1895 : Valentine Francis Cuthbert Shortis

Valentine Francis Cuthbert Shortis est né le jour de la Saint-Valentin en 1875 à Waterford, en Irlande. Fils unique d’une famille riche, son père, baron dans l’industrie du bétail, voulait le façonner à son image en se montrant exigeant avec lui. Au contraire, sa mère lui était dévouée, un peu trop selon certains. Sans doute pour contrer cette maternisation, le père décida d’envoyer son fils au Canada afin d’en faire un homme. En septembre 1893, à 18 ans, Valentine Shortis s’embarquait sur le S.S. Laurentian dans le port de Liverpool. Sa mère l’aurait accompagné jusqu’au quai et le jeune homme aurait pleuré abondamment avant de sombrer dans la dépression au cours de la traversée.

En 1894, sa mère vint l’aider à s’installer avant de retourner en Irlande. Peu après, Louis Simpson, le directeur de la Montreal Cotton Company basée à Valleyfield, engagea Shortis pour une période d’essai de deux mois.  Le jeune homme était si mauvais employé que Simpson décida de le renvoyer avant même la fin de la période de probation.  Toutefois, il permit à Shortis de fréquenter l’usine pour apprendre les rouages du métier mais sans salaire. Ce privilège, Shortis le perdit en décembre 1894. Simpson n’aurait pas accepté qu’il entretienne une relation avec la jeune Millie Anderson, au point de lui demander de briser cette relation. Millie était la fille d’un important industriel et ancien maire de Valleyfield, sans compter que sa mère n’était pas en bons termes avec Simpson. Shortis refusa de mettre fin à cette relation. Au soir du vendredi 1er mars 1895, c’est d’ailleurs chez elle qu’il passa quelques heures avant de la quitter vers 22h00 pour se mettre en route vers l’usine de coton.

Chaque vendredi, la compagnie recevait un magot de 12 000$ servant à payer les employés le lundi. Les quatre hommes chargés de déposer les billets de banque accomplirent leur tâche sous les yeux de Shortis. Ils le savaient incompétent mais comme ils le connaissaient tous ils ne virent aucun inconvénient à l’avoir parmi eux pour passer le temps.  Shortis mangeait une pomme tout en les observant. À un certain moment, le jeune irlandais demanda à voir le revolver appartenant à la compagnie et qu’on gardait dans un bureau. John Lowe refusa mais Shortis insista en prétextant vouloir vérifier le numéro de série. Lowe accepta de lui tendre l’arme mais seulement après en avoir retiré les cartouches. Shortis nettoya le revolver puis le remit à Lowe, qui replaça les cartouches dans le barillet. Les hommes continuèrent de discuter et de compter l’argent.

Au moment où les employés s’apprêtaient à mettre l’argent dans le coffre, Shortis saisit le revolver et tira sur Hugh Wilson à bout portant. John Loy se précipita vers le téléphone pour appeler un docteur, mais Shortis tira dans sa direction. Un projectile pénétra dans son cerveau et Loy s’écroula, raide mort.  Quant à lui, Lowe prit l’argent et avec un autre employé nommé Arthur Leboeuf s’enferma dans la voûte. Shortis leur cria de sortir en disant que Wilson était en train de mourir. Lowe eut la présence d’esprit de lui répondre d’actionner le bouton de la combinaison pour leur permettre de sortir, ce que fit le dangereux tireur. Toutefois, l’action eut plutôt l’effet contraire.  Cette fois, la voûte était verrouillée, mettant Lowe et Leboeuf à l’abri.

Pendant ce temps, Wilson avait eu le temps de se traîner mais Shortis se mit à gratter des allumettes afin de le pourchasser dans le noir. Lorsqu’il le retrouva à l’autre bout de l’usine, il lui mit une balle dans la tête. Il revint ensuite à la voûte, où il alluma un feu pour tenter de forcer Lowe et Leboeuf à sortir. Vers minuit, le gardien Maxime Leboeuf, le frère d’Arthur, effectua sa ronde de sécurité habituelle.  Ne se doutant de rien, il tomba dans l’embuscade de Shortis, qui l’abattit froidement. Leboeuf serait mort sur le coup.

Étonnement, Wilson n’était toujours pas mort. Il se traîna encore, au point de pouvoir déclencher l’alarme. Un médecin arriva sur place et lui donna les premiers soins. Ensuite, armé d’une barre de fer et d’un autre employé, il confronta Shortis, qui accepta finalement de se rendre.  On l’attacha avant de contacter la police. Lorsqu’un constable le fouilla, il découvrit sur lui une autre arme, celle-là de calibre .22.

L’enquête du coroner détermina que la seule balle retrouvée dans le corps de Loy provenait de l’arme appartenant à la compagnie, tandis que les trois projectiles retrouvés dans celui de Leboeuf (deux dans la tête et une dans le corps) étaient plutôt compatibles avec l’arme que Shortis avait dissimulée sur lui. Selon les journalistes, Shortis demeura nonchalant tout au long de cette enquête.À l’époque, on envisagea trois hypothèses pour expliquer cette tuerie. Il y avait bien sûr le mobile du vol. En effet, il semblait difficile de parler de coïncidence alors que Shortis avait choisi de se présenter à l’usine durant le seul moment de la semaine où on recevait l’argent pour les salaires. D’autres se demandèrent s’il n’avait pas voulu se venger indirectement de l’interdiction que Simpson lui avait imposée de ne plus voir Millie Anderson. Finalement, le mobile de la folie sembla par la suite retenir toute l’attention. Les gens de Valleyfield étaient prêts à reconnaître que Shortis était excentrique mais certainement pas fou.

George Bury, un homme d’affaires et ami de la famille Shortis, engagea l’avocat Henri Saint-Pierre, probablement le meilleur criminaliste de son époque dans la province de Québec. Blessé à la Guerre de Sécession, Saint-Pierre discuta une heure avec Shortis, après quoi il confia aux journalistes que son nouveau client n’était pas moralement responsable.

Les funérailles des victimes attirèrent quelques milliers de curieux et des groupes enflammés menacèrent de lyncher le jeune irlandais. C’est pourquoi les avocats de la défense firent une requête pour un changement de venue, ce qui leur a été refusé. En revanche, on leur accorda une commission rogatoire qui s’ouvrit en Irlande le 18 juillet 1895.  On y entendit 60 témoins en cinq jours. De retour au Québec, Me Greenshields, l’un des avocats de la défense, affirma que la preuve récoltée permettait d’établir que Shortis avait fait preuve de cruauté envers les animaux, qu’il avait déjà poignardé l’un des chiens de son père, qu’il riait et hurlait sans raison comme un véritable maniaque. De plus, il avait ouvert le feu sur un chat attaché simplement pour savoir combien de projectiles il lui faudrait pour le faire mourir. Selon un témoin, il avait également tiré sur une jeune fille, la balle effleurant son bras. Tous ces faits étaient apparemment inconnus de ses parents, ce qui poussa certaines personnes à croire que l’équipe de la défense les avait fabriqués pour sauver la peau de leur client.

Le procès débuta à Beauharnois le 1er octobre 1895. La Northwestern Telegraph Company installa 17 miles de ligne supplémentaire pour mieux desservir les reporters. Les jeunes femmes, en admiration devant le jeune accusé, se battaient pour obtenir les meilleures places dans la salle d’audience. Selon le Herald, on annonçait le plus grand débat en cour criminel que la province ait connue jusque-là.  Le procès présidé par le magistrat Michel Mathieu, nommé juge en 1881 par John A. MacDonald, il s’avéra être le procès le plus long à cette date, soit 29 jours.

À sa descente du train, Shortis était menotté mais fumait sans cesse la cigarette. Les procureurs Donald Macmaster et Charles Laurendeau représentaient la Couronne, tandis que la défense était assurée par Mes Greenshields et Foster. Me Saint-Pierre se trouvait toujours à Montréal pour tenter de dénicher des éléments pour étayer sa stratégie. Shortis entra dans le prétoire d’un air désinvolte, au point de demander à Macmaster comment il allait. Après qu’il eut plaidé non coupable, la défense annonça le plaidoyer d’aliénation mentale. Après les témoins de la Couronne, la défense présenta le contenu de la commission rogatoire, qui comptait 575 pages pour 48 témoins. On apprit que le grand-père et un oncle de Shortis avaient été internés.

Le père de l’accusé viendra dire sous serment que son fils n’avait pas parlé avant l’âge de 4 ans, tandis que la mère affirma qu’il était devenu violent entre l’âge de 12 à 15 ans. Quatre psychiatres témoignèrent pour la défense à titre d’experts. L’un d’eux, R. M. Bucke, décrit comme excentrique, croyait en la conscience cosmique, convaincu que des personnes comme le Christ et le poète Walt Whitman l’avaient atteint et qu’un jour tout le monde accèderait à ce niveau de conscience.  Il pensait aussi que le recueil de poèmes Leaves of grass de Whitman deviendrait la nouvelle Bible pour les prochains millénaires. Après avoir rencontré l’accusé à trois reprises, Bucke était d’avis qu’il était irrécupérable et décrivit son geste comme impulsif.  Me Macmaster le prit au piège en lui parlant de préméditation, ce qui allait à l’encontre de l’impulsivité.Millie Anderson fut appelé à la barre. Elle n’aurait regardé l’accusé qu’une seule fois, c’est-à-dire au moment de l’identifier, alors que Shortis ne posa jamais les yeux sur elle. Le jour du crime, dira-t-elle, il se sentait surveillé et avait continuellement mal à la tête. Shortis ne lui aurait jamais fait de proposition indécente et encore moins de promesse de mariage.  Au moment du drame, elle prétendit être sur le point de rompre avec lui parce qu’il devenait de plus en plus fou. Au lendemain de sa comparution à la barre des témoins, Millie aurait démontré sa frustration à l’effet que les journaux n’avaient diffusés aucune photo d’elle alors qu’elle s’était donné beaucoup de mal pour se faire belle.

Au total, 133 témoins furent entendus au cours de ces 22 journées d’audiences. Dans sa plaidoirie, Me Macmaster expliqua aux jurés qu’il avait été inutile pour la Couronne de présenter une contre-expertise psychiatrique parce qu’elle ne croyait tout simplement pas en la folie de l’accusé. Le 3 novembre 1895, le jury déclara Shortis coupable. Millie Anderson prenait son déjeuner à l’Hotel Kelley de Beauharnois lorsqu’on lui apprit la nouvelle. Elle se serait précipitée vers la sortie, en larmes. En après-midi, ce fut au tour de la mère de Shortis de recevoir le verdict. Elle s’est littéralement effondrée. Lorsque le juge demanda au condamné s’il avait quelque chose à déclarer, Valentine Shortis répondit seulement : « No, thank you! » Le juge fixa alors son exécution au 3 janvier 1896. Shortis aurait quitté le prétoire avec le sourire aux lèvres.

Son père retourné en Irlande, sa mère demeura au Canada afin de se battre pour la commutation de peine. Le 31 décembre 1895 à 22h30, la commutation fut acceptée. Shortis éviterait donc la pendaison. Il purgera quelques années au pénitencier Saint-Vincent-de-Paul avant d’être transféré en Ontario au pénitencier de Kingston, puis à Guelph. Il passera aussi du temps à la Ferme Industrielle de Burwash.

Shortis retrouva sa liberté le 3 avril 1937. Après plus de 40 ans de prison, il s’installa à Toronto, où il se mit à marcher plusieurs kilomètres par jour afin de se familiariser avec sa nouvelle époque.  Le 30 avril 1941, il entra dans une pharmacie sur Bloor Street.  Il se plaignit à l’effet qu’il se sentait devenir malade. Le pharmacien lui donna un médicament pour le soulager mais le célèbre tueur mourut dans l’heure qui suivit. L’enquête du coroner conclut à une attaque cardiaque.[1]


[1] Martin L. Friedland, The case of Valentine Shortis, a True Story of Crime and Politics in Canada, 1986 (2001).

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :