Monéka s’appelait en fait Mni Akuwin

Pour faire suite à mon article du 30 août dernier concernant un texte publié en 1869 qui révélait l’existence de Monéka, la fille du chef indien Spotted Tail (Sinte Gleska), désigné par l’auteur francophone sous la traduction de Queue Bariolée, j’ai voulu pousser les recherches un peu plus loin.

         Le 23 septembre 2010, Rod Bordeaux, du département des Arts et Sciences de la Sinte Gleska University, me fit parvenir un document préparé par Victor Douville en 1997[1] et qui révèle plusieurs détails intéressants.

         D’abord, on apprend que Monéka a réellement existé et qu’elle a fait partie de la tribu des Sicangu Lakota.  Elle a porté trois noms différents : Mni Akuwin (Femme qui Apporte de l’Eau[2]); Hinziwin (Femme Peau de Daim[3]); et Ape Hinpaye (Feuille Tombante[4]).

         Le premier nom, qui semble le plus utilisé, provient de sa mère, qui portait exactement le même.  Le second était un surnom.  Quant au dernier, il lui aurait été attribué par le Lieutenant Eugene Ware, sans toutefois mentionner pourquoi.  Douville explique que parfois des individus portaient deux noms, un premier étant héréditaire et un autre donné au cours d’une cérémonie quelconque.  « Mni Akuwin, un nom héréditaire, est le nom qui a survécu au temps, et à cause de ça, c’est celui qu’on utilisera », écrit Douville.

         Rien n’explique cependant comment l’auteur anonyme du texte français de 1869[5] en est arrivé à transformer le nom original de Mni Akuwin en « Monéka ».  Il s’agissait probablement d’une interprétation toute personnelle de la phonétique.  D’ailleurs, le texte laisse entendre la tendance de l’auteur à franciser les noms propres.

         Autre point important : on peut maintenant situer le personnage dans le temps car Mni Akuwin serait née dans la vallée de la Platte River en 1848.

         Elle « était l’une des filles aînées de Sinte Gleska », dit Douville.  En citant une autre source, il nous dit aussi qu’elle était grande, belle et jouissant d’un fort caractère.

         Mni Akuwin a donc grandi à une époque où les relations entre les Lakota et les wasicun (les non-indiens) connurent un tournant majeur.  Par exemple, elle était à peine âgée de 3 ans lorsqu’elle se rendit au Fort Laramie pour la première fois, au moment où son peuple signa le Traité de 1851.  Elle croisa donc des visages pâles très tôt dans sa vie.

Trois ans plus tard, elle fut témoin direct de ce qu’on appela le Massacre Grattan.

         Bien sûr, quand il est question de guerres indiennes, les auteurs blancs avaient cette fâcheuse habitude d’utiliser le terme de « massacre » quand les victimes avaient la même couleur de peau qu’eux, tandis qu’on parlait plutôt de « bataille » lorsque le sang versé était amérindien.

         Sinte Gleska devint un leader militaire au sein de sa tribu.  Malgré tout, les échanges reprirent à nouveau.

Mni Akuwin se rendait régulièrement au Fort Laramie pour y voir des amis.  Il faut comprendre que de nombreux Amérindiens s’étaient installés au fort pour y réaliser des affaires, dont certains étaient en train d’abandonner leur mode de vie pour celui des Blancs.  Sur place, la jeune fille avait l’habitude de s’asseoir sur un banc près d’une boutique pour regarder les soldats américains effectuer leurs parades et changements de garde.  Voilà comment elle aurait développé sa fascination pour le mode de vie des wasicun.

         Sa dernière visite remonterait à 1864, sûrement avant le Massacre de Sand Creek.  Lors de cette dernière visite, le Lieutenant Eugene F. Ware remarqua que la jeune fille de 16 ans se tenait à l’écart du cercle formé par les autres indiennes qui attendaient leurs rations.  Ware s’approcha d’elle pour lui demander de se joindre aux autres mais Mni Akuwin déclina l’offre en disant qu’elle était la fille de Sinte Gleska et qu’elle avait tout ce qui lui fallait.

         Selon Douville, il subsiste une tradition orale à l’effet qu’elle entretenait une relation très amicale avec son père, tandis qu’une autre prétend le contraire.  Sinte Gleska aurait tenté de lui trouver un mari au sein de la tribu Sicangu, mais Mni Akuwin refusait toujours.  Un jour, la jeune fille, armée d’un couteau, aurait même réussi à faire fuir de panique un ennemi Blackfoot.

         Peut-être est-ce à partir de ce refus répété face au mariage que prit naissance la rumeur de l’histoire romantique avec un officier blanc.  Ware fut le premier à souligner légèrement l’idée.  Ensuite, en mentionnant qu’un deuxième texte faisait allusion plus clairement à cette histoire d’amour, Douville écrit que « le même thème romantique a été archivé par un ingénieur minier français du nom de Louis Simonin qui a visité Fort Laramie en 1867, moins d’un an après les funérailles de Mni Akuwin. »  Or, en lisant l’extrait en version anglaise, il m’apparaît clairement qu’il s’agit du même texte utilisé dans mon article précédent.  Par conséquent, on vient d’identifier celui que j’appelais « l’auteur anonyme ».

         Par contre, les recherches menées par Douville ne permettent pas de confirmer la fameuse histoire d’amour, et encore moins de pouvoir identifier l’officier en question.  En fait, Douville doute sérieusement en précisant « qu’une affaire secrète entre deux amoureux dans un mode de vie traditionnel Lakota aurait été impossible à cacher. »

         La seule possibilité d’un quelconque fondement à cette histoire aurait pu être un clin d’œil ou un sourire amical interprétés démesurément par l’adolescente.

         Évidemment, ce n’est que spéculation et Simonin s’est probablement laissé attendrir par cette belle rumeur.

         À la fin de novembre 1864, le Massacre de Sand Creek réunifia plus que jamais les Lakota et les Cheyenne.  Encore une fois, l’équilibre des deux cultures fut remis en cause.  Comme plusieurs autres, Sinte Gleska déclara la guerre aux Blancs.

         « […] À l’instar de la plupart des filles ou des femmes Lakota, elle [Mni Akuwin] a vu dans ces conflits avec les wasicun comme une chose terrible […] », ajoute Douville.

         En août 1865, le gouvernement américain répliqua en expédiant sur les plaines trois colonnes militaires afin de « punir » les Lakota et les Cheyenne.  La stratégie s’avéra cependant être un échec.

         C’est à cette époque que Sinte Gleska commença à croire qu’il devenait futile de continuer à défendre les terres ancestrales.  Sa fille eut-elle un rôle à jouer dans ce changement d’attitude?

Le texte de Simonin le laisse clairement entendre, tout comme les conclusions de Douville.

         Toutefois, il semble qu’à la même époque le gouvernement montra aussi une ouverture de paix.  Ce changement d’attitude s’expliquait par les coûts énormes engendrés par la reconstruction du Sud, suite à la violente Guerre de Sécession.  La fin de la guerre[6] imposait également une baisse considérable des effectifs militaires.  Donc, il paraissait plus économique de faire la paix avec les Amérindiens plutôt que d’envoyer sur les plaines des milliers de soldats à la « chasse aux Indiens ».

         C’est en octobre 1865 que Sinte Gleska fut informé de la position du gouvernement.  Devenu leader civil, il se mit donc en route vers le Fort Laramie.  Il ne signa cependant pas en raison des pressions internes exercées par des guerriers et d’autres chefs.  Son propre conseil le forçait à reprendre la hache de guerre.

         À la même époque, Mni Akuwin tomba malade, infectée par la tuberculose.  Douville mentionne une rumeur selon laquelle l’un de ses prétendants l’aurait empoisonné, déçu de son refus de l’épouser.  Mais ça semble peu probable.

Elle succomba finalement parmi les siens le 22 février 1866 alors que le campement de la tribu était installé sur la Little Powder River.

         Le père, dévasté, « a mis les choses en perspective et trouva que la mort de sa fille jouait un rôle très important dans ce qu’il s’apprêtait à faire », dit Douville.  Peut-on dire que sa décision de militer en faveur de la paix avait été prise avant la mort de sa fille?  En avait-il discuté avec elle?

         Sinte Gleska envoya donc un message au Major Henry E. Maynadier, commandant de la 5ème Volontaire des USA.  Le 9 mars 1866, Maynadier envoya son rapport au Commissaire des Affaires Indiennes.  Dans cette pièce d’archive, Maynadier épelait curieusement le nom de Sinte Gleska comme « Pegaleshka »[7].  Il y confirmait le souhait de la jeune femme d’être enterrée avec les Blancs, admettant qu’il avait personnellement rencontré Mni Akuwin 5 ans plus tôt, estimant maintenant l’âge de la défunte à 17 ans.

         « Le chef a démontré de profondes émotions durant mon préambule, et des larmes ont coulées de ses yeux, un fait rare chez un Indien, et durant un temps il ne put parler », écrivait Maynadier dans son rapport, ce qui corrobore parfaitement le texte de Simonin.  Cette tristesse aurait-elle permit de créer des liens durables entre les deux cultures?

Quand on est capable de s’émouvoir devant un inconnu, voir même un ennemi potentiel, n’y a-t-il pas une ouverture sur l’humanisme?

         Le corps de la belle fut enveloppé dans une peau de bison après qu’on ait peint sa peau en rouge.  Un cercueil en pin et un échafaud monté sur quatre piquets furent construis par les hommes de Maynadier.  Douville confirme que les gants de Maynadier furent confiés à la dépouille.  Deux des chevaux de la défunte furent tués, après quoi leurs têtes et leurs queues furent placées sur les piquets soutenant l’échafaud.  On plaça Mni Akuwin de sorte qu’elle envisage le soleil couchant, là où les âmes font leur voyage vers le Wanagi Tacanku (Ghost’s Trail).

         Sinte Gleska suivit les conseils de sa fille et signa le Traité de 1868, après quoi il demeura auprès des Blancs avant qu’on lui offre une réserve pour son peuple.

         En 1876, la dépouille de Mni Akuwin fut conduite sur la Réserve Spotted Tail sur la rive ouest de Big Beaver Creek.  Sinte Gleska enterra les restes de sa fille sur une colline située en face de la réserve portant son nom[8], sans oublier la cérémonie appropriée.

         En 1994, on découvrit qu’un os de cheville appartenant à Mni Akuwin était préservé à l’University of Wyoming Heritage Center à Laramie, Wyoming.  On attend toujours de pouvoir rapatrier cette relique humaine aux descendants de la famille de Sinte Gleska.


[1] Le document a été déposé le 14 mars 1997 et révisé en 2005.

[2] Brings Water Woman.

[3] Buckskin Woman.  Ce nom lui aurait été donné par le Lieutenant Ware car Sinte Gleska faisait en sorte que sa fille s’habille en homme afin de la faire passer pour un jeune guerrier lors d’au moins une visite au Fort Laramie.

[4] Falling Leaf.

[5] Voire : « Monéka, la fille de Spotted Tail », 30 août 2010.

[6] La Guerre de Sécession s’est officiellement terminée le 9 avril 1865 avec la reddition du Général Robert E. Lee.  Cinq jours plus tard, le Président Lincoln était assassiné à Washington, D.C.

[7] Maynadier n’y mentionne cependant jamais le nom de Mni Akuwin ou autre dérivé.

[8] Spotted Tail Agency.

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