Octobre 70: Le témoignage de François Roux (25)

François Roux

23 novembre 1970

Lorsque Me Jean-Guy Boilard de la poursuite voulut appeler le témoin François Roux, Me Claude Filion, qui défendait les intérêts de Roux, demanda à voir son client avant de commencer, ce que lui accorda volontiers le coroner Trahan.  Roux avait 21 ans et travaillait comme caméraman.  Il habitait au 3912 Parc Lafontaine.  Roux demanda aussitôt la protection de la Cour.

  • Alors, monsieur Roux, commença Me Jean-Guy Boilard, au cours des mois d’octobre et de novembre 70 est-ce que vous vous trouviez à Montréal?
  • Oui.
  • À quelle adresse habitiez-vous en octobre 70?
  • En octobre, j’habitais à 30 … je ne sais pas l’adresse de Roger Frappier, sur la rue Saint-Hubert, ensuite j’ai loué une chambre à 3884 Parc Lafontaine et ensuite je suis déménagé à 3912 Parc Lafontaine.
  • Pardon? Je n’ai pas saisi la dernière partie de votre réponse?
  • Ensuite je suis déménagé à 3912 Parc Lafontaine.
  • Au cours du mois d’octobre 70, et plus particulièrement le 20 octobre 1970, aviez-vous eu, avez-vous eu une conversation téléphonique avec Francine Bélisle?
  • Oui.
  • À quel sujet?
  • Je lui ai téléphoné simplement pour lui demander des nouvelles parce que ça faisait longtemps que je ne l’avais pas vue, c’est tout.
  • Est-ce que vous l’avez vue ce 20 octobre 70?
  • Non.
  • Quand l’avez-vous vue suite à cette conversation téléphonique du 20?
  • On s’était donné rendez-vous pour le 22.
  • Alors, le 22 qu’est-ce qui est arrivé?
  • Le 22 elle est venue me rejoindre à ma chambre à 39 … pas à 3912, à 3884 Parc Lafontaine et puis c’est tout.
  • Alors on parle toujours, n’est-ce pas, du 22 octobre 1970?
  • Exactement.
  • Pour quelle raison est-elle allée vous rejoindre à votre chambre?
  • Bien, parce que c’était une de mes bonnes amies, c’était tout à fait normal, on avait eu un rendez-vous.
  • Est-elle restée à votre chambre?
  • Oui, elle est demeurée à ma chambre, je crois, jusqu’au 4 novembre. Je ne suis pas certain mais je pense que …
  • Lorsque vous l’avez vue à votre chambre le 22 octobre 1970 comment Francine Bélisle vous est-elle apparue?
  • Bien, maintenant, je traduis différemment la façon qu’elle pouvait être à ce moment-là. Elle était assez nerveuse, elle semblait assez nerveuse, c’est tout.
  • Vous-même, monsieur Roux, êtes-vous resté à votre chambre du 3884 Parc Lafontaine jusqu’au mois de novembre?
  • Je suis resté, je suis déménagé le lendemain de l’arrivée de Francine c’est-à-dire le … le lendemain ou le surlendemain de l’arrivée de Francine.
  • Est-ce qu’aux environs du 22 octobre 70 ou subséquemment au 22 octobre 70 vous avez eu l’occasion d’apprendre certaines choses par la voie des journaux ou de la radio ou de la télévision relativement à l’affaire Laporte, plus particulièrement avez-vous vu des photographies?
  • Oui.
  • Photographies de qui?
  • À ce moment-là, avant le 22 octobre, je pense qu’il y avait seulement la photographie de Paul Rose et de Carbonneau que je ne connaissais pas, absolument pas. Et puis après, je ne sais pas quand au juste, ils ont sorti la photo de Jacques Rose que je connaissais, que j’avais déjà vu.
  • Lorsque vous avez vu ces photographies dans les journaux en avez-vous parlé avec Francine Bélisle?
  • J’en ai parlé avec Francine, quand j’ai vu la photo de Jacques, j’ai appris que c’était le frère de Paul Rose, je ne le savais pas avant, et puis sans qu’elle me dise qu’il demeurait là quand même je savais que c’était l’ami de Colette Therrien, c’est tout. J’étais loin de penser qu’il pouvait demeurer là, puisque c’était l’ami de Colette.
  • En d’autres termes, c’est qu’au moment où vous auriez vu ces photographies dois-je comprendre que votre réponse est que Francine Bélisle ne vous a pas dit à ce moment-là que l’une quelconque des personnes dont vous aviez vu la photo était à l’appartement de la rue Queen Mary?
  • Non, on n’en a pas discuté comme ça parce que moi premièrement, parce que s’il y avait eu implication quelconque je ne voulais pas le savoir, alors je n’ai pas voulu en discuter.
  • Est-ce qu’à cette époque-là toujours, alors que Francine Bélisle occupait ou partageait, je l’ignore, votre chambre au 3884 Parc Lafontaine est-ce que Francine Bélisle vous a posé des questions relativement, disons, à ce qui pouvait attendre les complices des gens qui étaient recherchés par la police?
  • On en a discuté une fois. Elle m’a demandé ce qui pouvait arriver à quelqu’un qui aidait ou qui cachait des gens qui étaient recherchés et puis moi j’ai demandé à un de mes amis, je ne le savais pas, je ne connais absolument rien en droit. J’ai demandé à un de mes amis qui connaissait un avocat et puis après, bien, j’ai eu la réponse et je lui ai dit tout simplement.
  • Alors, vous avez reçu une réponse que vous avez communiquée à mademoiselle Bélisle?
  • Oui.
  • Et quelle est la réponse que vous avez communiquée à mademoiselle Bélisle?
  • Je ne me rappelle pas.
  • En substance?
  • Je pense que c’était, qu’ils étaient passibles de 5 ans d’emprisonnement, quelque chose comme ça.
  • Alors, à tout le moins, devons-nous comprendre que vous auriez répondu à mademoiselle Bélisle qu’une personne qui aidait ou qui cachait celui ou ceux recherchés par la police commettait à tout le moins une offense criminelle?
  • Oui.
  • Vers quel moment, monsieur Roux, auriez-vous quitté après l’arrivée de Francine Bélisle à votre chambre le 22 octobre 1970, alors vers quel moment auriez-vous quitté votre appartement du 3884 Parc Lafontaine pour en louer un autre?
  • Probablement le lendemain ou le surlendemain, je ne me rappelle pas exactement.
  • De l’arrivée de Francine Bélisle?
  • De l’arrivée de Francine Bélisle.
  • Que l’on situe au 22 octobre?
  • Au 22.
  • Est-ce que vous savez à quel moment Francine Bélisle a quitté l’appartement au 3880 Parc Lafontaine?
  • C’est 3884.
  • Je m’excuse.
  • Je sais qu’elle est partie un vendredi pour aller à Victoriaville. On avait rendez-vous le vendredi, je n’ai pas eu le temps d’aller la rencontrer.  Elle est partie pour Victoriaville puis elle est revenue le dimanche ou le lundi et je l’ai rencontrée ce soir-là.  Elle m’a dit qu’elle quittait l’appartement, je crois, le lendemain, je ne sais pas.
  • Alors, l’avez-vous rencontrée au 3884 Parc Lafontaine?
  • Quand elle est revenue de Victoriaville.
  • Alors, on va réparer ça. Au moment où Francine Bélisle vous a informé qu’elle quittait votre chambre ou votre ancienne chambre du Parc Lafontaine vous a-t-elle dit quelque chose relativement aux frères Rose et à d’autres personnes?
  • Elle m’a dit que Jacques Rose demeurait à son appartement à 3720 Queen Mary.
  • Queen Mary, appartement 12, je pense?
  • Exactement.
  • Vous a-t-elle mentionné qu’une autre personne que Jacques Rose logeait à cet appartement-là?
  • Non.
  • Alors, elle serait donc partie, c’est-à-dire je dis « elle », Francine Bélisle serait partie de votre chambre du Parc Lafontaine vers le 4 novembre ou est-ce le 4 novembre? Voulez-vous vérifier s’il vous plaît?
  • Je ne suis pas certain si c’est le … je ne le sais pas parce que moi je l’ai rencontrée soit le dimanche ou le lundi soir à l’appartement, ce qui est le 1er ou le 2 novembre. Le 2, elle m’a dit qu’elle quittait, je pense, le lendemain.  Je suis pas mal certain que c’est le lundi le 2 novembre qu’on s’est rencontré.
  • Alors, elle aurait quitté le 3?
  • Je pense, le 3 ou le 4, je ne suis pas certain.
  • D’accord, d’accord. Subséquemment à son départ le 3 ou le 4 novembre est-ce que Francine Bélisle a communiqué avec vous?
  • Oui, elle m’a téléphoné, elle a téléphoné. J’étais absent, à 3912 Parc Lafontaine la journée avant l’arrestation, c’est le 6.
  • Oui?
  • Pendant la nuit du 6 au matin.
  • Vers quelle heure vous a-t-elle …?
  • Je ne sais pas si elle a téléphoné pendant la nuit, moi j’ai eu le message pendant la nuit, quand je suis arrivé à l’appartement j’ai vu un message à côté du téléphone, c’était écrit « Francine. Important. Rappelez ».
  • D’accord. Alors, qu’est-ce que vous avez fait après avoir pris connaissance de ce message?
  • J’ai appelé Francine.
  • À quel endroit?
  • À l’hôpital. Parce que je savais qu’elle travaillait de nuit à l’hôpital.
  • Et qu’est-ce que Francine Bélisle vous a dit?
  • Elle m’a dit que quelqu’un voulait me rencontrer. Elle ne m’a même pas mentionné qui, elle m’a dit que quelqu’un voulait me rencontrer le lendemain matin à son appartement.  J’ai pensé que ça pouvait être Jacques Rose.
  • Est-ce que le lendemain vous avez rencontré Francine Bélisle?
  • Oui, on s’était donné rendez-vous à un restaurant voisin de chez Vito sur la rue Côte-des-Neiges et puis on s’est rencontré, je pense qu’il devait être à peu près huit heures, huit heures et demie, ensuite on s’est rendu à son appartement.
  • Au 39 …?
  • Au 3720.
  • Au 3720 plutôt Queen Mary?
  • Oui.
  • Est-ce que vous êtes pénétré à l’intérieur?
  • Oui.
  • Qui avez-vous vu à l’intérieur de l’appartement numéro 12?
  • Quand je suis rentré, je suis allé directement à la cuisine au bout du corridor et puis il y avait quelqu’un d’assis à la table. Je m’attendais à voir Jacques Rose. Je n’ai pas reconnu la personne lorsque je suis rentré parce que je ne le connaissais pas.  Je ne l’avais jamais vu.  Il avait la tête penchée comme ça.  Ensuite, je suis ressorti et puis là j’ai entendu Francine dire à Colette : « qu’est-ce que Paul fait là? ».  Je suis retourné, j’ai vu que c’était Paul Rose, il avait une cataracte.
  • Il avait quoi?
  • Une cataracte.
  • Comment était-il Paul Rose en somme, au point de vue physionomie, quels étaient ses cheveux, longs, courts, couleur ou quoi que ce soit? Qu’est-ce que vous avez remarqué à ce moment-là?
  • Il avait les cheveux teints roux puis rasés sur le dessus, sur le côté ils étaient longs. Il avait une couronne tout le tour puis sur le dessus il était rasé puis la couronne, ses cheveux étaient roux.
  • Roux?
  • Bien, roux châtain.
  • Est-ce que d’autres personnes à part Paul Rose sont venues dans la cuisine?
  • Il y a Francine Bélisle, bien entendu, qui est arrivée avec moi. Ensuite il y a Colette Therrien qui est arrivée dans la cuisine, et puis quelques minutes après, peut-être dix minutes, Jacques Rose est arrivé. Il venait de se lever.
  • Est-ce que vous connaissiez Jacques Rose avant ce moment-là?
  • Je l’avais rencontré à deux occasions.
  • Comment était-il de physionomie ou d’apparence extérieure lorsque vous l’avez vu ce 6 novembre 70 à l’appartement de Queen Mary?
  • Il n’avait rien de changé, il était exactement comme toutes les fois que je l’ai vu; il était exactement comme les photos qu’on pouvait voir dans les journaux, dans le journal aussi.
  • Est-ce qu’il y a eu une conversation entre vous, Paul Rose et Jacques Rose dans la cuisine de l’appartement 12?
  • Oui, on a parlé puisque j’ai demeuré là peut-être de 9h00 à 11h00.
  • Qu’est-ce qui s’est dit?
  • On a parlé, bien, premièrement ils m’ont … la première chose qu’ils m’ont dit, Paul Rose m’a parlé le premier, il m’a dit « tu dois savoir pourquoi on t’a fait venir ici ». J’ai dit « je ne le sais pas mais je m’en doute ».  Il a dit : « c’est pour savoir à qui t’aurais pu en parler si t’as parlé à quelqu’un ».
  • En parler de quoi?
  • Du fait que je savais que Jacques Rose était là et puis c’est pour tenir un cercle assez fermé des gens qui peuvent savoir que Jacques est ici et puis ensuite pour connaître si jamais il y avait un délateur qui est-ce qui pourrait être le délateur.  Ensuite, on a parlé des événements tels qu’ils en parlent dans les journaux avec aucun détail ni sur l’enlèvement ni sur la mort de particulier.  Je n’ai rien appris de nouveau à part ce qu’il y avait dans les journaux, exactement la même chose.
  • Est-ce que Jacques et Paul Rose vous ont demandé ou vous ont dit de faire ou de ne pas faire quelque chose relativement au but de votre visite là?
  • Ils n’ont pas au besoin de le dire mais j’ai senti sans qu’ils ne me disent absolument rien, quelqu’un qui fait venir quelqu’un pour lui dire « on veut savoir qui est-ce qui peut le savoir parce qu’on veut connaître le délateur si jamais il y en a un », ils n’ont pas besoin de me dire « Bien, c’est pour t’avertir qu’il faut que tu fermes ta gueule ».
  • Vous avez pigé le message immédiatement?
  • Je n’ai pas eu de menaces ouvertes comme ça, mais j’ai senti par …
  • À part les frères Rose, est-ce que vous avez vu quelqu’un d’autre évidemment à l’exception de Colette Therrien et de Francine Bélisle, est-ce que quelqu’un d’autre est venu dans la cuisine durant la conversation?
  • Oui, il y a Richard Therrien.
  • Connaissiez-vous Richard Therrien à cette époque-là?
  • Je ne l’ai pas reconnu parce que ça faisait plusieurs années que je ne l’avais pas vu. Je l’ai connu à l’âge de 12 ans, 13 ans ou 14 ans, je pense, à Victoriaville lorsqu’il demeurait à Victoriaville. Je demeurais là aussi à ce moment-là et puis depuis l’époque où il était parti pour le juvénat je ne l’avais jamais revu.
  • Vous avez mentionné tout à l’heure, je reviens un petit peu en arrière, que Francine Bélisle au moment de son départ de votre chambre sur Parc Lafontaine vous aurait mentionné que Jacques Rose était à l’appartement de Queen Mary?
  • Oui.
  • Est-ce que Francine Bélisle vous a également parlé d’une cachette qui existait à l’appartement 12?
  • Oui, elle m’a dit qu’il y avait une cachette dans une garde-robe.
  • Vous a-t-elle dit à quoi servait cette cachette-là?
  • Que c’était si jamais il arrivait quelqu’un que Jacques pouvait entrer là-dedans et se cacher.
  • Lorsque vous êtes allé à l’appartement le 6 novembre 70 est-ce que vous avez vu cette cachette?
  • Non.
  • Est-ce [que] quelqu’un en a parlé?
  • Même Francine m’avait bien averti de ne pas en parler à Jacques parce que Jacques l’avait avertie de ne pas en parler.  Et puis quand je suis arrivé à l’appartement je suis allé directement à la cuisine, je suis resté là tout le temps et quand je suis parti je suis allé directement à la porte.  J’ai vu quelqu’un d’étendu dans le salon avec des couvertes sur le dos, ça pouvait être n’importe qui, je ne sais absolument pas qui c’était.
  • Alors, lors de cette visite à l’appartement de la rue Queen Mary le 6 novembre, vous y avez vu Paul Rose, Jacques Rose, Colette Therrien, Francine Bélisle et Richard Therrien?
  • Exactement.
  • Il n’y avait pas d’autres personnes que vous avez vues?
  • Non, je n’ai vu personne d’autre. Bien, j’ai vu …
  • À part, évidemment, cette forme dans le salon?
  • Oui.
  • Que vous n’avez pas pu identifier?
  • Non.
  • Vous avez dit tout à l’heure que vous aviez vu une personne dans la cuisine assise au début que vous ne connaissiez pas, intervint le coroner. Qui est-ce que c’était cette personne-là?
  • C’était Paul Rose. Quand je suis retourné à la cuisine, j’ai pu l’identifier.

C’est alors qu’on fit entrer dans la salle d’audiences Colette Therrien, Francine Bélisle et Richard Therrien.  Le témoin les identifia tous en nommant leurs noms.  Me Boilard lui montra ensuite une photo de Paul Rose et Roux dira que Rose, lorsqu’il l’avait vu, ne ressemblait pas du tout au look qu’il avait sur cette photo.  Tout cela prouve que Rose avait volontairement modifié son apparence parce qu’il se savait recherché par les autorités.

Me Boilard lui montra ensuite la photo no. 11 et Roux identifia clairement Jacques Rose.  Quant à l’homme apparaissant sur la photo no. 10, il dira ne pas le connaître et ne jamais l’avoir vu.  Il en sera de même pour la photo 17.

  • Lorsque Francine Bélisle est arrivée chez vous à votre chambre le 22 octobre 70 vous a-t-elle dit la raison pour laquelle elle voulait habiter à votre chambre?, questionna Me Boilard.
  • Je pense, moi je pensais que ça pouvait être … j’ai interprété ça à ma façon, c’était simplement une interprétation, je pensais que ça pouvait aller mal avec Colette ou quelque chose comme ça, mais quand j’ai appris que Jacques Rose était recherché, là j’ai pensé que c’était parce qu’elle avait peur qu’il y ait une perquisition chez Colette, vu que c’était l’amie de Jacques Rose.
  • Maintenant, le lendemain de cette visite, soit le 7 novembre 70, est-ce que vous avez eu l’occasion de faire un téléphone à l’appartement 12 sur Queen Mary relativement à Bernard Lortie?
  • Oui, j’ai téléphoné, je ne sais pas à quelle heure, 3h00 ou 4h00 du matin, à l’appartement.
  • Le matin du 7 novembre?
  • Du 7 novembre. Parce que vus que je suis cameraman j’avais eu une information, je fais de la nouvelle une fois de temps en temps.  J’avais eu une information disant que Bernard Lortie avait été arrêté chez trois infirmières.  J’étais donc certain que ce n’était pas là.  Alors j’ai téléphoné, je ne savais pas si Francine était là, je ne pensais pas que Francine soit là.  J’ai téléphoné pour le dire à Colette.
  • Qui vous a répondu?
  • Colette Therrien.
  • Qui [que] lui avez-vous dit?
  • Je lui ai dit, j’ai dit « bonjour, j’ai dit, je viens d’avoir une information me disant que Bernard Lortie a été arrêté chez trois infirmières ». C’est tout ce qu’on a dit.  Elle m’a dit « Merci ».  Elle avait l’air pressé.
  • Est-ce que Colette Therrien vous a répondu?
  • Elle a dit « Oui, merci ». C’est tout.
  • Maintenant, cette information, monsieur Roux, de qui l’aviez-vous obtenue?
  • Je l’avais eue d’un gars que je connais, un de mes amis qui m’avait informé pour couvrir la nouvelle si j’étais intéressé.
  • Qui est-il?
  • Robert Pagé.
  • Qu’est-ce qu’il fait ce monsieur Pagé?
  • Je pense que c’est un étudiant en sciences sociales, je ne sais pas au juste qu’est-ce qu’il fait.
  • De quelle façon cette nouvelle relativement à l’arrestation de Lortie vous est-elle parvenue de Robert Pagé?
  • Robert Pagé l’a eue d’un journaliste et puis il me l’a donnée, c’est tout.
  • Mais l’avez-vous eue à la suite d’une conversation téléphonique?
  • D’un téléphone.
  • Vous-même, à cette époque-là, monsieur Roux, vous habitez où?
  • À 3912 Parc Lafontaine, ce soir-là.
  • Puis ce soir-là est-ce que vous étiez chez Robert Pagé?
  • Non, non. J’étais chez moi.
  • Suite à l’arrestation de Bernard Lortie, avez-vous continué d’habiter votre chambre sur Parc Lafontaine ou si vous avez demeuré ailleurs?
  • Bien, le soir … attendez une minute, là. … Le lendemain, je pense, le 7 j’ai couché à mon appartement à 3912, ensuite je suis allé chez … je suis allé demeurer chez un de mes amis, Robert Pagé, le même ami, j’ai demeuré deux jours là, puis ensuite je suis allé chez mes parents à Victoriaville.
  • Lorsqu’on vous a informé de l’arrestation de Bernard Lortie, avez-vous tenté de rejoindre Francine Bélisle à l’hôpital Sainte-Justine?
  • Non, parce que j’avais déjà fait un téléphone à l’hôpital Sainte-Justice puis ça m’avait pris à peu près une demi-heure, trois quarts d’heure avant de la rejoindre. Alors moi, vu que pour moi ce n’était pas une nouvelle vraiment importante, vu que ce n’était pas chez elle, j’ai téléphoné là simplement pour lui dire, c’est tout.
  • Au cours du mois de septembre 70 est-ce que vous avez eu l’occasion d’aller à l’appartement 12 sur Queen Mary?
  • Je ne pense pas, pas au mois de novembre, non.
  • Au mois de septembre?
  • Au mois de septembre, oui. Au mois de septembre je suis allé lorsque Colette Therrien est déménagée là, Francine Bélisle venait d’arriver aussi.  J’étais allé simplement parce que je la connais.
  • Au cours de conversations que vous auriez eues à cette époque-là, toujours en septembre 70, avec Colette Therrien est-ce que cette dernière vous a parlé d’un voyage qu’elle songeait faire ou qui lui avait été offert, un voyage aux États-Unis?
  • Non, pas que je me rappelle en tous cas.
  • Est-ce que Francine Bélisle vous aurait parlé d’un tel voyage en septembre?
  • Non, ça j’en suis certain qu’elle ne m’en a pas parlé.
  • Lorsque vous avez appelé Colette Therrien le 7 novembre relativement à l’arrestation de Lortie où vous trouviez-vous à ce moment-là, au moment de l’appel?
  • J’étais dans une boîte téléphonique.
  • Qui se trouvait à quel endroit?
  • Ça se trouvait tout près de Chez Vito, je pense.
  • En somme, ce n’est pas une boîte téléphonique qui était à proximité de la chambre où vous logiez?
  • Non, parce que lorsque j’ai reçu mon appel je voulais savoir où est-ce que c’était pour [savoir] s’il y avait quelque chose à couvrir comme événement encore, si c’était possible à couvrir. Alors j’ai demandé à … vu que je suis sans auto, j’ai demandé à Robert Pagé de venir en auto et puis en s’en allant en auto je lui ai demandé d’arrêter à une boîte téléphonique qui se trouvait dans le bout de Chez Vito, je voulais passer dans le coin aussi.
  • Mais où étiez-vous lorsque vous avez reçu cette information relativement à Lortie?
  • Chez moi, à 3912 Parc Lafontaine.
  • Et dois-je comprendre que Pagé est venu vous chercher chez vous?
  • Exactement.
  • Maintenant, est-ce que c’est vous qui avez demandé à Pagé de venir vous prendre à votre chambre ou si c’est lui qui s’est offert de venir?
  • C’est moi qui lui ai demandé.
  • Dans quel but exactement lui demandiez-vous?
  • Bien, je voulais en savoir plus parce qu’au téléphone ça avait été assez court, on ne peut pas parler de toute façon au téléphone pendant des heures. Je voulais en savoir davantage sur l’arrestation de Lortie et puis lui ne le savait pas non plus.  Alors pour en savoir davantage il aurait fallu qu’il rejoigne le journaliste.  Et puis finalement, après mon téléphone, ça faisait … là, j’ai appris que l’arrestation avait eu lieu tôt, je ne le savais pas avant, avait eu lieu vers sept heures et demi, huit heures.  Alors je me suis dit « c’est inutile pour couvrir ça.  Il n’y a plus rien ».  Alors j’ai laissé tomber et il est venu me reconduire chez moi.  À ce moment-là, je voulais le rencontrer pour en savoir davantage, savoir où ça pouvait être, pour pouvoir couvrir également, je crois, je croyais que ça venait juste de se produire.
  • Maintenant, depuis combien de temps connaissiez-vous Jacques Rose?
  • Je ne me rappelle pas exactement, la première fois que je l’ai vu j’avais téléphoné à Francine Bélisle pour lui demander si elle voulait venir au cinéma ou Francine m’avait téléphoné pour aller au cinéma, je ne sais pas, pour voir le film Z et puis je l’ai rejoint pour y aller et elle était avec Colette Therrien qui était accompagnée de Jacques Rose.
  • Ça, c’est vers quel moment, ça?
  • Je ne le sais pas, ça peut faire peut-être un an de ça.
  • Mais est-ce que Francine Bélisle habitait sur Queen Mary à cette époque-là?
  • Non, elle habitait à Victoriaville, elle était étudiante-infirmière à Victoriaville. Elle était venue, je crois, passer la fin de semaine chez Colette Therrien.
  • Une dernière question, monsieur Roux. Après avoir appris de ce monsieur Pagé la nouvelle de l’arrestation de Bernard Lortie, voulez-vous expliquer à monsieur le coroner pour quelle raison vous ne vous êtes pas rendu à l’appartement de Queen Mary mais avez plutôt décidé de placer un téléphone ou un appel téléphonique d’une boîte qui se trouvait près de Chez Vito?
  • Parce que je savais que Jacques Rose était là, vu que je l’avais vu la journée d’avant et que je ne tenais pas du tout à mettre les pieds dans cet appartement-là. J’y avais été une fois parce que j’avais été obligé d’y aller mais je ne tenais pas à y retourner, jamais.
  • Pourquoi dites-vous que vous avez été obligé d’y aller?, intervint le coroner.
  • Bien, ils m’ont demandé d’y aller, quand Jacques Rose a demandé à Francine Bélisle de m’avertir qu’il voulait me rencontrer ce n’est pas obligé mais ce n’est pas loin quand même. J’ai senti que si je n’y allais pas, bien, ça pouvait entraîner quelque chose autour, je ne le sais pas.
  • Et quelle raison aviez-vous à ce moment-là d’appeler à l’appartement relativement à l’arrestation de Lortie?, reprit Me Boilard.
  • Alors, voici, s’objecta soudainement Me Claude Filion, qui représentait les intérêts de François Roux. Je me demande, on est quand même sur une enquête de coroner qui porte sur un assassinat et nous sommes rendus maintenant un mois plus tard.  Et ça porte, cette question-là porte sur des faits tout à fait accessoires, Votre Seigneurie, et loin d’être pertinents au sujet de l’enquête.  Je me demande s’il est utile de continuer dans cette voie-là.
  • Je pourrais répondre à mon confrère très facilement, répliqua Me Boilard. C’est évident qu’on fait une enquête présentement sur la mort de monsieur Pierre Laporte.  Il est évident qu’à l’heure actuelle vous siégez ès qualités de coroner et d’autre part, n’est-ce pas, non seulement vous êtes en droit de connaître les circonstances de la mort mais vous êtes également en droit de connaître tout ce qui a pu suivre, n’est-ce pas, le décès de monsieur Laporte lorsque l’on sait tous, n’est-ce pas, que vous avez des gens contre qui pèsent des mandats d’arrestation que vous avez signés et qui sont encore au large.  Je pense que c’est tout à fait pertinent, moi.

Malgré cette objection, le coroner permit à Me Boilard de terminer son interrogatoire, qui en était à ses derniers miles.  Roux fut donc obligé de répondre à la question.

  • C’était pour que Francine Bélisle quitte l’appartement à un moment donné parce qu’elle avait l’intention de partir de toute façon et de retourner seulement pour deux jours, je crois, deux, trois jours. Alors je savais qu’en téléphonant que si Francine apprenait que Lortie avait été arrêté elle aurait encore plus peur qu’elle avait eu peur depuis le début et qu’elle partirait de là.
  • Mais à ce moment-là toujours, n’est-ce pas, vous ne saviez pas que Lortie était à l’appartement 12 sur Queen Mary?
  • Je ne le savais pas, sans ça je n’aurais jamais téléphoné là.
  • Alors, monsieur le coroner, nous n’avons plus d’autres questions.
  • J’en aurais une question, intervint Me Claude Filion en se tournant vers son client. Quand vous avez logé ce coup de téléphone est-ce que vous vous êtes nommé au téléphone?
  • Oui.
  • Vous avez dit quoi exactement?
  • J’ai dit « c’est François qui parle ».
  • Pas d’autres questions.

Me Filion demanda qu’on libère son client, qui était détenu en vertu d’un mandat du coroner.  Mais la question demeura en suspens.

Le coroner entendit ensuite Richard L’Heureux, un policier travaillant à la section de l’Identité judiciaire de la Sûreté du Québec. Plus précisément, il s’occupait des empreintes et de la photographie.  Les 7, 11 et 18 novembre il avait pris des photos de l’intérieur de l’appartement 12 du 3720 Chemin Reine Marie à Montréal.  Sa présence à la cour du coroner servit principalement à déposer en preuve les photos de cette autre scène.  Entre autres choses, il avait immortalisé des clichés du fameux placard ayant servi à dissimuler les fugitifs, dont trois étaient encore au large.

 

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Précisions

Historiquement Logique souhaite préciser qu’il se dissocie de tout propos véhiculé dans l’article paru durant quelques heures aujourd’hui et dont l’auteur était l’ex-policier Claude Gagné. La correspondance que j’entretiens avec Claude depuis quelques années n’est pas à l’image des propos contenus dans ce texte, ce qui explique ma surprise devant le résultat de ce matin.

Historiquement Logique ne souhaite ni véhiculer ni encourager des idées comme la misogynie, l’homophobie, et j’en passe.

L’image qu’Historiquement Logique s’est construite au fil des huit dernières années se veut autant que possible objective en plus de revaloriser la puissance des archives historiques. Notre mandat premier n’est donc pas de commenter l’actualité et encore moins d’émettre des opinions qui n’ont plus leur place en société.

Nous profitons même de l’occasion pour vous inviter à consulter nos politiques de fonctionnement à l’aide du lien suivant :

https://historiquementlogique.com/politiques/

Nous sommes désolés des inconvénients que cela a pu vous occasionner.

Eric Veillette

Octobre 70: La perquisition (24)

7 novembre 1970

Raymond Bellemare était capitaine pour la Sûreté du Québec.  Le 17 octobre 1970, il avait eu l’occasion de se rendre à Saint-Hubert participer à la découverte du corps de Pierre Laporte.

  • Je me suis rendu à Saint-Hubert le 17 octobre 1970 aux environs de 23h45, plus précisément près d’un hangar identifié Wondsi [??] Aviation qui se trouve à environ un quart de mille au sud du chemin de la Savanne, tout près de l’aéroport de Saint-Hubert.
  • Et une fois rendu à cet endroit, capitaine, qu’est-ce que vous avez trouvé?, questionna Me Jean-Guy Boilard.
  • À cet endroit-là j’ai trouvé une Chevrolet 1968 immatriculée pour Québec 1970 9J-2420, cette voiture était de couleur bleue avec toit en vinyle noir. Les plaques d’immatriculation avant portaient le même numéro que la plaque d’immatriculation arrière.
  • En d’autres termes, les deux plaques minéralogiques étaient identiques?
  • Oui, absolument.
  • Alors, une fois que vous avez localisé cette automobile que vous venez de nous décrire, qu’est-ce que vous avez fait?
  • Une fois cette automobile localisée, j’ai fait appel à l’armée après inspection assez sommaire des lieux.
  • Pour quelle raison avez-vous fait appel à l’armée à ce moment-là?
  • Voici, nous étions informés que dans cette voiture il pourrait peut-être y avoir de la dynamite, qu’elle aurait pu être piégée.
  • Et suite à votre appel à l’armée est-ce que l’armée a répondu? Est-ce qu’ils se sont présentés sur les lieux où vous vous trouviez?
  • Oui, aux environs, disons, à peu près de trois quarts d’heure, une heure après.
  • Et qu’est-ce qui est arrivé à ce moment-là, capitaine?
  • À ce moment-là, nous avons forcé la porte du coffre à bagages de cette voiture en question.
  • Et à un certain moment, est-ce que cette porte de coffre à bagages s’est ouverte?
  • Oui, absolument.
  • Et une fois ouverte, qu’est-ce que vous avez fait, capitaine?
  • Une fois ouverte, j’ai examiné l’intérieur pour y apercevoir le cadavre d’une personne.
  • Maintenant, à cette époque-là, capitaine, tenant compte des connaissances que vous aviez comme officier de police, est-ce que vous avez pu reconnaître l’identité de ce cadavre?
  • Oui, j’ai reconnu l’honorable ministre du Travail monsieur Pierre Laporte.
  • Qui était dans le coffre à bagages de l’automobile que vous venez de nous décrire?
  • Oui, Votre Seigneurie.
  • Qu’est-ce que portait monsieur Laporte à ce moment-là et j’exclus immédiatement le pantalon et tout ce qui peut être au bas de la ceinture?
  • Monsieur Laporte portait un gilet ample assez loose, un gilet de lainage.
  • De quelle couleur?
  • D’une couleur … comment je pourrais m’exprimer, dans les couleurs je ne suis pas tellement bon.
  • C’était blanc, rouge ou …
  • Non, absolument pas. C’était une couleur foncée.

Le procureur lui montra le gilet déposé en preuve sous la cote 3 et le capitaine Bellemare le reconnut facilement. C’était bien le chandail que portait Laporte au moment d’être découvert dans le coffre de la Chevrolet.

On lui montra ensuite la couverture déposée sous la cote 18, ce qui fera dire au capitaine que « cette couverture ou … était en dessous du corps de monsieur Laporte dans le coffre arrière de la voiture Chevrolet 1968 9J-2420 ».

Le témoin fut aussitôt remercié et libéré de ses obligations en ce qui concernait l’enquête du coroner.

Jean-Claude Simard, agent pour la Sûreté du Québec, vint aussitôt le remplacer dans le box des témoins.  Le 19 octobre, ce dernier s’était rendu au 5630 de la rue Armstrong à Saint-Hubert pour y retourner quelques jours plus tard.

  • À cet endroit et à l’intérieur de cette maison, y avez-vous trouvé certains objets?
  • Plusieurs objets.
  • Plus particulièrement, monsieur Simard, j’aimerais vous montrer une paire de bottes qui ont été numérotées sous la cote 21 pour fins d’identification. Voulez-vous les examiner et dire à monsieur le coroner si vous les avez vues avant cet après-midi?
  • Oui, monsieur le coroner.
  • À quel endroit et à quelle date?
  • Le 22 octobre.
  • À quel endroit avez-vous vu ces bottes?
  • Au 5630 rue Armstrong à Saint-Hubert, les bottes étaient précisément dans la chambre arrière … si l’on part de l’avant de l’adresse ce serait la chambre arrière du côté gauche.
  • Je vous exhibe également une autre pièce de tissu déjà numérotée pour fins d’identification numéro 20, est-ce que vous avez vu cette pièce de tissu avant cet après-midi?
  • Oui.
  • À quel endroit?
  • À 5630 rue Armstrong.
  • À quelle date?
  • Le 21 octobre 1970.
  • À quel endroit dans la maison?
  • Cette tenture déchirée bleu et blanc avec motif est retrouvées dans le garage.
  • Je vous exhibe également une autre pièce de tissu qui cette fois-ci a été identifiée sous le numéro 19, voulez-vous l’examiner et dire à monsieur le coroner si vous l’avez vu avant cet après-midi?
  • Oui.
  • À quel endroit?
  • Au 5630 Armstrong.
  • À quelle date?
  • Le 21 octobre 1970.
  • À quel endroit dans la maison?
  • Cet exhibit a été retrouvé dans le garage.

Après ce témoignage, les procureurs demandèrent un ajournement afin de se reposer et probablement aussi d’étudier leurs dossiers. On imagine assez facilement que de nouvelles informations leur parvenaient de jour en jour.

Photos de l’intérieur de la maison de la rue Amstrong, tirées du livre de Pierre Vallières.

Le 12 novembre 1970, lorsque l’enquête du coroner Trahan reprit, Me Jacques Ducros demanda à ce que l’enquête soit reportée au 20 novembre. Encore une fois, Trahan donna son accord.

On aura cependant compris qu’avec le témoignage du policier Jean-Claude Simard on venait d’aborder certains objets trouvés lors de la perquisition de la maison de la rue Armstrong, là où Pierre Laporte avait été détenu durant une semaine. Revenons un instant sur cette perquisition.

Dans son livre publié en 1977, le felquiste Pierre Vallières a reproché aux autorités d’avoir provoqué un désordre dans la maison de la rue Armstrong lors de la perquisition. Vraiment?

La police était sur les dents depuis quelques semaines. L’armée avait été appelée en renfort. Le FLQ, en plus de poser des bombes et de piller des banques depuis 1963, avait enlevé un diplomate et un ministre. Et l’on voudrait que les policiers restent tendres au moment de perquisitionner la maison des suspects?

Ce commentaire est très présomptueux, d’autant plus que les milieux juridique et policier sont soumis au droit de réserve. Les dossiers de police et les procès intentés au FLQ sont scellés jusqu’en 2070, ce qui nous empêche de récolter la version policière et de la confronter correctement à celle de Vallières.

D’ailleurs, comme en font foi les deux photos utilisés pour le présent article et qui sont justement tirés du livre de Vallières, je me demande jusqu’à quel point les policiers sont responsables de ce désordre. S’il y avait eu saccage, les chaises et les tables n’auraient-elles pas été renversées elles aussi? A-t-on déjà oublié que l’enquête du coroner nous permet justement de comprendre que ces jeunes terroristes habitaient en commune? Qu’ils avaient loué cette maison pour leur forfait et non pour l’habiter confortablement?

De plus, comme le meurtre de Laporte a eu lieu dans cette maison, le fait qu’on devait la considérer comme une scène de crime aurait obligé les enquêteurs à procéder avec prudence.

Bref, avant d’apporter des commentaires insipides comme l’a fait Vallières, il faut tout mettre en perspectives.

 

Octobre 70: La mère des frères Rose (23)

7 novembre 1970

En après-midi, les audiences reprirent, cette fois avec le témoignage du Dr Jean Hould, médecin pathologiste rattaché à l’Institut médico-légal de Montréal.  Son apparition fut assez brève car on lui demanda seulement s’il corroborait le témoignage de son collègue, le Dr Valcourt.  Une fois la chose faite, on le remercia et le Dr Hould put retourner à ses occupations.

On appela alors Yvon Prévost, médecin qui avait vu le corps de Laporte dans la nuit du 17 au 18 octobre près du hangar no. 12 de la base militaire de Saint-Hubert.  Étant donné qu’il était présent le matin même pour entendre le témoignage du Dr Valcourt, lui aussi fut en mesure de corroborer ses explications, ce qui permettait à tout le monde de sauver du temps.

Le témoin suivant, Michel Therrien, était lui aussi médecin.  Vers 1h00 dans la nuit du 18 octobre 1970, il avait vu le cadavre.  Point sans doute important pour défaire certaines théories loufoques mises en place par des conspirationnistes, soulignons que les docteurs Prévost et Therrien ne se connaissaient pas.

  • Je l’ai vu [le cadavre] après le docteur Prévost. Quand je l’ai constaté le docteur Prévost était à côté de moi mais je n’étais pas au courant qu’il était médecin à ce moment-là.
  • Vous n’étiez pas au courant qu’il était médecin, répéta Me Jacques Ducros. Vous étiez deux médecins et vous ne vous connaissiez pas?
  • Du tout.
  • Vous avez entendu le témoignage du Dr Valcourt, du Dr Hould et du Dr Prévost. Alors, je vous demande : est-ce que vous avez quelque chose que vous aimeriez ajouter ou retrancher à ces témoignages?
  • Non, monsieur.
  • Vous êtes parfaitement d’accord sur les conclusions qui ont été prononcées par ces trois médecins?
  • Parfaitement d’accord.

Avant de le remercier, le coroner Trahan eut une dernière question pour lui.

  • Juste une question, docteur. Quand vous êtes arrivé sur les lieux, vous, est-ce que vous pouvez nous dire quelle était la rigidité cadavérique?
  • Elle n’était certainement pas tellement avancée puisque j’ai, avant de constater qu’il avait des bandages autour des poignets, j’ai voulu prendre le bras qui était au-dessus de la tête, le bras droit, et j’ai pu le bouger sans effort exagéré. Je ne peux pas apprécier le degré de rigidité à ce moment-là mais il n’était certainement pas rigide très avancé.

Le témoin suivant fut Rosa Rose, la mère des frères Rose.

  • Votre occupation?, lui demanda le greffier.
  • Maîtresse de maison, mais je travaille le soir.
  • Votre adresse?
  • 1360 Beauchamp.

Ce fut ensuite à Me Yves Fortier de l’interroger.  Le public pourrait-il apprendre des détails croustillants de la bouche de la mère des principaux suspects?

  • Madame Rose, est-ce que vous êtes mariée?
  • Oui, monsieur.

Le coroner lui donna la protection de la Cour tout en lui expliquant que, pour pouvoir en bénéficier, elle devait dire la vérité.

  • Alors, madame Rose, reprit Me Fortier, depuis combien de temps êtes-vous mariée?
  • 28 ans, je crois, 29.
  • Est-ce que votre mari vit encore?
  • Oui.
  • Quel est son nom?
  • Paul Rose, Jean-Paul Rose.
  • Jean-Paul Rose. Est-ce que vous avez eu des enfants, madame Rose?
  • Oui, cinq, sept.
  • Vous avez eu sept enfants. Est-ce que vous pourriez s’il vous plaît les nommer et donner leur âge au coroner?
  • Paul, Lise … Voulez-vous que je donne l’âge à mesure?
  • S’il vous plaît, puis?
  • Paul, 27 ans; Lise, 24 ou 25, je pense, 25; Jacques, 23; Suzanne, 17; Claire, 11.

Sur la photo cotée 9 elle identifia son fils Paul et sur la photo no. 11 elle y reconnut facilement Jacques.  C’est ensuite que Me Fortier lui montra une photo de Bernard Lortie.

  • Oui, c’est Ben, dit-elle.
  • Pardon?
  • C’est Ben. Il est venu manger chez nous déjà.
  • Ben, ça c’est … Est-ce que vous savez son nom?
  • Je ne le savais pas son deuxième nom. Maintenant ils l’ont dit sur les journaux, c’est Bob…
  • Ben Lortie?
  • … Ben, Ben Lortie.
  • Bernard Lortie?
  • Oui.
  • Vous le connaissez ce monsieur-là?
  • Je l’ai vu parce qu’il est venu manger déjà chez nous avec mon fils.

Cette dernière photo fut déposée sous la cote 17.  Sur une autre photo, elle reconnut facilement Francis Simard.

  • Maintenant, monsieur Simard, Francis Simard, et puis Ben Lortie il y a combien de temps que vous les avez rencontrés?
  • Ben ça fait longtemps mais Francis j’ai été faire un voyage avec eux autres il n’y a pas longtemps, avec mes deux fils et puis Francis.
  • Ce voyage-là que vous avez fait avec Paul, Jacques et Francis Simard quand est-ce qu’il a pris place?
  • Là, je ne peux pas dire la date exacte. Je crois que c’est … en tout vas c’est un jeudi.
  • Oui, mais est-ce que c’est récemment?
  • Oui, avant, j’ai été quinze jours partie en tout cas.
  • Est-ce que c’est au mois de septembre 1970?
  • En tous les cas, oui, oui, oui.
  • Est-ce que ce pourrait être le 23 septembre 1970, environ?
  • C’est un jeudi, ça?
  • Oui.
  • Oui, bien, c’est ça.
  • Je vais vous montrer ici un calendrier.
  • C’est parce que les dates, je ne suis pas très, très bonne. Je sais que c’est un jeudi soir.  On est parti vers 18h30, alentour de ça.

Le coroner les corrigea en disant que si c’était réellement un jeudi soir, ce ne pouvait être un 23 mais plutôt un 24.

  • Ça serait le 24, oui, confirma Me Fortier. Alors, je vais rappeler à madame Rose que le 21, vous vous rappelez que le 21 octobre de cette année vous avez signé une déclaration, n’est-ce pas?
  • Oui.

Me Fortier lui présenta alors le document en question et Mme Rose confirma qu’il s’agissait bien de la déclaration qu’elle avait faite à la police.  Elle y reconnut également sa signature.

  • Ça c’est une déclaration que vous avez fait librement et volontairement aux officiers de police qui vous ont interrogé?
  • Oui, oui.
  • Alors, est-ce que vous … Je lis ici que le 23 septembre 1970 vous seriez partie en voyage avec Paul …
  • Jacques.
  • … Jacques et puis Francis Simard?
  • C’est ça.
  • Alors, est-ce que vous pourriez s’il vous plaît, nous expliquer les circonstances de ce voyage-là? Comment est-ce que vous en êtes venue à aller faire un voyage avec vos fils?
  • Mes fils sont venus chez nous, ils m’ont demandé si je voulais aller … avant ils avaient reçu, Jacques avait reçu un chèque de 600$ de, vous savez, comment qu’ils appellent ça, du CN. En tout cas, qu’est-ce qu’il a payé durant tant d’années qu’il avait travaillé, là.  C’est comme …
  • Il avait reçu un chèque de 600$?
  • Oui, de 600$, et puis c’est moi qui a été l’échanger à la Caisse Populaire puis ils m’ont demandé si je voulais aller avec eux autres. Ils voulaient s’en aller aux États-Unis tous les deux.  Ils ne m’ont pas parlé de Francis Simard pour le moment.
  • Alors, qui est-ce qui devait être du voyage?
  • Paul, Jacques, et puis Francis ils ne m’en ont pas parlé. Après j’ai vu Francis quand on a été se rencontrer pour s’en aller.
  • Alors, quand vous vous êtes rencontrés pour partir, là, où est-ce que cette réunion…?
  • Chez ma fille.
  • Excusez-moi. Laissez-moi finir ma question.  Où est-ce que cette réunion-là a eu lieu?
  • Pas une réunion.
  • Où est-ce que la rencontre a eu lieu?
  • Bien, ils m’ont attendue chez ma fille et puis moi j’ai monté…
  • Ça c’est quelle fille, ça, madame?
  • C’est Lise.
  • C’est votre fille, Lise Rose?
  • Oui.
  • Alors, vous vous êtes rendue chez votre fille?
  • Oui, et puis ils m’attendaient. Moi j’ai monté chez ma fille pour lui dire … parce que ma fille elle mange chez nous tous les soirs, hein, elle vient souper chez nous.
  • Où demeure-t-elle votre fille Lise?
  • Sur la rue Dorion dans Longueuil.
  • Est-ce que vous vous rappelez de l’adresse exacte sur la rue Dorion?
  • Non, je ne sais pas son numéro mais c’est 11, je ne sais pas quoi, là. En tout cas c’est sur la rue Dorion.
  • Alors là, vous vous êtes rendue là chez votre fille Lise. Est-ce que vous étiez seule quand vous y êtes allée ou si vous étiez accompagnée?
  • J’étais avec Lise, j’étais avec Suzanne et j’étais avec Claire.
  • Alors, c’était donc toutes les filles de la famille Rose?
  • Oui, qui s’en allaient chez Lise. Lise soupe chez nous, vous savez.  Elle revient de son ouvrage puis après son ouvrage elle vient souper chez nous tous les soirs, parce qu’elle me donne 25$ par semaine, elle ne reste pas chez nous mais elle vient souper chez nous, ensuite je vais la mener chez elle tous les soirs.  Là j’ai été la mener comme d’habitude parce qu’après je ne voulais pas partir de chez nous parce qu’on ne voulait pas le dire à mon mari tout de suite, il n’aurait peut-être pas aimé…
  • L’idée du voyage?
  • Oui, c’était ça.
  • Alors vous vous êtes rendue chez Lise avec elle?
  • Je me suis rendue chez Lise. Nous autres on est parti avec … il y avait Francis, là, et puis mon garçon a dit « on va emmener Francis mais parles-en pas ».
  • Parlez-en pas?
  • Pour le moment.
  • Ça c’est Francis Simard, hein?
  • Oui.
  • Vos fils Paul et Jacques ont dit « Parlez-en pas qu’on emmène Francis », mais « parlez-en pas » à qui?
  • À personne. Ils ont dit « parles-en pas à personne, on va l’emmener, dis-le pas à papa non plus, ce n’est pas nécessaire qu’il le sache ».
  • Est-ce qu’ils vous ont dit pourquoi ils vous demandaient de …?
  • Pourquoi qu’ils voulaient, qu’ils s’en allaient? Ils m’ont dit qu’ils s’en allaient…
  • Non, est-ce qu’ils vous ont dit pourquoi ils vous demandaient de ne pas dévoiler que Francis Simard allait être du voyage?
  • Non, non, j’ai pensé peut-être parce qu’il voulait se sauver de chez eux, je ne sais pas.
  • Aviez-vous raison de croire qu’il voulait se sauver?
  • Ah, peut-être, je ne sais pas. Je sais que c’est un type qui voyageait souvent.
  • Alors là, vous êtes donc rendue chez votre fille Lise et puis le voyage …?
  • Là on a parti.
  • …se prépare?
  • Oui.
  • Dans quelle voiture est-ce que vous êtes partis?
  • Dans mon char.
  • Votre automobile à vous?
  • Oui, oui.
  • Pouvez-vous décrire cette automobile-là?
  • C’est une … c’est jaune, la licence je ne m’en souviens pas.
  • Quelle sorte de voiture est-ce?
  • Valiant
  • Vous êtes partie en voyage le ou vers le 23, 24 septembre 1970?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il y avait quelque chose sur le toit de la voiture?
  • Non, sur ma voiture à moi?
  • Oui?
  • Non, pas du tout.
  • Est-ce que vous saviez, madame Rose, quel était le but de ce voyage que vos fils entreprenaient aux États-Unis?
  • Mes fils ont dit qu’ils voulaient s’installer là, qu’ils avaient un montant d’argent … parce qu’ils doivent beaucoup vous savez, dans les finances, ces affaires-là, ils voulaient s’en aller.
  • Ils voulaient s’en aller?
  • C’est ce qu’ils m’ont dit. J’étais bien contente qu’ils s’en aillent parce que ça faisait deux ans qu’on était bien inquiète pour eux autres.
  • Alors vous avez accepté d’aller avec eux?
  • Oui, j’étais fière qu’ils se débarrassent de cette vie-là.
  • Alors jusqu’où êtes-vous allés?
  • On a été jusqu’au Texas.
  • Jusqu’au Texas?
  • Oui.
  • Et en cours de route, avant d’arriver au Texas, est-ce qu’ils vous disaient toujours qu’ils voulaient s’en aller pour ne pas revenir?
  • Ils avaient toujours cette idée-là mais seulement … c’est assez dur à dire. Ils ont arrêté à plusieurs places pour s’acheter des revolvers.  Ils voulaient s’acheter chacun un revolver, je leur ai demandé pourquoi.  Ils m’ont dit que là dans cette place-là tous les Américains avaient des revolvers.
  • Alors durant le voyage ils se sont …
  • Non, ils n’en n’ont pas acheté. Personne n’a voulu leur en vendre, j’étais bien contente.  Ils ont arrêté à bien des places pour en acheter.
  • Ils n’ont pas eu de succès?
  • Non.
  • Qu’est-ce que c’est qui est arrivé, madame Rose, qui a causé le retour à un moment donné?
  • Hélas, le retour, s’ils étaient restés là probablement … En tout cas, c’est que quand on était au Texas on a entendu dans la radio qu’il y avait un type qui s’était fait enlever, monsieur Cross.
  • Monsieur Cross … ça, vous avez entendu cela à la radio?
  • Oui, je crois que c’était dans la nuit et là ils ont résolu de s’en venir à toute vitesse et puis là, mon fils Paul a dit : « c’est-tu pas épouvantable, c’est-tu pas fou, des beaux niaiseux… ». Une chose comme cela, ils savent bien que le gouvernement ne pliera pas pour un homme comme cela, voyons donc.  Ça, c’est ça qu’ils ont … ils sont retournés, maintenant ils ont résolu de s’en venir.
  • Durant le voyage, madame Rose, le retour, est-ce qu’en aucun temps ils ont devant vous, soit Francis, Jacques ou Paul, émis des opinions à savoir qui aurait pu enlever monsieur Cross?
  • Ils ont dit que c’était peut-être, mais oubliez pas là je ne veux pas accuser personne, eux autres aussi ont fait des hypothèses comme moi je peux en faire. Ils ont dit que ça pouvait être probablement Jacques, Pierre et Alain, c’est probablement eux autres.
  • Jacques, Pierre et Alain?
  • Peut-être, c’était simplement des hypothèses.
  • Ils n’en ont pas dit plus que cela?
  • Non, ils n’ont pas dit que c’était eux autres mais ils ont dit que ça doit être …
  • Alors vous êtes donc revenus au Québec?
  • Oui, en peu de temps je vous le jure.
  • Est-ce que vous conduisiez presque …
  • Non.
  • Est-ce que vos fils conduisaient …
  • Oui, chacun leur tour.
  • Est-ce que vous étiez en voiture presque 24 heures par jour?
  • Oui, presque toujours, oui.
  • Et quand vous êtes revenus au Québec, quand vous êtes revenus dans la province de Québec qu’est-ce que vous avez fait?
  • On est arrivé à Woolco[1], chez Woolco vers le matin, au petit jour, j’ai été déjeuner avec eux autres, on est allé déjeuner tous les quatre.
  • Vous rappelez-vous de la date à laquelle vous êtes revenus, vous êtes arrivés?
  • Un jeudi aussi.
  • C’était le jeudi après l’enlèvement…?
  • Quinze jours après.
  • Alors, le jeudi après l’enlèvement de monsieur Cross?
  • Oui.
  • Alors, on serait le jeudi 8 octobre 1970?
  • Ça doit. Je n’avais pas regardé…
  • Qu’est-ce que vous avez fait quand vous êtes arrivée?
  • J’avais hâte de retourner chez nous. J’ai été déjeuner … je ne voulais pas déjeuner mais eux autres voulaient déjeuner et puis ensuite eux autres m’ont demandé si je voulais leur passer le char pour qu’ils aillent se chercher une chambre.  On est resté en dedans moi et ma petite fille, ils sont partis avec le char, je ne sais pas s’ils s’en sont trouvé une, en tous les cas Jacques est revenu et il m’a donné 20$ américain, il m’a dit : « Maman, vos springs sont pas mal à terre, vous ferrez réparer vos springs » et puis il m’a fait, il m’a dit ses adieux, bonjour et il est parti.
  • Ça, c’est Jacques?
  • Oui, ça c’est Jacques.
  • Est-ce que vous l’avez revu depuis le 8 octobre, Jacques Rose, votre fils?
  • Ils sont venus un mercredi, un mercredi ils sont venus tous les deux.
  • Est-ce que ce serait …?
  • Ils n’ont pas été longtemps par exemple et puis ils n’avaient pas l’air énervés du tout, rien. Ça n’avait pas l’air qu’ils avaient eu quelque chose de grave.  En tous les cas, ils sont venus, ils se sont pris chacun un coat, un windbreaker [coupe-vent] et puis ils se sont en allés, ils m’ont dit bonjour, ils ont été je pense … ils étaient arrivés dans l’après-midi vers 14h00, 14h30, peut-être 15h00.  Je ne peux pas vous dire au juste mais ils n’ont pas soupé chez nous, ils sont partis.
  • Ils étaient seuls, Paul et Jacques?
  • Oui, seuls.
  • Et ça, c’est le mercredi dans la semaine qui a suivi votre retour des États-Unis?
  • Oui, je le crois, la semaine d’ensuite, je le crois.
  • Mercredi le 14 octobre?
  • Oui, ça doit être cela, je ne peux pas certifier par exemple si c’était mercredi ou jeudi, je ne m’en souviens pas bien, bien, mais dans ces jours-là.
  • Est-ce qu’ils sont arrivés à pied ou en voiture?, demanda le coroner.
  • À pied. Des voitures, je pense qu’ils ne pouvaient plus en avoir parce qu’ils étaient tous les deux … ils ne pouvaient plus avoir de char, ils avaient eu des accidents je pense, quelque chose comme cela.
  • Est-ce que c’est la seule fois, madame Rose, que vous avez vu vos fils?
  • Oui, c’est la dernière fois.
  • Est-ce que vous leur avez parlé au téléphone?
  • Oui, une fois, Paul m’a appelé une fois. Il était chez Mme Venne.
  • Est-ce que vous vous rappelez de la date de cet appel?
  • Non, je ne m’en souviens pas mais je sais qu’il m’a appelée une soirée, il m’a dit : « maman, bonjour, comme[nt] ça va. Il dit « je suis chez Mme Venne ».  Je lui ai dit : « pourquoi tu ne viens pas me voir? ». Il m’a dit : « pas tout de suite, j’irai, ne soyez pas inquiète, ne parlez pas à personne que j’ai appelé ».  C’est cela qu’il m’a dit.
  • Ne parlez pas à personne…?
  • Ne dites pas à personne que j’ai appelé.
  • Est-ce qu’il vous a demandé quelque chose durant cette conversation-là?
  • Non, il m’a dit bonjour, simplement. Il m’a demandé si ça allait bien, c’est tout.
  • Est-ce qu’il vous a donné des nouvelles de Jacques?
  • Non, aucune nouvelle de Jacques, il ne m’a pas donné de nouvelles du tout et Jacques je ne l’ai pas revu, rien depuis le mercredi.
  • Madame Rose, je vous montre ici un gilet qui a été coté plus tôt ce matin comme pièce numéro 3, est-ce que vous pourriez s’il vous plaît en prendre connaissance et dire au coroner si vous avez déjà vu ce gilet-là?
  • C’est à un de mes fils, c’est-à-dire que les deux portent presque toujours … c’est-à-dire qu’ils changent de linge, ils vivent en gang ça fait qu’ils se prêtent leur linge mais c’est à un de mes fils.
  • Pourquoi dites-vous qu’il appartient à un de vos fils?
  • Parce que je le reconnais, il y a de petites affaires de déchirures quelque part, je ne sais pas où.
  • Prenez votre temps. Regardez le gilet.
  • Bien, vous savez, je pense qu’ils en avaient deux, trois semblables comme cela mais c’est à un de mes fils.
  • Vous êtes certaine que c’est à un de vos fils?
  • Ah! Oui.
  • Est-ce que vous vous rappelez quand vous … est-ce que vous vous rappelez quand ce gilet-là aurait été remis à un de vos fils? Est-ce que c’est durant la période qui a précédé votre voyage au Texas?
  • Non, je crois … c’est que je leur voyais sur le dos des fois … sur eux autres.

En lui montrant à nouveau le gilet, le procureur constata la présence d’un trou dans la manche droite.

  • Est-ce que vous avez déjà eu l’occasion de constater ce trou durant les journées précédentes et … est-ce que ça vous rappelle quelque chose ce trou-là?
  • C’est un petit trou, bien petit mais … c’est parce que … quand c’est à Jacques ça sent le gaz mais lui ne sent pas tellement, mais je crois que c’est à eux autres.

Le procureur offrit ensuite au témoin de s’asseoir, ce qu’elle accepta.  Il lui montra un couvre-pied qu’elle avait confectionné elle-même.

  • C’est un couvre-pied que j’avais mis sur mon char pour aller reconduire un canot qu’ils étaient venus chercher dans ma cour, un de leurs canots. Pour ne pas grafigner le dessus du char j’avais mis ce couvre-pied-là.
  • C’est un couvre-pied que vous avez donné à vos enfants?
  • Oui.
  • Paul et Jacques?
  • Oui.

Le couvre-pied fut déposé sous la cote 18.  Puis il lui en présenta un autre, qu’elle reconnut aussitôt.

  • C’est moi qui l’ai faite mais cela ça fait longtemps qu’ils l’ont, depuis la Maison du Pêcheur, je leur avais donné.
  • C’était un effet que vous avez donné à Paul et à Jacques?
  • Oui.

Ce deuxième couvre-pied fut déposé en preuve sous la cote 19.  Il lui fit reconnaître un rideau qui sera déposé sous la cote 20.  On lui montra ensuite une paire de bottes, qu’elle identifia comme appartenant à ses enfants.

  • C’est à Paul ou à Jacques, parce qu’ils les mettaient tous les deux individuellement. Ils se prêtaient leurs affaires.

Les bottes furent déposées sous la cote 21 avant de lui montrer un couvre-lit.

  • Non, ce n’est pas à moi, ça. Je n’ai jamais fait cela.  Je n’ai pas de métier [à tisser], moi.  C’est fait au métier.
  • Alors, cela vous ne reconnaissez pas cela?
  • Non, ce n’est pas à moi cela.
  • L’avez-vous déjà vu en possession de vos deux fils?, demanda le coroner.
  • Non, jamais.
  • Est-ce que vous reconnaissez ce qui semble être des serviettes, ici?, reprit Me Fortier.
  • Est-ce que vous êtes capable d’identifier cela?
  • Ça, je regrette mais ce n’est pas à moi.
  • Est-ce que vous avez déjà eu l’occasion de donner des taies d’oreiller à vos fils Paul ou Jacques?
  • Ah! Peut-être qu’ils en ont pris, ça se peut des fois parce que des fois ils venaient coucher à la maison mais … quand ils faisaient des voyages en machine des fois, ils prenaient un couvre-pied ou un oreiller.
  • Est-ce que vous pouvez identifier cet oreiller comme étant un oreiller qui vous aurait déjà appartenu?
  • Non, je ne le crois pas. Je ne me souviens pas mais…  Non, non.  Je n’en ai pas eu comme cela, de ce genre-là.
  • Madame Rose, je vous montre encore une fois le gilet que vous avez identifié plus tôt sous la cote numéro 3, est-ce que vous vous rappelez que le 21 octobre de cette année il y a des policiers qui vous ont montré ce gilet-là et que vous l’avez regardé, vous l’avez senti et vous l’avez identifié positivement comme ayant appartenu à Paul ou à Jacques?
  • Oui, mais j’ai dit que … lui sentait le gaz, hein! Ses affaires à Jacques, mais j’ai dit que je ne pouvais pas dire si c’était à Jacques ou à Paul parce qu’ils en avaient …
  • Ah bon! Mais vous l’avez identifié comme …
  • Comme étant à mes enfants.
  • À soit Paul ou à Jacques?
  • Oui.

La mère des frères Rose fut ensuite remerciée. Son apparition devant le coroner n’avait toujours pas permis d’éclaircir les circonstances de ce mystérieux voyage aux États-Unis.


 

[1] Ancien magasin à grande surface.

Le vendeur de fruits et légumes

Photo de Robert et Rosaire BeaumierMonsieur Rosaire Beaumier débute très jeune à vendre des fruits & légumes avec sa mère à Trois-Rivières. Celle-ci lui donne le goût de partir à son compte dans ce domaine. Pendant les années 1950, les fruits et légumes n’existaient pas sur les tablettes dans les épiceries, alors les gens allaient faire leur provision au marché.

Beaumier passait avec son cheval et sa voiture pour vendre ses fruits et légumes qu’il avait achetés chez un grossiste à Trois-Rivières. Il partait avec sa voiture chercher sa provision et au retour chez lui il préparait sa voiture et remplissait ses tablettes avant de partir. Il attelait son cheval et partait faire la tournée de ses clients. Pour l’hiver M. Beaumier possédait une voiture fermée, avec un fanal accroché à l’avant au cas de revenir à la noirceur. Il chauffait au bois à l’intérieur pour ne pas que ses fruits et légumes gèlent.

Son cheval était ferré été comme hiver vu les saisons différentes et les longues heures de travail, de 7h jusqu’à l’heure du souper. En avant de sa voiture il y avait une plateforme où il pouvait se tenir debout pour conduire son cheval, alors rare étaient les fois qu’il pouvait s’asseoir durant une journée. Souvent son cheval avançait seul au prochain client car il connaissait le chemin autant que son maître. Quand M. Rosaire Beaumier avait un obstacle à passer avec son cheval il lui mettait une poche sur la tête et il le prenait par la bride et il passait sans difficulté.

À cette période c’était heureux de voir les chevaux travailler en ville car pour les enfants qui ne vivaient pas à la campagne avaient la chance d’admirer ces bêtes accompagner leurs maîtres à leur travail. C’était plus difficile pendant les dernières années car les enfants faisaient peur au cheval en lui tirant des roches ou des pétards. Alors le cheval partait en peur, imaginez-vous de voir passer une voiture pleine de fruits et légumes à toute vitesse!

Beaumier gagna sa vie avec ce métier pendant 34 ans de 1950 à 1984. Il travailla pendant 4 ans avec un cheval et à cause du progrès il le remplaça par un camion jusqu’en 1984.


(Recherches par Thérèse Toutant, en collaboration avec M. Rosaire Beaumier et son épouse Mme Jeannette Veillette.)