Le premier duel de Wild Bill Hickok


James B. « Wild Bill » Hickok (1837-1876). Après avoir été éclaireur pour l’armée il devint l’un des plus efficaces représentants de l’ordre du Far West.

Au cours de l’été 2008, Barack Obama prononçait un discours à Springfield, Missouri, annonçant fièrement être un descendant, de par sa mère, du légendaire représentant de la loi James B. « Wild Bill » Hickok.

Or, c’est à Springfield que Wild Bill se rendit célèbre en participant à un duel qui influença à jamais le cinéma western.

Un anthropologue aux compétences douteuses

Précisons tout de suite un détail qui pourrait induire en erreur.

En 2002, l’anthropologue québécois Bernard Arcand écrivait ceci : « Les duels à coups de pistolets dans la rue principale ont été inventés par Hollywood qui les trouvait magnifiques sur grand écran. »[1]

Prétendre que les duels sont l’invention des cinéastes relève d’un prodigieux exploit mûri dans l’ignorance, à croire que sa bibliographie était truffée de références à Lucky Luke.

Justement, parlant de bibliographie, les deux seuls ouvrages américains apparaissant dans le livre qu’il écrivait en collaboration avec Serge Bouchard concernent la musique country.  On voit donc dans quelles directions ont été investis les efforts des auteurs.

Bernard Arcand n’est plus de ce monde pour défendre ses propos[2], mais voyons ensemble qu’un anthropologue diplômé peut parfois se tromper.  Car les duels, il y en a eu!

Les faits!

L’événement s’est déroulé le 21 juillet 1865 sur le carré public de Springfield, Missouri.  Wild Bill a affronté un dénommé Dave Tutt et c’est ce dernier qui fut emporté par la précision du tir de son adversaire.

En 1964, Joseph G. Rosa, spécialiste de la carrière de Hickok, écrivait que les deux duellistes se connaissaient déjà depuis un certain temps.  Par le passé, Tutt aurait participé à une guerre de clans opposant deux familles et qui aurait coûté la vie à 45 personnes, dont son père.

La théorie du triangle amoureux

Pour expliquer le motif de ce duel, Rosa prêtait à Wild Bill une liaison avec Susannah Moore.  Suite à une dispute de couple, Dave Tutt aurait profité de la situation pour se glisser dans le lit de Susannah.  À son tour, par vengeance, Wild Bill aurait soulevé le jupon de la sœur de Tutt.

Une histoire de couchette est-elle vraiment à l’origine de ce duel?

Rien ne le prouve.

En effet, il peut sembler facile d’utiliser ce bon vieux classique du triangle amoureux, comme ce fut le cas dans un film de 1995[3], pour expliquer nombre de bagarres aux motifs nébuleux.

Le 27 juillet 1865, moins d’une semaine après l’incident, le Missouri Weekly Patriot expliquait plutôt que « David Tutt, de Yellville, Ark., a été tiré sur le carré public, à 18h00[4], vendredi dernier, par James B. Hickok, mieux connu dans le sud-ouest du Missouri comme « Wild Bill ».  Le problème est survenu durant une partie de cartes. »

Selon Rosa, cette partie de cartes se serait déroulée dans le Old Southern Hotel ou au Lyon House, « à un coin de rue du carré public. »

La théorie de la dette

Puis entre en scène le mystérieux « Captain Honesty[5] », dont le pseudonyme laisse quelque peu perplexe.  George Ward Nichols, auteur d’un flamboyant article destiné à immortaliser à tout jamais l’histoire de Hickok[6], prétendait que Captain Honesty, identifié plus tard comme étant le Capitaine R. B. Owens, était sa principale source d’informations à propos de l’incident du 21 juillet 1865.

Or, celui-ci affirmait que Wild Bill avait ultérieurement tué un ami de Tutt, ce qui aurait alors fourni à ce dernier un motif de vouloir la mort de son rival.  De plus, Tutt n’en était apparemment pas à sa première provocation envers Hickok.  Tout cela, cependant, ne repose sur rien de concret.

Là où la version de Captain Honesty rejoint la réalité, c’est à propos de la partie de cartes, au soir du 20 juillet.  Tutt aurait alors rappelé à Hickok une dette de 40$ concernant la vente d’un cheval et Wild Bill l’aurait immédiatement remboursé.  Toutefois, Tutt lui réclama aussitôt un 35$ supplémentaire.  Wild Bill se montra en total désaccord, ajoutant qu’il s’agissait plutôt d’un montant de 25$.  En guise de réponse, Tutt s’empara de la montre de marque Waltham de Hickok en expliquant qu’il la conserverait aussi longtemps que la dette ne serait pas réglée.

Le lendemain, 21 juillet, les deux hommes se croisèrent sur le carré public.  Tutt, qui portait apparemment la montre, aurait dégainé le premier mais Wild Bill fut tellement rapide que les deux coups de feu n’en produisirent qu’un seul.  Toujours selon Owens, Hickok aurait aussitôt pivoté sur ses talons pour braquer les amis de sa victime en leur disant « n’êtes-vous pas satisfait, messieurs », les obligeant ensuite à déposer leurs armes et à rentrer chez eux.

Wild Bill ne faisait pas l’unanimité

Le vainqueur du duel eut droit à un procès, les 5 et 6 août 1865, mais son acquittement pour légitime défense ne fit pas l’unanimité, comme l’écrivit le Missouri Weekley Patriot en date du 10 août 1865 : « Les citoyens de cette ville ont été sous le choc et terrifiés à l’idée qu’un homme puisse s’armer et prendre position au coin du carré public, au centre de la ville, et attendre l’approche de sa victime durant une heure ou deux, et l’engageant alors dans un conflit qui résulte en sa mort instantanée […] »

L’auteur anonyme de cet article donne l’impression de ne pas avoir assisté au procès car il est le seul à décrire l’événement comme un guet-apens et non un duel.  On pourrait même se demander si cet auteur n’était pas un ami de Dave Tutt afin de ternir la réputation de Wild Bill.

De plus, quand on analyse les autres faits d’armes de Hickok, on ne reconnaît pas son style dans cette description, c’est-à-dire qu’il a toujours affronté ses adversaires de face et sans se défiler, ni même se cacher.

Duel en règle

Ce fut bel et bien un duel, dans le sens où les deux hommes se trouvaient face à face et à découvert.  Toutefois, rien ne prouve que les deux duellistes étaient consentants, même à quelques secondes des deux coups de feu.  On semble croire que Tutt dégaina le premier, signe de provocation et de tentative de meurtre, et non d’égalité dans un duel accepté par les deux partis.  Il n’y eut donc pas d’entente formelle établis quelque temps auparavant, comme ce fut souvent le cas au 19ème siècle.

Nichols affirmait que la distance séparant les deux hommes était de 50 pas ou 50 verges, une variation importante, mais d’autres ont aussi avancé la distance de 75 verges, écrivait Rosa en 1964, ce qui semble nettement exagéré pour un duel au revolver.

L’Histoire n’a malheureusement pas retenu le modèle de l’arme utilisé par Tutt, mais Rosa indiquait dans son premier livre que de nombreux auteurs ont prétendu que l’arme de Wild Bill était un Colt Dragoon de calibre .44, tandis que d’autres ont avancé la candidature du Smith & Wesson No 2 Army de calibre .32.  Quant à Nichols, il privilégiait l’idée du Colt Navy.

Un héros qui fuyait la publicité

C’est lors d’une rencontre en septembre 1865 que Wild Bill aurait confié à Nichols l’existence d’un autre motif, mais sans ajouter quoi que ce soit.  Mais l’article de Nichols n’est pas un exemple de fiabilité ou de rigueur historique.  Par exemple, il décrivait des exploits invraisemblables, ajoutant que son héros avait plus d’une centaine de victimes à son palmarès.  On comprend maintenant pourquoi Hickok détesta cet article qui pourtant le rendit célèbre.

C’est que Wild Bill fuyait les projecteurs.  C’était un homme de terrain avare de commentaires.  Après son expérience avec Nichols, une histoire veut que Ned Buntline, le journaliste ayant immortalisé Buffalo Bill Cody[7] par ses écrits, soit entré dans un saloon en marchant vers Wild Bill tout en lançant spontanément : « Tiens!  Voilà mon homme! ».  Sur ce, croyant qu’un de ses ennemis l’interpellait pour venir régler ses comptes, Wild Bill pointa ses armes sur Buntline, qui déguerpit à toute vitesse, manquant de pisser dans son pantalon.

Les deux hommes ne devaient plus jamais se revoir.

Documents retrouvés

En 1996, Joseph G. Rosa récidivait avec un second livre sur le sujet, expliquant que « aussi loin qu’en 1957 on rapportait que les transcriptions du procès étaient dans les dossiers au palais de justice mais qu’ils avaient disparus quand l’endroit a été visité par un groupe d’auteurs. »

On croyait bien que les papiers avaient été égarés ou détruits à tout jamais.  Heureusement, une surprise de taille attendait non seulement les admirateurs de Wild Bill mais tous les passionnés de l’Histoire.

« En 1994-1995, lorsque les archives du Green County furent reclassés et qu’un certain nombre de boîtes intouchées depuis plus d’un siècle furent ouvertes, plusieurs documents importants concernant le duel furent mis en lumière », nous dit Rosa.

On apprend donc qu’une enquête du coroner fut réalisée dans les heures suivant la mort de Tutt.  Rosa précise aussi que dans ces documents on y écrit maladroitement le nom du protagoniste comme « Bill[8] Haycock ».     Huit hommes ont témoignés devant le coroner et, dit Rosa, il semble que l’animosité qu’on prêtait aux deux duellistes depuis longtemps soit fausse, et que « la situation semble plus tragique que conflictuelle. »

En gros, l’histoire de la partie de cartes au Lyon House au soir du 20 juillet était vraie.  Wild Bill aurait perdu, mais Tutt lui rappela sa dette de 35$.  Hickok se montra en désaccord, revoyant ce montant à la baisse, soit à 25$, stipulant qu’un peu plus tôt il lui avait remis 10$.  Mais Dave se montra inflexible.  « Hickok a retiré sa montre et l’a déposée sur la table », précise Rosa.  Tutt la prit et Hickok lui suggéra « de descendre au rez-de-chaussée pour consulter son carnet de notes.  S’il devait autant d’argent à Tutt, il l’aurait remboursé. »

Mais Dave demanda alors 45$.  « J. W. Orr, sous serment, a déclaré que lorsque Tutt est sorti dehors, Hickok s’est tourné vers Orr et lui a demandé de dire à Tutt de lui ramener sa montre dans une heure et qu’il lui donnerait alors 25$.  S’il ne le faisait pas, « quelque chose allait être fait ». »[9]

Le lendemain après-midi, Hickok, Orr et Tutt se retrouvèrent à discuter sur le carré public et la mésentente se poursuivit à propos de la dette.  Selon le témoin Eli J. Armstrong, Hickok aurait alors dit à Tutt ce qui ressemble à ceci : « N’importe qui d’autre en ville t’aurait causé des problèmes pour moins que ça, alors que c’est pas la première fois que je t’emprunte de l’argent et nous n’avons jamais eu de dispute. »

Si Wild Bill a vraiment prononcé ces paroles, on est en droit de comprendre que le comportement de Dave Tutt avait changé de manière radicale.  Pourquoi?

Tutt aurait dit ne pas vouloir chercher les problèmes, bien que le reste de l’histoire démontre l’inverse.

Finalement, Tutt les quitta pour marcher jusqu’à une écurie de location avant de se rendre devant le palais de justice.

John Tutt vint alors dire à Wild Bill que s’il acceptait de venir voir son frère le problème serait réglé.  « Hickok s’est alors dirigé vers la boutique de Crenshaw. »[10]

Toujours selon Rosa, qui décrivait ces nouveaux documents, Tutt se trouvait à environ 30 pas du palais de justice quand Hickok, se tenant à 120 pas de l’autre côté du carré public, l’a interpellé pour lui rappeler qu’il avait sa montre.  « La réaction de Tutt fut de mettre sa main derrière lui, d’attraper son revolver et de dégainer.  Hickok a promptement dégainé le sien, et les deux hommes ont tiré.  Plusieurs des témoins ont pensé que seulement un coup avait été tiré. »[11]

Les témoins semblaient tous d’accord sur le fait que Tutt tituba en se dirigeant vers le palais de justice avant de s’effondrer en face de celui-ci.

Le plus intéressant, toutefois, réside dans le rapport que fit le Dr Edwin Ebert suite à l’examen du corps, fait au soir du 21 juillet.  Selon ce document, la balle serait entrée par le côté droit entre la 5ème et 7ème côte avant de passer à travers la cage thoracique pour finalement ressortir par le côté gauche, encore une fois entre la 5ème et 7ème côte.

Rosa ne manqua pas d’indiquer que ce détail signifie que Tutt faisait face à Wild Bill en lui présentant son côté droit, selon la « mode des duels », offrant ainsi une surface réduite aux tirs de l’adversaire.  Donc, ce résultat confirme les réflexes et les talents déjà légendaires de Wild Bill en matière de tir, d’autant plus que son geste n’était pas planifié.

En dépit de la tension du moment, les archives démontrent donc un tir parfait.

Reste à savoir si la distance entre les deux duellistes n’a pas été exagérée.  Doit-on parler de 50 ou 120 pas?

À quelle distance doit-on tirer pour qu’une balle de revolver propulsée par la poudre noire puisse traverser un corps de pare en pare dans le sens de la largeur?

Il faudrait poser la question à un spécialiste de la balistique.

Le motif du conflit

Préalablement à cette journée du 21 juillet 1865, les documents démontrent que Hickok avait été accusé pour jeu illégal, ce qui semblait courant pour l’époque.  Ce fut le cas pour plusieurs autres représentants de l’époque car les lois sur le jeu étaient loin d’être claires.

Toutefois, en décembre 1864, Tutt avait été accusé pour avoir résisté à une arrestation.  Le 20 juillet 1865, soit la veille du duel, il se présenta au tribunal pour répondre de cette accusation.  On le condamna à une amende de 100$, plus les frais.  Incapable de payer, on le conduisit en cellule mais Thomas G. Martin, ancien partenaire éclaireur de Hickok, vint à son secours pour le faire libérer.

Ce n’est donc pas Wild Bill Hickok qui avait un problème d’argent, semble-t-il!

N’oublions pas que le même soir du 20 juillet, Tutt se disputa avec Hickok à propos de cette dette.  Mais cette fois, on a un élément nouveau, cette autre dette de 100$, ce qui peut largement expliquer l’empressement et l’anxiété de Tutt.  De ce fait, pourrait-on tirer une conclusion immuable à l’effet qu’il a provoqué tout cela en raison de son inquiétude à vouloir rembourser cette dette au plus vite?

Bibliographie :

–          Arcand, Bernard et Serge Bouchard.  Cow-boy dans l’âme.  Montréal, Les Éditions de l’Homme, 2002.  235 p.

–          Carter, Robert A.  Buffalo Bill Cody, the man behind the legend.  New York, John Wiley & Sons, 2000.  496 p.

–          Hill, Walter.  Wild Bill.  Un film cinématographique de Walter Hill, 1995.  United Artists Pictures, 115 min.  DVD.  Jeff Bridges semble juste dans son rôle de Wild Bill, mais le film n’accorde aucun respect aux faits historique, comme la relation du personnage avec Calamity Jane, alors qu’en réalité Wild Bill a à peine croisé Calamity Jane.

–          Reedstrom, E. Lisle.  « 6 Legendary poker hands ».  Wild West Magazine, vol. 7, no 6 (avril 1995) : 34-38.

–          Rosa, Joseph G.  They Called him Wild Bill, the life and adventures of James Butler Hickok.  Norman, University of Oklahoma Press, 1964.  278 p.

–          Rosa, Joseph G.  Wild Bill Hickok, the man and the myth.  Lawrence, University Press of Kansas, 1996.  276 p.

–          Varga, Jon.  « The Davis Tutt-Wild Bill Hickok showdown had dramatic buildup and face-to-face action ».  Wild West Magazine, vol. 9, no 2 (août 1996) : 22-26, 82-85.


[1] Cow-boy dans l’âme, de Bernard Arcand et Serge Bouchard, Montréal, les Éditions de l’Homme, 2002.

[2] Un cancer l’a emporté le 30 janvier 2009.

[3] Wild Bill, film de Walter Hill, 1995, mettant en vedette Jeff Bridges dans le rôle de Wild Bill.

[4] Mentionné « 6 o’clock p.m. » dans le livre de Rosa.

[5] Captain Honesty, ou Capitaine Honnêteté en français, fut identifié par Rosa lui-même, mais seulement dans son second livre sur le sujet, publié en 1996.  Il s’agissait donc du Capitaine Richard Bentley Owens, qui avait embauché Hickok au cours de la Guerre de Sécession et qui fit appel à ses services quelques mois après l’incident de Springfield afin de « nettoyer » le désordre installé dans l’enceinte du Fort Riley.  Ainsi aurait donc commencé sa carrière de représentant de l’ordre.

[6] L’article de George Ward Nichols fut publié en février 1867 dans le Harper’s New Monthly Magazine sous le titre de « Wild Bill ».

[7] William F. « Buffalo Bill » Cody était un ami personnel de Wild Bill.  Bien qu’ils étaient de caractères opposés, ils entretinrent une relation privilégiée jusqu’à ce que la mort les sépare.

[8] Dans les documents, journaux et livres anciens on le désignait souvent comme William Hickok, son nom de famille étant souvent mal orthographié.  Le fait est qu’il semble avoir reçu son surnom de Wild Bill en premier, et de nombreuses personnes ont certainement crus, logiquement, qu’il se prénommait ainsi car Bill est un diminutif du prénom William.  Or, le véritable nom est James Butler Hickok.  On ignore donc d’où provient l’origine de Wild Bill.

[9] Rosa, Joseph G., Wild Bill Hickok, the man and his myth, 1996.

[10] Id.

[11] Id.

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