Monéka, la fille de Spotted Tail


Spotted Tail, vers 1879
Spotted Tail, vers 1879

Dans mes archives personnels, il y a ce texte intéressant publié à Montréal en 1869 dans « L’écho de la France, revue étrangère de science et littérature ».  Son titre est simplement « Le Fort Laramie », mais il nous en apprend davantage sur quelques coutumes amérindiennes des prairies et en particulier sur la mystérieuse fille de Spotted Tail, un chef de la tribu Brûlé dont le nom est resté dans l’histoire pour avoir côtoyé le célèbre Red Cloud, en plus d’avoir été l’oncle du légendaire guerrier Crazy Horse[1].

Le Fort Laramie, situé dans le Wyoming, a été construit en 1834 par William Sublette et Robert Campbell à la jonction des rivières Laramie et Platte.  Il devint rapidement une base de relais pour les voyageurs qui empruntaient l’Oregon Trail.  En 1849, il a été vendu à l’armée pour en faire un poste militaire, ainsi utilisé pour protéger les voyageurs durant la ruée vers l’or.  Abandonné en 1890, le Fort Laramie est maintenant classé comme monument national.

Malheureusement, l’auteur reste inconnu[2].  Voici donc ce texte reproduit dans son intégralité et qui nous raconte l’histoire de Monéka, la fille de Spotted Tail, qui est ici désigné, non sans faire sourire, sous la traduction de Queue-Bariolée :

Le fort où nous sommes campés est situé sur la rive gauche de la rivière Laramie, qui lui a donné son nom.  Le haut piton conique de roches bleuâtres que l’on aperçoit au nord, dernier prolongement des Montagnes Rocheuses, sur lequel s’orientent les émigrants, porte aussi le nom de Laramie, ainsi que les plaines au-delà de ce piton par lesquelles on arrive dans l’Utah, le pays des Mormons.

            Laramie, d’après ce que m’ont raconté les traitants, était un chasseur canadien qui, vers 1830, tendait ici ses trappes aux castors.  Il fut un jour surpris et tué par les Sioux.  Son nom est resté attaché à tous les points géographiques de ce district, à la rivière, à la montagne, aux plaines au-delà, au fort lui-même.  Le pauvre trappeur a été beaucoup plus heureux que tant d’autres pionniers, tant d’autres voyageurs tombés victimes en chemin, et complètement oubliés dans les baptêmes géographiques.

            La rivière Laramie se jette dans la Platte du nord, à peu de distance en aval du fort.  Des bluffs, monticules de roches tendres ou de cailloux roulés, séparent les eaux des deux rivières.  Si du haut de ces bluffs, en se tenant du côté de la Platte, on jette les yeux au-delà du fort, on aperçoit dans la campagne une ligne de côteaux [sic] peu élevés parallèle à la première.  Aux pieds de ces nouveaux bluffs sont  des cotonniers ou des peupliers du Canada qui jalonnent le cours d’un petit ruisseau.  Là est le cimetière des Peaux-Rouges, car dans les branchages de ces arbres sont ensevelis les Indiens.  Le corps est enveloppé de toile ou d’une peau de buffle cousue, quelquefois d’une couverture de laine.  Le mort est là avec ses plus beaux ornements, ses mocassins ornés de perles, ses colliers de coquillages ou de verroteries.  Les loups et les rapaces affamés sont venus violer ces sépultures, comme l’on peut aisément s’en assurer en montant sur les arbres.  Le linceul qui recouvre le mort a souvent été mis en lambeaux par les bêtes, et les os du squelette n’occupent plus leur place ordinaire.  Cependant quelques corps, protégés par leur enveloppe extérieure, sont restés bien conservés, et j’ai vu celui d’une jeune fille dont la peau est intacte et même encore colorée.  L’air pur des prairies a momifié ce corps délicat.  On dirait que la vie vient à peine de le quitter ou que la jeune indienne dort.

            J’ai demandé à l’Ours-Agile pourquoi les Peaux-Rouges ensevelissent ainsi les leurs en plein air, au lieu de les mettre en terre : « Les esprits aiment à voyager, m’a-t-il répondu, surtout de nuit; il ne faut pas y mettre d’obstacle, et la terre que vous jetez sur eux les gênent pour sortir. »

            C’est sans doute pour faciliter de tels voyages que l’on dépose souvent sur le cercueil du mort la selle de son cheval.  Au milieu de la prairie on a ainsi enterré, à Laramie, un chef sioux, la Vieille-Fumée, ou comme l’appellent les traitants de l’endroit, le père Laboucane[3].  La selle est sur le cercueil, et tant est grand le respect que les Indiens ont pour les tombes, que personne ne l’a encore volée.

            Les morts dont je viens de vous parler, hôtes silencieux des grandes plaines, ne sont pas les seuls qui ont été ensevelis auprès du fort Laramie.  D’autres morts dorment dans ces campagnes, et le cimetière du fort a offert son dernier asile a[à] plus d’un émigrant, a[à] plus d’un soldat qui a fait sa dernière étape dans les lointaines prairies.  Les pierres parlent et racontent ici une lamentable histoire.  La mort aussi a rapproché les rangs et les races elles-mêmes, car quelques Indiens ont été ensevelis avec leur mode de sépulture dans le cimetière des blancs.  Les cercueils, portés sur quatre-piquets [sic], sont recouverts d’une couverture de laine rouge.  Un d’entre eux attire surtout l’attention.  Une tête de cheval est clouée sur chacun des supports; sur les montants opposés sont attachés les queues.  Devant les têtes, on voit, éparses par terre les douves d’un petit tonneau défoncé.  Que signifient ces emblêmes [sic]?  Est-ce là le tombeau d’un grand chef, a-t-on immolé sur son cercueil, comme autrefois pour les guerriers germains, les deux poneys qu’il affectionnait le plus?

            Je me suis informé auprès d’un des résidents du fort de l’histoire qui se rattache à cette tombe.

–          Ce n’est pas la tombe d’un chef, m’a-t-il dit, c’est celle de la Monéka, la fille de la Queue-Bariolée.

–          Je connais bien de réputation de la Queue-Bariolée, ai-je répondu.  Qui peut ignorer le nom de Sintegeleshka, l’illustre chef des Brûlés?  Cependant je ne l’ai jamais vu.

–          Comment!  Vous n’avez pas encore vu la Queue-Bariolée, et vous êtes venu dans la prairie!

–          Je n’ai pas encore vu Sintegeleshka.  La première fois que je parcourais le chemin de fer du Pacifique, il y a quelques semaines, le grand guerrier était dans les environs du fort Sedwick [Sedgwick], près de la station de Julesburg.  On nous avait annoncé qu’il venait de se brouiller de nouveau avec les blancs, et qu’il arrêterait et ferait dérailler le train, comme ses braves, (ses lieutenants) l’avaient fait déjà récemment.  Mais il n’en a rien été.  La Queue-Bariolée échangea même alors à North-Platte un speech amical avec les commissaires, et leur promit de se rendre, accompagné de ses guerriers, aux conférences de Laramie.

–          Vous voyez bien qu’il n’est pas venu.

–          Je ne m’en aperçois que trop.  Aussi ne pouvant entendre de sa bouche l’histoire de Monéka, je vous prie de me la raconter.

Mon interlocuteur s’est prêté de bonne grâce à ma demande, et m’a conté l’histoire de Monéka.

            La voici fidèlement, tel que je l’ai recueillie de sa bouche.

            Monéka (en Sioux, la Perle des prairies) était l’unique fille de la Queue-Bariolée.  Il y a trois ans, son père était en guerre avec les blancs.  Monéka avait suivi son père, et campé avec lui dans les environs du fort Laramie.  Elle devint amoureuse d’un officier du fort, et comme elle avait toujours désiré épouser un Visage-Pâle, elle demanda à son père la permission d’être la femme de l’officier.  Le sachem irrité, refusa son consentement, et s’en alla avec ses braves et tous ses guerriers à l’extrémité des prairies, à 400 milles à l’Est.  Sur sa route il sema partout la désolation et la mort, attaquant les caravanes, pillant, incendiant les fermes, et tuant sans pitié les blancs, dont il portait aussitôt les chevelures en « scalps » comme autant de trophées.  Cela dura pendant toute une année, et le nom de la Queue-Bariolée ou « Spotted-Tail », comme l’appellent les Américains, devint la terreur des prairies.

            Cependant Monéka, qui n’avait pas voulu désobéir à son père, était devenu triste, taciturne.  Elle qui d’habitude apportait tant de gaieté dans le camp des Indiens, elle qui commençait toujours la première les danses et les chants, était depuis plus d’un an mélancolique, et n’adressait plus la parole à personne, même à la Queue-Bariolée.  Une maladie de langueur la minait peu à peu.  Un jour sentant ses forces à bout, elle fit appeler le grand chef.

            « Mon père, dit-elle, je vais mourir; vous savez que j’ai toujours aimé les blancs : je demande à reposer dans leur cimetière.  Faites la paix avec les Visages-Pâles; ils sont plus forts que nous.  Déjà ils sont maîtres de la moitié des prairies, et l’Indien disparaîtra devant eux.  Promettez-moi de faire la paix, et d’aller ensevelir mon corps dans le cimetière des blancs à Laramie. »

            Toute la tribu pleura sa mort, car chacun l’aimait, et le vieux traitant Pallarpie, qui a connu la jeune princesse, me disait tout à l’heure dans son langage original : « C’était une brave fille, sensée, et qui raisonnait bien; quel dommage qu’elle ne vive plus! »

            Le lendemain de la mort de Monéka, la Queue-Bariolée réunit tous [s]es guerriers, et dans un de ces discours que les Indiens savent si bien improviser, il racontait avec une éloquence émue les derniers moments de sa fille.

            « Je veux remplir ses dernières volontés, dit-il, nous allons partir pour le fort Laramie et y porter le cadavre de Monéka. »

            Et alors tous ces hommes, sans dire un mot, montèrent à cheval et suivirent leur chef.  La Queue-Bariolée portait lui-même le corps de sa fille.  Cinq jours on marcha de la sorte.  Le sixième jour on arriva enfin à Laramie.

            Comme les Peaux-Rouges étaient en guerre avec les blancs, la Queue-Bariolée fit arrêter sa bande à quelque distance du fort, puis il demanda une entrevue au commandant, le colonel Ménardier[4], qui la lui accorda.

            « Père, lui dit-il, je viens remplir un grand devoir près de toi.  Je t’apporte le cadavre de ma fille, qui m’a demandé en mourant d’être enterrée au fort Laramie. »

            Le commandant, ému, promit à Spotted-Tail de recevoir le corps de Monéka et de la faire ensevelir avec toutes les cérémonies que pratiquent les blancs en pareille occasion.  Le chapelain du fort fut immédiatement prévenu, et le lendemain, au moment où le grand chef de la bande des Brûlés venait, suivi de tous ses guerriers, remettre le corps de Monéka entre les mains du commandant, il fut reçu à la porte du cimetière par le colonel Ménardier lui-même et les officiers en grand uniforme.  À côté était le chapelain et les desservants, puis les divers employés et résidents du fort.  Un piquet de soldat formait la haie.

            Les Indiens étaient venus à cheval, vêtues de leurs plus beaux costumes.

            On entonna le chant des morts d’après les rites des chrétiens, et l’interprète du fort traduisit chaque verset aux Peaux-Rouges.  Les enfants du désert, qui jamais dans leur langue n’avaient entendu des chants d’une poésie si austère et si sombre, étaient profondément émus; pour la première fois ils versèrent des larmes.

            Puis vint le moment des offrandes.  Il est d’usage, chez les Indiens, quand on va ensevelir un mort, de lui dire le dernier adieu et de lui faire un présent.  Le commandant ôte ses gants :

            « Je donne ces gants à la belle Monéka, dit-il, pour qu’elle en recouvre ses mains et les protège contre le froid dans le grand voyage qu’elle va faire vers les heureuses plaines. »

            Les Indiens arrivèrent ensuite et offrirent chacun à la Perle des prairies ce qu’ils avaient de plus précieux.

            Enfin, Monéka fut mise dans un cercueil de bois de cèdre, qu’on éleva sur quatre poteaux à un angle du cimetière du fort.  Au-dessus, on jeta une couverture de laine rouge, la couleur préférée des Indiens.  On immola sur le tombeau de la jeune princesse les deux poneys qu’elle montait de préférence, et on cloua leur tête sur les poteaux qui soutenaient la sienne, et leur queue où elle avait ses pieds.  Devant les têtes, on mit un tonnelet rempli d’eau, afin que les chevaux pussent se désaltérer dans leurs longues courses vers les heureuses plaines, vers les prairies où il fait toujours beau, et où l’on chasse le buffle sans jamais être fatigué.

            Et voilà comment, si vous passez jamais à Laramie, on vous racontera l’histoire de Monéka, la Perle des prairies, la fille de la Queue-Bariolée.

            Tous ceux qui ont connu la belle princesse ont gardé d’elle le plus doux souvenir, et son nom, dans quelques années, sera devenu tout-à-fait légendaire.  Alors quelque Cooper ou Irving américa[i]n reprendra cette histoire comme cavenas [sic] d’un de ses romans, et dira à ses lecteurs émus la mort touchante de la jeune Indienne. – Renaissance Louisianaise.

Si l’auteur anonyme de ce texte affirme avoir vu de ses yeux la sépulture de Monéka, peut-on risquer une datation?

On sait que le texte a été publié à Montréal en 1869, mais probable qu’il raconte un événement ayant pu se produire l’année précédente.

On reconnaît ici, surtout dans les derniers paragraphes, le style littéraire religieux, qui cherche subtilement à nous émouvoir tout en faisant la promotion de la croyance chrétienne.  Bref!

Ensuite, je crois que ce texte est précieux en ce sens qu’il ne m’a été permis de retrouver ailleurs une quelconque mention de cette fameuse Monéka.  On reconnaît l’intention louable de l’auteur à vouloir qu’elle devienne célèbre, mais force est d’admettre que ce ne fut pas le cas.

Selon l’auteur Robert W. Larson[5], Spotted Tail aurait participé aux représailles inspirées par ce que l’on a appelé le Massacre Grattan survenu en août 1854.  En novembre, de futurs leaders Brûlés, comme Spotted Tail et Red Leaf, ont attaqués au moins une caravane.  Rapidement, l’armée américaine réplique.  Le Général William S. Harney surgit par surprise sur un camp Lakota le 3 septembre 1855.  Résultat : 86 membres de la tribu sont tués et 70 femmes et enfants sont capturés.

À cette époque, donc, on en déduit assez facilement que Spotted Tail était loin d’être un pacifiste.  L’histoire avec sa fille s’est donc produite après.

Les Brûlés, dont Spotted Tail, et les Kiyuksas quittent le secteur de Fort Laramie pour aller s’établir ailleurs.

En 1864, c’est au tour des Cheyenne du chef Black Kettle de subir la bêtise humaine des Blancs lors de l’inoubliable Massacre de Sand Creek.  C’est à ce moment que réapparaît Spotted Tail.  Dès décembre 1864, environ 800 tipis sont regroupés, dont la moitié, précise Larson, appartiennent aux Brûlés et aux Oglala Sioux.

La contre-attaque amérindienne connaît son point culminant le 7 janvier 1865 avec l’attaque de la petite ville de Julesburg (mentionnée dans le texte).  Dans l’est du pays, de nombreux citoyens américains furent eux aussi outrés de ces histoires de massacre, et la controverse commença à se faire entendre à propos du traitement que le gouvernement réservait aux Amérindiens.

Dans les références consultées, il ne m’a pas été permis de savoir clairement si Spotted Tail a participé ou non aux représailles de 1864 et 1865.  C’est donc ici que ce texte apporte une précision car son auteur mentionne nettement que « il y a trois ans, son père était en guerre avec les blancs. »  Puisque le texte a été publié en 1869, cela nous porterait donc vers 1866.  Tout à fait plausible, donc.

Larson rapporte que le New York Times aurait publié le 28 juillet 1867 que « Spotted Tail a persuadé Red Cloud d’écouter les ouvertures de paix du gouvernement fédéral, une intervention qui fut responsable du climat de paix qui prévalait maintenant sur le pays Sioux. »

Si on en croit cette date, l’épisode où Monéka convainc son père d’adopter une attitude pacifiste se serait donc déroulé quelque part entre 1866 et juillet 1867.  Et, par conséquent, on pourrait sans doute attribuer cette même période pour évaluer le décès de la jeune femme.

Quant à l’identité de l’officier dont elle fut amoureuse, la question restera sans doute sans réponse.

Historiquement parlant, il est intéressant de noter que Spotted Tail était l’oncle de Crazy Horse, fier guerrier ayant participé aux Bataille de Fetterman (1866) et Little Bighorn (1876).

Selon Wikipédia, Spotted Tail, aussi désigné comme Sinte Gleska, serait né en 1823 ou 1833 et aurait été tué en 1881 par un autre Indien nommé Crow Dog.  Larson, quant à lui, nomme le même tueur mais place plutôt l’événement en 1883.  L’incident créa apparemment une tension qui fut palpable durant des années sur la réserve Rosebud.

En 1971, l’université indienne de Rosebud, dans le Dakota du Sud, fut nommée en son honneur, la Sinte Gleska University.


[1]Selon Robert W. Larson.

[2] Bien que l’Écho de la France a été publié sous la direction de Louis Ricard, avocat, il ne nous est pas permis d’identifier clairement l’auteur de ce texte, qui se retrouve dans le livre parmi tant d’autres.  Cependant, dans le style utilisé, on serait porté à croire qu’il s’agirait d’un missionnaire quelconque ou à tout le moins d’un homme croyant aux valeurs chrétiennes.

[3] Laboucane est un nom de famille existant dans la généalogie francophone canadienne.

[4] Il m’a été impossible pour le moment d’identifier ce colonel Ménardier.

[5] Red Cloud, warrior-statesman of the Lakota Sioux, Robert W. Larson, 1997.

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