L’affaire St-Louis: chapitre 11

Louis Prince
Louis Prince

4 février 1969

Pour débuter cette deuxième journée du procès de Marcel St-Louis pour le meurtre de Michel Prince, la Couronne appela un autre frère de la victime.  Cette fois, les jurés allaient entendre Louis Prince, 16 ans.

  • Quel âge avez-vous?, demanda le juge Crête.
  • 16 ans, répliqua Louis.
  • en quelle année de classe êtes-vous?
  • En seconde R-2.
  • vous savez qu’est-ce que c’est que prêter serment?
  • C’est de dire la vérité.
  • Qu’est-ce qui arrive par exemple si quelqu’un fait un faux serment?
  • Il fait un péché mortel.

Ce fut ensuite au greffier de questionner l’adolescent.

  • Vous jurez que le témoignage que vous rendrez à la Cour et aux Jurés assermentés entre Sa Majesté et l’accusé à la barre sera la vérité toute la vérité et rien que la vérité?
  • Je le jure.
  • ainsi que Dieu vous soit en aide. Votre nom?
  • Louis Prince.
  • Votre âge?
  • 16 ans.
  • votre occupation?
  • Étudiant.
  • votre adresse?
  • St-Léonard d’Aston.
  • Monsieur Prince, commença ensuite Me Laniel, le 22 novembre 1968 il y a eu un incident au magasin de votre père. Voulez-vous raconter au Tribunal ce que vous avez fait à la suite de cet incident-là?
  • Bien mon frère Camille était au magasin puis moi j’étais à la maison, le téléphone a sonné puis…
  • Ne répétez pas ce qu’on vous a dit au téléphone. à la suite de ce téléphone-là, qu’est-ce que vous avez fait vous?
  • Ah bien là je me suis habillé puis j’ai parti avec mon frère pour s’en aller à l’auto.
  • Quand vous dites : parti avec votre frère, c’est quel frère?
  • Bien là avec mon frère André. Là j’ai sorti avec mon frère André.
  • Avec votre frère André?
  • Oui.
  • Vous êtes allé où?
  • Bien mon frère André a fait partir le char puis il a avancé à côté du garage où était mon père. Puis mon père a dit : va chercher Michel en haut.
  • Ne répétez pas ce qu’on vous a dit. Dites seulement ce que vous avez fait.  Alors il y a eu une conversation entre votre frère André, votre père et vous?
  • Non rien qu’avec mon père.
  • Rien qu’avez votre père?
  • Oui.
  • À la suite de ça qu’est-ce qui est arrivé?
  • J’ai été chercher mon frère en haut.
  • Quel frère?
  • Avec son arme.
  • Avec son arme?
  • Oui.
  • Et qu’est-ce que vous avez fait à la suite de ça?
  • Ah bien il a fait partir son char puis on a parti à la poursuite.
  • Qui a fait partir son char?
  • Lui-même.
  • Lui-même, à qui référez-vous?
  • À Michel.
  • Alors, Michel a fait partir son automobile à lui?
  • Oui.
  • Qu’est-ce que c’est qui est arrivé par la suite?
  • Là bien il m’a demandé par où ils étaient partis où était parti le voleur. J’ai dit : il est parti vers Trois-Rivières.
  • C’est le terme employé là, Votre Seigneurie.
  • Enfin, fit le juge Crête, pour tout de suite Messieurs ne retenez pas l’expression : au voleur. L’accusé n’es pas devant vous pour cette accusation.
  • Alors, reprit Me Laniel, Michel est embarqué dans son véhicule à lui est-ce que Michel était seul dans son véhicule?
  • Non, j’étais avec lui.
  • Vous étiez avec lui.
  • Oui.
  • Et vous êtes parti de chez vous?
  • Oui tous les deux.
  • Dans quelle direction êtes-vous partis?
  • Vers Trois-Rivières.
  • Je vous exhibe l’exhibit P-1. Voulez-vous me dire si vous reconnaissez ce que représente cet exhibit?
  • C’est un plan.
  • C’est un plan?
  • On se trouve à avoir parti de là (le témoin indiquant sur le plan).
  • Où demeurez-vous?
  • On demeure à St-Léonard.
  • Est-ce que vous voyez St-Léonard sur le plan?
  • Oui, ici.
  • Où c’est marqué St-Léonard, évidemment.
  • Oui.
  • Alors vous êtes partis de St-Léonard sur quelle route?
  • La route 13.
  • Et référant au plan est-ce que vous êtes partis en direction vers le bas ou vers le haut?
  • Vers le haut.
  • Jusqu’à quel endroit avez-vous marché sur la route 13?
  • On a parti avec le char jusqu’au rang 7.
  • Jusqu’au rang 7?
  • Oui.
  • Est-ce que vous reconnaissez le rang 7 sur le plan?
  • Oui.
  • Et arrivés au rang 7 qu’est-ce que vous avez fait?
  • Mon frère s’est « parké » le long de la 13, sur la route 13 il a arrêté son char du long.
  • Est-ce qu’il avait une raison particulière d’arrêter son char à l’intersection de la route 13 et du chemin du rang 7?
  • Avant de partir il a dit : guette le rang. Mon frère m’a dit ça puis rendu au rang 7 j’ai vu l’automobile de mon père, les lumières.
  • Vous avez vu l’automobile de votre père?
  • Qui poursuivait le Monsieur en question.
  • Il poursuivait un autre véhicule?
  • Oui.
  • Est-ce que vous voyiez l’automobile de votre père à ce moment-là?
  • Bien on voyait ses phares en arrière. La marque du char.
  • En partant de chez vous est-ce que vous aviez perdu de vue l’automobile de votre père?
  • Oui.
  • Et est-ce que vous étiez certain que c’était l’automobile de votre père que vous voyiez?
  • Oui.
  • Pourquoi?
  • Bien, mon autre petit frère qui était au magasin il avait dit ça un petit peu de même, il a dit : l’auto avait les phares bleus. Puis quand j’ai vu l’auto avec les phares bleus, j’ai bien regardé en arrière.
  • Vous voyiez l’autre automobile que le véhicule de votre père poursuivait?
  • J’ai dit à Michel : c’est l’auto bleue.  J’ai regardé en arrière et là j’ai reconnu le char à mon père c’est un station-wagon, j,ai reconnu la marque de char à mon père.
  • Alors, arrivés à l’intersection de la route 13 et du rang 7 vous êtes arrêtés?
  • Oui.
  • Parce que vous aviez reconnu le station-wagon de votre père?
  • Oui.
  • Qui poursuivait, qui suivait en arrière d’un autre véhicule de couleur bleue?
  • Oui.
  • Alors, qu’est-ce que vous avez fait à ce moment-là?
  • Bien, mon frère a débarqué.
  • Votre frère a débarqué?
  • Moi j’ai débarqué, quand il a débarqué moi avec j’ai débarqué je suis allé sur son bord. Il s’est en allé sur le bord du chauffeur, sur l’autre bord du chauffeur puis … mon frère avait son fusil dans les mains, lui.  Il a crié au petit char d’arrêter, puis il n’a pas arrêté.  Mon frère a pointé l’arme vers les pneus parce qu’il se trouvait à viser les pneus d’en avant.  En pointant vers les pneus il a crié d’arrêter.
  • Il a crié à qui?
  • Bien au petit char. Que mon père poursuivait.
  • Dans quelle direction allait le véhicule qui a passé en avant de vous à ce moment-là?
  • Il s’en allait tout le temps en direction droite. Ça traverse le chemin la route 13 là, il y a un autre rang qui se trouve encore le rang 7.
  • Est-ce que ça serait exact de dire qu’il a traversé la route 13?
  • Sur le chemin de la route 7?
  • Il a traversé la 13 pour s’en aller au chemin du rang 7.
  • D’où venait-il?
  • Il venait du rang 7, de l’autre bord.
  • Quand est-ce que votre frère a crié au véhicule?
  • Quand il a crié au véhicule?
  • Oui?
  • Bien il s’en venait là un petit peu avant il avait l’arme dans les mains et mon frère a crié de « stopper ».
  • Étiez-vous toujours à l’intersection à ce moment-là?
  • Moi?
  • Oui?
  • J’étais à côté du char.
  • Vous et votre frère dans le véhicule dans lequel vous aviez voyagé?
  • Oui.
  • Est-ce que Michel a fait quelque chose avant ou après qu’il a crié?
  • Après avoir crié bien il a tiré vers les pneus.
  • Il a tiré avec l’arme qu’il avait?
  • Vers la direction des pneus.
  • Vers la direction des pneus.
  • Parce qu’on voyait le char qui était en avant quand le char a passé il a tiré dans le « tire » d’en avant. On voyait qu’il pointait l’arme vers les pneus.
  • Qu’est-ce que vous avez fait par la suite. Est-ce qu’il y a eu plus d’un coup de tiré seulement qu’un?
  • Bien à l’intersection de la route mon frère a tiré un coup là, après ça il a passé puis mon père a passé mon frère a sauté dans le char moi j’ai embarqué puis là il a viré de bord et il s’est en allé en arrière.
  • Vous vous êtes rendus jusqu’à quel endroit à ce moment-là?
  • Jusque chez Monsieur Corriveau.
  • Chez Monsieur Corriveau qu’est-ce que c’est qui est arrivé?
  • Bien mon père a viré son char de travers, le station, puis il a passé à côté. Le petit char… puis nous autres on arrivait puis là le petit char a passé à côté de nous autres.
  • Un instant là. Vous êtes partis de l’intersection de la route 13 sur le rang 7, sur le chemin du rang 7?
  • Oui.
  • Et ça c’est après que le véhicule bleu avait passé le véhicule de votre père et vous vous êtes parti en arrière, c’est Michel qui conduisait?
  • Oui.
  • Vous êtes rendus chez Corriveau?
  • Oui.
  • En arrivant chez Corriveau est-ce que vous voyiez l’automobile de votre père?
  • Oui.
  • Où était-il?
  • Il était placé de travers.
  • De travers par rapport à quoi?
  • Pour arrêter le petit char.
  • Oui mais est-ce qu’il était dans le champ, sur la route ou dans la cour de Monsieur Corriveau?
  • Le char à mon père?
  • Oui?
  • Il était de travers dans le chemin.
  • Il était de travers dans le chemin.
  • Oui.
  • Et Michel, est-ce que Michel a arrêté son véhicule?
  • Bien quand il a vu passer le petit char il a sorti bien vite de son char et il a crié à l’autre il a dit d’arrêter. Puis il a tiré une autre fois en direction des pneus.  À ce moment-là quand mon père avait mis son char de travers il avait débarqué.
  • Est-ce que vous avez vu débarquer votre père?
  • Non.
  • Alors lorsque vous êtes arrivé avec Michel qu’est-ce qu’il y avait autour du véhicule de votre père?
  • Bien il y avait un petit char qui passait, le petit char bleu passait à côté.
  • En quel sens allait-il à ce moment-là?
  • Il sortait du reculons.
  • Pardons?
  • Il sortait du reculons. Puis il a reviré dans la cour chez Monsieur Corriveau puis il est parti.
  • Alors ce que vous dites là est-ce que vous aviez perdu de vue le véhicule bleu un moment donné avant d’arriver chez Corriveau?
  • Non.
  • Vous le voyiez toujours?
  • Ah bien quand mon père a mis son char de travers là on ne le voyait plus.
  • Vous ne le voyiez plus?
  • Il faisait noir c’était le soir, on voyait un peu ses reflets quand il a reculé.
  • Quand vous dites que le véhicule bleu a passé à côté du véhicule de votre père qui était de travers dans le chemin en quel sens allait le véhicule bleu à ce moment-là?
  • Quand mon père bloquait le chemin il était de l’avant.
  • Il était de l’avant?
  • Oui.
  • Et de l’avant vers quel direction?
  • Vers le champ là parce que c’était un cul-de-sac.
  • Mais le véhicule bleu dans quel sens allait-il?
  • Dans le sens droit.
  • Pardon?
  • Droit, le chemin est droit là.
  • Oui, mais le chemin conduit où?
  • Dans le champ. Dans un bois là.
  • Autrement dit le chemin ne débouche pas?
  • Oui c’est ça.
  • Est-ce que le véhicule bleu a changé de direction un moment donné?
  • Bien il a reculé.
  • À quel moment a-t-il reculé?
  • Bien quand il a vu peut-être que ça ne débouchait pas.
  • Vous le voyiez à ce moment-là?
  • Quand il reculait, quand il a arrivé à côté du char de mon père je l’ai vu avec ses petites lumières rondes.
  • Dans quel sens allait-il à ce moment-là?
  • Quand il a reculé?
  • Oui?
  • Il allait de reculons.
  • Mais vers quel endroit, vers le champ, vers vous, vers le nord vers la gauche ou vers la droite?
  • Il reculait vers la maison il a reculé vers la terre là, il a reculé vers la maison comme ça. Pour virer dans la cour.
  • Vers la maison de qui?
  • De Monsieur Corriveau.
  • Qu’est-ce qu’il a fait après avoir reculé vers la maison de Monsieur Corriveau?
  • Il s’est viré de bord en reculant là comme ça, là, puis là nous autres on arrivait.
  • Dans quelle direction allait-il à ce moment-là par en avant ou par en arrière là?
  • Quand il était rendu dans la cour comme ça?
  • Oui?
  • Le devant se trouvait à être pointé vers le champ.
  • Vers le champ?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il a fait par la suite?
  • Bien on est arrivé sur les entrefaites nous autres et puis mon père a débarqué.
  • Vous êtes arrivés. Quand vous êtes arrivés dans quelle direction allait le char bleu?
  • Bien il commençait à avancer dans le direction de …
  • Vers quoi?
  • Il s’en allait vers la 13.
  • Vers la 13?
  • Oui.
  • Et en s’en allant vers la 13 qu’est-ce qu’il a fait?
  • Bien mon frère a débarqué de son char, il a crié d’arrêter.
  • Lequel de vos frères?
  • Michel.
  • Il a crié d’arrêter puis qu’est-ce qu’il a fait?
  • Il a continué pareil puis là mon frère a visé vers le bas mais tout le temps dans les pneus. Là je peux pas dire dans quel pneu.
  • Est-ce que vous voyiez votre frère à ce moment-là?
  • Tirer?
  • Oui?
  • Bien je l’ai vu qu’il avait l’arme qu’il pointait mais je suis pas capable de dire dans quel pneu.  Je l’ai entendu crier.
  • Et le véhicule bleu dans quelle direction allait-il à ce moment-là?
  • Il allait vers la 13.
  • Qu’est-ce que vous avez fait par la suite?
  • Mon frère André puis moi on a embarqué avec mon frère Michel dans son char.
  • Et vous êtes partis vers quel endroit?
  • À la poursuite du petit char.
  • À la poursuite du petit char bleu?
  • Oui.
  • Quel chemin avez-vous pris?
  • On a pris la route 13 en direction de Trois-Rivières.
  • Vous vous êtes rendus à la route 13?
  • Oui.
  • Sur la route 7 d’abord?
  • On a parti du rang 7 on s’est en allé jusqu’à la route 13.
  • Jusqu’à la route 13. Arrivés à la route 13, avez-vous tourné à gauche ou à droite?
  • À gauche.
  • Sur le plan, voulez-vous examiner le plan là. Quant au plan là vers quelle direction alliez-vous sur la route 13?
  • Vers St-Célestin.
  • Est-ce que vous vous êtes rendus à St-Célestin?
  • Oui.
  • Et pendant tout ce temps-là est-ce que vous pouviez voir le véhicule bleu que vous poursuiviez?
  • Non.
  • Vous l’avez perdu de vue un moment donné?
  • Oui.
  • Est-ce que vous l’avez revu par la suite sur la route 13?
  • On l’a rejoint en rentrant au village de St-Célestin.
  • Vous l’avez rejoint en rentrant dans le village de St-Célestin?
  • Oui.
  • Lorsque vous l’avez rejoint en quelle direction allait le véhicule bleu?
  • Il était encore sur la route 13.
  • Il était encore sur la route 13. Est-ce qu’il a continué sur la route 13?
  • Il a viré sur la route 34 là à droite.
  • Et ensuite?
  • Mon frère André a pris l’arme puis mon frère Michel disait à André : vise pas dans ses vitres ou sur lui vise dans la direction tout le temps vers les pneus.
  • Est-ce que vous avez rejoint le véhicule bleu un moment donné?
  • Oui.
  • La conversation que Michel a eue avec André, avait-elle eu lieu avant ou après l’avoir rejoint?
  • Bien on était en arrière.
  • Vous étiez [en] arrière à ce moment-là?
  • Oui.
  • Alors vous ne l’aviez pas encore rejoint?
  • Non,
  • Et vous dites qu’André avait l’arme à ce moment-là?
  • Oui.
  • Est-ce que vous l’avez rejoint par la suite?
  • Oui.
  • Où l’avez-vous rejoint?
  • En face de la maison de Monsieur Ally.
  • En face de la maison de Monsieur Ally.
  • Oui.
  • De quelle façon l’avez-vous rejoint, qu’est-ce que vous avez fait en le rejoignant?
  • On le suivait en arrière puis il a fait une motion en pesant sur les « brakes », mon frère a donné un coup de roue pas mal, on l’a repassé puis en le repassant mon frère André avait l’arme, il a pointé l’arme vers les pneus, puis il a tiré un coup.
  • Il a tiré un coup.
  • En direction des pneus.
  • Et ensuite qu’est-ce que vous avez fait, le véhicule dans lequel vous étiez qu’est-ce qui est arrivé au véhicule?
  • Après, on l’a repassé. Puis mon frère bien il a donné un coup de roue pour lui couper le chemin.
  • Pour couper le chemin à qui?
  • Bien à celui qu’on poursuivait.
  • Au véhicule bleu?
  • Oui.
  • Est-ce que le véhicule dans lequel vous voyagiez était arrêté à ce moment-là?
  • Il était immobile.
  • Pendant que vous avez fait tout ça, si je comprends bien Michel conduisait son véhicule?
  • Oui.
  • Où est-ce que vous étiez assis dans le véhicule?
  • Moi j’étais placé en arrière de mon frère Michel.
  • Vous étiez dans le banc en arrière, en arrière de votre frère Michel du côté du conducteur?
  • Oui.
  • Où était André?
  • André était en avant.
  • En avant?
  • Sur le bord du « helper ».
  • Je vous exhibe deux photographies produites comme exhibit P-6. Voulez-vous les examiner et me dire si vous les reconnaissez?
  • (le témoin examinant les photographies) C’est le char qu’on poursuivait, le petit char.
  • Le petit char bleu que vous poursuiviez?
  • Oui.
  • Après que vous ayiez rejoint le petit char bleu est-ce que vous êtes demeuré dans le véhicule de Michel?
  • Michel a débarqué puis moi j’ai débarqué en arrière de lui.
  • Vous êtes débarqué en arrière de lui?
  • Oui.
  • Qu’est-ce que vous avez fait à ce moment-là?
  • Bien quand mon frère a fait immobiliser le char.
  • Lequel des deux frères?
  • Michel.
  • Michel?
  • Oui.  Puis mon frère André avait l’arme.  Il avait tiré un coup quand on avait passé à côté-là.
  • Oui?
  • Puis quand on était immobilisé l’arme à mon frère n’avait plus de balle dedans. Mon frère a dit au gars du petit char bleu il a dit de lever les mains en l’air.
  • Est-ce que vous voyiez quelqu’un dans le véhicule bleu à ce moment-là vous?
  • Quand il était immobilisé?
  • Oui?
  • Non.
  • Est-ce qu’un moment donné vous avez vu quelqu’un dedans?
  • Bien j’ai entendu le monsieur qui était dans l’automobile dire : tire pas tire pas.
  • Mais est-ce que vous le voyiez vous?
  • Non.
  • Est-ce qu’il y a quelqu’un qui est descendu du véhicule bleu un moment donné?
  • Quand mon frère Michel a débarqué de son char, quand je l’ai suivi j’ai vu, il a tiré un coup de feu.
  • Quand vous dites : il a tiré un coup de feu à qui référez-vous là?
  • Bien au gars du char bleu.
  • Est-ce que vous le voyiez à ce moment-là?
  • Non.
  • Vous ne le voyiez pas.
  • Je l’ai vu après au deuxième coup de feu.
  • Vous le voyiez après au deuxième coup de feu. Alors voulez-vous décrire au Tribunal et au Jury ce que vous avez vu?
  • Bien moi et mon frère on a sorti de l’auto, on suivait à côté tout à coup j’ai entendu un coup de feu et moi j’ai vu tomber mon frère. Puis après ça un deuxième coup de feu, là je regardais en avant là puis j’ai vu Monsieur il avait une arme dans les mains.
  • Quelle sorte d’arme avait-il dans les mains?
  • Je pouvais pas le dire parce qu’il faisait noir. Je sais que j’ai vu quelqu’un qui avait quelque chose dans les mains.
  • Comment saviez-vous qu’il avait quelque chose dans les mains?
  • Parce que je l’ai vu.
  • Est-ce que vous êtes capable de décrire ce que vous voyiez?
  • Je pouvais pas être certain qu’est-ce que c’était.  J’avais entendu les coups de fusil qui venaient de la direction du petit char.
  • Alors c’est les coups de fusil qui vous font dire qu’il avait quelque chose dans ses mains?
  • Oui.
  • Ce n’est pas ce que vous avez vu?
  • Bien j’ai vu un homme.
  • Oui ça je comprends. Mais vous ne voyiez pas l’homme suffisamment pour distinguer autre chose que la silhouette d’un homme?
  • Oui.
  • C’est ça?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qui est arrivé par la suite?
  • Il a tiré deux coups de fusil, j’ai vu … il a tiré deux balles de suite là puis mon frère a tombé à terre moi quand j’ai vu ça, il voulait s’applomber [sic] sur moi, je me suis jeté à terre et je me suis en allé jusqu’en avant du char en rampant.  Puis quand je suis arrivé en avant, en dessous je pouvais voir parce qu’il y avait des reflets de lumière, je voyais quelqu’un marcher alentour du char.
  • Vous voyiez quelqu’un marcher autour de l’auto?
  • Oui.
  • Quelle automobile?
  • De mon frère.
  • Alentour de l’automobile de votre frère. Vous dites que vous voyiez marcher est-ce que vous voyiez …
  • Bien je voyais les reflets de lumière.
  • Est-ce que vous voyiez complètement l’homme?
  • Je voyais les reflets de lumière puis ça faisait un ombrage à terre.
  • Vous voyiez l’ombrage bouger?
  • Oui.
  • Et c’est par l’ombrage que vous dites que quelqu’un marchait?
  • Oui.
  • Et celui ou ce que produisait l’ombrage vous ne le voyiez pas vous?
  • Non.
  • Qu’est-ce qui est arrivé par la suite?
  • Bien j’ai vu l’ombrage qui était … partir vers mon frère André qui était dans l’auto.
  • Puis?
  • Puis après ça j’ai vu partir le petit char bleu, le petit char bleu qu’on poursuivait il a parti il a reviré de bord il est parti pour laisser la route 34.
  • Pendant que vous étiez à terre en avant ça.
  • Oui.
  • Est-ce que vous voyiez le véhicule reculer un moment donné, le char bleu?
  • Bien quand je l’ai vu partir je me suis levé debout. Je me suis levé d’en avant quand j’ai vu partir le petit char, les reflets, quand je me suis levé debout le petit char était après virer comme ça.
  • Quand vous dites comme ça, qu’est-ce que c’est que vous voulez dire, dans quelle direction allait-il à ce moment-là?
  • Bien il s’en allait en direction …
  • Je crois que vous avez dit qu’il reculait?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il a continué à reculer?
  • Il reculait puis après ça il s’est en allé vers le village.
  • Mais en s’en allait vers le village est-ce qu’il reculait encore?
  • Il avançait.
  • Il avançait à ce moment-là?
  • Oui.
  • Et quand il a avancé vous dites qu’il partait vers le village, quel village?
  • St-Célestin. À ce moment-là mon frère se trouvait à être sorti du char, il avait chargé son arme.
  • À quel frère référez-vous là?
  • À André.
  • Et qu’est-ce qui est arrivé?
  • Il a sorti du char puis je l’ai vu qui était sur le bord de la route, il a tiré un coup en direction du petit char.
  • En direction du petit char?
  • Oui.
  • Et qu’est-ce qui est arrivé par la suite?
  • Moi j’ai été trouver mon frère Michel qui était à terre là, essayer de le lever. Mon frère André est venu m’aider, il est venu m’aider puis un autre homme là … il m’a aidé à le transporter à côté chez Monsieur Ally dans le parterre là.
  • Est-ce que vous avez vu le conducteur du véhicule bleu un moment donné?
  • Quand on l’a repassé, bien j’ai vu sa silhouette de côté.
  • Est-ce que vous le reconna[iterie]z ici dans la Cour?
  • Oui.
  • Où est-il?
  • À côté-là. (indiquant l’accusé).
  • Vous identifiez l’homme à côté vous dites là, l’homme en arrière de vous?
  • Oui.
  • Quand vous dites que vous le reconnaissez parce que vous avez passé à côté, laquelle des fois qu’il a passé à côté de vous que vous avez pu le reconnaître?
  • Bien quand on a passé à côté de lui. Je me suis allongé.
  • Oui mais à quel moment?
  • Quand on l’a repassé.
  • Sur la route 13, sur la route 34 ou dans le village?
  • Sur la route 34.
  • Sur la route 34?
  • Oui.
  • Juste avant que Michel lui a bloqué le chemin sur la route 34?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il y avait plus d’une personne dans le véhicule bleu?
  • Il y avait une personne.
  • Une personne?
  • Oui.

 

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Un autre roman qui critique la justice?

juge-fouDans son roman Une justice à la dérive, l’auteure Claire Bergeron se permet une critique sévère du système judiciaire.  Dans le résumé apparaissant en quatrième de couverture, elle parle même de procès bâclé.  En plus d’un titre qui se veut lui aussi très critique, elle présente la dédicace suivante : « à chacun d’entre vous qui fut le témoin ou la victime d’une justice aveugle ».

Ce n’est pas tout.  Le ton s’amplifie avec une dédicace de Montesquieu qui se veut toujours aussi cinglante : « il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois et avec la couleur de la justice ».

Je le concède : tout cela donne envie d’aller voir plus loin, de comprendre les faits qui ont poussés l’auteure à offrir ce regard d’opinion.  Mais ça rebute aussi les esprits rationnels qui cherchent encore les arguments solides pour appuyer cette idée.  Ça me rappelle le documentaire Novembre 84 qui dès son ouverture critiquait vertement le travail policier avant même qu’on sache de quoi on allait parler.

Manque de profondeur ou d’objectivité?  Attendons de voir un peu.

On en arrive à la page suivante, c’est-à-dire la note de l’auteure, laquelle se lit intégralement comme ceci : « ce roman est inspiré d’une histoire réelle.  Mais les personnages et les circonstances ont été modifiés au gré de mon imagination; Une justice à la dérive est une œuvre de fiction.  Ce que j’ai retenu des divers documents consultés à Bibliothèque et Archives Canada, à Ottawa, est, que si le jury est le pilier de notre système judiciaire pénal, il n’en demeure pas moins qu’il est composé de douze personnes que rien dans leur existence n’a préparées à cette tâche cruciale et qu’elles délibèrent uniquement à partir de faits portés à leur connaissance.  La mort étant irréversible, la peine capitale ne devrait plus, dans aucun pays, constituer une condamnation admissible ».

Cette dernière phrase est une belle façon de dénoncer la peine de mort, mais peut-être devrait-on rappeler à Mme Bergeron qu’elle a été aboli au Canada il y a maintenant plus de 40 ans!

Le reste du livre laisse place au roman, sans aucune autre note pouvant nous permettre d’identifier clairement « l’histoire vraie » qui se cache derrière cette inspiration.

1675191-gfUne critique saine envers le système judiciaire, je veux bien.  Mais pour cela, il faut présenter des arguments solides, comme l’a fait, par exemple, Me Clément Fortin en parlant de « fraude judiciaire » après avoir étudié l’ensemble du dossier concernant le meurtre de l’hôtelière de Percé en 1969[1].

Tout d’abord, le titre que Claire Bergeron donne à son œuvre est très explicite.  En un mot, elle qualifie la justice de système « à la dérive ».  Ce n’est pas rien, car cette interprétation laisse entendre qu’il se dégrade continuellement et qu’il est pratiquement irrécupérable.  En plus de cette citation soigneusement choisie, elle s’attaque sévèrement au rôle des jurés.  Quels sont ses arguments?  Puisque le reste de son roman est une « fiction », comment peut-on prétendre apporter des arguments valables pour remettre en question un système qui a fait ses preuves depuis des siècles et que, de toute évidence, elle ne semble pas s’être donné la peine de comprendre?

En principe, nous devrions en rester là.  Son argumentation est non seulement faible mais carrément inexistante.  Pour une critique honnête, on s’attendrait plutôt à un récit des faits de cette affaire criminelle qu’elle a consulté dans les archives.  En reconstituant fidèlement le véritable procès, sa critique aurait-elle été la même?

Devant un roman, le lecteur ne peut évidemment pas se faire une opinion sur des faits qui ont été modifiés, transformés ou effacés.  L’approche est incorrecte et biaisé.  Tout de même, j’ai eu la curiosité de me mettre au défi de découvrir la véritable affaire criminelle qui se cache derrière ce roman.  Pour cela, il faut d’abord en extraire les points importants qui peuvent être comparés à des faits connus.

Dès le premier chapitre, il est question d’un verdict de culpabilité pour meurtre prémédité prononcé à Amos le 6 octobre 1944.  Le condamné se nomme Florent Lamonde.  Il a 20 ans.  Son crime?  Un double meurtre.  En fait, il a tué une femme enceinte dans des circonstances que l’on découvre seulement plus loin.  L’avocat de la défense a pour nom Félix-Xavier Gagnon, alors que le juge s’appelle Adjutor Blondeau.  Le ton utilisé laisse également entendre une critique sur la durée des délibérations : 19 minutes.  D’ailleurs, le premier point qu’elle remet en question, par l’entremise d’un personnage qui se fait journaliste, est justement la brièveté de cette délibération.   Elle la considère comme une première preuve d’un procès bâclé.  Sans doute faudrait-il rappeler qu’à cette époque, et même pour la période où l’on pendait au Canada, c’est-à-dire de 1867 à 1976, les délibérations qui ont durées plus de quelques heures ont été rares.  Elle oublie que les jurés ne forgent pas uniquement leur opinion lors de cette dernière étape, mais tout au long du procès, que ce soit en écoutant attentivement les témoins ou les plaidoiries des procureurs.  Cet argument est donc vide de sens.

            Par la suite, le personnage de Florent tombe amoureux d’une belle polonaise prénommée Irena.  Mais l’argent qu’il gardait pour l’épouser, il doit le sacrifier pour placer son jeune frère malade de tuberculose dans un sanatorium, ce qui repousse le mariage d’une autre année puisque Florent peut seulement amasser sa fortune sur les chantiers.  Mais voilà.  La belle Irena ne le prend pas et décide de le quitter.  Désemparé, Florent se tourne alors vers le dernier moyen à sa portée : le vol.  C’est donc en cambriolant ses voisins, les Sicard, que les choses tournent mal et Mme Sicard, enceinte, perd la vie.  À retenir : les Sicard prévoyaient s’installer dans une nouvelle maison puisqu’ils habitaient une cabane plutôt désuète et inconfortable.

            Voilà donc la version romantique, à peu de choses près.

Puisque le personnage de Florent Lamonde est condamné à être pendu, je me suis dit qu’il était sans doute possible de retracer le cas réel qui se cache derrière ce roman.  Nous avons donc un jeune homme de 20 ans condamné pour double meurtre à Amos devant un juge nommé Blondeau en 1944.

 Parmi tous les condamnés à mort que le Québec a connu depuis la Confédération de 1867 jusqu’à l’abolition de 1976, celui qui semble correspondre le plus au profil s’appelait Laurent Lamirande.  Lui aussi avait 20 ans lorsqu’il commit un double meurtre à Authier, en Abitibi, dans la nuit du 25 au 26 mars 1942.  Ses victimes étaient Mme Richard et Paulette Richard, cette dernière étant âgée de 9 ans.  Le procès de Lamirande a eu lieu à Amos devant le juge Noël Belleau, du 29 septembre au 2 octobre 1942.

ScreenHunter_682 May. 26 20.23Dans La Gazette du Nord, voici ce qu’on racontait le 3 avril 1942 à propos du crime : « Jeudi, le 26 mars, la paroisse St-Jude d’Authier fut plongée dans l’émoi par la mort tragique et accidentelle de madame Henri Richard et de sa jeune fille de 8 ans.  C’est un des voisins, M. Adélard Bergeron, qui, à l’aube du jour, trouva les restes des deux victimes dans un brasier fumant, la maison qui les abritait ayant été brûlée de fond en comble.  Madame Richard vivait seule avec sa jeune fille, dans sa demeure, sur le lot de terrain que la famille Richard a acquis il y a 25 ans; son époux travaillait à l’extérieur depuis plusieurs mois dans le but de se faire des épargnes pour se bâtir une maison qui aurait remplacé le « shack » primitif, chacun de son côté s’imposait les sacrifices nécessaires pour arriver au but projeté; on se réjouissait, à l’avance, à la pensée que l’on pourrait enfin jouir dans une maison confortable.  Hélas!  La Providence y a mis son doigt, dans une nuit affreuse et malheureuse, nous avons vu disparaître, l’épouse, la fille et l’argent, tout est brûlé avec le modeste logis, tout est consumé.  Le chef abandonnera sa paroisse pour aller continuer son travail près de Val d’Or où il demeurera avec sa fille et son gendre M. Foreagin ».

Quoique l’incident passa d’abord pour un incendie accidentel, l’enquête policière détermina qu’il s’agissait d’un double meurtre.

On retrouve un autre point où le roman rejoint la réalité, lorsque La Gazette du Nord écrivait, le 2 octobre 1942, que « l’accusé est un jeune homme de 20 ans à l’air calme et placide, d’un aspect plutôt sympathique.  Rasé de frais, il est vêtu avec élégance et n’a rien de la plupart des figures qui défilent à la barre des accusés ».  Le personnage de la romancière passait également pour un bon et beau garçon.

Lors du véritable procès, la Couronne était représentée par Me Gérald Fauteux de Montréal, et assisté de Me Henri Drouin, d’Amos.  Quant à l’accusé, il était défendu par Me Lucien Gendron.

Cet article nous apprend aussi que le canon brûlé d’une carabine a été retrouvé dans le brasier et qu’il y avait une somme d’argent considérable dans la maison.  De plus, le socle de la lampe au kérosène aurait été retrouvé à bonne distance de ses autres pièces, ce qui semblait éliminer la possibilité de l’avoir accroché accidentellement, comme le prétendra la défense.

Dans la parution du 9 octobre 1942 du même journal on apprend, ô surprise, que les délibérations s’échelonnèrent sur 55 minutes.  Henri-Julien Richard, le mari et le père des victimes, s’était éteint à l’âge de 61 ans le 13 juin, quelques mois seulement après le drame.  Malgré l’absence de ce témoin potentiel, la Couronne arriva à prouver que celui-ci avait envoyé, depuis les chantiers, la somme de 400$ ou 450$ à sa femme.  « Cet argent était destiné à la construction d’une maison plus grande et plus confortable qui devait remplacer la modeste maison de bois de sa famille ».  Voilà donc un autre détail qui confirme la chose : la romancière s’est inspirée de l’affaire Lamirande.

Lamirande aurait fait une première confession en affirmant que deux inconnus lui auraient emprunté sa carabine pour aller commettre un vol chez les Richard.  Pour son aide, on lui aurait donné 100$.  Mais le lendemain, il livrait une autre version aux détectives et selon laquelle entre 23h00 et minuit il s’était rendu chez les Richard « la porte de la maison n’étant pas verrouillée, il y est entré et a pénétré dans la chambre de Madame Richard éclairée par une lampe basse. Madame Richard s’est levée.  Lamirande lui a lancé sa carabine d’une distance de trois ou quatre pieds et Madame Richard est tombée sur son lit, pour ne pas se relever.  La fillette Paulette Richard ne s’est pas réveillée.  L’accusé se serait alors emparé de l’argent contenu dans la saccoche [sic] qui reposait sur le bureau, environ 200$ mais qu’en faisant un faux mouvement il aurait renversé la lampe allumée.  Rentré chez lui il aurait caché l’argent entre le moteur à essence et le moulin à faucher dans la grange de son père, se serait couché et serait ensuite allé au feu »[2].

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Le juge Noël Belleau, qui prononça la sentence de mort contre Laurent Lamirande en 1942.

 Dans une troisième version, il avoua : « j’ai fait l’incendie des Richard, par découragement, par découragement d’amour, je voulais me marier et je n’avais pas d’argent ».  C’est apparemment cette dernière déclaration qui a convaincu le jury de le déclarer coupable de meurtre avec préméditation et non d’homicide involontaire.  D’après ce compte rendu, il n’y a donc pas matière à crier à l’injustice, et encore moins de parler de « dérive ».  Encore faudrait-il une étude exhaustive de tout le dossier pour en avoir le cœur net.

Par tous les moyens, la défense tenta de sauver la vie de son client, mais le 13 avril 1943 la Cour d’appel confirma le verdict et renvoya le condamné subir sa sentence.  Le 4 juin 1943, Lamirande devint le premier condamné canadien à être pendu de nuit, à 0h30 plus précisément.  Son décès fut constaté à 0h49.  La veille, « il pleura à plusieurs reprises dans la soirée, disant regretter son crime », pourra-t-on lire dans La Patrie.

Quand je pense à d’autres romanciers comme André Mathieu, qui a fortement critique le procès de Marie-Anne Houde sans jamais l’avoir lu, je me demande jusqu’à quel point il n’existe pas une culture visant à critiquer le système judiciaire sans même se donner la peine de le connaître?


[1] Voir : https://historiquementlogique.com/2012/11/22/mesrine-le-tueur-de-perce-une-fraude-judiciaire/

[2] La Gazette du Nord, 9 octobre 1942.

Jacques Mesrine : la cavale québécoise

Jacques Mesrine
Jacques Mesrine

            Pour plusieurs, et peut-être davantage du côté européen, le nom de Jacques Mesrine est synonyme de légende dans le milieu criminel.  Ici, on se souvient encore de son passage remarqué au tournant de la décennie 1970.  A-t-il été une véritable légende du crime?  Le Québec est-il à l’origine du lancement de sa carrière?

            En 2008, je me trouvais à Paris au moment de la sortie du film L’Instinct de mort de Jean-François Richet, le premier de deux volets.  Là-bas, on y ressentait les échos d’un certain mythe.  C’est du moins ce que j’ai compris lors de ma conversation avec un propriétaire de pizzéria de Lagny-sur-Marne.  Toutefois, ce n’est qu’après mon retour au Québec que j’ai pu visionner ce film dans lequel le rôle principal du voyou est interprété par Vincent Cassel.

            Sachant parfaitement que la quête de la vérité n’est généralement pas l’objectif premier du cinéma, la question qui s’imposait était justement de savoir quelle en était la part d’authenticité.

            Comme dans le film de Richet, les premières frasques du couple Jacques Mesrine – Janou Schneider en sol québécois apparaissent avec le kidnapping de leur employeur, le millionnaire Georges Deslauriers.  Quoique handicapé, Deslauriers réussira à se libérer de ses agresseurs alors qu’on le gardait maladroitement dans un appartement de Montréal, en juin 1969.  Dans son livre de 1977, Mesrine écrira : « je n’étais pas fait pour ce genre de travail.  Le chantage à la vie humaine n’était pas dans mes cordes ».

            Libre à vous de boire ces paroles.  N’empêche qu’en 1979, en France, il répéta l’expérience avec Lelièvre, un millionnaire âgé de 80 ans.  Un ennemi public numéro 1 qui s’en prend aux vieillards et aux handicapés?

            Le 30 juin 1969, le corps d’Éveline LeBouthillier, la propriétaire du Motel Les Trois Sœurs à Percé, en Gaspésie, était retrouvée sans vie.  La femme de 58 ans avait été étranglée et ses bijoux volés.

            Lucien Aimé-Blanc, Commissaire divisionnaire célèbre pour avoir traqué Mesrine en 1979, écrira dans son livre La chasse à l’homme publié en 2002 qu’il croyait Mesrine responsable de ce meurtre.  En effet, le couple maudit se trouvait dans les parages à l’époque du drame, fuyant les autorités montréalaises à la suite du fiasco de l’affaire Deslauriers.

            Le film de Richet zappe complètement cet épisode gaspésien, un moment pourtant très fort dans la carrière du truand, sinon crucial.  Le cinéaste français cherchait-il à embellir l’image de son personnage en buvant ses paroles?

            Ce qui est sûr, c’est que Mesrine lui-même passa ensuite beaucoup de temps à se défendre d’avoir commis ce meurtre.  Évidemment, pour un truand qui cherchait la gloire, il était plus difficile de faire avaler aux admirateurs le meurtre d’une femme sans défense.

            Comme on le sait, Mesrine et Schneider seront arrêtés aux États-Unis au cours de l’été 1969 en possession des bijoux de LeBouthillier.  De retour au Québec, leur charisme se révéla aux caméras des journalistes.  Éventuellement, Mesrine écopera de 10 ans de pénitencier pour l’enlèvement de Deslauriers, en plus d’une année pour évasion.  Sa compagne héritera quant à elle d’une peine de 5 ans.

            C’est le 18 janvier 1971, au palais de justice de Montmagny, que s’ouvrit le procès de Jacques Mesrine et Jeanne « Janou » Schneider pour le meurtre de Percé.  Le juge désigné était Paul Miquelon, ancien collègue du redoutable Me Noël Dorion, avec lequel il avait travaillé, entre autres, sur les affaires de Sault-au-Cochon et de Wilbert Coffin.  Du côté de la Couronne, on retrouvait les procureurs Maurice Lagacé et Bertrand Laforêt.  Quant à la défense des deux accusés elle fut assurée par Me Raymond Daoust, épaulé de Me Lucien Grenier.

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Jean-Paul Mercier

            Le Dr Richard Authier témoigna à l’effet que la victime avait bien été étranglée, probablement par un tablier qui fut d’ailleurs retrouvé autour de son cou.  Il fallait donc en déduire qu’il avait fallu un minimum de force physique pour commettre ce crime.

            Le Soleil décrivit les accusés comme « tout à la joie de se revoir après plusieurs mois de séparation, [ils] ont assisté au début du procès sans la moindre nervosité, ni la moindre gêne.  Ils se sont laissés, à loisir, photographier, auprès de leur procureur, Me Raymond Daoust, en dehors des heures d’audience.  Un gros cahier en main, M. Mesrine collige des notes qu’il transmet ensuite à son procureur ».

Comme pour contredire ce compte-rendu journalistique, Mesrine écrira plus tard qu’en s’installant « dans le box, nous nous assîmes.  Jane m’avait pris la main. Elle tremblait, je la sentais nerveuse ».

            Denis Léveillée, l’expert en empreintes digitales de la Gendarmerie Royale du Canada (GRC), témoigna pour la Couronne à l’effet que les empreintes trouvées dans la maison appartenaient aux accusés.  Mais lorsque Me Daoust s’avança pour le contre-interroger, l’expert passa un sale quart d’heure.  Parlez-en à Me Clément Fortin qui a révisé minutieusement tout le procès pour en faire un livre en 2013 : Mesrine, le tueur de Percé : une fraude judiciaire.  Me Daoust s’est tellement acharné sur les détails qu’il a réussi à installer un doute où, apparemment, il n’y en avait pas.  Il répéta l’exercice avec plusieurs autres témoins, dont Irène LeBouthillier, la nièce de la victime.  La jeune fille célébrait son 16ème anniversaire le jour même de son témoignage sous serment.  Mitraillée par les questions de Daoust, et cela sans intervention de la part du juge, ses propos furent sans doute mal interprétés par les jurés[1].

            Dans sa conclusion, Me Fortin posa une question importante : « que penser des contre-interrogatoires harcelants, répétitifs et vexatoires?  Il ne devrait pas être permis à un procureur de s’acharner sur les témoins dans le but évident de les confondre, de les intimider et de leur faire dire, à la fin, n’importe quoi pour les discréditer auprès des jurés.  L’avocat [Raymond Daoust] a atteint son objectif, mais a-t-il bien servi les intérêts de la justice?  On ne doit pas s’étonner du peu d’empressement que manifestent des témoins potentiels.  La crainte de se « faire mettre en boîte » leur fait fuir la police et les avocats.  Et ils n’ont pas tout à fait tort »[2].

            Des témoins confirmèrent ensuite avoir vu les accusés aux alentours de Percé dans la nuit du crime, alors que des parentes de la victime vinrent identifier les bijoux.  Mais la défense présenta une commission rogatoire faite en France l’année précédente et démontrant que les bijoux n’avaient pas été volés mais achetés à Paris.  Ainsi, par un stratagème brillant, on faisait passer les parentes et amies de Mme LeBouthillier pour des menteuses.  Un autre fait que déplore d’ailleurs Me Fortin dans son livre.

            Fidèle à lui-même, Mesrine créa un coup de théâtre au moment même où la Couronne établissait la preuve des bijoux.  Il se leva en pleine cour, ignorant probablement les règles de conduite lors d’un procès canadien, pour hurler et accuser le juge Miquelon de faire revivre l’affaire Coffin.  Probablement informé par Daoust, Mesrine tentait de soulever un autre doute quant à l’impartialité de la justice en rappelant ce cas type qui convainc, encore aujourd’hui, beaucoup de Québécois que Coffin a été victime d’injustice.  Mais en fait, selon l’analyse qu’en fait Me Fortin, c’est plutôt Me Daoust et Mesrine qui créèrent de toute pièce une impression d’injustice en se servant de ouï-dire et d’affabulations émanant de l’imagination de Jacques Hébert[3].

            Quant à son comportement agressif, Mesrine en rajoutera lui-même dans son autobiographie en traitant de « salopes » la sœur de la victime et les autres femmes ayant témoigné en lien avec les bijoux.

            Le 28 janvier 1971, Le Soleil publia une histoire selon laquelle Mesrine tenta de s’évader de la prison de Montmagny, là où les autorités le ramenaient chaque soir après les audiences.  L’incendie qu’il causa aurait fait des dommages évalués à 30 000$.  Soulignons au passage que les jurés ne furent jamais mis au courant de ce fait, ni de l’affaire Deslauriers d’ailleurs.  Si cela avait été le cas, la décision du jury aurait-elle été différente?

            Autre élément mystérieux qui s’ajoute à la légende de Mesrine réside dans une phrase qu’il aurait dite à bord d’un avion lors d’un transfert, le 7 août 1969.  En présence de deux policiers, il aurait lancé ceci : « pour cette affaire-là, on s’en tire à perpet (perpétuité); si l’avion s’écrasait, nous aurions notre compte et il y aurait deux flics de moins! ».  Cette boutade prouve-t-elle le côté suicidaire du truand ou tout simplement une autre fanfaronnade destinée à se donner de l’importance?

            Après la plaidoirie de la défense, le juge Miquelon livra son adresse aux jurés le 5 février 1971.  Trois jours plus tard, les médias annonçaient l’acquittement du couple.  Selon Le Soleil, les jurés auraient justifié leur décision – la loi les oblige pourtant à la discrétion – que le procès contenait trop de détails inexpliqués en plus de reprocher de nombreuses contradictions dans les témoignages.  La tactique abusive de Me Daoust avait donc porté ses fruits, au grand désarroi de Me Clément Fortin, qui dans son livre de 2013 qualifia cette affaire de « fraude judiciaire ».  Rien de moins!

            Lors de l’émission radiophonique 2000 ans d’Histoire animée par Patrice Gélinet et diffusée sur France Inter, Jean-Marc Simon, auteur d’une biographie en deux tomes sur Mesrine, affirmera ne pas croire en sa culpabilité.  L’étude exhaustive du procès réalisée par Me Fortin démontre plutôt le contraire.  Rappelons seulement que Simon n’a jamais consulté le dossier judiciaire, en plus de commettre des erreurs de débutant dans la partie de son ouvrage qu’il consacre à la cavale québécoise de son héros[4].

            Parmi les détails intéressants, soulignons cette phrase qu’on retrouve dans le livre de Mesrine : « nous étions aussi accusés d’un meurtre que je n’avais pas commis ».  Pourquoi passer soudainement du « nous » au « je »?

            Pour un truand qui soignait son image, pas étonnant qu’il ait clamé haut et fort son innocence.  Après tout, en admettant que le crime puisse apporter du prestige aux yeux de certaines personnes, le meurtre d’une femme sans défense de 58 ans n’est certes pas le genre de critère qu’on aime inscrire à son curriculum vitae.

            D’ailleurs, pour ce qui est de l’image, Lucien Aimé-Blanc souleva cette apparence d’absurdité : « il [Mesrine] raconte sa vie de voyou en exagérant ses exploits.  Il revendique un certain nombre de meurtres, d’exécutions, de hold-up, dont on sait pertinemment que ce sont des affabulations.  C’est quand même bizarre de publier son propre réquisitoire, deux mois avant un procès aux assises!  Mesrine s’est tellement chargé dans son livre que le procureur a passé son temps à essayer de démêler le vrai du faux.  Malin!  En s’accusant de méfaits qu’il n’a pas commis, il sème le doute sur ceux dont on l’accuse. »

            Un ver à choux tel que Jacques Mesrine ne pouvait rester longtemps cloisonné entre des murs de béton.  Sans doute pour rehausser son prestige, il laissera entendre plus tard que personne n’avait réussi à s’évader du pénitencier St-Vincent-de-Paul, à Laval, là où on le conduisit après le procès de Montmagny pour y purger sa peine relative au kidnapping de Deslauriers.  C’était faux, bien sûr.  D’autres criminels ont réussi, avant et après lui, à sortir de ces murs.  Certes, ils n’ont toutefois pas été très nombreux.  D’ailleurs, en janvier 1971, Le Soleil qualifiait lui-même l’établissement de véritable « passoire ».

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Pénitencier St-Vincent-de-Paul, en 2010. 

             Entre son entrée au pénitencier et l’évasion d’août 1972, la seule chose dont on peut être certain c’est que c’est au cours de cette période que Mesrine fera la rencontre de Jean-Paul Mercier, déjà connu comme un dangereux braqueur.  D’ailleurs, comme je l’ai fait remarquer dans un autre article publié en 2012[5], Mesrine ne fut plus jamais le même par la suite, comme si Mercier lui avait tout appris.  Et nous verrons que la suite des choses le montrera de façon encore plus explicite.

            Projetant les cinéphiles dans l’erreur, le film de Richet prétend que Mesrine et Mercier se sont connus à l’époque de l’enlèvement de Deslauriers.  Ce qui est sûr, c’est que le 21 août 1972 les deux criminels réalisaient leur premier coup conjoint en s’évadant du célèbre pénitencier par une brèche pratiquée dans les grillages des clôtures.  Le lendemain, en première page, La Presse rapportait l’exploit en ces termes : « […] Le solliciteur général du Canada [Jean-Pierre Goyer] s’est dit surpris, hier après-midi, qu’on puisse s’évader sous le nez de gardes dans des tours de guet, d’un pénitencier à sécurité maximum ».  D’ailleurs, pas étonnant que le dossier d’archive concernant cette évasion soit sous le coup d’un scellé jusqu’en 2072!

            En fait, les évadés furent au nombre de six.  En plus de Mesrine et Mercier, on comptait également Pierre Vincent, 26 ans, qui fut repris le jour même; Michel Lafleur, 21 ans; André Ouellette, 33 ans; et Robert Imbeault, 23 ans.  Les policiers furent nombreux à fouiller la région dans l’espoir de tous les retrouver avant qu’ils ne commettent d’autres crimes graves.  Un hélicoptère fut d’ailleurs mis à leur disposition.

            Si on doit en croire Mesrine, lui et Mercier auraient franchi l’autoroute 25 avant de forcer des automobilistes à les conduire au cœur de Montréal.  Les deux lascars semblent avoir bénéficié d’une certaine aide extérieure car dès leur arrivée dans la métropole un appartement rempli d’armes les attendait.   Selon Mesrine, leur contact extérieur aurait été une jeune femme qu’il prénomme « Lizon » dans son livre et qui, le même soir, « devint la maîtresse de Jean-Paul […] ».  Pourrait-on présumer que cette femme était Suzanne Francoeur, celle qui les accompagnerait au cours des semaines suivantes?  Celle-ci n’était apparemment pas une enfant de cœur, sans faire de vilain jeu de mots.  Elle avait été condamnée en 1965 pour distribution de faux billets de banque.

            Selon La Presse, les six fugitifs avaient un « devoir moral » de s’évader, faisant ainsi référence aux piètres conditions de détention dénoncées par certains criminels, comme Mesrine et Mercier.  Richard Blass suivra leurs traces peu de temps après en militant en faveur des droits des prisonniers.  Ce dernier aura gain de cause en parvenant à ouvrir les portes des pénitenciers aux journalistes.  Bien sûr, diront certains, on ne montra à ceux-ci qu’une facette du problème.

            Qu’à cela ne tienne, en embrassant une cause comme celle de la défense des détenus, Mesrine et Mercier venaient de s’assurer la sympathie d’une certaine classe sociale, et cela pour le reste de leur existence; et même au-delà.  Malgré tout, le pénitencier de St-Vincent-de-Paul ne fermera ses portes qu’en 1989, dix ans après la mort de Mesrine et quinze après celle de Mercier.

            Mesrine et Mercier ne perdent pas de temps.  Le 25 août 1972, il leur faut une dizaine de minutes pour s’attaquer à la Caisse Populaire Desjardins de Saint-Bernard de Dorchester et celle de Saint-Narcisse de Lotbinière.  Selon les estimations de Mesrine, cela leur aurait rapporté 26 000$ (selon les journaux, on parlerait plutôt de 10 000$ environ).  Dans son film, Richet met en scène cette double attaque en nous montrant d’ailleurs l’une des deux institutions sous le nom de « Crédit Populaire St-Bernard ».  Mais la scène montre que les deux banques se faisaient face, sur la même rue.  C’est faux.  Les deux établissements se trouvaient dans deux villages séparés de quelques kilomètres.

            Le 23 octobre 2010, je me suis rendu sur place pour constater que les deux caisses populaires étaient toujours en opération, quoique leur architecture s’était adaptée à l’évolution des 38 dernières années.  Les villages de St-Bernard et de St-Narcisse-de-Beaurivage sont distants de 10,7 km.  J’ai parcouru cette distance en 8 minutes, et cela en comptant le fait que j’ai dû me ranger sur le côté de la route pour laisser circuler une large moissonneuse batteuse.

            Selon Mesrine, son complice québécois aurait tiré un coup de feu à l’intérieur de l’une des deux institutions, sans toutefois blesser qui que ce soit, avant de sortir et de remonter en voiture « devant deux petites vieilles qui étaient tout étonnées de nous voir sortir de la banque avec une arme à la main ».  Il prétendit aussi avoir pris en auto-stop une jeune fille de 14 ans.  Celui qui adorait soigner sa réputation se contenta d’écrire que « cela lui ferait des souvenirs pour ses petits-enfants ».

            Ce qu’on doit retenir de ce bref épisode de la région de Lotbinière, c’est que les deux évadés échappèrent aux recherches par une connaissance précise et très développée des petites routes.  Ce talent ne pouvait qu’être attribuable à Jean-Paul Mercier, qui était originaire de Ste-Agathe-de-Lotbinière.  C’est là qu’il avait vu le jour le 6 juin 1944, le jour même du très historique débarquement de Normandie.  De là la déduction selon laquelle il semble beaucoup plus probable que Mesrine ait été l’apprenti de Mercier, du moins en ce qui concerne les braquages.

            Le fait que Mercier ait été assez futé pour échapper aux recherches policières sur « son terrain » mènera à un autre fait d’armes.  Les attaques de banques n’auraient eu comme seul objectif de financer leur prochain projet diabolique : l’assaut du pénitencier St-Vincent-de-Paul.

            Le film de Richet donne dans le spectaculaire en montrant une scène où Mesrine et Mercier reviennent, lourdement armés, pour s’attaquer directement au méchant pénitencier.  Ils auraient même fait la promesse avant de s’évader de revenir pour libérer leurs « collègues ».  Le film nous montre un mitraillage en règle et des voitures de police qui explosent sous les grenades.   Dans les faits, aucune explosion ni décès.  Mais les deux énergumènes ont véritablement tenté une attaque le 3 septembre 1972 avant d’être repoussés par les tirs des gardiens postés dans les miradors.

            Selon La Presse, qui n’identifiait pas les deux assaillants, une voiture suspecte, qui rôdait autour du pénitencier depuis un certain temps, fut prise en chasse par une auto-patrouille.  On aurait atteint des vitesses frôlant les 120 km/h.  Soudainement, la voiture de devant s’est immobilisée et un homme armée (possiblement une M-1 semi-automatique) en est sorti pour mitrailler les deux policiers, les agents Jean-Paul Viau et Serge Morin, tous deux du poste 10 de Laval.  Les deux policiers se seraient couchés sur la banquette, tandis que leur véhicule s’immobilisait lentement dans le fossé, vers lequel ils ont ensuite rampé.  Rappelons que les agents Viau et Morin n’avaient que des revolvers de calibre .38 pour assurer leur défense, ce qui ne faisait visiblement pas le poids devant une arme d’assaut.

            Heureusement pour eux, ce sont les tirs des gardiens postés dans les miradors du pénitencier qui leur ont sauvé la vie.  Sous leurs tirs, les deux assaillants remontèrent en voiture pour prendre la fuite.  En tout, La Presse estima qu’il y avait eu une soixantaine de coups de feu.

            La voiture des tireurs-fous, une Dodge, fut retrouvée peu après et dans laquelle on retrouva des vêtements neufs et des cisailles.  On en déduisit qu’ils avaient réellement l’intention de faire libérer les autres détenus.  Interrogés par La Presse, Viau et Morin se plaignirent de ne pas être suffisamment bien armé pour faire face à ce genre de menace.

            Aucune grenade ni explosion comme dans le film de Richet!

            La rage de Mesrine et de Mercier n’était toutefois pas terminée.  C’est vers cette époque que le chroniqueur Claude Poirier les aurait croisés dans un restaurant de Montréal.  Dans son émission Secrets judiciaires, le narrateur ouvrait un épisode en disant que « Claude Poirier a très bien connu Jacques Mesrine ».  Pourtant, on apprenait ensuite que Poirier leur avait parlé une dizaine de minutes seulement … dans les toilettes d’un restaurant.

            Bref, le 10 septembre 1972, les deux évadés atteignirent le summum de la violence en commettant un double meurtre sur les personnes d’Ernest St-Pierre et Médéric Côté, les deux seuls gardes-chasse de toute l’histoire du Québec à mourir assassinés.  Le drame s’est produit dans le rang de la Petite Belgique à Saint-Louis-de-Blandford.  Deux versions se contredisent pour expliquer l’affrontement.  Selon la première, St-Pierre et Côté auraient répondu à une plainte de citoyens qui avaient entendu des coups de feu, mais il semble plus vraisemblable que les deux hommes se soient rendus sur place seulement parce que ce rang faisait partie de leur patrouille habituelle.

            Qu’est-ce qui a déclenché les tirs?  Mesrine a évidemment sa version, mais il serait plus honnête de dire que nous ne le saurons jamais.  Ce qui est sûr, c’est que St-Pierre et Côté ont été sauvagement abattus de plusieurs coups de feu.  Dans le film de Richet, on voit Cassell (Mesrine) utilisé un Colt .45, alors que dans la réalité l’arme de poing utilisée était de calibre .22.

            Peu de temps après, Mesrine et Mercier passaient la frontière américaine.  Selon l’histoire généralement acceptée, Mercier dut revenir au Québec quelques semaines plus tard pour faire soigner Suzanne Francoeur, mordue par un chien au Venezuela.  Peu après leur rentrée, le 4 décembre 1972, le couple était arrêté à Montréal.  Quant à Mesrine, il ne remettra plus jamais les pieds en sol québécois.

            À la fin de décembre, Suzanne Francoeur sera appelée à témoigner à Victoriaville lors de l’enquête du coroner Thibault sur le double meurtre de St-Pierre et Côté.  Elle s’y révélera être une piètre menteuse.  Mercier y sera appelé en janvier 1973.  En dur à cuir qu’il était, il ne dira rien.

            En mai 1973, Mercier décida de plaider coupable, privant ainsi le public des détails que contenait le dossier.  Il retournera au pénitencier St-Vincent-de-Paul.  Il s’en évadera encore à deux reprises.  La dernière occasion se présenta à l’automne 1974, en compagnie de Richard Blass.  Mercier reprit aussitôt les braquages, ce qui lui coûtera la vie à la fin d’octobre lorsqu’il sera abattu par les tirs policiers dans le quartier St-Léonard.

            Retourné en France, Mesrine continuera sa vie de truand jusqu’à ce qu’il tombe, à son tour, sous les balles des policiers en novembre 1979, porte de Clignancourt, à Paris.

 


Médiagraphie

Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Trois-Rivières.  Enquête du coroner Thibault sur le double meurtre d’Ernest St-Pierre et Médéric Côté, District judiciaire d’Arthabaska, 1972-73.

BLANC, Lucien-Aimée.  La chasse à l’homme : la vérité sur la mort de Mesrine.  [Paris] : Plon, 2002. 241 p.

BROUSSARD, Commissaire.  Commissaire Broussard : mémoires.  [Paris] : Plon, 1997.  Édition Stock, 2005.  694 p.

ENNEMI PUBLIC NO 1, L’.  Jean-François Richet, réalisateur.  Film cinématographique, 2009, DVD.

FORTIN, Clément.  Mesrine, le tueur de Percé : une fraude judiciaire.  Wilson & Lafleur, Montréal, 2013, 421 p.

INSTINCT DE MORT, L’.  Jean-François Richet, réalisateur.  Film cinématographique, 2009, DVD.

MESRINE, Jacques.  L’Instinct de mort.  Paris : Éditions Jean-Claude Lattès, 1977.  Paris : Éditions Champ Libre, 1984, 392 p.

SIMON, Jean-Marc.  Jacques Mesrine dit le Grand.  Paris : Éditions Jacob-Duvernet, 2008, 402 p.

Société Radio-Canada, les archives de Radio-Canada.  Mesrine, l’ennemi public, est abattu.  Diffusé le 2 novembre 1979.  Accès : http://archives.radio-canada.ca/societe/criminalite_justice/clips/17051/

(Note : les journaux consultés ont été trop nombreux pour être tous cités ici)

 

 

 

 

[1] Pour en savoir davantage sur les détails de ce témoignage, je vous invite à lire l’article que j’y consacrais en 2013 : https://historiquementlogique.com/2013/11/19/proces-mesrine-schneider-le-temoignage-direne-lebouthillier/

[2] Clément Fortin, Mesrine le tueur de Percé : une fraude judiciaire, (2013), p. 404.

[3] Jacques Hébert a écrit deux livres à l’origine de la légende de Wilbert Coffin.  Bien qu’il a été débouté et ridiculisé par la Commission Brossard, qui démontra qu’il n’y avait aucune preuve d’injustice dans le déroulement du procès de Coffin, le récit de Hébert compte encore de nombreux adeptes.

[4] Pour plus de détails sur mon analyse de l’ouvrage de Simon : https://historiquementlogique.com/2011/02/23/jacques-mesrine-dit-le-grand-de-jean-marc-simon/

[5] Voir : https://historiquementlogique.com/2012/06/15/jean-paul-mercier/