1866 : Sophie Boisclair et Modeste Villebrun dit Provencher

À en croire l’auteur anonyme d’un livre paru en 1867 et imprimé par La Gazette de Sorel, le crime passionnel était encore bien rare mais captivant à l’époque de la Confédération canadienne. On y faisait mention d’une cause « justement célèbre, tant par la nouveauté du crime, que par les grandes questions légales et scientifiques qui s’y sont rencontrées […] »[1].

Cette histoire débute le 26 octobre 1866. Modeste (ou Modiste) Villebrun dit Provencher habitait à Saint-Zéphirin de Courval avec sa femme. Le couple avait pour voisins François-Xavier Jutras[2] et son épouse, Sophie Boisclair. Ce jour-là, Provencher et Sophie Boisclair ont quitté le village, chacun à bord de leur calèche. L’un prétendait se rendre à Richmond alors que l’autre disait avoir affaire à Sorel. Toutefois, des témoins les ont vus ensemble par la suite, voyangeant à bord du même véhicule. Dans une auberge, ils ont passé au moins une nuit ensemble.

À leur retour à Saint-Zéphirin, l’épouse de Provencher tombe malade et meurt en peu de temps. Puisqu’il n’est pas inquiété par les autorités, Provencher va habiter avec le couple Jutras et Boisclair vers le début de décembre 1866. Le 31 décembre 1866, on retrouvait le corps sans vie de François-Xavier Jutras. L’enquête permit de découvrir que celui-ci était mort empoisonné. Rapidement, les soupçons se tournèrent vers sa femme de 38 ans, Sophie Boisclair, ainsi que le présumé amant de celle-ci, Modeste Villebrun dit Provencher.

Leur procès s’ouvre le 22 mars 1867 à Sorel devant le juge Thomas Jean-Jacques Loranger.  Dans son édition du 5 avril 1867, Le Canadien publiait un paragraphe plutôt sommaire sur cette affaire qui pourtant « excite le plus vif intérêt par tout le pays. » Seul détail intéressant, on y précisait que l’empoisonnement aurait été effectué avec de la strychnine. Provencher fut décrit ainsi par La Gazette de Sorel : « il est vêtu de noir et porte un col de soie violette. Il est de hauteur commune, ses épaules sont larges et il annonce une grande force. Ses yeux, sa chevelure ainsi que ses favoris sont noirs, son air est calme, il paraît bien décidé. »

Selon la Couronne, les deux amants auraient quitté leur maison respective le 26 octobre, « l’un prétendait aller à Richmond l’autre à Sorel.  Ils se rendirent à la rivière aux Orties, à une distance de trois lieues, chacun dans sa voiture. La Boisclaire [sic] paraissait surprise de rencontrer Provencher.  Ils laissèrent une de leurs voitures et se sont embarqués ensemble dans l’autre. Ils ont dîné à Yamaska, où on les a pris pour mari et femme. » Ce soir-là, ils avaient passé la nuit à l’auberge Courchêne et le lendemain des témoins les virent à Sorel. Ils passèrent toute la fin de semaine ensemble. Le couple avait ensuite joué la comédie devant Jutras.  Provencher aurait même suggéré à la personne qui l’avait vu à Sorel de ne pas en parler.  Le 2 novembre, Provencher et sa femme avaient passé la soirée chez les Jutras et « à la veille de partir, on offrit un ver[re] de whiskey à madame Provencher qui l’accepta, et elle se trouva tellement saisie, qu’à peine pût-elle se rendre chez elle, à la maison voisine.  Cette femme était en très bonne santé le 2, et est morte le 5 novembre. »[3]

Au procès, la Couronne était représentée par les procureurs J. Armstrong, A. Germain et A. D. Bundy, tandis que la défense était assurée par A. Chapleau, D. Z. Gaultier et A. E. Brassard.  Joseph Jutras, le cousin de la victime, a témoigné à l’effet qu’au moment d’apprendre à Sophie la mort de son époux tout ce que celle-ci aurait trouvé à répondre c’est qu’il fallait prévenir le médecin pour éviter qu’il se déplace inutilement.

Le Dr Napoléon Hormisdas Ladouceur, 24 ans, expliqua avoir retiré les viscères lors de l’autopsie avant de les déposer dans une assiette.  Ces pièces à conviction ont ensuite été transférées dans un autre contenant avant d’être examiné par le Dr Provost le 7 janvier.  Or, personne ne semble avoir questionné les spécialistes à savoir pourquoi on avait fait ces examens seulement le 7 alors que l’autopsie a eu lieu le 2 janvier.  Malgré cela, le Dr Provost fit la preuve devant les jurés que Jutras avait succombé à un empoisonnement à la strychnine.

Selon la défense, c’est Jutras lui-même qui aurait envoyé sa femme avec Provencher à Sorel à la fin d’octobre 1866.  Provencher ne s’était pas caché du fait qu’il cherchait de la strychnine pour en expédiant à son fils qui vivant aux États-Unis.  Ce dernier s’en servait pour tuer les renards, comme plusieurs autres habitants au Québec à cette époque.  De plus, Me Gaultier de la défense remit en question la piètre qualité de l’entreposage et du transport des viscères de la victime.  On souligna également que l’accusé était un ancien juge de paix de Sainte-Monique.

En appelant le Dr Joseph Émery Coderre, la défense déclencha un véritable débat des experts car celui-ci remit en question tous les détails présentés par les autres médecins. Il affirmera que tous les symptômes rapportés par les témoins n’avaient aucune valeur parce que ceux-ci n’étaient pas des scientifiques mais en contre-interrogatoire le Dr Coderre devra cependant admettre n’avoir lui-même jamais fait de tests pour détecter de la strychnine.

Le procès de Sophie Boisclair s’ouvrit le 8 avril.  Elle aurait versé quelques larmes pendant qu’on décrivait les souffrances de son défunt mari. Le verdict de culpabilité n’eut apparemment aucun effet sur la condamnée.  Puisqu’elle se déclara enceinte, le prononcé de la sentence fut suspendu avant que des spécialistes puissent confirmer la chose.  Ce n’est qu’ensuite que le juge la condamna à mort.  Lorsqu’il lui demanda si elle avait quelque chose à déclarer, Sophie affirma : « Monsieur, je ne veux pas que la sentence de mort soit prononcée à c’t’heure, parce que je suis enceinte.  Je ne suis pas coupable; j’ai été accusée à tort ».  Et c’est en sanglotant qu’elle ajouta : « Je suis accusée sans être coupable; je puis vous le dire, si mon mari pouvait prononcer des paroles, vous verriez que je ne suis pas coupable. Si Dieu permettait que mon mari parlerait, vous verriez ce qu’il en serait aujourd’hui. »[5]Le procès se termine le 6 avril 1867.  Après 5 minutes de délibérations, le jury le déclare coupable. Provencher versera quelques larmes en croisant le regard de ses enfants, assis dans le prétoire, mais il se ressaisit rapidement.  Après avoir fixé l’exécution au 3 mai, le juge lui demanda s’il avait quelque chose à déclarer. Le condamné consulta brièvement ses avocats avant de dire : « j’ai t’a dire que j’suis pas coupable. J’scai qui s’qu’a fait l’coup, mais c’est pas les accusés. »[4]

Peu de temps après, sa peine de mort fut commuée en emprisonnement à vie au pénitencier de Kingston, en Ontario. Son complice eut moins de chance. Il fut pendu le 3 mai 1867 à la prison de Sorel. Pour l’occasion, Le Canadien publia : « Le malheureux Provencher a été pendu, à Sorel, dans la matinée du 3 du courant, tel que le comportait sa sentence. Il n’a fait aucune déclaration. Il s’est rendu à l’échaffaud [sic] d’un pas ferme.  Il a requis l’exécuteur de lui laisser la corde lâche autour du cou jusqu’au moment où il aurait reçu les dernières paroles du prêtre.  Il est mort en trois minutes et sans convulsion. Il y avait des milliers de personnes présentes. On dit que sa complice, Sophie Boisclair, qui est sous l’effet d’une semblable sentence, s’était placée à la fenêtre de sa cellule pour voir exécuter Provencher, et que l’on a été obligé de l’enlever de là de force. »

Selon l’auteur anonyme de Procès Provencher-Boisclair, le supplicié aurait dit au bourreau sur la potence : « Notre Seigneur a enduré, et il n’était pas coupable. »[6] Le Shérif écrivit par la suite que Provencher aurait avoué son crime avant sa pendaison. On aurait cependant attendu de diffuser cette information afin de ne pas causer préjudice au procès de Sophie Boisclair. La veille de sa pendaison, elle aurait manifesté le désir de le voir mais Provencher avait refusé.

Selon Ken Leyton-Brown, auteur de The practice of execution in Canada (2011) cette affaire aurait fait sensation à l’époque. Le 12 février 1868, Sophie était transférée au pénitencier de Kingston, en Ontario.[7] Selon le dossier judiciaire, elle n’aurait pas été libérée de prison avant 1886.


[1] Procès Provencher-Boisclair, 1867, préface de Louis-Alphonse DeBlois et C. Boucher.

[2] Dans le livre Procès Provencher-Boisclair publié en 1867 on l’écrit « Joutras ».

[3] La Gazette de Sorel, 23 mars 1867.

[4] Procès Provencher-Boisclair, op. cit., p. 311.

[5] Ibid., p. 315.

[6] Ibid., p. 316.

[7] La Gazette de Sorel, 12 février 1868.

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