Les 30 ans de la tuerie de Polytechnique

Comment oublier cette soirée du 6 décembre 1989? Je venais à peine d’avoir 18 ans. La télévision nous transmettait des images chocs, épouvantables. Des ambulanciers couraient dans la neige, faisant de leur mieux pour sauver des vies. C’était d’une tristesse indescriptible. Un nuage très sombre venait de s’abattre sur le Québec.

De son vrai nom Gamil Rodrigue Liess Gharbi, Marc Lépine est né le 26 octobre 1964 d’une mère québécoise et d’un père algérien. Après trois avortements, c’était le premier enfant qu’elle menait à terme. L’enfance de Marc et de sa jeune sœur a été marquée par la violence et l’indifférence du père. Quoique séparée dès 1970, Monique Lépine se questionnera plus tard sur l’influence que son comportement de femme libre aurait pu avoir sur son fils tout au long des années 70.

Mais comment prévoir l’arrivée d’un tel criminel à travers une personne que l’on pense connaître?

Dans un livre paru en 2008, sa mère le décrit comme un jeune homme timide envers les filles. Il aurait même eu le béguin pour l’une d’elles mais sans jamais oser lui avouer son amour. Certes, elle ne le voyait pas souvent au cours des années qui ont précédées la tuerie, mais Monique ne s’est jamais douté de quoi que ce soit.

Selon le rapport du coroner, Marc Lépine a été aperçu au bureau du registraire le 6 décembre 1989 de 16h00 à 16h40. « Il est assis sur le banc dans l’entrée du local tout près de la porte et, par sa position, nuit à l’accès de ce département très fréquenté par les étudiants. En effet, il est assis de manière à rendre difficile l’entrée au local. À plusieurs occasions, il est vu fouillant dans un sac en plastique vert qu’il tient à côté de lui et dont il semble vouloir cacher le contenu. Il ne parle à personne et, aucun des étudiants ne lui adresse la parole. À un moment donné, une des employées qui travaille au comptoir lui demande si elle peut l’aider. Il ne répond pas et il quitte les lieux. »[1]

Vers 16h45, on le voit dans un corridor du 3e étage, « tenant un sac de plastique noir avec un objet long à l’intérieur et un petit sac en plastique blanc. Il est vêtu d’une paire de jeans bleu et porte des bottes « Kodiak ». »

Au 2e étage, des témoins se souviendront l’avoir vu en train de marcher vers le local C-230.4. « À 17h10, Lépine entre dans le local C-230.4 et se dirige vers un étudiant qui fait un exposé. Lépine tient une carabine des deux mains. Il s’approche de cet étudiant et dit : « Tout l’monde arrête tout ». Il tire soudainement un coup de feu au plafond et dit : « Séparez-vous les filles à gauche et les gars à droite ». Personne ne réagit à son ordre. Il répète les mêmes paroles d’un ton beaucoup plus autoritaire. Les étudiants se séparent alors, mais dans l’énervement, les filles et les garçons se mélangent en groupe. Il pointe de la main droite le côté droit de la classe, soit le côté près de la porte, et dit aux garçons de se diriger à cet endroit. Puis, il indique de la main gauche le point arrière gauche de la classe et demande aux filles de s’y diriger. Après que les groupes se soient séparés, il leur dit : « OK les gars, sortez, les filles, restez là ». Pendant la sortie des garçons, il leur dit : « Grouillez-vous le cul ». Ils sortent en courant et s’enfuient dans différentes directions. On pense que c’est une farce de fin de session et que l’agresseur tire des balles à blanc. »[2]

Dans le local, 9 jeunes femmes se trouvaient enfermées avec Lépine. En s’avançant vers elles, « il leur dit : « Savez-vous pourquoi vous êtes là[?] ». L’une d’elles lui répond « non ». Il lui réplique « je lutte contre le féminisme ». Cette même élève lui ajoute « nous ne sommes pas des féministes, on a jamais lutté contre des hommes ». Il se met immédiatement à tirer de gauche à droite sur le groupe. »

Cette scène, habillement reconstituée dans le film Polytechnique de Denis Villeneuve, a de quoi donner des frissons dans le dos.

Nous connaissons évidemment la suite. Quatorze jeunes femmes ont été assassinées et on a dénombré presque autant de blessés.

Pourquoi écrire sur un drame qui remonte à 30 ans? Pourquoi écrire et faire de la recherche sur ces criminels?

Si vous avez apprécié la série Mindhunter, la réponse semble évidente : pour mieux comprendre le comportement et les motivations des tueurs. Selon le Crime Classification Manual, dont l’un des auteurs est nul autre que John E. Douglas, l’agent du FBI qui a inspiré la réaliste série Mindhunter, le crime de Lépine se classerait sous la catégorie des homicides extrémistes socio-politique.

C’est en essayant de comprendre et de tisser des liens qu’il est possible, par exemple, de savoir que la majorité des tueurs de masse obtiennent leurs armes de manière tout à fait légale. Nathalie Provost, l’une des survivantes de Polytechnique, continue d’ailleurs de militer pour un meilleur contrôle des armes à feu. Certes, le resserrement des lois n’aurait sans doute pas un impact très significatif sur les criminels d’expérience, qui obtiennent leurs armes sur le marché noir, mais pour les tueurs de masse on peut penser qu’il y aurait des effets positifs.

En 1989, ce type d’incident était quasiment inconnu au Québec. En 1984, Denis Lortie était devenu le premier tueur de masse québécois. Il s’est attaqué au Parlement, dans le but de tuer le plus de politiciens possibles, mais tout en visant également le premier ministre René Lévesque. Avec deux mitraillettes volées sur la base militaire où il travaillait en Ontario, il a fait trois victimes et plusieurs blessés. Lépine s’est clairement inspiré de lui. Non seulement il a tenté d’entrer dans l’armée pour avoir accès à des armes de choix, mais il a mentionné le nom de Lortie dans sa lettre d’adieu, écrite quelques heures avant son crime.

Lépine n’était pas très différent de la plupart des tueurs de masse. Tout comme eux, il n’avait aucun antécédent judiciaire ni psychiatrique, s’est progressivement refermé sur lui-même, a connu une enfance instable, a subi de l’intimidation, a laissé des écrits derrière lui dans le but de « passer à l’Histoire », etc.

Quoique peu nombreux, ces tueurs peuvent donc s’influencer entre eux. Après Polytechnique, le Québec a de nouveau tressailli en 1992 avec les quatre victimes de Valery Fabrikant, et encore en 2006 avec la fusillade du Collège Dawson. Plus récemment, Alexandre Bissonnette s’inscrivait dans la même lignée en faisant six morts dans une mosquée de Québec.

À moins que nous envisagions plus sérieusement la problématique de l’intimidation et du contrôle des armes à feu, doit-on s’attendre à revivre inlassablement le même cauchemar? Est-ce que ce type de crime peut être enrayé dans l’avenir?

Les victimes du 6 décembre 1989 : Geneviève Bergeron 21 ans, Hélène Colgan 23 ans, Nathalie Croteau 23 ans, Barbara Daigneault 22 ans, Anne-Marie Edward 21 ans, Maud Haviernick 29 ans, Barbara Klucznik-Widajewicz 31 ans, Maryse Laganière 25 ans, Maryse Leclair 23 ans, Anne-Marie Lemay 22 ans, Sonia Pelletier 28 ans, Michèle Richard 21 ans, Annie St-Arneault 23 ans, et Annie Turcotte 20 ans


[1] Theresa Z. Sourour, « Rapport d’investigation du coroner sur les décès des victimes de la tuerie de Polytechnique », Rapport de coroner (Montréal, 10 mai 1990).

[2] Sourour.