La preuve circonstancielle, une mal aimée?


Juge Albert Sévigny (BAnQ, P795,S1,D3552)

La preuve de circonstances, aussi appelée circonstancielle ou indirecte, est une grande incomprise.  Parfois même, cette incompréhension provoque ou engendre des controverses sociales, et peut-être même des mythes.

L’un des meilleurs exemples de ce phénomène reste sans aucun doute la célèbre affaire Coffin.  Rappelons brièvement que Wilbert Coffin, un prospecteur gaspésien, a été pendu au cours des années 1950 pour le triple meurtre de chasseurs américains.  Par la suite, les déblatérations du journaliste Jacques Hébert ont nourris des rumeurs dont l’ampleur força la tenue de l’enquête Brossard au milieu des années 1960.  Or, tout ce qu’a conclu cette commission c’est que le verdict de culpabilité à l’endroit de Coffin était justifié.  De plus, Hébert s’y est ridiculisé en admettant sous serment n’avoir lu qu’un seul témoignage du procès pour écrire son livre incendiaire.  Un livre que l’auteur Me Clément Fortin qualifia plus tard de brûlot.  C’est peu dire!

Et pourtant!  Encore aujourd’hui, il est facile de tomber sur quelqu’un qui croit mordicus en l’innocence de Coffin, comme si l’idée était devenue une mode folklorique.  Mais combien d’entre eux connaissent les détails de la preuve circonstancielle?  Nous prononçons-nous trop souvent à tort et à travers?

Je discutais avec des gens l’été dernier à propos de l’importance de bien se laisser imprégner de toute la preuve présentée lors d’un procès avant de se faire une opinion.  J’ai simplement demandé : « est-ce qu’il vous est déjà arrivé de critiquer un livre sans l’avoir lu?  …Alors pourquoi le ferions-nous pour un procès, alors que les enjeux sont drôlement plus importants? ».

Juger un procès sans y avoir assisté ou sans s’être donné la peine de l’avoir lu, c’est injuste.  Car critiquer un verdict, c’est manquer de respect envers douze personnes de notre société qui ont pris le temps d’écouter et d’analyser une preuve entendue devant eux tout en ignorant tout ce qui a pu être dit en dehors de la salle d’audience.

Dans la cause de J.-Albert Guay, cet homme de 30 ans accusé et condamné pour le premier attentat aérien survenu en Amérique du Nord, la preuve était également circonstancielle.  Et pourtant, personne ne s’est jamais levé pour crier à l’injustice comme dans l’affaire Coffin.  Pourquoi?  Parce que le crime de Guay était impardonnable et que celui de Coffin l’était?

Au moment de livrer ses directives au jury, à la fin du procès de Guay, qui s’est déroulé au palais de justice de Québec en 1950, le juge Albert Sévigny dira ceci à propos de la preuve indirecte :

  • Comment était-il possible de faire une preuve que madame Guay avait été tuée par un moyen employé par son mari pour causer sa mort? Il arrive très souvent que des crimes soient commis sans qu’il soit possible d’avoir une preuve directe du crime, c’est-à-dire d’avoir des témoins qui étaient présents lorsque le crime a été commis ou des témoins qui ont vu l’auteur du crime et ce qu’il a fait pour le commettre.  S’il fallait exiger une preuve directe, s’il fallait avoir des témoins assermentés pour établir qu’ils ont vu commettre le crime et qu’ils ont vu les préparatifs, le travail, l’organisation faite par un accusé, et que le crime commis résulte nécessairement de ce qu’ils ont vu, de ce dont ils ont eu connaissance, s’il fallait, dis-je, de telles conditions pour trouver un accusé coupable, il est certain que bien des criminels ne seraient jamais punis et pourraient continuer leur œuvre.

Deux ans plus tard, au moment de livrer ses directives au jury suite au procès de Marguerite Ruest Pitre, la complice de Guay (elle avait livré la bombe à l’aéroport de l’Ancienne-Lorette) le juge Noël Belleau fournit autre cette explication :

  • La preuve de circonstances est une preuve indirecte, mais vous le savez, dans un crime mûri, dans le crime prémédité longtemps d’avance, l’auteur d’un crime prépare d’avance son crime, choisit son temps, choisit l’occasion propice pour le commettre; choisit aussi le temps où il n’y a pas de témoins qui le voient. Il est évidemment difficile dans ces cas-là de trouver une preuve directe d’un crime, car l’auteur de ce crime a pris les précautions pour se mettre à l’abri, pour ne pas être vu, pour ne pas être surveillé.  Un criminel qui prépare un crime de longue main, il prémédite son crime, il mûri son crime, il pense à toutes ces choses en vue de le commettre et de ne pas être pris.  Il prend toutes les précautions, dans l’espoir de pouvoir échapper à la justice.  Dans 99% des cas, les criminels agissent ainsi dans le but d’essayer à tromper la justice.  C’est pour cette raison que la loi permet que devant les cours de justice on puisse faire une preuve de circonstances.

Plus loin, il expliqua également : « En quoi, messieurs les jurés, consiste la preuve de circonstances?  La preuve de circonstances consiste dans une série de faits nombreux qui doivent se relier ensemble et se rattacher directement et indirectement au crime qui a été commis.  Ces faits nombreux doivent être comme une chaîne dont les faits sont les chaînons, et il faut que ces chaînons soient intimement liés ensemble.  S’il y en a un qui n’est pas prouvé, la chaîne disparaît.  Cette preuve doit être sérieuse, elle doit être prise dans son ensemble et tous les faits dont elle est constituée doivent tendre, si je puis m’exprimer ainsi, à montrer du doigt l’auteur du crime.  Elle se compose ordinairement de faits qui ont précédé et suivi le crime.  Elle se compose aussi des déclarations et des relations des personnes accusées d’avoir commis le crime et de celles des victimes elles-mêmes.  Il existe souvent dans ces faits certains éléments qui tendent à montrer l’intérêt, le motif qu’auraient eu ces personnes accusées d’avoir commis le crime.  Maintenant, je dois vous dire que si même il y a un motif de prouvé, et c’est toujours à vous, messieurs, de le décider, le verdict ne doit pas être basé uniquement sur la preuve de ce motif ou de cet intérêt pour trouver l’accusé coupable.  […] Cette preuve de circonstances, messieurs, doit aussi être examinée par vous dans son ensemble et vous devez en venir à une conclusion seulement après en avoir examiné l’ensemble.  Vous examinerez si les faits qui vous ont été racontés ont été prouvés, et c’est à vous à le dire s’ils sont prouvés ou non, et après cet examen, pour en venir à une conclusion de culpabilité contre l’accusée, vous devez être convaincus hors de tout doute raisonnable, et quand je parle de doute raisonnable, c’est le doute raisonnable dont je parlais tantôt.  Vous devez être convaincus, dis-je, que tous les faits prouvés à votre satisfaction conduisent à la seule conclusion que non seulement l’accusée est coupable mais aussi qu’il ne peut y avoir d’autres hypothèses, d’autres suppositions raisonnables ou contraire.  En d’autres termes, la preuve et toute la preuve doit produire l’impression hors de tout doute raisonnable que tous les faits, non seulement conduisent à une conclusion de culpabilité, mais qu’il n’y a pas d’autres explications possibles.  Et si vous en venez à la conclusion que vous trouvez d’autres explications, non pas plusieurs hypothèses, non pas plusieurs suppositions, mais une seule, il faut qu’elle soit raisonnable, vous devez l’acquitter.  Et si vous êtes aussi convaincus qu’elle n’est pas coupable, c’est suffisant pour l’acquitter, mais il faut, comme je viens de vous le dire, que cette hypothèse en soit une sérieuse et raisonnable.

 

 

En tenant compte du fait que pour condamner un accusé il faut démontrer sa culpabilité hors de tout doute raisonnable, le Traité de droit pénal canadien de Côté-Harper, Rainville et Turgeon se questionne à savoir si devant « une preuve qui est totalement ou principalement circonstancielle, nous devons exiger un degré de persuasion plus élevé »[1].

Pour mieux préciser ce qu’est la preuve circonstancielle, ces mêmes auteurs écrivent qu’elle peut être une bonne preuve « à condition que tous les faits soient considérés chacun par rapport à l’ensemble.  Certains juges estiment même que dans certains cas, la preuve circonstancielle est une preuve meilleure que la preuve directe ».  Les preuves ne doivent donc pas être considérées séparément mais dans un ensemble efficace destiné à reconstituer les faits.  Bref, c’est du cas par cas et c’est ainsi que toutes les causes judiciaires devraient être envisagées.

 

[1] Côté-Harper, Rainville et Turgeon, Traité de droit pénal canadien, 4e édition refondue et augmentée, 1998, p. 231.

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Ils étaient cinq!


            À travers toute l’histoire judiciaire du Québec, on retrouve des drames inoubliables par leur ampleur, leur cruauté ou tout autre aspect qui font en sorte qu’il est pratiquement impossible de les effacer de notre mémoire collective.  Le 26 juin 1977, l’un de ces cas s’est produit lorsque cinq jeunes personnes ont été tuées d’un seul coup.  Pourquoi cette tragédie s’est-elle effacée de la mémoire collective?  Est-ce en raison du fait que le sort a frappé dans une région éloignée en plus de viser un peuple que nous laissons de côté?

Dans un premier temps, cet oubli pourrait s’expliquer par le fait que les cinq victimes étaient des autochtones.  En fait, cette amnésie sociale pourrait découler de la couverture médiatique de l’époque qui s’est avérée très pauvre.  Les journalistes de 1977 craignaient-ils à ce point les mouches noires qu’ils ont préféré demeurer dans le confort de leurs villes?  Pourtant, ce n’est pas tous les jours que cinq personnes trouvent la mort simultanément, et surtout dans des circonstances criminelles, comme nous allons le voir plus bas.

Le Petit Journal a probablement été le seul média de l’époque à rapporter les faits.  Et encore!  L’article qu’on peut lire dans la parution de la semaine du 2 au 8 juillet 1977 est horriblement bref.  On n’y retrouve que deux paragraphes, le premier évoquant un autre drame par noyade.  Par souci de transparence, voici les deux paragraphes dans leur intégralité :

            Au cours du mois dernier, pas moins de huit Amérindiens[1] de la réserve de la Manouane, au Nord de Saint-Michel des Saints, ont péri par la noyade à la suite de deux accidents de la circulation.  Il y a trois semaines de cela, un couple marié, leur petit enfant, ainsi qu’un adolescent, se retrouvaient dans le lac Madon, suite à une perte de contrôle du véhicule qu’ils occupaient.  La mère tenta de sauver son enfant en agrippant ce dernier pour faire surface.  Mais le père voulu[t] aider les siens et empoigna son fils pour que son épouse s’échappe.  Il sombra au fond avec le bébé, l’adolescent, assommé, demeura coincé dans le véhicule tandis que la pauvre femme regagnait tant bien que mal la rive.

            Plus précisément encore, c’était au tour de cinq autres Indiens [sic], tous des jeunes, de périr de façon similaire, non loin de là, dans la rivière du Milieu, située à une douzaine de milles de Saint-Michel-des-Saints.  Comme on [sic] fait foi notre photo, le spectacle fut des plus macabres.  Dans un chemin de gravier qui longe le cours d’eau, une camionette [sic] transporta sept personnes dont deux blancs quitta la route pour tomber dans environ deux mètres et demi d’eau.  Après avoir brisé un carreau, les deux blancs gagnèrent la berge, mais les Indiens, pris de panique, devaient y rester, du moins jusqu’à l’arrivée des hommes-grenouilles de la Sûreté du Québec.  L’une des victimes étaient parente avec le père et l’enfant noyés lors du premier accident!

Voilà!  Au cours de l’été 1977, c’est tout ce dont eut droit le public, à savoir une rubrique trop brève qui ne sut attirer l’attention d’à peu près personne.  Pas un seul mot sur les « deux blancs » ni même sur l’enquête de coroner qui avait pourtant été complétée au moment de cette publication.  Mince consolation, Le Petit Journal, en dépit d’un texte dépourvu de rigueur et bourré de fautes, avait dépêché un photographe sur place, ce qui nous vaut aujourd’hui un souvenir iconographique permettant une compréhension limitée de la scène de la découverte des corps.

Photo parue dans Le Petit Journal en juillet 1977.

Avec le recul dont nous disposons aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de croire que si ce drame était survenu chez les « blancs », dans une ville « plus civilisée », les échos auraient été drôlement plus importants.  C’est évident!  D’autant plus que l’enquête du coroner a conclu que ce quintuple homicide était le résultat d’un acte criminel.

Historiquement Logique a voulu en savoir davantage en demandant une copie de l’enquête du coroner.  Tout d’abord, on apprend que les cinq victimes étaient Denis Eddy Petiquay, 18 ans; Thérèse Flamand Ottawa, 34 ans; Lionel Jean-Claude Petiquay, 19 ans; Nicole Marie Petiquay, 15 ans; et Marie Juliana Quitich, 24 ans.

Selon les documents obtenus, le corps de Denis Petiquay, réclamé par sa mère, portait une chaînette en or.  Jean-Claude Petiquay, dont le corps a été identifié par son père, portait lui aussi une chaînette en or « avec une breloque 1 médaillon ».  Marie-Juliana Quitich, quant à elle, identifiée par sa mère, ne portait apparemment rien de distinctif.  Nicole Petiquay portait aussi une chaîne en or, un jonc, une montre et deux bagues.  Quant à Thérèse Flamand Ottawa, elle ne portait apparemment aucun objet sur elle.

L’enquête de coroner fut conduite par un médecin du nom d’Ulysse Laferrière, qui avait ses bureaux à Berthierville.  Les documents relatifs à cette enquête se traduisent par quelques pages.  C’est dans le cas de la victime Thérèse Flamand Ottawa que nous en apprenons davantage.  Laferrière y résume l’affaire dans ce petit paragraphe : « dans le cas présent, cinq indiens [sic] et indiennes montent dans une camionnette à la Manouan [sic] pour se rendre à St-Michel des Saints.  La camionnette est la propriété de Ronald Sobczynski qui est le conducteur.  Ce dernier est accompagné de Florent Barthe.  Ces deux amis font une partie de pêche et ont les facultés affaiblies.  Barthe est à l’arrière et Sobczynski conduit à gauche[2] et le camion tombe à la rivière.  Les deux blancs sortent du camion et parvienne[nt] à la terre ferme.  Les cinq indiens demeurent dans le camion et se noient ».

Voilà tout ce que le coroner écrira, excepté le fait qu’il attribua la mort de Thérèse Flamand Ottawa à une « asphyxie parnoyade [sic] ».  Son corps fut identifié par son mari, Santerre Flamand, un trappeur qu’elle avait épousé en 1957.

Que penser de ce court paragraphe?  Était-ce la pratique courante pour l’époque ou la preuve d’un travail bâclé?

Avant la nouvelle loi sur les coroners, en vigueur depuis le 3 mars 1986, le moins qu’on puisse dire c’est que la qualité de ces enquêtes était très aléatoire.  On laissait aux coroners la discrétion de conclure par un simple cas de recherche, ce qui se résumait normalement en une seule feuille officialisant la cause du décès, ou une véritable enquête qui se soldait par un mini-procès avec témoignages et prise de notes sténographiques.

Il est difficile d’inclure le coroner Laferrière dans une hypothèse de complot, car dans un tel cas on l’imagine plus facilement en train de conclure à une mort accidentelle.  Dans le cas présent, il en arrive à un acte criminel, pour des raisons que nous verrons plus bas.  Il faut donc rendre à César ce qui appartient à César!

Toutefois, je pense qu’il y a un problème évident de manque de précisions.  Ce paragraphe ne rend visiblement pas justice à la nature de cette cause.  Devant cinq victimes tuées dans des circonstances criminelles, il aurait fallu une enquête complète avec des témoignages et des notes sténographiques.  Hors, il n’y a rien de tout cela.  Et pourtant, il est étonnant de voir parmi les documents une feuille qui atteste de la présence d’au moins dix témoins.  Que sont devenus leurs témoignages?  Ont-ils seulement été immortalisés par un sténographe?

D’un autre côté, il ne s’agit pas de la seule enquête bâclée, du moins pour le point de vue du chercheur qui préfère évidemment les dossiers complets afin de reconstituer les faits dans leurs moindres détails.  À titre d’exemple, Historiquement Logique a souligné en 2012 les circonstances de l’affaire Alarie, cette mère de famille qui a péri avec ses sept enfants lors d’un incendie survenu à Trois-Rivières en 1967[3].  De ce drame important, les archives n’ont conservés qu’une seule feuille où la cause des huit décès a été résumée par un seul mot : « asphyxie ».  Aucune mention d’un quelconque incendie.  Il faut recouper l’information par les journaux pour comprendre que cette tragédie a été causée par les flammes.

Il ne faut pas non plus chercher les notes sténographiques.  Pourtant, les articles parus en 1967 dans le quotidien Le Nouvelliste font état de la tenue d’une véritable enquête de coroner, à laquelle plusieurs témoins ont été entendus.

Mais revenons à l’affaire qui nous concerne.  Le simple fait que la déclaration du conducteur de la fourgonnette[4] ait été prise de façon manuscrite nous renseigne sur le fait qu’il n’y eut probablement aucun sténographe sur place.

Puisqu’elle apporte plus de détails que le paragraphe peu inspirée du coroner Laferrière, voyons le contenu de la déclaration de Ronald Sobczynski.  Le document permet de comprendre qu’il travaillait comme « vitrier d’automobile ».  Voici maintenant le contenu intégral de sa déclaration :

Je suis parti de Montréal vendredi le 24 juin vers 2heures pour St-Michel où je suis arrivé vers 5heures.  Je conduisais une petite vanne, mon épouse me suivant avec sa voiture.  Nous avons soupé chez Florent Barthe, un ami.  Nous avons passé la journée de samedi à la pêche et nous descendions à St-Michel moi et Florent Barthe lorsque les cinq indiens et indiennes sont montées [sic] dans ma vanne.  Ils nous ont dit : dépêche toi, la police est sévère.  Nous sommes partis vers St-Michel.  Il faisait noir, mais je voyais bien le chemin.  Arrivé à une fourche de chemin je suis allé à gauche au lieu de tout droit.  Une femme criait en arrière; je me suis tourné pour lui dire tais-toi.  Au même instant mon camion tassait vers la gauche; j’ai essayé en vain de le ramener, j’ai appliqué les freins mais je suis tombé dans la rivière.

Un des jeunes était assis en avant avec moi et Florent Barthe était assis avec les autres en arrière.  Florent a brisé la vitre de la porte arrière et a crié : restez pas en arrière.  Florent est resté et j’ai crié suivez-moi et je suis aussi sorti par en arrière.  Florent est monté sur le toit du camion en sortant j’ai crié une fois sorti et Florent m’a tiré par le bras et j’ai aussi monté sur le toit.  Il faisait très noir.  Nous avons regardé en vain si nous ne verrions pas les autres, après nous être [illisible] nous avons nagé vers le rivage.  Nous sommes parvenu à allumer un petit feu au bout de 1 heure et nous sommes restés là jusqu’au matin.  Nous sommes descendus à St-Michel à pied (12 milles).  Nous avons pris un café et nous avons averti la Sûreté du Québec.

Samedi, à partir du matin jusqu’à 7 heures j’ai pris 12 petites bierres [sic] tranquillement; j’ai aussi pris 6 petites bierres de 7 heures au moment de l’accident.  Nous avons mangé tout en prenant notre bierre tranquillement.  Je me sentais pas les facultés affaiblies.

Cette déclaration, signée le 27 juin 1977, fut corroborée par son copain Florent Barthe, qui habitait alors au 661 Matawin à St-Michel des Saints.

Cette déclaration détonne sur plusieurs points, d’abord par le fait que cette version est celle de l’homme que le coroner tient pour criminellement responsable.  Quelle valeur peut-on accorder à cette parole?  Les cinq victimes ne pouvaient évidemment plus parler pour leur défense.

En fait, cette déclaration soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses.

Sobczynski affirmait que sa femme l’avait suivi dans une autre voiture, en route vers Saint-Michel des Saints, mais sans préciser le rôle qu’elle a joué par la suite.  Faisait-elle partie de la seconde portion du voyage?  Si oui, fut-elle témoin de quelque chose?

Difficile aussi de comprendre les circonstances dans lesquelles les cinq jeunes autochtones sont montés à bord de la fourgonnette, et surtout pourquoi ils auraient demandé au conducteur de se dépêcher.  Le fait de mentionner que « la police est sévère » sans autre précision ne renseigne sur rien du tout.  Au contraire, ce détail amplifie le mystère.

Et cette femme qui « criait à l’arrière » était-ce Thérèse, Nicole ou Marie?  À moins que ce détail provienne de l’imagination du conducteur?  Après tout, ce dernier semble attribuer sa perte de contrôle au fait que sa conduite ait été perturbée par le comportement d’une passagère.  Il n’assumait visiblement pas son ivresse.  Après tout, il admet lui-même avoir bu 18 bières dans les heures qui ont précédées le drame.  Et à cela, il a le culot d’utiliser à deux reprises le qualificatif « tranquillement » pour décrire sa consommation.  Qu’on les prenne « tranquillement » ou non, le fait d’ingurgiter 18 bières en quelques heures tout en conduisant une fourgonnette se rapproche davantage d’un comportement alcoolique plutôt que de celui d’un conducteur responsable.  Personnellement, je ne bois même pas 18 verres d’eau en une seule journée!

Et comment interpréter ses propos quand il essaie de raconter comment il a tenté de sauver ses cinq passagers.  Cherchait-il à minimiser encore une fois sa responsabilité?

Sans vouloir jeter la pierre à qui que ce soit, ce sont-là de simples questions d’intérêt public.

Évidemment, comme l’ont fait remarquer dernièrement les familles et amis des victimes dans les médias, un autre détail vient s’ajouter à la liste des éléments étranges : sur les sept personnes qui prenaient place à bord du véhicule, les deux seuls survivants, comme par hasard, étaient les seuls Blancs.

En 2016, suite à la diffusion d’un reportage de Radio-Canada, la Sûreté du Québec acceptait de rouvrir l’enquête.  Lors de cette annonce, selon ce qu’a appris Historiquement Logique, Florent Barthe serait mort subitement.

En septembre 2017, Radio-Canada couvrait à nouveau l’événement, mais cette fois pour expliquer que le DPCP venait de se déplacer jusqu’à Saint-Michel-des-Saints pour dévoiler à la Nation Atikamekw qu’il n’y aurait finalement aucune accusation de portée contre le conducteur.  Il semblerait que sa déclaration soit insuffisante pour porter des accusations au criminel puisqu’il n’y a aucune garantie que celle-ci soit acceptée en preuve lors d’un éventuel procès.  Et si le dossier ne comporte aucune autre preuve solide, il serait effectivement très risqué d’entamer un procès criminel reposant sur une seule déclaration dont l’admissibilité n’est pas assurée à l’avance.  D’ailleurs, le conducteur de la fourgonnette aurait refusé de collaborer avec les policiers.

Et puisque notre système judiciaire défend le principe fondamental de l’innocence jusqu’à preuve du contraire, il nous faut respecter cette décision.  La question est maintenant de savoir s’il y a eu des lacunes ailleurs.

Nancy Roy, avocate et directrice générale de l’Association des familles de personnes assassinées ou disparues, a déclaré que, selon elle, le coroner et les enquêteurs de l’époque n’avaient pas bien fait leur travail.  Constant Awashish, grand chef du Conseil de la Nation Atikamekw, demande quant à lui des excuses publiques.  S’il est impossible de détailler le déroulement de l’enquête policière sans le dossier de police, il semble que la moindre des choses serait d’accorder cette mince consolation demandée par M. Awashish.

D’autre part, le chef de Manawan, Jean-Roch Ottawa, s’est offusqué que cette rencontre avec le DPCP ce soit tenue à Saint-Michel-des-Saint et non à la Manawan, où habitaient les cinq victimes.

Aujourd’hui, il apparaît évident que la couverture médiatique de 1977 a été défaillante et que l’enquête du coroner Laferrière semble anormalement anorexique comparativement à des affaires impliquant moins de victimes et parfois même des décès réellement accidentel.  Bref, il a visiblement manqué de rigueur.

À titre de comparaison, revenons sur l’affaire Sclater, ce meurtre commis en Haute Mauricie en 1905.  Nous étions alors à une époque où la civilisation québécoise était moins bien développée qu’en 1977 et pourtant tous les grands journaux de l’époque ont dépêchés un représentant à Trois-Rivières, dont celui de La Patrie qui a accompagné un policier jusqu’à Grande Anse.  Lorsque « la bonne histoire » est flairée, on ne peut donc pas dire que c’est la distance qui fait peur aux journalistes.  Faudrait-il en déduire un manque d’intérêt pour les nations autochtones?  Un racisme médiatique?

Et comme si ce n’était pas assez, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) a permis à Historiquement Logique d’apprendre que trois mois après le drame de juin 1977, le père d’une des victimes, Jérôme Petiquay, était à son tour victime d’un drame horrible.  Encore une fois, c’est le coroner Ulysses Laferrière qui conduisit l’enquête qui se résume … en quatre pages.  Et cette fois il atteignait le comble du ridicule.  Dans la zone réservée au moyen d’identifier le corps, il répond : « en le voyant ».

Malgré tout, le document nous apprend que Jérôme Petiquay a été tué le 22 septembre 1977.  Encore une fois, le coroner se fit très imprécis dans son résumé : « dans le cas présent il s’agit du meutre [sic] de Jérôme Gilbert Petiquay commis par Jean louis Quitish.  Je n’ai pas vu le cadavre qui fut envoyé à la morgue.  Le procureur de la couronne a obtenu de Québec la permission de traduire directement Quitish en cours criminelle sans passer par le coroner, et cela à cause de dépenses considérables que nécessiterait cette enquête avec des indiens.  Je n’ai vu que le criminel et l’escouade de la sûreté du Québec, section des crimes contre la personne »[5].

Extrait de l’enquête de coroner sur la mort de Jérôme Petiquay en septembre 1977.

Certes, le coroner Laferrière ne maniait pas la plume aussi aisément qu’un Stephen King ou un Stéphane Bourgoin en matière de description de scène de crime.

Devant une affaire aussi mystérieuse et inquiétante d’un point de vu de couverture médiatique et policier, il est difficile de ne pas soulever des questions lourdes de sens.  Y a-t-il une justice à double vitesse?  Le multiculturalisme québécois envers les pays étrangers témoigne-t-il de notre hypocrisie, puisque nous levons le nez sur ces communautés qui occupaient cette terre bien avant l’arrivée de Samuel de Champlain?

(si vous possédez de l’information dans ce dossier ou tout autre histoire semblable touchant la communauté Atikamekw, n’hésitez pas à m’écrire : eric.veillette@hotmail.ca)

 

 

 

 

[1] Étrangement, l’article utilise d’abord le terme Amérindien avant d’utiliser ce lui de « Indien », un mot aujourd’hui considéré comme plus péjoratif et inapproprié.

[2] Joli pléonasme.

[3] Pour en savoir davantage, je vous invite à lire mon article sur l’affaire Alarie de 1967 : https://historiquementlogique.com/2012/07/20/laffaire-alarie-et-le-coroner-marcel-chartier/

[4] Si dans l’article du Petit Journal et dans les documents relatifs à l’enquête du coroner on utilise de manière inappropriée les mots « camionnette », « vanne » ou « camion », le terme le plus précis est celui de fourgonnette.  Une camionnette réfère à un véhicule de style pick-up, donc à boîte ouverte, tandis qu’un camion relève plutôt de la catégorie des poids lourds.

[5] Les fautes sont retranscrites tel que vu dans le document, incluant l’absence de lettres majuscules aux endroits appropriés.

La mémoire de Dieppe


RICHARD, Béatrice.  La mémoire de Dieppe : radioscopie d’un mythe.  VLB éditeur, 2002, 205 p.

Quelle mémoire les Québécois se sont-ils donnée de la Seconde Guerre Mondiale?  Pour plusieurs, encore aujourd’hui, l’évocation de cette guerre s’associe automatiquement à la controverse entourant la conscription.  Mais c’est là oublier que plusieurs Québécois de l’époque se sont enrôlés volontairement, qu’ils ont fait la guerre pour assurer la liberté mondiale et qu’ils y ont aussi perdu la vie.

En étudiant le contexte de la bataille de Dieppe, c’est là que l’historienne et journaliste Béatrice Richard présente ce malaise.  Les Québécois ont-ils honte de ce passé?  Les vétérans eux-mêmes ont-ils contribué à cet oubli?

Voilà autant de questions qui rendent ce livre fascinant.  En fait, il s’agit d’une adaptation de la thèse de doctorat de l’auteure.  En dépit d’un langage de niveau universitaire, je pense qu’on s’adresse à un lectorat assez large.

Comme de raison, on comprend qu’après une guerre aussi violente des pays ont dû s’absoudre à un certain exercice d’oubli, ne serait-ce que pour refaire à nouveau des affaires ensemble.  C’est une simple question de survie.  D’ailleurs, comme le souligne l’auteure, les pays belligérants ont eux-mêmes contribué à cet oubli collectif.  L’ouverture sur le monde n’est donc pas sans conséquence.

Richard démontre que la façon de se remémorer la bataille de Dieppe est aussi étroitement liée à l’identité québécoise et l’apparent silence des vétérans.  Parmi les premières hypothèses, on effleure celle de l’isolement du Québec à travers le temps, qui aurait préservé ses habitants d’un esprit belliqueux qu’on retrouve dans plusieurs autres pays.  On assiste aussi à une lacune de livres sérieux en français sur la Seconde Guerre, et davantage sur les circonstances de la bataille de Dieppe, qui sera finalement considéré uniquement comme un échec cuisant où les combattants canadiens-français ont servis de chair à canon sous les ordres des méchants Anglais.

Le souvenir de la conscription de 1917 et de la fameuse émeute de Québec laissait aussi un goût très amer qui ne semble jamais s’être effacé complètement.

L’historienne a fait un énorme travail de recherche pour nous présenter le point de vu des journaux de l’époque, qui ont visiblement diffusés l’information au compte-gouttes et sous un certain contrôle du service de l’information de l’armée canadienne.  Les médias ont d’abord présenté un récit héroïque avant de révéler la vérité.  Par la suite, ils ne se sont pratiquement plus intéressés à la bataille de Dieppe, comme si on craignait d’attraper une maladie contagieuse.  À ce sujet, elle précise : « cette stratégie médiatique semble même avoir eu des répercussions inattendues sur la mémoire populaire.  Au lieu de galvaniser la combativité de l’opinion publique, le mythe de Dieppe cristallisa à long terme les frustrations nationales : jusqu’à aujourd’hui, la mémoire populaire a retenu qu’il s’agissait d’une boucherie au profit de l’impérialisme britannique.  La construction de ce mythe se nourrit certes d’un sentiment d’injustice.  En 1942, les Canadien français se sentent bernés par le plébiscite du 27 avril.  Ce qui n’arrange rien, à l’époque les rumeurs les plus désobligeantes circulent, au Canada comme aux États-Unis, au sujet du Québec, repaire de la Cinquième Colonne.  Que des héros canadiens-français surgissent de l’épopée de Dieppe ne peut que flatter une fierté nationale passablement malmenée »[1].

Ensuite, elle aborde le sujet drôlement important de ce que les livres d’histoire ont retenus de cette bataille et de cette guerre.  Important, car ce sont là les livres qui ont instruits la génération des baby-boomers et celle de leurs enfants.

N’oublions pas qu’à une certaine époque les livres d’histoire destinés aux écoliers manquaient dangereusement d’objectivité.  Certains prêchaient en faveur d’une participation militaire alors que d’autres semblaient s’accrocher à la seule idée que les Québécois devaient uniquement retenir l’aspect négatif de cette période, c’est-à-dire le refus à la conscription et les pertes de Dieppe.  Mais alors, qu’a-t-on fait de ceux qui se sont engagés volontairement?

Or, ce fut le cas du cousin de mon grand-père, Gaston Toutant, qui s’est engagé de lui-même dès l’automne 1940 dans l’espoir de faire sa part pour la libération du monde.  Est-ce cet aspect que les jeunes retiennent davantage aujourd’hui grâce à certains films comme Il faut sauver le soldat Ryan ou une série comme Band of Brothers?  Certes, il y a aussi ce côté de la médaille : que serait notre monde d’aujourd’hui sans ces hommes qui sont allé donner leurs vies dans des pays étrangers pour notre liberté?

L’étude de Béatrice Richard nous montre que les médias ne sont pas les seuls responsables de ce biaisement de l’interprétation que nous gardons de cette guerre.  Les livres d’histoire y sont aussi pour beaucoup, mais la littérature également.  Celle-ci fut cependant assez pauvre dans un Québec qui s’est toujours montré frileux à glorifier ou à respecter un tant soit peu ses valeureux combattants.  Quel honte il y a-t-il à cela?  En dépit de la simplicité de la question, la réponse est beaucoup plus complexe.

Honnête, l’auteure n’hésite pas non plus à orienter une part du blâme sur le féminisme, puis sur la politique : « Les combattants de la Deuxième Guerre feront, dans ce contexte, les frais de ces changements de paradigme.  « Perdants » ou « colonisés » de service, ils deviennent les repoussoirs de la nouvelle mémoire collective en gestation, la remémoration de Dieppe illustrant à point ce triste statut.  À travers ces figures, c’est la figure symbolique du « père » canadien-français, « scieur de bois et porteur d’eau » que les fils de la Révolution tranquille veulent « tuer », pour faire place au Sujet québécois.  Conséquemment, les héros de la Deuxième Guerre seront le conscrit, le rebelle, le déserteur, jamais le volontaire.  Ce en quoi, même s’il n’y est jamais fait directement allusion, Dieppe peut évoquer le Viet-nam.  Chercher à comprendre comment les gens de l’époque ont « lu » cette guerre, c’est s’abreuver une fois de plus à des sources parcellaires, en marge d’un discours tourné essentiellement vers un pays à bâtir, marqué également par la montée d’un pacifisme diffus.  D’une part, les manuels d’histoire nationale sont peu nombreux, d’autre part, la littérature aborde peu le sujet.  Les journaux se montrent en revanche nettement plus diserts sur ce passé à peine composé »[2].

Certains iront même jusqu’à évoquer la thèse d’un complot, une bataille organisée avec les Allemands pour anéantir les canadiens-français.  Le plus étonnant, c’est qu’un ancien combattant semble lui-même avoir adhéré à cette idée farfelue.

L’examen de l’auteure est fascinant et devient un incontournable pour quiconque s’intéresse de près ou de loin à l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale.

Avec un écart aussi grand de transmission du savoir entre ceux qui ont réellement vécus ces atrocités et les jeunes d’aujourd’hui désireux d’approfondir la question, peut-on récupérer le manque à combler?  Je ne peux m’empêcher de penser que, malheureusement, plusieurs faits historiques se sont à jamais perdu avec bon nombre de ces combattants qui, face à une société peu encline à les comprendre, ont préféré conserver le silence jusqu’à leur mort.

Peut-être que le Québec, après tout, ne s’assume pas suffisamment pour respecter tous les types de concitoyens, incluant les combattants.  Le multiculturalisme, c’est bien, mais respecter son propre passé c’est mieux!

[1] P. 73.

[2] P. 103.