Octobre 70: fin de course pour les fugitifs (34)

Le juge Jacques Trahan dans la cachette ayant abrité les fugitifs Francis Simard, ainsi que les frères Jacques et Paule Rose.

28 décembre 1970

C’est au matin du 28 décembre 1970 que les frères Jacques et Paul Rose, ainsi que Francis Simard, furent arrêtés à Saint-Luc, au 114 du rang Grands Prés. Cette cachette était sous surveillance policière depuis déjà plusieurs jours. Le 6 novembre, les trois fugitifs les plus recherchés au pays avaient échappés aux fouilles grâce à la cachette qu’ils avaient construite dans un placard. Cela n’avait qu’allonger l’attente de leur comparution. Maintenant, ils allaient devoir répondre de leurs actes.

Le propriétaire de la maison de Saint-Luc, Michel Viger, un vendeur d’assurances de Longueuil âgé de 30 ans, a « été forcé de dire où était le repaire après que les agents descendus dans la cave près de la fournaise eurent entendu un toussotement à travers le mur »[1]. Viger aurait déjà été détenu par les policiers en rapport avec la crise sociale.

Le lendemain, 29 décembre, la cour du coroner Jacques Trahan se réunit pour recevoir les journalistes. Trahan remercia les journalistes d’avoir suivi ses dernières recommandations. Il se dit également prêt à reprendre les travaux maintenant. Sur ordre de Me Jacques Ducros, on fit alors entrer Hélène Quesnel et Louise Verreault, toutes deux détenues en lien avec cette enquête.  Me Robert Sacchitelle représentait les intérêts de Louise Verreault. Hélène Quesnel, apparemment accompagnée de sa mère, expliqua avoir demandé les services de Me Mergler mais sans avoir eu de ses nouvelles. Me Ducros se chargea lui-même de le mettre au courant.

  • En attendant que les autres personnes qui doivent comparaître cet après-midi comparaissent, expliqua le coroner, je tiens à inviter les journalistes à se rendre à St-Luc demain après-midi à 14h30 alors que moi-même je me rendrai à cette endroit pour visiter les lieux. La seule chose que je vous demande c’est d’être fidèles au règlement que nous allons établir pour que tout se fasse dans l’ordre. Je suis assuré d’avance de votre coopération et en agissant ainsi nous pourrons travailler dans le bien-être et la paix pour le plus grand bien de la société.

On appela les témoins Robert Dupuis, Claude Larivière et Michel Viger.  Ils étaient tous détenus, eux aussi, en vertu d’un mandat du coroner.  Le juge Trahan les informa qu’ils allaient devoir se présenter aux audiences du 4 janvier 1971.

  • Monsieur le coroner, fit Me Ducros, nous avons trois nouveaux témoins, Paul Rose, Jacques Rose et François Simard. Paul Rose étant dans le box des accusés. … Est-ce que vous avez un avocat, monsieur Rose?
  • Non, j’ai un conseiller, répliqua Paul Rose.

S’ensuivit alors un échange intéressant. Après que le coroner ait demandé à ce que tout le monde ne parle pas en même temps, il s’ensuivit ceci :

  • Un instant s’il vous plaît, fit le coroner. Alors, vous êtes détenu suivant un mandat que j’ai signé…
  • Ah! Oui, par Choquette, répliqua Paul Rose.
  • Non, c’est moi-même qui l’ai signé.
  • Ha! …
  • Alors, lundi matin, vous vous présenterez devant moi pour la continuation de l’enquête dans l’affaire Laporte, de monsieur Laporte et vous pourrez être appelé comme témoin à ce moment-là. Alors, pour aujourd’hui, c’est la fin.
  • Le show est fini, répliqua Paul Rose. C’est ce que vous voulez dire?
  • Si vous voulez être poli, monsieur, on va être poli avec vous.
  • Ah! Oui.
Michel Viger

Lorsqu’on s’adressa ensuite à Francis Simard pour lui demander s’il avait un avocat, celui-ci répliqua qu’il n’en voulait pas. Quant à Jacques Rose, il répondra « non, ce n’est pas nécessaire, je n’en ai pas fait la demande ».

Me Bernard Mergler s’opposa ensuite à la détention de Clément Roy, affirmant qu’il n’avait toujours pas vu de ses yeux le mandat en vertu duquel on le détenait depuis maintenant huit jours. On le référa alors aux archives parce que ce mandat existait bel et bien.

  • Tout ce que je peux dire sur monsieur Roy, lança Me Ducros, c’est que c’est une des personnes qui a permis à trois témoins importants contre lesquels vous avez émis des mandats le 5 novembre d’échapper à la justice pendant une période de plus de huit jours, pour employer un terme …
  • C’est une affirmation un peu gratuite, rétorqua Me Mergler, vu qu’il n’y a pas d’accusation contre lui.
  • J’en ferai la preuve lundi ou mardi.
  • Alors, intervint le coroner, si vous voulez, nous allons remettre à lundi. Lundi, vous pourrez renouveler votre demande et à ce moment-là nous connaîtrons peut-être plus de faits qui pourront nous aider à rendre une décision…
  • Juste et équitable, compléta Me Mergler.
  • Comme toujours, répliqua le coroner. La séance est levée.

[1] Michel Auger, « Un toussotement a forcé Michel Viger à indiquer le repaire du trio Rose-Simard », La Presse, 29 décembre 1970.

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La mort inexpliquée de Mireille Deshaies

Mireille Deshaies, 16 ans.

Dans les enquêtes de coroner, on retrouve nombre de documents qui n’expliquent pas tout. Comme la mort de cette jeune adolescente de 16 ans, Mireille Deshaies. J’étais à éplucher les dossiers au hasard de mes recherches en août 2018 lorsque mon attention a été retenue par ce cas bien précis.

Voici le texte intégral du coroner : « Le 20 novembre 1977, vers 1.45 hres A.M., Monsieur et Madame Yvon Rheault rentrant à leur résidence, ont découvert le cadavre de la gardienne, Mireille Deshaires, sur le plancher du sous-sol, un fusil [sic] de calibre 308 à ses côtés. Le cadavre fut transporté à l’hôpital Ste-Marie de Trois-Rivières où le Docteur Pierre Demontigny a constaté le décès. Par la suite, il fut transporté à l’Institut médico-légal de Montréal pour autopsie par le Docteur Jean Hould. L’enquête policière n’a rien révélé aucun indice de l’intervention d’un tiers relativement à ce décès ».

Si on doit en croire cette conclusion, Mireille n’a pas été assassinée. Toutefois, cette scientifique ne nous renseigne pas davantage à savoir si sa mort résulte d’un accident survenu lors d’une manipulation risquée ou d’un suicide. La seule autre précision que ce document légal apporte est ceci : « éclatement du crâne et du cerveau par passage d’un projectile d’arme à feu; qu’il s’agit d’une mort violente ».

Dans un autre document rempli par l’Institut de Médecine Légale, on note que les analyses ont permis de découvrir de l’alcool dans le sang de Mireille. Cependant, on ne retrouve aucune précision quant au taux d’alcoolémie. Était-il faible ou élevé?

Dans Le Nouvelliste du 22 novembre 1977, on retrouve la photo de Mireille et sa rubrique nécrologique. Ainsi, on apprend que ses parents étaient Armand Deshaies et Gertrude Massé. Les funérailles devaient avoir lieu en l’église Ste-Catherine-de-Sienne et on prévoyait que sa dépouille soit inhumée au cimetière St-Michel de Trois-Rivières.

Mon instinct n’a pas été le seul à s’intéresser à cette enquête. Comme me l’a fait remarquer ma collaboratrice Annie Richard, un article paru dans Le Nouvelliste le 4 décembre 1977 posait cette question en gros titre : « Pourquoi la jeune gardienne se serait-elle suicidée? »

Parmi les propos rapportés, on pouvait lire que le détective Robert Lemay de la police de Trois-Rivières-Ouest a dit que « Nous ne pouvons pousser dans le dos des gars de Montréal (Laboratoire médico-légal) mais il ne nous manque que ce rapport pour clore le dossier et présentement rien ne peut nous laisser croire qu’il s’agit d’un acte criminel ».

Évidemment, comme c’est souvent le cas dans des affaires de suicide, « on se demande ce qui aurait pu pousser l’adolescente de 16 ans à mettre fin à ses jours alors qu’elle occupait la fonction de gardienne chez des gens qu’elle connaissait bien, puisqu’elle s’y rendait depuis deux ans ».

De plus, on apprendra qu’en « rentrant, le propriétaire et sa femme avaient constaté que le plancher de la cuisine avait été perforé par ce qui semblait être un projectile d’arme à feu. L’absence de la jeune fille au salon et de la lumière au sous-sol aurait tout de suite fait croire au propriétaire que quelque chose de bizarre s’était produit ». Le couple avait préféré contacter la police plutôt que de descendre au sous-sol, de sorte que c’est le policier Michel Blanchette qui a fait la triste découverte. Ce détail médiatique entre directement en contradiction avec le texte du coroner, qui laissait clairement entendre que le corps avait été découvert par les propriétaires de la maison.

L’absence de mobile n’est cependant pas suffisant pour prétendre à quoi que ce soit. Chaque année, plusieurs personnes s’enlèvent la vie sans donner de raison et on ne remet pas en question les conclusions de l’enquête pour autant. Quoique n’importe quel chercheur préférerait avoir accès à plus de détails pour comprendre ce qui s’est produit, nous devons nous en remettre à ce document officiel.

Soit Mireille s’est enlevé la vie ou alors elle a été victime d’un regrettable accident.


Médiagraphie :

Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), fonds des coroners, 15 mars 1978, décès de Mireille Deshaies.

« Mireille Deshaies », Le Nouvelliste, rubrique nécrologique, 22 novembre 1977.

« Pourquoi la jeune gardienne se serait-elle suicidée? », Le Nouvelliste, 4 décembre 1977.

 

Octobre 70: Lise Rose (33)

         Lise Rose, la sœur des frères Rose, était représentée par Me Gaétan Robert. Avant même que les avocats de la Couronne interrogent la jeune femme de 25 ans, celle-ci sentit le besoin d’intervenir.

  • Si vous permettez, je vais m’asseoir parce que je fais la grève de la faim depuis sept jours avec Lise Balcer.

Un membre de la cour se chargea alors de lui apporter une chaise. Ensuite, Lise dira avoir perdu son appartement depuis qu’elle était détenue et comme adresse elle devait donc fournir celle de ses parents, à savoir le 1360 Beauchamp à Longueuil.

  • Quelle est votre occupation?, lui demanda le greffier.
  • Je suis artiste peintre et je travaille aussi au Ministère du Revenu.

Me Robert demanda ensuite à discuter avec sa cliente. Immédiatement après, Lise Rose reprit la parole.

  • Monsieur le coroner, je demande la parole parce que je voudrais expliquer aux gens qui sont là les raisons qui motivent la grève de la faim.
  • Une minute, mademoiselle, fit le coroner Trahan. Si vous n’avez pas d’objection ici, dans la cour du coroner, c’est le coroner qui établit les règlements qui sont fixés par la loi. Alors là, vous avez droit, je pense bien, votre avocat a dû vous avertir, vous avez le droit de demander la protection de la loi, alors je veux savoir de vous si vous demandez la protection de la loi?
  • Alors, je vous accorde la protection de la loi à condition que vous disiez la vérité, purement la vérité et simplement la vérité.
  • Oui, je suis d’accord.
  • Maintenant, quant aux autres déclarations que vous voulez faire, pour moi ça ne regarde absolument pas l’enquête que j’ai à faire. Alors, je ne suis pas ici pour entendre des discours pour me dire pourquoi vous faites la grève de la faim, pourquoi vous faites ci et pourquoi vous faites cela. Vous êtes ici purement et simplement pour répondre aux questions qui vont vous être posées et si des questions qui vous sont posées ne sont pas légales, vous avez votre avocat Me Robert qui s’y objectera et moi je déciderai si l’objection est bien fondée ou mal fondée.
  • Alors, si je comprends bien, vous ne me donnez pas le droit de parole, vous ne me donnez pas le droit d’expliquer à ces gens pourquoi je fais la grève de la faim, c’est-à-dire pour aller à Tanguay?
  • Je viens de vous dire mademoiselle, que moi je ne suis pas ici pour entendre ces doléances-là, les doléances que vous avez à prononcer ça devrait être adressé à d’autres personnes que moi. Quand même que vous le diriez à moi je ne peux rien faire, moi, je suis ici purement et simplement pour entendre votre témoignage se rapportant à l’enquête que j’ai à mener. Alors, par après, si vous voulez faire des doléances à qui de droit, vous les ferez par les canaux ordinaires que vous indiquera votre avocat.
  • Je voudrais expliquer les conditions de détention que l’on a ici, s’entêta-t-elle.
  • Mademoiselle, je sais que …
  • Vous ne les connaissez pas, certain.
  • Il y a bien des choses, vous avez un ombudsman, vous avez tout ce qu’il faut dans la province …
  • Je ne veux pas que ça prenne un an, je veux le dire tout de suite.
  • Pour faire valoir vos droits, alors si vous le voulez on va procéder immédiatement avec la cause.

Ce fut alors à Me Jacques Ducros d’interroger la sœur des frères Rose.  Mais là encore, on frappa un mur.

  • Alors, mademoiselle Rose, si je comprends bien, vous êtes la sœur de Paul et de Jacques Rose?
  • Première chose, je refuse de témoigner.
  • Vous refusez de témoigner pour quelle raison?
  • Je vais vous donner mes raisons que j’ai écrites pour ne pas en oublier aucune parce que je considère qu’il est nécessaire que je proteste contre la discrimination et l’injustice qu’il y a eu à mon égard comme à l’égard de d’autres personnes et voici ces injustices.
  • Ce n’est pas cela que vous demande, fit me Ducros.
  • Je vais vous les donner : les brutalités de la part des policiers enquêteurs…
  • Mademoiselle…
  • Ils m’ont battue à plusieurs reprises …
  • Mademoiselle…
  • Qui m’ont déshabillée complètement nue …
  • Mademoiselle, je vous demande …
  • L’isolement pendant plus de 22 jours…
  • Un instant, intervint le coroner.
  • La grève de la faim j’ai été obligé de la faire pendant neuf jours pour protester contre ces brutalités et …
  • Mademoiselle Rose …, tenta Me Ducros.
  • Le fait que le 19 octobre je me considère comme kidnappée par l’état policier et le fait que par la suite on a créé de toutes pièces un acte d’accusation afin de légitimer les sept à l’occasion … pour les poursuivre indéfiniment …
  • Mademoiselle …, tenta encore Me Ducros.
  • Et le fait qu’on est ici dans des conditions impossibles à vivre en faisant de la cellule 23 heures et demi sur 24 … La nourriture inmangeable, le froid, présentement j’ai mon manteau, il fait assez froid dans ma cellule, la chaleur pendant certains jour aussi …
  • Mademoiselle, fit le coroner, si vous voulez, je vous ai indiqué tout à l’heure l’endroit où vous pouviez …
  • Je tiens à le dire présentement et …
  • Tout ce que je veux savoir …
  • Je ne sais pas combien de temps je vais rester ici.
  • Je veux savoir de vous, mademoiselle, purement et simplement si vous voulez rendre témoignage?
  • J’ai répondu à cette question : je refuse de témoigner pour protester contre la discrimination, les brutalités et les injustices que j’ai subies depuis que je suis ici.
  • Mademoiselle Rose, fit Me Ducros, je vous repose la question : est-ce que vous êtes la sœur de Paul et Jacques Rose?
  • Je n’ai rien à vous répondre.
  • Vous refusez de répondre?
  • Je refuse de témoigner, point final.
  • Monsieur le coroner, je fais une motion pour outrage au tribunal.
  • Mademoiselle, fit le coroner en se tournant à nouveau vers Mlle Rose, est-ce que vous avez des motifs sérieux pour refuser de répondre?
  • Je viens de vous les nommer, monsieur le coroner.
  • À part ceux que vous venez de donner?
  • Je pense que c’est un motif sérieux quand un être humain est dans des conditions comme je vis présentement de protester avec les moyens qu’il a, je n’ai pas d’autres moyen pour protester que de refuser de témoigner et de faire la grève de la faim… C’est ce que je fais depuis sept jours avec Lise Balcer.
  • Mademoiselle, moi je n’ai que les moyens que j’ai à ma disposition également, moi c’est de suivre la loi et je vous déclare en mépris de Cour et également comme j’ai dit tout à l’heure je vais remettre la sentence à mardi prochain.
  • Je voudrais spécifier encore les descentes de perquisition dans ma cellule de même que dans celle de Lise Balcer. On m’a enlevé mes écrits et ceux de Lise Balcer, c’est-à-dire des poèmes de même qu’une pièce de théâtre qu’elle était après écrire.
  • S’il vous plaît, soupira le coroner, voulez-vous faire sortir le témoin?
  • Je n’ai rien d’autre à dire sauf que mes sœurs et mes frères Paul et Jacques, je vous aime.

Finalement, par mégarde, le témoin venait de répondre à une question à laquelle elle s’était refusée un peu plus tôt. En effet, Lise Rose venait d’avouer qu’elle était bien la sœur des frères Rose.

Sur ce, Me Robert s’opposa à son expulsion, mais le coroner le réprimanda plutôt pour lui rappeler qu’il aurait dû mieux conseiller sa cliente.  Me Robert expliqua avoir informé Lise de toute la situation, ce qui laisse entendre qu’elle avait agis de son propre chef.

Lorsque Me Robert reprit le sujet de la demande de transfert  de sa cliente vers la prison Tanguay pour femmes, le coroner dut lui expliquer qu’il n’avait qu’un rôle de coroner et que ce genre de demande ne relevait pas de ses compétences. Après un léger cafouillage entre les avocats, le coroner Jacques Trahan se sentit obligé d’apporter, encore une fois, certaines précisions.

  • Voulez-vous, s’il vous plaît, messieurs, vous conduire tous et chacun comme si nous étions dans une cour de justice purement et simplement, pas pour ma personne mais pour ce que je représente. Moi ici, je représente la Loi, pas d’autre chose. Alors, je vous demanderais de vous servir des termes et des tons de voix nécessaires pour pareille séance. Moi, vous comprenez Me Robert, j’ai un rôle ici à remplir comme coroner, je n’ai pas d’autre chose que cela à remplir, ce n’est pas moi qui est l’exécuteur des règlements des prisons de la ville ou de la province, vous avez des endroits pour porter plainte, si vous avez des plaintes à porter, alors …
  • Les plaintes sont portées, on n’a pas été écouté, répliqua Me Robert. Ça prend trois mois, son procès sera passé lorsque l’on aura l’audition de l’ombudsman.
  • J’ai vu des rapports, monsieur, où l’ombudsman a agi plus vite que cela, plus vite que ce que vous venez de dire, alors je vous conseille fortement de prendre les moyens légaux à votre disposition et je suis certain que l’on vous écoutera et que justice sera rendue pour tout le monde. Moi, je ne peux pas aller plus loin que cela, c’est bien malheureux, c’est mon rôle, je suis obligé de suivre la loi alors … si tout le monde avait suivi la loi peut-être que l’on ne serait pas ici en tous les cas. … De toute façon, on va attendre la fin pour le décider, alors j’ajourne à mardi prochain, à moins que vous ayez d’autres témoins à faire entendre.
  • Alors, à mardi prochain à 10h00 du matin, mardi le 1er décembre.
  • Je tiens à dire que j’ai été battue à plusieurs reprises et déshabillée complètement nue par les policiers enquêteurs, intervint encore Lise Rose.

Cette fois, personne ne lui prêta attention.

Octobre 70, dévoilement de la page couverture

            C’est avec plaisir que je vous dévoile aujourd’hui la page couverture de mon prochain livre, qui aura pour titre Octobre 70 : chronique historique et judiciaire. C’est monsieur Daniel Ducharme, archiviste à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) et éditeur chez ÉLP Éditeur qui m’a fait parvenir cette maquette il y a quelques jours.

Les habitués d’Historiquement Logique savent déjà que ce livre est directement tiré de la série Octobre 70 qui se publie chaque semaine depuis janvier 2018. Le livre, qui sera disponible en version numérique sur le site de ÉLP Éditeur permettra de confronter les versions du FLQ et de leurs partisans face aux archives judiciaires. Pour cette étude, je me suis principalement attardé l’an dernier sur les enquêtes de coroner de trois victimes des attentats du FLQ, soit Thérèse Morin, Jean Corbo et le ministre Pierre Laporte.

Encore une fois, ce livre sera l’occasion de rappeler l’importance des archives judiciaires, qui, lorsqu’on se donne la peine de leur redonner la parole, ont encore beaucoup de choses à nous apprendre. Le contenu de plusieurs témoignages sera présenté pour la toute première fois.

À nouveau, je souligne le travail professionnel de monsieur Daniel Ducharme et de son équipe. Je l’en remercie encore d’avoir compris le potentiel de cette série documentaire, un aspect que je n’avais su voir moi-même.

Le livre Octobre 70 : chronique historique et judiciaire, qui comptera plus de 300 pages, sera disponible cet automne.

Octobre 70: Clément Roy (32)

24 novembre 1970

En après-midi, on entendit le témoin Clément Roy, un chômeur de 22 ans qui habitait au 3518 Du Havre, appartement 338. Me Ducros lui montra la photo déposée sous la cote 9 tout en lui demandant d’identifier la personne qui apparaissait sur cette photo.

  • Moi, je n’ai rien à voir avec l’objet de cette enquête puis je n’ai rien à dire ici, répliqua Roy.
  • L’objet de cette …?
  • Je n’ai rien à voir avec l’objet de cette enquête présente puis je n’ai rien à dire ici.
  • Monsieur Roy, l’objet de cette enquête c’est de découvrir les circonstances qui ont entouré la mort de l’honorable Pierre Laporte?
  • Moi je vous dis que je ne sais rien par rapport à ça, que je ne peux rien vous dire là-dessus puis que je ne peux rien vous aider à découvrir, enfin ce que vous voulez découvrir au sujet de la mort de Laporte.
  • Alors, monsieur, intervint le coroner, est-ce que vous avez un avocat?
  • Bernard Mergler, mais je ne crois [pas] qu’il soit ici, je ne le vois pas, enfin.
  • Alors, désirez-vous demander la protection de la loi avant de rendre témoignage comme …?
  • Bien, là, je vous ai dit …
  • … la loi me permet de vous le demander?
  • Je vous ai dit que je n’ai rien à dire là-dessus et je m’en tiens à ça.
  • Monsieur Roy, reprit Me Ducros, je vous redemande une autre fois : est-ce que vous connaissez la personne qui apparaît sur la photo qui a été cotée sous le numéro 9?
  • Non, j’ai dit que je n’avais rien à dire ici puis je m’en tiens à ça.
  • Est-ce que vous connaissez monsieur Paul Rose?
  • C’est inutile de me demander cette question.

Tout en gardant son calme, le coroner expliqua au témoin qu’en vertu de l’article 23 de la loi sur les coroners il était obligé de répondre aux questions. Malheureusement, cela fut insuffisant pour que Roy accepte de collaborer.

  • Je voudrais savoir pourquoi mon avocat n’a pas été avisé que je comparaissais.

Me Gaétan Robert se porta alors volontaire pour conseiller le témoin et le coroner accepta cette alternative. En fait, il accepta également de quitter la salle avec les autres pour laisser Me Robert seul avec Roy

Une fois la discussion terminée, les audiences purent reprendre. Me Robert annonça alors avoir avisé Clément Roy de ses droits et de la situation.  Le coroner accorda ensuite la protection de la Cour mais Roy, malgré le fait d’avoir admis que Me Robert l’avait conseillé, continua de maintenir son silence. Il refusait de collaborer pour des raisons qu’on ignore. Cependant, ce manque de bonne foi est un signe non justifié de rébellion envers la procédure de cette enquête de coroner. Tout ce que cette cour cherchait à éclaircir ce sont les détails entourant le décès de Laporte et non de faire le procès du FLQ.

Après plusieurs refus, le coroner lui servit une explication qui aurait normalement raisonné n’importe quelle personne normale.

  • Mais là ce n’est pas à vous de décider si vous n’avez rien à dire. Nous vous demandons purement et simplement de suivre la loi qui existe, qui nous gouverne, vous comme moi, moi comme vous, et je vous demanderais de bien vouloir nous aider pour le plus grand bien de tout le monde. Parce que nous avons tous la liberté mais seulement il ne faut pas oublier une chose, c’est [que] notre liberté elle arrête au moment où on empiète sur la liberté du voisin. Alors là, à ce moment-ci, par votre refus, vous empiétez peut-être sur la liberté du voisin. Alors je vous demande encore une fois de bien vouloir y penser.  Nous sommes ici pour une tâche bien définie et nous espérons que vous comprendrez très bien le rôle que vous avez à jouer. Et encore une fois, je vous le répète, le témoignage que vous pourrez rendre avec la protection de la loi que je vous ai accordée ne peut absolument pas être contre vous.
  • Je ne vois pas exactement de quelle façon je pourrais empiéter sur la liberté de quelqu’un en refusant de répondre, répliqua Roy.

Décidément, Clément Roy ne comprenait rien à rien, en plus de faire preuve d’un manque de respect envers la société. Cette même société avait le droit de savoir ce qui s’était passé dans une affaire de crime public, qui de surcroît avait coûté la vie à un homme public.

  • Peut-être que par les déclarations que vous faites vous allez aider à faire reconnaître l’innocence d’une autre personne et par le fait que vous ne répondrez pas peut-être qu’une personne qui devrait être libérée ne pourra pas l’être. Alors, c’est dans ce sens-là que je vous explique que votre liberté, en ne voulant pas rendre témoignage, que vous pouvez empiéter sur la liberté du voisin. C’est dans ce sens-là que je dis ça. Parce que la société est composée de diverses cellules. Je comprends que si la société n’était composée de votre cellule, très bien, vous ne pourriez pas causer de tort à d’autre que vous-même mais comme la société est composée de diverses cellules et que vous êtes une des parties de ces cellules, alors il me semble qu’en honnête homme vous devriez vous soumettre aux lois et aider à ce que justice soit rendue. Autrement, moi, je vous avertis, je serai obligé de me servir de la loi qui existe dans pareil cas, ce que je n’aime pas à faire. Il me semble qu’entre gens qui pouvons comprendre il est plus facile de suivre, de vouloir suivre la loi que de vouloir être contre la loi.
  • Je m’en tiens à ce que j’ai déclaré tantôt, s’obstina Roy.
  • Est-ce que vous avez des motifs sérieux de ne pas vouloir répondre ou de refuser à témoigner, pas des motifs futiles mais des motifs sérieux?
  • J’ai la nette impression que le témoignage que je pourrais faire ou que d’autres gens ont fait peut servir de prétexte pour porter d’autres accusations contre les individus qui ont témoigné, même si ce témoignage à l’enquête du coroner ne peut pas servir de preuve, ne peut pas servir pour incriminer le gars. Je crois quand même qu’il est possible que d’autres accusations soient portées avec ces témoignages-là.
  • Alors, c’est la seule et unique raison pourquoi vous ne voulez pas répondre?
  • Exactement!
  • Alors, moi je vous déclare qu’au point de vue légal votre raison ne tient pas. Et encore une fois, je vous demande si vous avez un motif sérieux, à part celui-là, pour refuser de témoigner?
  • Je vous dirai que je ne suis pas d’accord, disons, avec vous, je ne suis pas de votre opinion sur la question légale.

Voilà que le témoin se pensait plus connaissant des lois que le coroner Trahan.  Ce dernier, d’ailleurs, n’eut d’autre choix que de déclarer qu’il venait de se rendre coupable de mépris de Cour. Quant à la sentence, il promit de la rendre plus tard.

La Cour s’ajourna.