1897 : Cordélia Viau et Samuel Parslow

En septembre 1895, le curé Étienne Lucien Pineault de Saint-Canut reçut la visite de sa paroissienne Mme William Parslow qui vint le mettre au fait des relations extraconjugales entre son fils Samuel et Cordélia Viau, une femme mariée à un dénommé Isidore Poirier. Cordélia, qui habitait dans une maison avec son mari située à 700 pieds de l’église, jouait de l’harmonium lors des cérémonies religieuses alors que Sam Parslow chantait. À cette époque, Poirier travaillait en Californie tandis que les rumeurs se multipliaient à propos des aventures que sa femme vivait avec le jeune Parslow. Informé de la situation par Edmond Viau, le frère aîné de Cordélia, le curé Pineault se résigna à écrire à Poirier, d’autant plus que les amants auraient été vus en train de s’embrasser sur la bouche lors d’un bal.

Après avoir discuté avec le curé, Sam Parslow accepta d’aller travailler à Montréal pour tenter de faire taire les mauvaises langues. Toutefois, Sam et Cordélia continuèrent d’échanger des lettres enflammées, dont certaines furent interceptées par Angélina Chalifoux, épouse d’Alfred Ladouceur, chez qui Parslow pensionnait.

Au cours de l’été 1896, Isidore Poirier était de retour à Saint-Canut et trouva de l’emploi à la réparation de l’église de Sainte-Monique. Celui qui sera décrit par la famille Viau comme alcoolique alors que les autres le connaissaient comme un homme sobre, écrivit une lettre à sa femme le 1er septembre 1897 dans laquelle il eut des pensées suicidaires : « il ne me reste plus qu’à demander à Dieu de venir me chercher au plus vite.  […] Je suis complètement découragé et démonté. »[1]

Le 21 novembre 1897, des témoins revenant d’une soirée aperçurent, vers 1h00 de la nuit, de la lumière chez les Poirier. Au matin du 22 novembre, après une nuit passée chez son père, comme elle l’affirmera plus tard, Cordélia passa voir Sam qui se trouvait chez son frère malade. Ce dernier dira à sa maîtresse que tout était fini avec Isidore. Cordélia se dirigea alors chez elle mais se buta à des portes verrouillées et des toiles baissées. N’obtenant aucune réponse de son mari, elle se rendit chez les voisins Bouvrette avant d’aller à l’église pour s’occuper de la musique jouée en l’honneur d’un mariage. À son retour de la cérémonie, elle se heurta encore une fois à une maison verrouillée et sans vie. Cette fois, Bouvrette la suivit et utilisa un tournevis afin de forcer une fenêtre.  S’infiltrant à l’intérieur, il vint ouvrir la porte à Cordélia. Ensemble, ils découvrirent le corps sanglant d’Isidore Poirier dans la chambre à coucher, gisant en travers du lit.  Il avait la gorge profondément tranchée.

Alors que tout le monde dans le village croyait au suicide de Poirier, le Dr Mignault, qui s’occuperait de l’enquête du coroner, débarqua sur la scène au soir du 22 novembre. Dans la chambre, il trouva la victime sur le lit, un couteau posé à sa gauche sur un oreiller. Malheureusement, la scène de crime avait déjà été contaminée par quelques personnes, mais il désignera tout de même trois hommes pour garder les lieux.

Pour éviter d’avoir froid, ces trois gardiens allumèrent le poêle. Peu après, ils se rendirent compte de leur erreur en percevant des odeurs, croyant avoir incinéré des pièces de vêtements que l’assassin aurait pu jeter dans le poêle. Pendant ce temps, le Dr Mignault dirigeait son enquête. Devant lui, Cordélia niera avoir une liaison avec Sam Parslow, ajoutant au passage que son mari n’avait pas d’ennemi. Si la croyance penchait vers le suicide, la conclusion de cette enquête déterminera plutôt que Cordélia et Sam étaient criminellement responsables de la mort de Poirier.  Les docteurs Thomas J. Prévost et Siméon Lamarche, qui avaient pratiqué l’autopsie, écartèrent toute possibilité de suicide.

Kenneth Peter McCaskill, le patron de l’agence privée Canadian Secret Service, ne tarda pas à débarquer avec son collègue détective Ludger Georges Crevier. Mais ce sera Paul Gravel, rédacteur à La Presse, qui sera le premier à trouver une trace de pas faite dans le sang de la victime sur le plancher de la chambre, tout près du lit. Cette trace, qui semble avoir été faite par une chaussure de femme (pied gauche), sera conservée en sciant la planche.

La famille Poirier se chargera de l’inhumation du corps, cérémonie à laquelle Cordélia fut tenue à l’écart.

Le 24 novembre, les détectives McCaskill et Crevier fouillèrent la maison des Duquette, construite par Isidore Poirier et Sam Parslow peu de temps auparavant. Dans le grenier, ils trouvèrent un revolver de calibre .32 et des cartouches. Le lendemain, Cordélia fut arrêtée par McCaskill et conduite à la prison de Sainte-Scholastique. Peu après, elle demanda si Sam avait avoué avant de tout déballer elle-même, affirmant que Sam était l’assassin et qu’il avait acheté ce revolver pour le tuer. McCaskill passa ensuite dans la cellule de Parslow pour lui apprendre que Cordélia venait de passer aux aveux. Le jeune homme dit alors que depuis un an c’est elle qui lui demandait de se débarrasser de son mari.

Lors de l’enquête préliminaire, en décembre, on commença à se demander si les accusés avaient réellement été mis en garde et même si on les avait bien informé du fait qu’ils étaient en état d’arrestation. C’est le 17 janvier 1898 que s’ouvrit le procès de Cordélia Viau à Sainte-Scholastique, devant le juge Henri-Thomas Taschereau. Me François-Xavier Mathieu et Me J. A. MacKay représentaient la Couronne, alors que l’accusée était défendue par Me Dominique Leduc.

Rapidement, la thèse du suicide fut écartée car il apparut qu’il y avait eu lutte dans la chambre, sans compter qu’une blessure à la main gauche indiquait que la victime s’était défendue.  De plus, la plaie à la gorge, qui avait touché la colonne vertébrale, était beaucoup trop profonde pour être associée à un suicide. Le couteau retrouvé à sa gauche sur l’oreiller ne concordait pas puisque s’il y avait eu suicide celui-ci serait tombé près de sa main droite. Étrangement, lors du témoignage du Dr Amédée Marien, qui avait analysé la planche marquée de l’empreinte d’une chaussure féminine, on ne lui posa aucune question à savoir si ce sang était vraiment d’origine humaine.

Le procès démontra que Cordélia avait pris des polices d’assurance lui permettant de bénéficier d’une somme de 2 000$ à la mort de son mari. Les preuves circonstancielles continuèrent de s’accumuler avec la présentation de taches de sang sur des vêtements et ce bout de planche scié directement dans la chambre. Selon Prosper Lachapelle, témoin d’une conversation incriminante entre les amants, la liaison entre Cordélia Viau et Sam Parslow durait depuis au moins 2 ans.  Ensuite, Délia Lachapelle raconta sous serment que l’accusée lui avait déjà dit : « Mariez-vous avec quelqu’un que vous aimerez, on est trop malheureux de se marier avec une personne qu’on n’aime pas. »

Le 21 janvier, les jurés visitèrent la scène de crime. Quant à Sam Parslow, appelé comme témoin, il refusera tout simplement de répondre aux questions. « En refusant de témoigner, il empêche la Couronne de l’interroger notamment sur les lettres qu’il a reçues de Cordélia et celles qu’il lui a envoyées. »[2]

Angélina Chalifoux[3] révéla l’existence de lettres d’amour qu’elle avait intercepté et qui incriminaient fortement le couple. De plus, certains éléments entendus au procès ont laissé croire que l’accusée avait planifié le meurtre de son mari tout en espérant que son amant soit pendu pour ce crime. Évidemment, Cordélia ignorait qu’elle risquait elle-même la peine de mort pour sa complicité puisque la loi ne faisait pas de différence entre celui qui commet le meurtre et la personne qui l’assiste.

Au moment de la preuve de la défense, il apparut que les sœurs de Cordélia avaient arrangées leurs témoignages. Quant au charretier Legault, il expliqua avoir vu de la lumière chez les Poirier dans la nuit du drame, mais deux autres témoins rappelés par la Couronne le contredirent.  Après l’adresse du juge au jury, le 2 février, le verdict tomba. Cordélia Viau était reconnue coupable.  Ses avocats portèrent la cause en appel. Le 17 juin 1898, les juges de la Cour d’appel cassèrent le procès en déclarant qu’il avait été illégal de lire aux jurés la déposition que Cordélia avait faite devant le coroner.

Pauline Cadieux écrivit deux livres sur cette affaire, un premier en 1979 sous le titre La lampe dans la fenêtre et en 1990 sous celui de Justice pour une femme et dans lesquels elle clame l’innocence de Cordélia Viau. En 1980, Jean Beaudin réalisait le film Cordélia avec Louise Portal dans le rôle principal. Dès la sortie du film, le juge Jules Deschênes en dénonça les erreurs en plus de rendre publique la lettre que Cordélia Viau écrivait le 13 février 1899 à lady Minto, épouse du Gouverneur général du Canada, moins d’un mois avant son exécution. Malgré toutes ces preuves incriminantes, les auteurs du téléfilm Les grands procès du Québec diffusé au milieu des années 1990 allaient aussi dans le sens de la soi-disant innocence de Cordélia.                Le deuxième procès de Cordélia se déroula du 5 au 15 décembre 1898, toujours dans le palais de justice de Sainte-Scholastique devant le juge Taschereau. Ce fut, selon l’avis de Me Clément Fortin, une répétition du premier procès.  Encore une fois, le verdict fut le même. Le procès de son amant se déroula au même endroit et devant le même juge du 19 au 26 décembre 1898. Sam Parslow fut également condamné à mourir sur l’échafaud. Les amants furent pendus dos à dos le 10 mars 1899 à la prison de Sainte-Scholastique sous la supervision de Radcliffe.

Dans son docu-roman L’affaire Cordélia Viau la vraie histoire publié en 2013, Me Clément Fortin, qui présente à ses lecteurs l’ensemble du dossier judiciaire, fait mentir la plupart des affirmations de Cadieux, Beaudin et les autres, en plus de démontrer que ni l’un ni l’autre n’avait pu avoir accès aux transcriptions sténographiques de l’un ou l’autre de ces trois procès, qui ne furent déposées aux archives qu’en 1993.


[1] Clément Fortin, L’affaire Cordélia Viau, la vraie histoire, 2013, p. 46.

[2] Clément Fortin, L’affaire Cordélia Viau la vraie histoire, 2013, p. 192.

[3] Mme Alfred Ladouceur.

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