Qui était le Chevalier de Clermont?


Le 5 août 1689 survenait le Massacre de Lachine, près de Montréal.  Dès l’aube, des Iroquois s’infiltraient dans le village pour massacrer un minimum de 26 colons, incluant femmes et enfants.

L’incident souleva immédiatement la colère.  Peu de temps après, Frontenac revenait au pays assumer pour la seconde fois le rôle de gouverneur, et il encouragea les représailles.  Trois raids vengeurs furent organisés sur la Nouvelle-Angleterre.

À leur tour, les Anglais, qui fournissaient en armes les Iroquois, se tournèrent vers une solution navale.  Décidés à s’emparer de la Nouvelle-France une bonne fois pour toute, ils s’attaquent d’abord à l’Acadie avant de foncer vers Québec.  C’est là que survint la Bataille de Beauport, où le Gouverneur Frontenac lancera sa célèbre réplique : « je vous répondrai par la bouche de mes canons… »

Les victimes françaises ne furent pas nombreuses, mais parmi elles on retrouve un mystérieux personnage qu’on désigne parfois comme « sieur de Clermont » ou encore « Chevalier de Clermont ».  Qui était-il?

Lors du recensement fait en Nouvelle-France en 1681, rien ne permet de relier un des habitants à ce nom partiel.  Peut-on alors en déduire que son arrivée remonterait plus tard, à l’époque où la France expédia des soldats pour contrer la violence des Iroquois?

En 1915, Eugénie Lassalle, dans ses deux livres consacrés à l’histoire du village de Champlain, précisait que « le 23 octobre,[1690] dans l’église de Beauport, un service funèbre fut chanté pour le jeune seigneur de la Touche et le chevalier Clermont.  Au registre, le curé a inscrit : « les susdits décédés donnèrent leur vie pour soutenir leur religion et leur patrie. » »

Dans le registre original de Beauport, consulté à la Société de Généalogie de Trois-Rivières, on constate que Lassalle a fait une erreur de datation.  Ces funérailles se sont plutôt déroulées le 25 octobre 1690.

Avec l’aide de Mme Hélène Leboeuf, je peux retranscrire ici le texte original : « Le vingtcinquième [sic] octobre par moy soussigné curé de Beauport ont été enterrés les nommés ci-dessous à savoir écuyer, sieur De Clermont lieutenant de La Compagnie de Joseph et un autre engagé vagabond et [illisible] ayant été tués le dix-huitième du dit mois dans le combat qui fut livré par ce dit lieu par nos ennemis Les Anglais [illisible] où les susdits décédés donnant leur vie pour soutenir leur religion et leur patrie auquel enterrement ont assisté Noël et Pierre Vachon […] garçons du dit Beauport. »

La « Compagnie de Joseph », telle que cité dans ce document d’archive, était-elle celle de Joseph Desjordy de Cabanac?

En 1694, quatre ans après la bataille, Joseph Desjordy de Cabanac fut parrain de Balthasar Dubord à Champlain, tandis que la marraine était Marie de la Touche, sœur du défunt Daniel Pézard, tué lui aussi à Beauport à l’âge de 24 ans.  Or, dans le rapport de l’archiviste on apprend que le « 1733, 28 mai – Engagement de Pierre Dubord dit Clermont à Jacques Rouillard dit St-Sir pour faire voyage à la Baye ».

Ainsi, on apprend que les Dubord, célèbre famille de Champlain, portaient aussi le nom de Clermont, à une certaine époque du moins.  Toutefois, les Dubord utilisaient également le nom de Lafontaine.

Ceci nous amène à relater le baptême de Daniel Dubord Lafontaine le 27 octobre 1688, fils de Julien et de Catherine Guérard.  Le parrain de l’enfant était nul autre que Daniel Pézard de la Touche, tué à Beauport deux ans plus tard.  Julien, le père de l’enfant, pouvait-il être celui qu’on cherche?

Non, car Julien Dubord était toujours vivant en 1694, date à laquelle il apparaît à Champlain comme le père d’un autre fils.

Noël et Paul Vachon ont été les seuls témoins, selon les registres originaux de Beauport, à avoir assisté aux funérailles de Daniel Pézard de la Touche et de Clermont le 25 octobre 1690, mis à part le curé, bien sûr.  Qu’est-ce qui expliquerait leur présence?  Un lien de parenté avec les défunts?

J’ai d’abord envisagé que Clermont ait pu être leur frère Vincent.  Encore une fois, cependant, cette piste mène vers un cul-de-sac, car Vincent Vachon apparaît comme témoin à un mariage qui se déroula en 1691.  Il ne s’agit pas non plus du père, Paul Vachon, puisque celui-ci mourut après le tournant du siècle.

Si Clermont était nouvellement arrivé en Nouvelle-France, en tant que soldat par exemple – après tout ne le désigne-t-on pas sous le titre de chevalier – et qu’il n’y a aucune famille, alors il faut chercher ailleurs.

Le nom de Clermont est celui d’une seigneurie située en Dauphinée, en Anjou, en Normandie.  Cette dernière daterait de 1560.  La maison des Bourbon s’est d’abord appelée « de Clermont ».  Sommes-nous sur une piste?

Ce détail reliant le nom de Bourbon à celui de Clermont m’a amené à envisager la candidature d’un certain Jean Bourbon, tué par les Iroquois le 4 septembre 1690, un mois avant les conflits de Beauport.  Son inhumation, selon Michel Langlois, eut lieu le 3 décembre 1690 à Laprairie.  Pourquoi un délai aussi important entre le décès et l’inhumation?  Se serait-on trompé sur la date?  Aurait-il plutôt perdu la vie à Beauport, sous le nom de Clermont?

Je ne crois pas qu’on ait pu se tromper, car rien ne nous permet de remettre en question la fiabilité du registre de Beauport, qui fait de Clermont un homme enterré six pieds sous terre dès le 25 octobre 1690.

Georges Bordonove, expert sur l’histoire des rois de France, nous apprend que les origines du roi Henri IV sont « issus du comte Robert de Clermont, cinquième fils de Saint Louis, les Bourbons ont crû à l’ombre du chêne capétien. »

Peut-on en déduire que les Clermont ont toujours eu un lien de proximité avec la famille royale?  Mieux encore, un lien de sang?

En revanche, si le Clermont qu’on cherche était un proche parent de Louis XIV, par exemple, n’aurait-on pas rapatrié sa dépouille en France?

On se rappellera que, dans son rapport de 1690, Champigny le mentionnait à la tête d’une trentaine d’hommes vers août 1690, l’identifiant comme « Sieur de Clairmont, Cappitaine reformé ».  Et Champigny terminait sa lettre en faisant un bilan annuel : « Nous avons perdu cette année 179 hommes, compris les Sieurs Desmarets, le Chevalier de Clermont et LaMothe, cappitaine reformés, Murat, Lieutenant et Colombet, Lieutenant reformé. »

Si Clermont était chevalier, c’est donc dire qu’il faisait partie de l’élite des combattants.

Quatre Clermont ont fait partie des célèbres mousquetaires : Charles-Joseph, marquis de Clermont-Tonnerre, comte de Thoury (1720 – 1791); Louis-Claude de Clermont, marquis de Montoison, (1722 – 1787); Louis de Clermont-Chaste, marquis de Chaste, comte de Roussillon, (1688 – 1734); et Joseph-Claude 1er de Clermont-Tonnerre (1781 – 1859).

Comme de raison, aucun d’eux n’a vécu à l’époque correspondant au Clermont que nous cherchons.

Qui était donc le Chevalier de Clermont mort à Beauport en 1690?

Pour le moment, le mystère reste complet.

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