Père Didace, martyr en Chine

Père Didace, en 1946 ou 1947

On a tendance à croire que « nos martyrs canadiens » ont vécus à des époques lointaines, mais il arrive aussi qu’une découverte nous ramène dans un passé beaucoup plus récent.

Léon Arcand naît dans le village de Champlain le 16 juillet 1886.  Il était le fils de Hermine Toutant et de Norbert Arcand, pilote de navire.  « La confiance que les paroissiens de Champlain avaient en M. Norbert Arcand l’appela à la mairie », écrivait Eugénie Lassalle en 1915.  « Il aimait et encourageait l’éducation.  Ses fils étudiaient au séminaire des Trois-Rivières. »

En septembre 1898, Léon et son frère aîné, Arthur, entament leurs études au Séminaire Saint-Joseph de Trois-Rivières.  Malgré son air espiègle, Léon devint un religieux assidu alors qu’Arthur abandonna l’école pour devenir pilote de navire, comme son père.

D’après l’un de ses confrères, l’abbé J. G. Turcotte, Léon Arcand s’intéressait déjà à la Chine et aux missions lointaines à l’époque de ses études au Séminaire, de 1898 à 1906.  On le décrivit comme un « bout-en-train » aimant faire le pitre.

Selon Ferdinand Coiteux[1], la mère de Léon, Hermine Toutant, est décédée de tuberculose alors que son fils étudiait au Séminaire.  Les registres de Champlain démontrent cependant que Hermine s’est éteinte le 15 juin 1890 pour être inhumée trois jours plus tard.  Elle était donc âgée de 34 ans, tandis que Léon en avait seulement 4.  Il ne pouvait donc pas fréquenter le Séminaire à un âge aussi précoce.

À peine six mois plus tard, soit le 15 janvier 1891, Norbert Arcand se remariait avec Éléonore Dontigny.

Les profits d’une pièce de théâtre jouée à Champlain auraient permis à Léon de s’acheter une chaloupe avec laquelle il amusa ses amis, ce qui l’obligea à remettre en question son choix missionnaire, développant ainsi son goût pour la navigation.

Ada, cette sœur qu’il chérissait tant, eut une mort lente qui lui permit de dévoiler sa sérénité face à son triste destin, ce qui toucha profondément le jeune Léon, qui se trouvait au Séminaire au moment du décès d’Ada.  Toutefois, Norbert arriva au chevet de sa fille juste à temps pour qu’elle lui dise : « Papa, vous direz à Léon … »

Telles furent ses dernières paroles.  C’était le 13 novembre 1904.  Ada était âgée de 16 ans.  Son corps fut inhumé à Champlain le 15 novembre.

Léon savait ce que signifiait cette phrase incomplète.  Il s’était confié à sa sœur à propos de sa remise en question spirituelle.  Dès lors, il sut quoi faire!

Au Séminaire, il profita de ses temps libres pour aller bavarder avec le portier du monastère franciscain, situé à quelques pas.  Il fit sa demande officielle le 23 avril 1906.  Le 30 septembre, à 20 ans, il entrait officiellement chez les franciscains.  On lui imposa le nom de Didace, ce qui sembla d’abord lui déplaire, jusqu’au moment où il réalisa que sa sœur était décédée le jour de la fête de Saint Didace d’Alcala.

Le 7 octobre 1907, il quittait le noviciat de Montréal pour le scolasticat de Québec.  « Le voyage se faisait par le bateau piloté par son père », écrivait Coiteux.  « Ainsi l’on passa devant Champlain, le pays natal tant aimé. »

Tout en prenant au sérieux sa vocation, le Père Didace était un joyeux personnage, si on en croit les nombreux témoignages recueillis par Coiteux.    À Québec, il en profita pour étudier l’histoire des martyrs en Chine.  Il prononça ses vœux solennels dans la capitale québécoise le 9 octobre 1910, après quoi il fut ordonné prêtre le 25 juillet 1911.  Sa décision d’aller à Chefoo, en Chine, était déjà prise.

Il profita d’un dernier congé pour revoir les siens à Champlain.  Il ne devait plus jamais revoir son père.  Ce dernier s’éteignit à Champlain le 25 décembre 1926, tandis que son fils n’était toujours pas rentré de Chine.

La cérémonie du grand départ s’effectua le 24 septembre 1911 à 15h00.

Le Père Didace débarqua à Yokohama, au Japon, le 18 octobre 1911, après quoi il fit route vers la Chine, jusqu’à la petite ville de Chefoo.

Pour obtenir une idée partielle de ce qu’il pouvait vivre à Chefoo, voyons d’abord sa lettre du 24 janvier 1912 : « Ici, ça devient de plus en plus triste; on vole, on pille et on tue en plein jour.  La Chine est infestée de brigands.  Les Allemands ont massacré 40 pirates; les Anglais, 8; et Chefoo est devenue république et sera une base d’opération d’où l’on partira pour aller attaquer Tsinanfou, capitale du Shantong. […] »

Le 2 février 1912, quelques semaines seulement avant le légendaire naufrage du Titanic, le Père Didace mentionnait que « […] la révolution continue à battre le tambour et à promener son drapeau en massacrant ceux qui ne veulent pas l’arborer.  Chefoo est tombé au pouvoir des révolutionnaires.  Il n’y a rien à craindre pour les étrangers, car de toutes parts, on a affiché des notices défendant de toucher aux Européens et aux églises.  Le premier qui ose le faire est mis à mort sur le champ. […] »

En décembre, il écrivait une phrase pénible pour son père : « […] Merci mon cher papa, de vos bons souhaits; mais ne caressez pas l’espoir de me revoir un jour.  C’est impossible. »  Certes, il devait se douter que sa mission ne lui permettrait jamais de rentrer au pays.

Dans sa lettre du 5 août 1928, on s’imagine assez bien le sang froid dont il pouvait faire preuve.  Appelé à aller donner les derniers sacrements à un mourant de 88 ans, les balles sifflaient dans les rues.  Tandis que des amis essayaient de le retenir, le Père Didace leur répondit : « Je les envoyai se promener et sautai sur ma bicyclette; j’étais seul, personne n’osait m’accompagner.  […]  J’avais fait à peine quelques lis que je me trouvai en face d’un brigand à cheval.  Il me salue.  Quelques lis plus loin, un autre.  […]  J’en rencontrai encore trois autres qui me sommèrent de descendre de ma bécanne[2][…]  Je continuai ma route; un cadavre était en travers [de la rue?], c’était sûrement un brigand qu’on venait de tuer.  J’arrivai enfin chez le malade, vite je l’administrai et repris le chemin du retour. »

En 1938, il manifesta son souhait d’obtenir des vacances au Canada, mais son supérieur reporta le périple.

En 1940, en pleine Seconde Guerre Mondiale, le projet de Léon fut encore une fois compromis.  Le Japon avait déclaré la guerre à la Chine depuis le 7 juillet 1937 et le système en place exigeait une permission spéciale pour sortir du pays.

Le 8 décembre 1941, au lendemain de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor, il fut conduit dans un camp de concentration où il demeura jusqu’en septembre 1945.

Après s’être mérité une nomination, on reconnaît sa dérision quand il écrit : « Je n’aurais jamais pensé qu’on puisse nommer à cette charge « une nouille et un ainsi-soit-il en brouette comme moi ».  Je recommande votre pauvre « blé d’inde » à vos bonnes prières […]. »

Son congé enfin obtenu, il débarque à Montréal le 22 juillet 1946 après une absence de 35 ans.

Avec beaucoup de temps à rattraper, il visita sa parenté à La Tuque, à Shawinigan et à Champlain, où il rencontra pour la première fois son cousin Léo Toutant, né alors que Léon naviguait vers la Chine en octobre 1911.

On ignore la date exacte, mais Léon reprit le bateau pour la Chine vers la fin de l’année 1947.  Cette fois, il ne devait plus jamais revenir.

Peu après son retour, les choses s’aggravèrent.  Les communistes chinois l’accusèrent d’avoir fondé la Légion de Marie.

Selon le Père Hyacinthe Dor, collègue de Didace à Chefoo, « C’est le 16 juillet 1951 que commencèrent les attaques officielles contre la Légion de Marie.  Dès ce moment, le P. Didace et moi-même, nous nous sentîmes menacés.  En fait, ce fut le Curé chinois de la Cathédrale, qui le 20 juillet, à 6h30 du matin fut arrêté, pour avoir refusé, en dépit des menaces, de prendre part à des manifestations contre le Représentant du Saint-Siège et à demander son expulsion. »

Selon le témoignage du Père René Bulle, Léon n’aurait ensuite plus osé sortir de sa petite chambre.  Mais l’inévitable se produisit.  Il fut arrêté par la police secrète « parce qu’il avait désapprouvé les trois autonomies réclamées par Mao-Tse-Toung pour l’Église Chinoise », selon Bulle.  « […] En fait je ne devais plus revoir le P. Didace […] »

Le Père Didace, 65 ans, aurait continué de blaguer avec les policiers communistes, bien qu’il était gardé jour et nuit dans des conditions lamentables.  Il ne fut jamais torturé directement ni battu, mais les piètres conditions dans lesquelles il fut gardé contribuèrent grandement à faire chuter son état de santé.

Le Père Dor fut incarcéré en même temps que Didace et c’est de lui qu’on obtient les seules informations concernant cet épisode.  On les transféra à la prison de Chefoo le 24 août 1951.  On obligea les membres de la Légion à lire de fausses accusations contre Didace, mais un d’entre eux, une femme, refusa.  On la fit disparaître[3].

Aucune communication ne fut possible entre les prisonniers et leurs amis restés en liberté.  D’ailleurs, Bulle rapportait que « des chrétiens ont raconté qu’ils avaient rencontré le P. Didace et le P. Hyacinthe avec les menottes; le P. Didace était souriant. – D’autres ont dit que plusieurs jours après l’accusation publique, les Rouges les ont promenés dans les rues avec les fers, les faisant marcher vite, les bousculant pour faire voir au peuple qu’ils ne craignaient pas d’arrêter même les étrangers, mais de ceci je n’ai pu vérifier l’authenticité. »

La rumeur de cette parade de mauvais goût était fondée.  Le Père Hyacinthe Dor la corrobora plus tard, en janvier 1953 : « les Communistes avaient imaginé de nous promener à travers les principales artères de Chefoo, espérant par là provoquer des huées à notre égard, de la part de la population.  En fait, ce fut tout le contraire qui se passa […] »

« À la prison », expliqua Dor, « le P. Didace fut dépouillé de tout ce qu’il possédait (montre, chapelet, ceinture, etc…) et, revêtu d’une simple chemise, d’un caleçon, d’un pantalon, de sandales et de bas de coton, fut jeté dans la cage no 8, (sous le matricule no 135); car on ne peut pas appeler cellule, le local en bois muni d’une porte à claire-voie formée de baguettes en sapin.  Puis ce fut mon tour d’être enfermé dans la cage no 6. […]  Depuis 7h du matin nous n’avions rien pris et la faim commençait à se faire sentir, lorsque vers 4h30, on nous distribua comme aux autres prisonniers, du « Pien Pien » (pain de maïs cuit à la vapeur) des herbes salées, des bouts de navets confits dans le sel et de l’eau chaude à volonté.  À vrai dire, jusqu’à ce moment-là, nous n’avions pas pris très au sérieux, ni notre arrestation, ni notre promenade à travers la ville.  Loin d’être abattus, nous nous laissions faire en riant.  Mais nous comprîmes bientôt que les choses devenaient sérieuses. »

Menottes aux poings, jour et nuit, il leur était défendu de parler ni de remuer sans autorisation ou de fermer les yeux durant le jour.  Ils subirent aussi plusieurs interrogatoires, « aveuglés par une grosse lampe électrique braquée sur nos yeux. […] Nous ne pûmes jamais nous parler, mais nous pouvions nous apercevoir : soit lorsque 3 fois par jour, on nous conduisait aux W.C. [toilettes]; […] Vers Noël [1951], le P. Didace souffrit d’une rétention d’urine qui lui arrachait des cris.  […]  Au début de février [1952], ses forces l’abandonnèrent complètement, il pouvait à peine se tenir debout, ses jambes refusant tout service.[…] »

Le 8 février 1952, le Père Didace était enfin transporté hors de la prison de Chefoo pour être envoyé à l’hôpital Saint-Sébastien.  Malheureusement, il était déjà trop tard.  La libération fut de courte durée. On doute même qu’il ait profité de cet instant, comme l’expliquait encore le Père Bulle en disant que « Le P. Didace a ouvert les yeux : à un moment donné, au bout de dix minutes, il a respiré fortement et ce fut fini : il avait rendu son âme à Dieu. […] »

Malgré ce dernier regain de vie, Bulle croyait lui-même que Didace n’ait jamais eu conscience de sa libération.  Son état semblait trop comateux.

Bulle releva la présence de deux petites plaies cicatrisées sur les os des poignets, probablement causées par une utilisation abusive des menottes.  Le détail le plus intéressant fut l’enflure des pieds, ce qui laisserait croire que Léon souffrait depuis plusieurs jours.  Donc, les responsables de la prison n’avaient pas été attentifs à ses besoins de base.

Toute cérémonie religieuse étant interdite, Didace fut enterré presque en secret.  On déposa une pierre sur son cercueil, dans l’espoir de pouvoir le localiser plus tard.  Mais en vain.  Aujourd’hui, l’emplacement exact de sa dépouille reste un mystère.

Plusieurs mois après son retour de Chine, c’est en ces termes que le Père Bulle parla de son ami : « Une religieuse cloua le couvercle du cercueil et quatre chrétiens le mirent sur une voiture à bras pour aller l’enterrer sur le versant d’une montagne du sud à 2 kilomètres de la ville parce que les Communistes ne permettaient pas qu’on enterrât nos morts dans notre cimetière privé. »


[1] Père Didace Arcand, Martyr à Chefoo,  par Ferdinand Coiteux, 1960.  L’auteur avait réussi à mettre la main sur 102 lettres écrites de la main du Père Didace, récupérées auprès des membres de sa famille.

[2] Expression québécoise couramment utilisée à l’époque, du moins en Mauricie, pour désigner une bicyclette.

[3] Malheureusement, l’identité de cette femme reste inconnue.

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