme, une arme … Là, ce n’est pas la carabine, c’est le revolver, à ce moment-là.  Ça, ils voyaient tout ça.

Pensez-vous qu’on peut voir, Messieurs, qu’une arme est de même [indiquant], de même, ou de même, ou de même, dans le 7ème Rang, pensez-vous ça, qu’on peut remarquer ça?  Moi, à tout événement, et encore là vous êtes libre, mais moi, je ne crois pas ça, cette affaire-là.  Non.  Je ne crois pas ça, je m’en vais vous dire pourquoi :

Parce que, après tous ces incidents-là, ces gens-là se sont aperçus de la gravité de leur acte.  Là, ils ont pensé ce qu’ils avaient fait, parce qu’il y avait quand même quelqu’un de disparu dans leur famille.  Là, ils ont dit : « Bien, qu’est-ce qu’on a fait là »? – D’après moi, évidemment, c’est mon opinion, et puis j’interprète leur témoignage – évidemment, c’est encore l’interprétation de l’avocat de la Défense – mais je pense que c’est mon droit de vous dire ce que j’en pense, et là, on a dit : « Bien, il faut s’amancher pour avoir tiré dans les pneus ».

On a voulu jouer à la police pour préserver cinquante piastres.  On a tiré sur quelqu’un, mais à la fin de la chevauchée, le dénouement est arrivé.

Vous êtes-vous demandé, pendant toute l’audition du procès, en regardant, là, mon client St-Louis, vous êtes-vous demandé : S’il avait été tué – parce qu’il y a eu des coups de feu, tout le monde l’admet – si c’est lui qui était mort, est-ce que le vol, qu’il a fait, là, à l’épicerie, une cinquantaine de piastres, ça justifiait la mort de mon client St-Louis?

Je vous laisse ça, moi, je ne le pense pas.  Ça aurait pu être lui qui aurait pu être tué, parce que, dans le 7ème Rang, il y a quand même une chose : ils ont tiré tous vers les pneus, mais pourtant, on trouve tous des pneus intacts sur la voiture – d’ailleurs, je l’ai fait préciser par le policier qui a été prendre les photos – mais il y avait quand même une vitre de cassée.

St-Louis, son témoignage d’hier, moi, je le crois.  Vous savez, je pense que vous n’avez aucune … Il n’était pas obligé de témoigner hier, je lui ai expliqué ça avant, et il dit : « Je veux aller témoigner, on m’a tiré de partout et puis je veux aller me défendre ».

C’est sûr que, à ce moment-là, je ne parle pas du vol; ça, le vol, c’est une autre chose.  Il aura peut-être à répondre devant les Tribunaux, mais à ce moment-là, je pense qu’il faut le séparer.  Encore là, je reviens : Pensez-y, ça n’a pas été un vol avec une arme à la main, parce que disons que les gens … M. Prince, par exemple, après avoir eu le vol… M. Demers [s’adressant à un Juré], vous avez eu une épicerie, vous, s’il vous était arrivé un vol de même, qu’est-ce que vous auriez fait, hein?

  • Je l’aurais laissé aller, répliqua le juré Demers.

Vous l’auriez laissé aller.  Bon.  Et puis on appelle la police, à ce moment-là, hein!  Parce qu’ils sont payés pour ça, eux autres.  Ils ont des beaux uniformes.  Ils n’auraient pas tiré, à part de ça, la police, je vous jure de ça, ils n’auraient pas tiré.

Ce n’est pas ça, eux autres, ils ont dit : « On y va à matin… pas à matin, mais à soir.  On va montrer voir qu’est-ce qu’on peut faire ».  À une question, hier, du Procureur de la Couronne, mon client St-Louis, lui demande : « Pourquoi que vous n’êtes pas arrêté quand vous avez entendu des coups de feu? »

Qu’est-ce que vous auriez fait, vous, M. Paquin?  M. Constantin, qu’est-ce que vous auriez fait?  Seriez-vous arrêté dans le 7ème Rang, après vous avoir fait tirer deux fois dans les fesses?  Hein?  Non.  Bien, en tout cas, moi, je vous dis bien franchement : « Ça pressait, je serais disparu ».  Ce qu’il a fait, et puis c’est très normal.

Écoutez, se faire tirer de même, là, surtout que St-Louis, ça n’a pas été contredit, je pense que son témoignage, il faut le croire – d’ailleurs, vous l’avez vu dans la boîte – vous le voyez aujourd’hui – est-ce qu’il a l’air d’un criminel?  A-t-il l’air d’un gars qui voulait tuer? – Voyons!

Vous en avez vu des criminels, surtout vous lisez les journaux à tous les jours, avez-vous des gars, des criminels qui sont peureux de même : « Tire pas!  Tire pas! » Non, je n’en ai jamais vu.  J’en ai défendu, j’en ai vu à mon bureau, j’en ai vu ailleurs.  En tout cas, des gars peureux de même, ce n’est pas des gros criminels, comme on dit, là : « C’est de la bien petite pègre ».

Alors, mon client, après, réussit à se sauver.  Il se sauve.  Il réussit à leur échapper.  C’est déjà…

(Me Grégoire fut interrompu par une question du juré Constantin qui demanda s’il était possible de réentendre le témoignage de Louis Prince, celui qui était avec Michel lors de la poursuite automobile.  Ce n’est qu’après que Grégoire pu reprendre sa plaidoirie).

Là, vous m’avez bloqué un peu…  À tout événement, disons qu’on repart de la 13.  En tous les cas, moi, le souvenir que j’ai, dans ces témoignages-là, peut-être que je vais me tromper aussi, mais à tout événement, on va avoir la …  Là, St-Louis, il réussit à échapper, après avoir essuyé deux coups de feu, à ce moment-là : Un dans sa vitre arrière, et puis l’autre, il ne sait pas trop où est-ce qu’il est allé.

Et d’ailleurs, c’est corroboré, ça, par un des témoins, je pense que c’est Louis Prince, qui vient nous dire qu’il y a eu deux coups de feu dans le rang 7 ou à l’intersection.

Là, mon client, il est quand même pas pire : il faut se sauver et puis on se sauve.  Ce n’est pas ça!  Eux autres, la chevauchée fantastique – ça me rappelle le titre d’un film – ils ont décidé de continuer, eux autres : « On ne l’a pas eu, là, on va recontinuer [sic] ».

D’ailleurs, vous remarquerez que, à un moment donné, le père, là, les enfants, nous dit qu’il a été obligé de faire jusqu’à cent (100) milles à l’heure, à un moment donné, pour essayer de le rejoindre; ça, il le dit dans son témoignage, je pense.  Parce qu’on voulait quand même, à tout prix, Messieurs les Jurés, avoir raison de ce gars-là, on court après.  Et puis à un moment donné, on arrive à Gentilly [?], mon client nous dit : « J’ai été suivi par une auto », une auto plus puissante et puis plus vite que la sienne puisqu’il nous dit que, à un moment donné…  D’ailleurs, on pourrait voir par la marque de l’auto, etc., qu’il ne pouvait pas aller tellement vite.

Là, on le rejoint, et puis on le double.  Là, c’est la deuxième tentative.  Je trouve ça, moi, extraordinaire.  Et puis là, on réussit à le bloquer.  Remarquez bien dans les témoignages qui ont été rendus : Il ne pouvait pas aller en avant, plus loin.  Là, on lui coupe le chemin et puis on lui tire une balle.

C’est ça qui est arrivé.  Moi, je peux me tromper de quelques précisions, parce que je n’ai pas tous les témoignages en tête, mais c’est presque ça qui est arrivé.

Là, on le bloque, et puis on dit : « Toi, tu ne bougeras pas d’icitte, on t’a!  Qu’est-ce que vous pensez que vous auriez fait, vous autres?  Après avoir essuyé deux balles dans le rang 7, ce qui est en preuve, après s’être fait bloquer à l’entrée de Gentilly…  pas Gentilly, de St-Célestin, plus capable d’avancer, trois ou quatre personnes… parce que remarquez que, à ce moment-là, il ne sait pas qui est-ce que c’est.  Mon client ne sait pas qui est-ce que c’est, mais il voit des personnes, est-ce qu’il sait que des enfants, en plus de ça?  Non.

Évidemment, au procès, on le voit que c’est des enfants de 16 et 17 ans, mais à ce moment-là, Messieurs les Jurés, est-ce que mon client pouvait savoir que ce qu’il y avait dans l’auto, est-ce que c’était des colosses?  Est-ce que c’étaient des petits gars?

Je ne pense pas.  Il a vu trois personnes, et peut-être quatre, il ne peut pas le préciser, mais disons que les faits, là, tels que racontés, ils étaient trois.  Il est bloqué, il essaie de partir son auto; pas capable.  Et puis on braque une arme sur lui.

Le témoignage d’André, je pense, à ce moment-là, il dit : « Mon arme n’était pas chargée ».  Bien oui, peut-être, je ne veux pas le contrarier sur ça, mais est-ce que St-Louis le savait que son arme n’était pas chargée?  C’est là que c’est important, je pense, que vous devez retenir, à ce moment-là, St-Louis ne le savait pas, lui, que l’arme n’était pas chargée.

Mais était-il en mesure de craindre, à ce moment-là, par exemple, qu’un autre coup soit tiré?  C’est ça la légitime défense.  Vous savez, mon vieux père, moi, la légitime défense, il appelait à son corps défendant.  C’était l’expression qu’on employait dans le temps : être à son corps défendant, et puis c’est encore une expression qui roule de nos jours, mais disons que, pour un avocat, on appelle ça de la légitime défense : quelqu’un qui est attaqué et puis qui essaie de se défendre.

À ce moment-ci, là, vous me permettrez de lire l’article du Code … vous comprendrez que, à l’épaisseur qu’il y a là, je ne peux pas le savoir par cœur.  Alors, c’est spécial, ça, la légitime défense dans le Code [criminel].

Évidemment, je ne voudrais pas, non plus, empiéter sur le rôle du Juge, mais je voudrais quand même, à ce moment-ci, vous expliquer un peu … Légitime défense en cas d’agression : « Quiconque … – c’est l’article 35 du Code Criminel – quiconque a, sans justification, attaqué un autre, mais n’a pas commencé l’attaque dans l’intention de causer la mort ou des lésions corporelles graves, ou a, sans justification, provoqué sur lui-même une attaque de la part d’un autre, peut justifier l’emploi de la force subséquemment à l’attaque ».

Ça, c’est dans le Code Criminel, c’est le législateur qui a prévu ça.  On est en face du même cas absolument.  Évidemment, il y a les paragraphes a, b, c, je vous épargne de cette lecture-là.

(Encore une fois, Me Grégoire fut interrompu par une question du juré Constantin, qui demanda des précisions sur le témoignage de St-Louis.)

Alors là, reprit Me Grégoire, je vous ai … je pense, l’article du Code Criminel, l’article 35, là, nous étions rendu à ce point-là.  Et dans le Code Criminel, à un moment donné, là, je voudrais seulement… Évidemment, il y a de la jurisprudence, ce n’est pas à moi à la résumer, j’ai pris quelques notes des causes qui ont été rendues et des jugements, des Juges soit de la Cour d’Appel, je ne peux pas préciser par exemple.  À un moment donné…

  • Monsieur Grégoire, intervint le juge. Est-ce que vous avez l’intention de citer de la jurisprudence ou de référer à la jurisprudence?
  • Bien, Votre Seigneurie, je ne référerai pas non, je pense que …
  • On serait illégal, parce que les Jurés doivent décider sur la preuve qui a été faite, et non pas sur une autre cause qui a pu être décidée dans d’autres endroits, dans d’autres circonstances.
  • Votre Seigneurie, vous comprendrez, mon attitude peut s’expliquer par ceci : C’est manque d’expérience devant les Jurés; je suis habitué de plaider devant un Juge.
  • Je comprends, je ne vous fais pas de reproche. Il est inutile de citer de la jurisprudence.

Alors, à ce moment-ci, Votre Seigneurie, Messieurs les Jurés, l’attitude de St-Louis, moi, je vous demande ceci : Vous avez suivi toute la preuve, vous avez vu tous les faits, qu’est-ce que vous auriez fait à la place de St-Louis, à un certain moment donné? – On vous bloque la route, on vous empêche d’avancer, et même lui dit, dans son témoignage : « On va t’avoir, mon … ».  Je ne répète pas les mots, ça sert à rien, vous les avez entendus hier.

On veut l’avoir, on veut le descendre, on veut faire les polices.  Qu’est-ce que vous auriez fait?  C’est une question que je me suis posée à plusieurs reprises.  Bien, il a fait ceci : que vous savez : Une personne contre trois, menacée par une arme, à un endroit où il ne peut plus démarrer, bien, il a posé le geste, il l’a fait, dans la nervosité, mais cette nervosité-là s’explique.

Ma foi du Bon Dieu, moi, j’aurais été bien plus énervé que lui, se faire tirer deux balles.  On n’a pas assez de ça, on continue, et puis on en tire une troisième.

Les photos, vous les avez vues, vous les avez en mémoire.  Une balle qui passe là, là, je comprends que ça peut rendre un homme nerveux.  St-Louis a fait ce que toute personne humaine aurait fait : protéger sa propre vie, c’est naturel, ça, se protéger.

C’est ça qu’il a fait.  À un moment donné, il avait sa carabine, et puis il l’a sortie à la dernière minute.  Remarquez bien, dans le 7ème rang, il n’a pas été question de carabine, ce n’est pas en preuve.  Il a sorti sa carabine, et puis, dans l’obscurité, il a tiré pour les épeurer.

Moi, évidemment, son témoignage, je le crois.  Ça, que je le crois, ce n’est pas l’important.  Il a fait comme tout le monde aurait fait, parce que cette carabine-là …  je l’ai fait témoigner hier précisément pour vous expliquer la présence de sa carabine.

Je comprends que, une carabine chargée dans une automobile, ce n’est pas légal, je suis d’accord avec vous autres, il y a des lois pour ça.  Encore là, si St-Louis a à répondre d’une accusation dans ce sens-là, on y verra, et puis je vous jure que je ne passerai pas des journées à plaider une cause pour port d’arme chargée.

Ce n’est pas un révolver, ce n’est pas un révolver comme celui-ci, ou, ça, ça prend un permis pour avoir ça.  Une .22, pas besoin de permis.  Ça, ça prend un permis.

Vous avez entendu… J’ai fait même entendre le policier qui a présidé l’enquête, qui s’est informé s’il y avait un permis et puis tout ça.  Il n’y en a pas eu.  On se fait faire des armes en cas qu’on soit volé.  Pourtant, nos policiers en ont tous des armes; eux autres ont le droit.

Une .22, St-Louis nous dit qu’en revenant de travailler, il faisait peut-être du braconnage.  Encore là, ce n’est peut-être pas légal, mais en tout cas, ça ne regarde pas la cause d’aujourd’hui.  Et puis deux semaines avant, il s’en était servi en allant voir un de ses oncles, là, je pense, si je ne me trompe pas, pour tuer des rats dans le dépotoir.

Bien, Messieurs, vous savez qu’une carabine .22, qui c’est qui ne tire pas, des fois, pour s’amuser?  Des fois, on tire sur [des] verres, on tire sur une canne, on tire sur n’importe quoi.  Je l’ai vu faire souvent, et je l’ai fait.

Alors, la carabine, là, elle n’était pas dans l’intention d’aller faire un vol, comme le gars qui part, par exemple, que vous voyez dans les journaux, n’importe quoi, ou des bandits qui s’en vont dans une banque.  Il n’est pas question.  Jamais.  La carabine a sorti à la dernière minute.  À ce moment-là, là, je pense qu’il faudrait s’en tenir au moment où il a sorti sa carabine.  C’est mon opinion.

Parce qu’il était en légitime défense.  Il y a eu une remarque qui a été faite hier par le témoin, et je ne sais pas si je peux vous la traduire comme il faut, mais à tout événement, qui ressemblait à ça : à une question de Me Laniel, Procureur de la Couronne, : « Vous n’avez pas parlé? »  Et mon client a dit à peu près ceci : « Peut-on discuter » – et ça, ça m’a frappé hier – « quand il y a des balles qui nous sifflent par la tête ».  À peu près ça, évidemment, je n’ai pas les termes exacts.  Ça, c’est à une question du Procureur de la Couronne qu’il répond ça.

Bien, cette remarque-là, Messieurs Les Jurés, c’est quand même … j’ai trouvé ça fort, et puis j’ai trouvé qu’il avait très raison.  « Peut-on discuter quand les balles nous sifflent »?  Bien, je suis d’accord avec vous qu’il n’y a pas grand-discussion possible.

Or, enfin, pour résumer – je ne voudrais pas m’attarder – pour résumer tout ceci, le comportement de St-Louis, je pense qu’il a été bien naturel.  Pour ma part, parce que tout homme, tout être humain, quelle que soit la gaffe qu’il a pu faire auparavant – c’est ça qui est important – quelle que soit la gaffe qu’il a pu faire auparavant, n’a-t-il pas le droit de protéger sa propre vie?  Demandez-vous?

Est-ce qu’on ne tient pas à sa vie?  On voit des personnes de 80 ans, qui sont à l’article de la mort, qui ne veulent pas mourir, qui ont été malades pendant des années, et puis encore là, ils ne veulent pas mourir, ils n’acceptent pas la mort.

Demandez-vous si St-Louis n’aurait pas pu être tué dans ça, qu’est-ce qui serait arrivé demain matin, des autres?  Est-ce qu’ils avaient le droit de tuer un autre?  Ça aurait pu être St-Louis – parce que c’est en preuve quand même.

Alors, moi, Messieurs, devant tous ces faits, devant les témoignages … le témoignage de St-Louis, on ne peut pas en douter, c’est un type qui n’a pas de dossier, c’est un type qui me semble quand même un homme sympathique, un jeune, qui était en état de se défendre.

Le vol qu’il a fait, d’accord avec vous autres, mais ça, on ne doit pas le considérer.  Je reviens sur ce point-là, pour moi, c’est important à tout événement.  Pensez que l’incident est arrivé neuf milles après.  Pensez qu’on a eu toutes les chances d’appeler la police, puisqu’on a relevé le numéro de la plaque, on ne l’a pas fait.

Non – est-ce qu’un homme a le droit de se faire justice lui-même?  Pourquoi aujourd’hui qu’il y a un procès?  Parce que la Justice, ça ne nous appartient pas, il faut précisément … c’est votre rôle aujourd’hui, c’est vous autres, aujourd’hui, qui allez décider du sort de mon client.

Parce qu’on a des rouages qui prévoient ces choses-là; on a des Juges, on a des Jurés comme vous autres qui sont venus, là.  C’est pour ça qu’on ne peut pas se faire justice soi-même.  On a des corps policiers qui sont là pour ça, pour protéger les intérêts publics, garder le bien d’autrui.  En aucun temps, on n’a le droit de dire : « Nous autres, on va faire la job ».  Je ne pense pas qu’on ait le droit de faire ça.

Alors, en terminant, je voudrais tout simplement vous dire le point, je reviens encore, vous allez en être tanné : Oubliez le vol et pensez à l’incident et pensez à l’attitude de mon client et aussi pensez à l’attitude, le comportement des autres.

Le président du Tribunal, ce n’est pas ma fonction, je pense, vous expliquera les verdicts possibles à rendre.  Quant à moi, je vous ai expliqué les faits tels que je les ai compris, pas parce que seulement je suis avocat de St-Louis, mais tels que je les comprends.  Évidemment, je me plierai à votre verdict, mais, dans les circonstances actuelles, je crois que tous ces faits-là, en pensant toujours à l’état de légitime défense, ou si vous aimez mieux l’expression « à son corps défendant », à préserver sa vie – parce que quand même, il y tient à sa vie, c’est quelque chose de précieux – en pensant que St-Louis, mon client, a fait tout ce qui était nécessaire pour essayer d’éviter cette fameuse rencontre qui s’est amenée par vous savez quoi, parce qu’il a échappé dans le deuxième rang, il a réussi à s’en aller.  Là, arrivé à St-Célestin, il n’a pas pu, la route était bloquée; son char, il a essayé de repartir, ça ne repartait plus.  Écoutez : le gars qui est traqué!

Alors, devant toutes ces considérations, et en terminant par cette phrase, disons : « Tire pas!  Tire pas! » – c’est quand même une supplication.  Voyez-vous le contexte de l’affaire : le gars était peureux et puis je le comprends; et puis c’est lui qui crie : « Tire pas! Tire pas! » – est-ce un bandit ça, à ce moment-là?  Avez-vous vu ça un bandit qui, après qu’on s’est couru pas mal, un bandit dire : « Tire pas!  Tire pas! » – lui il est traqué, il a peur.  Et puis il y a une autre phrase aussi : « Peut-on discuter quand les balles nous sifflent par la tête ».  C’est les deux phrases que je vous mets dans la tête pour discussion.

Messieurs, je vous ai exposé mes faits, et je pense que mon client a été en état de légitime défense.  Pour cette raison, il devrait être acquitté.  Je vous remercie.