Ce 21 janvier 1975

 

necro gargantua

Né en 1945 à Montréal, Richard Blass aura été un des criminels québécois les plus notoires. Avant de mourir à 29 ans, criblé de 27 balles après une spectaculaire chasse à l’homme, il aura fait en tout 21 victimes. Quelques-unes étaient issues du milieu de la pègre tandis que plusieurs autres auront été au cœur d’un sombre concours de circonstances.

Au cours de sa carrière criminelle, Richard Blass s’est évadé trois fois de prison. C’est durant sa toute dernière évasion qu’il commettra un crime sans précédent, soit l’incendie du bar-salon Chez Gargantua, au 1369 rue Beaubien, le 21 janvier 1975. Sans vouloir remâcher son procès, ni tomber dans un ton fleur bleue, cet article ne finira pas sur une musique d’ascenseur au pied de la tombe de Blass, appelé aussi « le chat ». Je veux me pencher un peu de l’autre côté.

Ce 21 janvier 1975, Richard Blass avait des comptes à rendre au bar Gargantua. Un peu passé minuit, il a tué par balle le gérant de l’établissement, Réjean Fortin, un ancien policier. Il a ensuite contraint les témoins de la scène à s’entasser dans un petit réduit servant à entreposer de l’alcool. Il a bloqué la porte avec un juke-box et a mis le feu. Certains spéculeront même qu’il aurait pris le temps de boire une bière, histoire de s’assurer que les flammes soient bien prises avant de quitter. En tout, il a fait 13 victimes. À l’exception de Fortin, ils seraient tous morts par asphyxie.

On m’a dit que peu d’encre a coulé sur ces dites victimes. En vérifiant les archives, j’ai bien vu qu’il était difficile en effet d’en savoir sur elles. Avec les mots-clés de l’événement, on a plutôt droit à un sempiternel flot d’articles sur la carrière de Blass. Une liste des victimes est toutefois sortie dans les journaux, mais elle a dû être corrigée plusieurs fois car il y a eu des erreurs. Après identifications, visites à la morgue et une enquête coroner plutôt controversée, la liste est devenue plus claire.

  • Réjean Fortin, le gérant du bar, ancien policier de 44 ans.
  • Claire Fortin, épouse de Réjean, était venue au bar pour jaser d’un éventuel voyage de couple en Europe.  Elle avait aussi 44 ans.
  • Gaétan Caron était un futur marié avec une carrière prometteuse comme dessinateur industriel, sportif et amateur de musique. Il n’était jamais allé au Gargantua avant ce soir-là.  Il avait 23 ans.
  • Pierre LeSiège, un ami de Gaétan. Un costaud de 6’2 qui travaillait à la brasserie Molson et qui était aussi membre des Chevaliers de Colomb.  Il était à l’aube de ses 23 ans.
  • Yves Pigeon était un chauffeur de taxi qui aurait conduit des clients à la porte du bar.  Certains diront qu’il était entré dans le bar pour changer un billet de 50 dollars; d’autres diront qu’il avait besoin d’utiliser les toilettes.  Or, dans certains articles, on nous dit qu’il aurait été obligé d’entrer dans le bar en tant que témoin à éliminer.  Sa voiture a été trouvée encore en marche sur la rue Beaubien.  Il était père de 4 enfants.  Il avait 42 ans.
  • Serge Trudeau venait de gagner aux courses à chevaux et voulait fêter.  Il avait 25 ans.
  • Augustin Carbonneau avait 32 ans.
  • Pierre Lamarche aurait été touché d’une balle, qui aurait effleuré son abdomen. On dit que ce serait la balle qui a tué Fortin qui aurait également atteint Pierre mais on a déjà avancé que ce dernier aurait voulu forcer la porte du réduit et qu’il aurait reçu la balle que Blass aurait tirée pour les décourager de tenter de sortir.  Il avait 29 ans.
  • Jacques Lamarche était le frère de Pierre.  Il avait 30 ans.
  • Juliette Manseau, agée de 17 ans, est la plus jeune des victimes.
  • Kenneth Devouges était connu comme étant un petit fraudeur.  Il était aussi le petit ami de Juliette.
  • Denise Lauzé, une employée du bar, était âgée de 21 ans.
  • Ghislain Brière était un chauffeur d’autobus et le petit ami de Denise.  Il avait 23 ans.

Un article de La Presse, le lendemain des événements, faisait état de la douleur et de la consternation dans trois familles des victimes.  On se désole d’avoir appris la mort de certaines victimes à la radio.  Au retour de la Sûreté du Québec, le père de Pierre LeSiège disait aux journalistes qu’il pouvait bien parler de la peine de mort de façon théorique avant ce drame, mais qu’une fois plongé dans ce cauchemar, il considérait la chose d’une autre façon.  Pour lui, seule la pendaison pouvait punir un monstre comme celui qui avait fait ce massacre la nuit d’avant.  Il faut dire qu’après ce sinistre événement, le débat sur la peine de mort avait été ravivé dans les médias.  M. LeSiège avait eu la lourde tâche d’identifier son fils parmi les 13 victimes empilées à la morgue.  Sa femme, quant à elle, a appris la nouvelle à la radio, en tricotant.  Pierre était son bébé.  Le plus jeune d’une famille de quatre enfants.

Chez les Caron, c’est sa sœur Micheline qui s’est prononcée, assise dans la chambre de son frère.  Elle parlait de lui avec tendresse.  Elle disait que son frère était un homme vaillant, un gars en or.  Le dimanche d’avant, ils avaient écouté ensemble de la musique dans son nouveau système de son.  Il allait se « mettre la corde au cou » prochainement.  Il voulait sortir un peu et essayer le Gargantua…

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Chez les Lamarche, La Presse était accueillie avec un peu plus d’amertume et de désarroi. Le père des deux frères avait communiqué avec le journal pour crier sa révolte. Toutefois, il n’a pas reçu les journalistes car des membres de la famille avaient décidé de confier l’affaire à un avocat. Joint au téléphone, le père éploré avait seulement pris la peine de dire que ses deux fils n’avaient jamais mis les pieds dans ce bar avant ce soir-là.

Une fois ces victimes trouvées, je pouvais commencer mes recherches.  Même avec les archives, rien ne sortait ou presque avec ces noms.  J’ai toutefois pu sortir leur nécrologie avec La Presse.  Du moins, neuf personnes sur treize…

Ces petits encarts allaient peut-être me frayer un chemin vers les familles.

Parmi les quatre familles que j’ai pu retracer sur les réseaux sociaux, j’ai reçu un témoignage d’Elizabeth qui était la jeune épouse de Jacques Lamarche.  Elle a gentiment accepté de me livrer son témoignage.

Elizabeth et Jacques s’étaient rencontrés dans une fête.  Ils se sont mariés en septembre 1973.  Ils étaient donc époux depuis seulement un an et demi lorsque le drame a eu lieu. Elle a appris la mort de son mari quand la police est venue la rencontrer au travail.  Le soir même, elle a vu la nouvelle au journal télévisé de 18h00 et son père l’a appelée.

Une violente onde de choc.

Elizabeth était enceinte de 3 mois.  La nouvelle a été si brutale qu’elle a failli perdre son bébé, au point d’être hospitalisée un bref moment.  Cette angoisse était aussi décuplée puisque du même coup, son beau-frère Pierre a été tué, décimant en une seule nuit la famille Lamarche.

Elle dit avoir ressenti une lourde perte qui l’a carrément étourdie pendant un long moment.  Elle était surtout triste de savoir que Jacques ne connaîtrait jamais sa fille. Sans compter qu’il faut un jour expliquer à cette enfant les conditions d’une noirceur innommable qui font qu’elle n’aura jamais connu son père.  Bien sûr, elle ira visiter sa tombe, mais rien ne pourra changer ce triste destin.

Beaucoup d’années se sont écoulées depuis ce soir de janvier 1975.  Elizabeth a poursuivi son chemin dans cette vie qui pouvait finalement avoir son lot de bonheur.  Mais elle n’oublie pas.  Cette perte est tatouée dans son subconscient pour lui rappeler ponctuellement ce chemin ardu qu’elle a dû traverser.  Elle est contente que ces années de douleur soient derrière elle mais elle pense souvent avec tristesse à ce nombre de personnes affectées par la perte des frères Lamarche, même si on ne parle pourtant que de deux victimes sur treize personnes.  La famille, les amis…  Pour chaque victime, il faut penser au rayon de dommages que crée le violent impact de ce drame.

Elizabeth a côtoyé la famille Lamarche durant la petite enfance de sa fille mais ensuite, les chemins ont cessé de se croiser.  Elle a maintenant 66 ans.  Elle est devenue une grand-mère et elle profite de sa retraite bien méritée.  Elle a réalisé qu’après la tristesse, le bonheur se trouve quelque part et la vie continue.

J’ai écrit à Kristian Gravenor du blogue Coolopolis puisqu’il s’est lui aussi penché sur l’affaire Gargantua et il m’a rappelée que les victimes ne s’arrêtent pas juste à ces 13 personnes, mais aussi à la famille Blass.  À cette mère qui voulait garder l’anonymat mais qui pouvait monter aux barricades pour ses fils qu’elle aimait inconditionnellement, même s’ils l’ont certainement fait vieillir avant son temps.  Je n’ai pas eu le temps de me pencher là-dessus (peut -être aussi que ça me dépassait) mais cette femme aurait mis fin à ses jours quelques années après ce tumulte.

Richard avait aussi un fils de 9 ans lors de ces événements.  Peut-être que mon feeling n’est pas bon mais j’ai l’impression que le soir du 21 janvier 1975, il n’a pas été bordé par son père.

À suivre, du moins…  Peut-être.


La Presse , 22 janvier 1975 http://www.banq.qc.ca/HighlightPdfWithJavascript/HighlightPdfWithJavascript?pdf=http%3A%2F%2Fcollections.banq.qc.ca%2Fretrieve%2F5904941&page=1#navpanes=0&search=%22chevalier%20colomb%20siege%22
Nécrologie, La Presse, janvier 1975
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L’affaire St-Louis: chapitre 6

Camil Prince
Camil Prince

Marcel Prince, 46 ans, avait non seulement perdu son fils dans cette curieuse aventure mais il devait certainement craindre de devoir répondre de sa décision d’avoir donné la chasse au voleur.

         D’abord interrogé par Me Laniel, il reconnut s’être retrouvé devant la maison de monsieur Ally, où il avait d’ailleurs identifié le corps de son fils.

         Me Grégoire déclara au juge Crête n’avoir aucune question à soumettre à ce témoin.  Toutefois, il fit remarquer que Marcel avait témoigné sur d’autres faits lors de l’enquête préliminaire.  On demanda alors au père de sortir du prétoire pour faire entrer son jeune fils, Camille Prince.  En raison de ses 13 ans, le juge Crête lui soumit d’abord quelques questions afin de s’assurer que le garçon sache ce qu’était un serment.

  • Qu’est-ce que c’est qu’un serment?, lui demanda le juge.
  • C’est dire la vérité, tout ce qu’on sait.
  • Et si quelqu’un fait un faux serment qu’est-ce qui pourrait arriver, le savez-vous?
  • … Il a menti.
  • Qu’est-ce qui pourrait arriver, est-ce que c’est un péché ça un faux serment?
  • Quelle sorte de péché?
  • Un péché véniel ou un péché mortel?
  • Véniel.

Puisqu’il ne rencontra aucune opposition de la part des procureurs, le juge s’adressa à nouveau au garçon.

  • Suivant l’article 13 de la Loi de la preuve je crois que c’est plus prudent de ne pas faire prêter serment par le témoin.  Je vous explique, messieurs les jurés, que dans le cas du témoignage d’un enfant, si le juge est d’opinion que le témoin ne comprends pas la nature du serment et dans le cas qui nous occupe le témoin comprends la nature du serment mais il en comprend moins les sanctions s’il ne disait pas la vérité.  Alors, pour ces raisons-là, je crois qu’il n’y a pas lieu de l’assermenter mais il y a lieu de l’entendre quand même sans que ce soit sous serment[1].

C’est seulement ensuite que Me Laniel put entamer son examen en chef.  D’abord, le jury comprit que le jeune garçon se trouvait seul dans le commerce au moment de l’incident.

  • Qu’est-ce qui s’est produit exactement?
  • Bien, j’ai débarqué les commandes puis il y a un monsieur qui a rentré.
  • Et ensuite?
  • Il a demandé différents articles. Ensuite, on est revenu en avant avec les articles.  Ensuite, il m’a demandé un sac de pommes.  Je suis retourné en arrière, lui a resté seul en avant.  Il a pris le cash [caisse enregistreuse] et puis il s’est sauvé.
  • Est-ce que vous reconnaissez celui qui est venu au magasin cet après-midi-là avec qui vous avez eu cette conversation-là?
  • Oui.
  • Est-il dans la Cour actuellement?
  • C’est lui, dit-il en pointant l’accusé.
  • Vous dites qu’il vous a demandé un sac de pommes et vous êtes allé le chercher en arrière?
  • Oui.
  • Pendant que vous étiez en arrière est-ce que vous pouviez le voir?
  • Bien, j’étais dans l’allée en m’en allant j’ai regardé en arrière il était juste à côté du ensuite bien le comptoir était plus loin.  Je l’ai pas revu.
  • Autrement dit, un moment donné, vous l’avez perdu de vue?
  • La brocheuse qui était sur le cash elle a tombé en prenant le cash. Là, ç’a porté attention.  Je suis parti en marchant, pas en courant mais en marchant vite par en avant.
  • Vers quel endroit?
  • Bien la ligne no. 3. On a trois allées là, la première sur le bord de la porte au fond là-bas.
  • Quand vous dites que vous êtes parti en marchant vite, vous êtes allé à quel endroit?
  • Bien, je suis parti vers les vitrines en avant.
  • À ce moment-là est-ce que l’homme que vous aviez indiqué tantôt était encore dans le magasin?
  • Non, il passait devant le magasin avec le cash. Bien, j’étais pas sûr si c’était le cash mais il avait un objet dans ses mains.
  • Il passait en avant du magasin, est-ce que c’est en dedans du magasin ou en dehors du magasin?
  • En dehors.
  • Il passait en avant et à ce moment-là est-ce que vous étiez rendu à la vitrine?
  • Oui.
  • Vous l’avez vu passer en avant du magasin. Est-ce que vous êtes capable de dire où il est allé après avoir passé en avant du magasin?
  • Sur le côté. Puis là, bien, je suis monté sur une tablette et j’ai regardé par la fenêtre du côté et j’ai vu son auto.
  • Vous avez vu son automobile. Est-ce qu’il était embarqué dedans?
  • Et qu’est-ce qu’il a fait par la suite?
  • Il a démarré, puis il est parti.
  • Est-ce que vous êtes revenu à l’endroit où était le cash?
  • Oui, puis là…
  • Est-ce que le cash était encore là?
  • Non.
  • Ce que vous appelez le dans vos propres mots, est-ce que vous êtes capable de le décrire?
  • C’est la caisse enregistreuse puis le tiroir-caisse, tous ensembles.
  • C’est-à-dire, c’est une caisse enregistreuse avec un tiroir en-dessous qui est tout pris ensemble?
  • Oui.
  • Pouvez-vous dire la couleur de l’automobile dans laquelle l’homme que vous avez vu est embarqué?
  • Il faisait noir. Il y avait un peu de lumière et c’était luisant.  C’était comme vert-bleu.
  • Une couleur foncée?
  • Un petit peu foncé.
  • Savez-vous quel genre d’automobile ça pouvait être?
  • Je le savais moi mais quand je l’ai dit à la police je savais pas le nom.
  • Mais est-ce que vous étiez capable de le décrire sans savoir le nom?
  • Oui.
  • Comment l’avez-vous décrite?
  • Bien, j’ai dit c’est une petite automobile bleue, les lumières en long comme ça en arrière. En avant c’est deux lumières hautes.  C’est un petit char pas bien gros.
  • En quelle direction s’est dirigée la voiture à ce moment-là?
  • À St-Célestin.
  • Vers St-Célestin?
  • Oui.
  • Après cet incident que vous venez de raconter, qui est arrivé au magasin le premier?
  • Après ça?
  • Est-ce que votre père est arrivé au magasin un moment donné?
  • Non.
  • Est-ce que vous avez appelé vous?
  • Après que j’ai su que le cash était parti, j’ai téléphoné chez nous et puis j’ai dit que … on venait de se faire voler puis une petite auto vert-bleue qui est partie en direction de St-Célestin.

Ce fut ensuite à Me Grégoire de contre-interroger le témoin.

  • Vous rappelez-vous quelle heure il était lorsque le monsieur que vous avez identifié s’est présenté?
  • 17h45.
  • Dans votre témoignage, vous nous dites que le monsieur que vous avez identifié tout à l’heure avait demandé différentes choses?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il vous a demandé, entre autres?
  • En premier, on s’est dirigé vers le comptoir à viande.
  • Le comptoir à viande?
  • Congelée.
  • Alors, il vous a demandé de la viande? Qu’est-ce qu’il vous a demandé en premier, vous rappelez-vous?
  • Du jambon. Il en voulait en tranches, puis j’en avais rien que du congelé.
  • Alors, est-ce qu’il vous a accompagné en arrière à ce moment-là?
  • Oui, il était à côté de moi.
  • Il était à côté de vous?
  • Oui.
  • Puis là, vous lui avez dit qu’en tranches vous n’en aviez pas, c’était seulement congelé.
  • Oui.
  • C’est ça?
  • Oui, puis il a dit « si vous avez du baloney en rouleau qu’on pourrait trancher à la machine ». J’ai dit « non plus ».  J’ai rien que congelé.  Il a dit : « ça fait pas ».
  • Par la suite, il vous a demandé du baloney en tranches?
  • Oui.
  • Et vous n’en aviez pas non plus?
  • Non, rien que congelé.
  • Pendant tout ce temps-là est-ce que le type que vous avez identifié tout à l’heure était près de vous à l’arrière, là?
  • Oui.
  • Ensuite, est-ce qu’il vous a demandé d’autres choses?
  • Là, on s’est dirigé vers le comptoir à légumes, puis là il y avait les pommes de l’autre côté et différents articles.  Il m’a demandé une livre de beurre, j’ai sorti la livre de beurre.  Ensuite, on est retourné à l’avant.
  • Oui…?
  • J’ai mis la livre de beurre sur le comptoir. Ensuite, je lui ai demandé si c’était tout, il a dit « non ».  Il a dit « je voudrais avoir un sac de pommes ».
  • Un sac de pommes?
  • Je suis parti à l’arrière par l’allée du milieu, ensuite le comptoir était plus loin et je l’ai perdu de vue.
  • Alors là, vous avez pris les dispositions pour sortir le sac de pommes?
  • Oui.
  • Pendant tout le temps que le monsieur que vous avez identifié était avec vous dans l’épicerie est-ce qu’il vous a fait des menaces et est-ce qu’il semblait d’un type normal, vous savez qu’est-ce que c’est qu’un homme normal?
  • Oui.
  • Vous avez l’habitude de garder l’épicerie?
  • Oui.
  • Vous la gardez souvent?
  • Oui.
  • Alors, ce type-là, à première vue, est-ce qu’il vous a fait peur, est-ce que c’est un homme comme tous les autres clients que vous recevez?
  • Oui, il m’a pas fait peur.
  • Il ne vous a fait aucune menace dans le magasin?
  • Est-ce qu’il avait quelque chose dans les mains ou quoi que ce soit?
  • Non, j’ai pas remarqué. Il avait rien.
  • Il n’avait rien dans ses mains?
  • Non.
  • Alors, en aucun temps, lorsque le monsieur que vous avez identifié était dans l’épicerie, il n’y a eu aucune menace, aucune parole de prononcée excepté celles qui ont été échangées pour la demande de marchandise?
  • Oui.

Évidemment, le rôle de Me Grégoire était de faire ressortir les points favorables pour son client.  En démontrant que St-Louis n’avait fait aucune menace au garçon et qu’il n’avait transporté aucune arme avec lui dans le commerce, cela pourrait-il attendrir les jurés?

  • L’automobile que vous avez vue, là, qui reluisait comme vous nous avez dit tout à l’heure?, poursuivit Me Grégoire.
  • Oui.
  • Est-ce qu’elle était située en avant de l’épicerie?
  • Sur le côté.
  • Est-ce qu’il y a une rue là, ou une entrée ou un stationnement?
  • Bien ça c’était … normalement les gens se parkent[stationnent] à côté de la galerie pour rentrer, puis lui, il était sur l’autre bord.
  • L’autre côté?
  • Il y avait notre maison, puis l’autre côté.
  • C’est une entrée de cour qu’il y a entre les deux?
  • Entre le magasin puis la maison.

Après que Me Grégoire eut regagné son fauteuil, Me Laniel revint l’instant de montrer à Camille les photos qui représentaient la voiture de l’accusé.

  • C’est l’automobile vert que vous avez décrit comme une petite voiture vert-bleu?
  • C’était ce genre de lumières-là que je savais, j’étais capable de tout le décrire, mais j’étais nerveux dans ce temps-là.
  • Ce genre de lumières, vous référez aux lumières d’en avant ou aux lumières d’en arrière?
  • D’en arrière.
  • Celles que vous avez décrites comme étant des lumières en long?
  • Oui, comme ça.
  • Quand vous parlez du cash, fit le juge Crête, vous dites que le type est parti avec le cash, est-ce que c’est avec toute la caisse enregistreuse ou juste le tiroir-caisse?
  • La caisse enregistreuse puis le tiroir-caisse, tout.
  • Au complet?
  • Oui.

[1] Selon la Loi sur la preuve au Canada, d’après le Code criminel 2017 de Thomson Reuters, il s’agit maintenant de l’article 16.1, qui se lit comme suit :

16.1 (1) Toute personne âgée de moins de quatorze ans est présumée habile à témoigner.  (2) Malgré toute disposition d’une loi exigeant le serment ou l’affirmation solennelle, une telle personne ne peut être assermentée ni faire d’affirmation solennelle. (3) Son témoignage ne peut toutefois être reçu que si elle a la capacité de comprendre les questions et d’y répondre. (4) …

L’affaire St-Louis: chapitre 5

06
Le corps de Michel Prince, tel qu’il a été retrouvé par les policiers.

Le témoin suivant fut le Dr Bruno Laliberté, 50 ans, qui demeurait à St-Célestin.  Interrogé par Me Laniel, il raconta son arrivée sur les lieux, le soir même du drame, le 22 novembre 1968.  Ainsi, il avait constaté une sorte d’hématome à l’œil droit et un trou dans la région de la tempe.  Il reconnut d’ailleurs aisément la scène immortalisée sur la photo P-5.

  • À la région temporale, j’ai vu qu’il y avait un trou à peu près gros comme un souffle d’allumette. En continuant mon examen j’ai soulevé la paupière pour voir s’il y avait des réflexes aux yeux : ils étaient absents.  Avec mon stéthoscope j’ai ausculté la région cardiaque et je n’ai entendu aucun bruit.  Puis même que le pouls était absent.  En procédant à mon examen, j’ai vu que la cuisse gauche du patient, les vêtements qui recouvraient la cuisse étaient tout ensanglantés.  C’est à peu près ce que j’ai constaté.
  • Le trou que vous avez trouvé à la région temporale, selon votre expérience, est-ce que vous pouvez déterminer ce qui a causé ce trou?
  • Bien, la première chose qui nous vient à l’idée c’est une balle.
  • Selon votre expérience, est-ce que le jeune homme était décédé à ce moment-là?
  • Vers quelle heure êtes-vous allé là docteur?, questionna le juge Crête.
  • J’étais en train de souper. Il devait être aux alentours de 18h00, je pense bien.

Ce fut ensuite à Me Grégoire d’exercer son droit de contre-interroger le témoin.  Dans un premier temps, le docteur indiqua que la victime mesurait cinq pieds et six ou sept pouces, pesait entre 135 et 140 livres et avait une figure « plutôt maigre ».

  • Maintenant, vous dites que vous avez constaté deux blessures sur le corps de la victime?
  • La première à la tête, au-dessus de l’œil?
  • Et la deuxième à la cuisse?
  • Selon votre expérience docteur, est-ce que les deux balles auraient pu causer la mort ou seulement qu’une?
  • Je pense que celle qui était logée dans la tête était suffisante.
  • La cuisse, pour quelqu’un qui subit une blessure est-ce que ça peut …?
  • Oui, si ça frappait ou touchait un gros vaisseau comme une artère. Comme une artère iliaque par exemple.  Ou fémoral.
  • Mais à part de cette chose?
  • Je pense bien que s’il avait été seulement … l’hémorragie peut être qu’il aurait pu être sauvé. Si les soins avaient été donnés assez vite.
  • Est-ce que vous avez examiné la tête en entier, intervint Me Laniel. Est-ce qu’il y avait d’autres trous?
  • J’ai vu l’hématome en dessous de l’œil droit, puis le trou à la région temporale droite.
  • Est-ce qu’il n’y a pas eu moyen d’établir la distance d’où la balle était tirée?, reprit Me Grégoire.
  • Ah … en balistique, moi je ne suis pas … je ne suis pas une compétence.
  • Vous n’avez pas remarqué de brûlure alentour de …?
  • Non, non. Le trou était tout simple.