Crise de la conscription, prémisse d’une société distincte?


En 1942, près des deux tiers des Canadiens se prononçaient en faveur de la conscription, tandis que 71% des Québécois disaient non[1].  Devant ces chiffres, ainsi que certaines réactions de l’époque, une question s’impose d’elle-même : le principe de société distincte est-il véritablement nouveau?

Au cours de mes lectures, j’ai découvert qu’André Laurendeau, rédacteur en chef du Devoir qui s’est aussi retrouvé à la tête d’un mouvement anti-conscription, se posait une question semblable à la mienne dès 1962[2].  En effet, il se demandait alors si la crise de la conscription n’avait pas été « une manifestation plus aiguë des difficultés qu’éprouvent Canadiens français et Canadiens anglais à vivre ensemble? »

Quand le Canada anglais livre ces mêmes chiffres, on laisse aussitôt sous-entendre la lâcheté des Québécois, mais est-ce la bonne interprétation?

Inutile de cacher aussi la seconde motivation derrière le choix de cette recherche, et j’ai nommé Gaston Toutant, décédé le 19 mai 2010 à l’âge de 91 ans.  Gaston était vétéran de la Bataille de Normandie en 1944, qualifiée par plusieurs comme l’une des plus imposantes de toute l’histoire de l’humanité.

La conscription de 1917

Du temps de la Nouvelle-France, « les gentilshommes qui refusaient de servir comme officiers étaient tenus de marcher comme miliciens. »[3]  Sous le régime britannique on tenta « d’amener les Canadiens à défendre les intérêts impériaux » lors de la Révolution américaine, « […] cependant, lorsqu’ils voulurent réunir et armer les habitants, ceux-ci, pour la plupart, se dérobèrent au service militaire.  […]  La proclamation de la loi martiale, le 9 juin 1775, et une tentative de mobiliser la milice sous les drapeaux britanniques ne firent que répandre et accroître le mécontentement; dans certaines paroisses, les menaces inconsidérées que firent des recruteurs trop zélés induisirent même les censitaires à prendre les armes pour souligner leur refus de servir. »[4]

Le refus de vouloir servir la reine n’est donc pas nouveau.  Il est vieux de plus de deux siècles.

Lorsque la guerre éclate en 1914, le Premier ministre Robert L. Borden déclara le Canada solidaire à la Grande-Bretagne[5].  « Les Canadiens s’enrôlent en grand nombre de façon spontanée avec l’intention de servir outre-mer et, éventuellement, sur le continent européen », disent Bernier et Castonguay[6].

Les volontaires canadiens anglais sont nombreux, car ils se sentent concernés par la guerre impliquant la Grande-Bretagne, ce qui n’est pas le cas des Québécois, qui ne ressentent évidemment pas la même chose.  Cependant, ceux-ci se disent prêts à se battre chez eux, sur leur territoire, comme en 1690 aux côtés du Gouverneur Frontenac.

Mais la guerre s’éternise et « les pertes deviennent nombreuses.  Les échecs comme les victoires coûtent cher à tous les belligérants.  Ainsi, en avril 1917, en s’emparant de la crête de Vimy, haut fait d’armes, le Corps canadien a perdu 10 602 hommes, soit 3 598 morts et 7 004 blessés. »[7]

Par crainte de manquer d’hommes, Borden envisagea la conscription en mai 1917[8].  « Bien que la conscription soit présentée comme un recrutement sélectif, elle recueille très peu d’appuis auprès des Canadiens français qui estiment que le Canada a déjà fait plus que sa part dans une guerre qui ne le concerne pas directement.  Leur désapprobation s’exprime parfois bruyamment et violemment, entre autres lieux à Québec. »[9]

Une foule descendit dans les rues pour s’attaquer aux vitrines de deux journaux de Québec qui appuyaient le projet de loi, The Quebec Chronicle-Telegraph et L’Événement.

« Le 21 mai, environ 10 000 personnes, réunies dans le quartier Saint-Sauveur, à l’invitation de la Jeunesse libérale, crient à leur tour leur opposition à la conscription.[10] »  Ils reçoivent également l’appui de la Ligue anticonstitutionnelle des ouvriers, à la tête de laquelle se trouve l’échevin Eugène Dussault.  Quotidiennement, le quartier Saint-Roch devient le théâtre de manifestations.

Dans l’édition du 21 mai 1917 de L’Action Catholique de Québec on peut lire que Sir Wilfrid Laurier, pour atténuer la grogne, soumet un amendement à la loi, et peut-être même « proposera-t-il de faire des élections sur ce thème. »

Laurier faisait lui-même face à un dilemme, car le Docteur Clark de Red Deer et M. MacLean d’Halifax menaçaient de faire défection s’il se prononçait contre la conscription.  « On prétend que les députés ministériels canadiens-français de la province de Québec vont appuy[e]r la conscription. »[11]

On informa le public qu’on ferait d’abord appel aux célibataires de 18 à 25 ans, puis ensuite aux 18-30 ans, avant de passer aux hommes de 18 à 35 ans sans enfants, et finalement les hommes mariés avec famille.  Par la même occasion, on laissait sous-entendre que tous les hommes de cette génération étaient potentiellement susceptibles de faire la guerre.[12]

Étonnement, on y apprend également que certains journaux anglophones se prononçaient contre la conscription, dont le News Telegram de Calgary et le Saskatoon Phonix.

On rapporte une manifestation à St-Anne-de-Bellevue, tout en soulignant que le Général Wilson prévoyait pouvoir dénicher 10,000 hommes à Montréal et 25,000 à l’échelle provinciale[13].  Mais ces protestations n’étaient rien à comparer à celles qui allaient se présenter l’année suivante.

« Adoptée fin août 1917, la loi comprend de telles possibilités d’exemptions qu’elle ne produit pas les effets escomptés.  Lorsque, au printemps 1918, la plupart des échappatoires sont éliminés, des émeutes éclatent à Québec.  L’ordre est sévèrement rétabli par des unités ontariennes amenées sur place : quatre Québécois sont ainsi tués le 1er avril 1918.  La conscription divise le Canada en deux camps, celui du Québec, d’une part, et celui des autres provinces, d’autre part. »[14]

Le 1er avril, l’Action Catholique publiait justement un appel au calme en imprimant une lettre du Cardinal Bégin se terminant par le message suivant : « En attendant, restez chez vous.  Vous rendrez le plus grand service au pays, à votre province et à votre race. »  Henri Lavigueur, maire de Québec, y allait également de son appel au calme.

Le lendemain, le même quotidien parlait des troupes ontariennes en ces termes : « Mais il faut d’abord que l’ordre se rétablisse, et que les semences d’anarchie que des meneurs étrangers propagent en sous main dans notre ville, soient arrachées. »[15]

Tout comme Bernier et Castonguay, Luc Bertrand affirmait qu’il y avait eu quatre victimes lors des émeutes, tandis que L’Action Catholique du 2 avril 1918 annonce plutôt cinq victimes civiles, dont « la plupart étaient des curieux ou des passants, plusieurs militaires blessés, l’épicerie Canton et le magasin Lajeunesse saccagés. […] Des briques furent lancées de la toiture de certaines maisons et on entendit des coups de feu.  […] L’infanterie et la cavalerie firent plusieurs charges dans la foule, mais le rassemblement se reformait aussitôt qu’elles étaient retournées.  Les soldats s’efforçaient de tirer aux endroits d’où les coups de feu leur semblaient partir, mais cela n’arrêta pas les émeutiers, et on eût recours aux mitrailleuses. »[16]

Dans cette dernière phrase, on comprend que certains émeutiers étaient bien armés, mais la sortie des mitrailleuses était-elle véritablement nécessaire?

« Le combat principal qui se livra près du Boulevard Langelier dura jusqu’après minuit.  C’est là que la plupart des soldats furent blessés.  On les transporta chez le Dr Leclerc rue Saint-Joseph.  […]  Sur le carré Jacques-Cartier seulement, il y avait sept cent hommes munis de quatre mitrailleuses.  Toutes les côtes donnant accès à la Haute-Ville étaient gardées et des piquets circulaient dans les rues.  La ville semblait absolument sous la loi martiale sans qu’elle ne fut proclamée. »[17]

On estimait le nombre des militaires entre 1,200 et 1,500 dans le quartier Saint-Roch.  C’est vrai, il y eut d’abord quatre victimes : Arthur Laperrière, George Hamel, A. Trépanier, et B. Demeule.  Une cinquième, Édouard Tremblay, 19 ans, succomba à ses blessures quelques heures plus tard.  Il était « élève mécanique de dernière année à l’École Technique. »  Laperrière aurait reçut un projectile à la tête alors qu’il revenait de son travail.  Il venait à peine de rentré de vacances auprès de sa parenté à La Malbaie pour la période de Pâques.  Il a été atteint « par une gerbe de mitrailleuses.  Il eut du coup la jambe et le bras droit cassé, et le corps criblé de balles. »  On le transporta à l’Hôtel-Dieu, mais en vain.

Valère Létourneau fut également listé comme blessé.

Quant aux blessés militaires, on comptait un certain Maybe, J.-L. Pelerine, Jack Martel, S.-George Checkley et Leroy Johnston, blessé d’une balle à la mâchoire.

L’Action Catholique rapportait une épaisse brume lors des événements, ce qui aurait pu ajouter à la confusion.  Les tirs de mitrailleuses criblèrent de balles la maison du Docteur Gosselin sur la rue Saint-Valier.

Une centaine de personnes furent arrêtées et détenues à la citadelle de Québec « et les autorités militaires refusent pour le moment d’en donner les noms. »[18]  On laissait cependant entendre que certains d’entre eux n’avaient rien à voir avec les émeutes, comme par exemple « M. J. Devarennes, propriétaire de la salle de quilles Frontenac, rue Notre-Dame des Anges. »[19]  Le même jour, le maire Lavigueur devait rencontrer le Général Lessard afin de le convaincre de tous les libérer.

Et comme si ce n’était pas assez, « des soldats étrangers saccagent un magasin et frappent le propriétaire à coups de crosse de fusil », et que M. Lecours, propriétaire d’un magasin de bonbons à Québec, « a été frappé à coups de crosse de carabine.  On a enfoncé sa vitrine et fait main basse sur des marchandises pour une valeur de $250.  La caisse a été vidée; elle contenait environ $20. »  Les agresseurs étaient décris comme des soldats « étrangers à notre ville. »

Une exposition automobile fut également suspendue en raison de l’ampleur des émeutes.

Le politicien Armand Lavergne croyait que « le choix et le manque de tact des agents de la police fédérale chargés de l’application de la Loi du service étaient la cause des désordres et que dans son humble opinion, il serait possible de calmer les émeutiers en leur promettant que les agents contre lesquels il existait des griefs seraient renvoyés et que l’on mettrait fin au déploiement de troupes dans les rues de la ville. »[20]

Lavergne se porta volontaire pour aller à la rencontre d’un groupe composé de 300 à 400 émeutiers afin de leur livrer la promesse qu’on lui avait faite : faire disparaître les agents anglophones.  Lavergne se rendit ensuite sur la Place Jacques Cartier, où on estimait les émeutiers à environ 6,000.  À lui seul, il parvint à convaincre la foule de se disperser, après quoi il retourna au Château Frontenac annoncer la bonne nouvelle au Colonel Machin.

La table était mise.  Les Québécois étaient nettement différents.  En s’exprimant contre la guerre, peut-être le faisaient-ils aussi envers la bêtise humaine?

Finalement, 124,588 jeunes canadiens seront conscrits, mais seulement 24,132 auront le temps de passer en France avant la fin de la guerre, qui se termine le 11 novembre 1918.

Au total, cependant, on estime à 600,000 le nombre de Canadiens qui se sont battus au front entre 1914 et 1918.  10% d’entre eux ne devaient jamais revenir.

En parlant de cette conscription, Bernier et Castonguay qualifient cette mesure militaire d’ « échec sur toute la ligne. »[21]

1942 : la crainte d’une guerre civile

Réputé pour converser avec les esprits, en particulier avec sa mère décédée, le premier ministre canadien Mackenzie King joue un rôle important.  Il s’avérera être un bon politicien en dépit de son mysticisme.  Célibataire endurci, son plus fidèle compagnon de l’époque était son chien, Pat.

Dès 1939, il se retrouva devant un défi politique énorme : celui d’éviter la guerre civile.  Le souvenir de la crise de 1917 et 1918 était encore bien présent.  Sensible, il voulait à tout prix éviter les regrettables bains de sang.

Si au cours de la Première Guerre le Canada suivait la Grande-Bretagne telle un enfant tenant la main d’un parent, la situation de 1939 fut bien différente, du moins selon certains.  Cette fois, « le Canada décide librement de s’impliquer. »[22]  Ce n’est pourtant pas ce que laissait entendre Laurendeau en 1962.

Le 1er septembre 1939, les troupes hitlériennes envahissent la Pologne.  Le 3, la Grande-Bretagne s’empresse de déclarer la guerre aux nazis.  Le 7, le Parlement canadien lui emboîte le pas.  Le même jour, des régiments canadiens commençaient déjà à recruter des volontaires.

Quatre jours seulement de différence!  Quatre jours et une même décision pour deux pays.  Peut-on appeler ça une implication libre?

Mackenzie King prit une décision : aussi longtemps qu’il restera au pouvoir il fera tout pour éviter un bain de sang en sol canadien.  Il promet donc au Québec qu’il n’y aura pas de conscription pour le service outre-mer.

En juin 1940, c’est Dunkerque et la chute inattendue de la France.  Les Québécois ressentent avec tristesse cette défaite française.  La Grande-Bretagne est donc seule face à l’ennemi.  Les nazis ont réussi à consterner la terre entière par leur avance fulgurante.  Dans son livre de 1962, Laurendeau accusait Mackenzie King de profiter du désarroi de juin 1940, alors que « l’opinion assommée est prête à subir n’importe quoi », et « il exploite nos sentiments »[23].

« Au cours des mois qui suivent, le Canada enrôle ainsi près [de] 150 000 hommes.  La plupart servent au pays, tandis que des effectifs restreints le font en Alaska, à Terre-Neuve, au Labrador et dans l’île de Kiska. »[24]  Ces hommes chargés de défendre le sol canadien seront surnommés les zombies.

Puis l’attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, changea le rythme de la guerre.  « Après l’ouverture du front du Pacifique, en décembre 1941, le gouvernement se croit forcé de revoir sa politique concernant les conscrits.  En avril 1942, il organise un plébiscite pour demander aux Canadiens de le relever de ses engagements antérieurs quant au service militaire outre-mer.  Près des deux tiers de la population canadienne votent en faveur de cette proposition et 71% des Québécois s’y opposent.  Aucun conscrit n’est encore envoyé en Europe.  Mais, en novembre 1944, approximativement 13 000 conscrits y sont envoyés : de ce nombre, 2 463 serviront au sein d’unités combattantes. »

Le plébiscite du 27 avril 1942 posait la question suivante à la population : « Consentez-vous à libérer le gouvernement de toute obligation résultant d’engagements antérieurs restreignant les méthodes de mobilisation pour le service militaire? »

En dépit d’une majorité canadienne en faveur de la conscription, Mackenzie King fait tout pour la retarder, investissant tout ce qu’il a afin de garder le pays uni.

Au cours des trois mois suivant le débarquement de juin 1944, 18,500 Canadiens sont tués.  Le premier ministre ne peut finalement plus repousser la conscription.  Vers la fin de l’année, il annonce donc qu’il faut recruter 15,000 hommes.  Chubby Power, qui s’était toujours prononcé contre la conscription, démissionne.  Il aura tenu sa parole jusqu’au bout.

Les premiers conscrits quittent le pays le 3 janvier 1945, mais la guerre s’achève.  12,500 d’entre eux furent envoyés en Grande-Bretagne, et 2,500 iront se battre au front.  De ce nombre, seulement 69 conscrits perdirent la vie au combat.

Luc Bertrand écrivait en 2000 que « l’historien militaire Serge Bernier note avec raison que la réélection du gouvernement de Mackenzie King (contrairement à la défaite du gouvernement unioniste en 1920) a démontré que dans leur approche de la problématique les libéraux fédéraux avaient su, à l’époque, reconnaître le caractère distinct de la société canadienne-française. »

 

Les Québécois, des lâches?

Lorsqu’on évoque les statistiques de 1942, on a tendance à y déceler un jugement péjoratif, comme si on pointait les Québécois du doigt en les traitant subtilement de lâches.  L’argument est-il vraiment valable?  Ne devrait-on pas éliminer cette question une bonne fois pour toute?

Le 10 octobre 1940, Gaston Toutant, un Québécois de Saint-Sulpice, près de Montréal, s’engageait dans l’armée avec le souhait de devenir pilote.  C’était à l’époque où l’aviation britannique réussissait des miracles avec des effectifs de tiers monde[25].  Malheureusement pour ses ambitions initiales, Gaston fut refusé par l’aviation en raison de son daltonisme.  En revanche, il se retrouva dans le 4ème Régiment d’Artillerie Moyenne, une unité d’élite exclusivement composé de Canadiens français.  Tous étaient volontaires!

Le régiment, sous les ordres du Colonel Réal Gagnon, débarqua sur les plages normandes le 9 juillet 1944, après quoi il repoussa, au fil des semaines, les Allemands jusqu’à Berlin.

Pour les autres, le refus n’est-il pas celui du service militaire?  Le refus d’une armée fondamentalement hiérarchisée?

Il faudrait sans doute remonter très loin dans le temps pour seulement commencer à comprendre la motivation des hommes à se regrouper pour faire la guerre.  Avant le 20ème siècle, quels ont été les chefs militaires qui ont eu recours à la conscription?  N’utilisait-on pas des arguments comme ceux des profits du pillage, la religion ou les conquêtes territoriales?

Il y eut toujours une panoplie de raisons pour vouloir faire la guerre, et le contraire est probablement vrai.  Alors, prétendre que les Québécois se distinguent par leur lâcheté serait une grave erreur.  Après tout, ce refus ne serait-il pas synonyme de prise de conscience?

Ce serait probablement une erreur de penser qu’une longue histoire de paix en sol québécois puisse expliquer ce qu’on pourrait interpréter comme du pacifisme.  Après tout, le Canada anglais a un passé similaire, si on le compare à l’Europe, par exemple, où chaque génération a pratiquement connue sa guerre.

Alors, comment l’expliquer?  Serait-ce que les Québécois sont distincts depuis déjà longtemps?  Et si nous l’avions toujours été?

Lors de la Bataille de Beauport, en octobre 1690, devant les troupes anglaises de Phipps, Louis XIV refusait d’envoyer des renforts en Nouvelle-France.  Les néo-français, ces ancêtres d’une majorité de Québécois contemporains, durent donc se responsabiliser et prendre les armes pour défendre leur patrie face à l’ennemi, qui fut vaincu en quelques jours.

Cette distinction colorée de fierté ne serait-elle pas venue au monde cette année-là?

Et n’oublions pas que les Canadiens français de l’époque défendaient déjà leurs terres depuis quelques décennies face aux attaques répétitives des Iroquois, à qui les Anglais fournissaient des armes justement dans le but de nuire à la colonisation française.  La distinction, donc, semble remonter à loin.  Héritière de cette haine lointaine entre la France et l’Angleterre?

Un autre aspect qui entretient malheureusement cette image de soi-disant lâcheté est celle des déserteurs, ces hommes cachés dans des cabanes au fond des bois.  En août 2008, Gaston Toutant me racontait être allé rendre visite à de jeunes hommes se dissimulant dans des cabanes à sucres situées au nord du village de Champlain[26].  Peu de temps après, disait-il, il s’embarquait pour l’Angleterre avec son régiment.

D’ailleurs, on utilise parfois à tord le terme de déserteur.  Après tout, pour être déserteur ne faut-il pas faire d’abord partie de l’armée?  Il faut nécessairement déserter quelque chose.  Dans plusieurs cas, donc, il s’agissait de conscrits qui refusaient de faire le service militaire et par conséquent la guerre.

Gaston Toutant fut cependant la preuve vivante que l’image de lâcheté ne devrait pas s’incruster une seconde de plus à celle des Québécois.  Il a fait la guerre comme volontaire, bombardant les Allemands avec vigueur, et tout cela sans jamais vouloir se vanter de ses exploits.  Le 4ème Régiment d’Artillerie Moyenne, « unité d’artillerie de langue française, s’illustre en Normandie et durant la campagne au nord-ouest de l’Europe », confirment Bernier et Castonguay.  Certains témoignages normands rapportés par Jacques Gouin rappellent aussi l’efficacité de leurs tirs.

N’oublions surtout pas que tous les Canadiens, français et anglais, ayant participé au grand Débarquement de Normandie en 1944 étaient tous volontaires[27].

Si la position des Québécois face à la conscription ne s’explique pas par la lâcheté, alors comment?

Pourrait-on oser un parallèle audacieux avec la crainte de glorification de la violence?

Bien que cette question relèverait de la sociologie, elle aurait pour avantage d’expliquer, peut-être, la raison pour laquelle les Québécois ont accordé si peu d’intérêt envers leurs vétérans.  C’est ce que Nathalie Worthington[28] explique dans le reportage des Francs Tireurs diffusé le 22 septembre 2010 sur les ondes de Télé-Québec.  Directrice du Centre Juno Beach à Caen, en France, elle affirme avoir vu d’abord de nombreux vétérans anglophones revisiter les lieux du débarquement.  Les vétérans québécois ont mis, quant à eux, beaucoup de temps à y faire leur apparition.  On peut évidemment l’expliquer par un autre refus, celui-là d’éviter de se rappeler des souvenirs horribles.  Ou alors parce que les Québécois ressentent un malaise face à l’aspect violent de l’Histoire?

Si tel est le cas, un autre parallèle pourrait alors se dessiner avec le milieu culturel.  À la sortie d’un film comme Monica la Mitraille ou L’Instinct de Mort, qui relate le passage de Jacques Mesrine au Québec, on sent ce questionnement dans les médias, cette peur de verser vers la glorification de la criminalité, et par conséquent celle de ce qu’on pourrait appeler les faits d’armes.  Bref, la violence!

À l’opposée semble se situer la position de nos voisins du sud, qui n’hésitent pas à revenir à la charge avec des films comme The assassination of Jesse James by the coward Robert Ford et bien d’autres encore qui seraient inutiles de nommer ici et qui pourtant glorifient de grands criminels comme John Dellinger et Al Capone, en passant par Bonnie & Clyde.

En conclusion

Si on doit rejeter définitivement l’idée de la lâcheté, la crise de la conscription reste certainement à l’image de la société distincte qu’est le Québec.

Et si on imposait à nouveau un vote sur la conscription?  Le pays se déchirerait-il encore une fois?

Cette différence, qui s’applique aux opinions, à la culture et à la langue n’est pas née d’hier.  Il n’est donc pas complètement futile de retrouver cette devise sur nos plaques de voitures : je me souviens.

Mais se souvenir doit-il être synonyme de rancœur?

Bibliographie :

–          Bédarida, François.  Normandie 44, du débarquement à la libération.  Albin Michel, 1987.  320 p.

–          Bernier, Serge et Jacques Castonguay.  « Québec ville militaire au 20ème siècle ».  Odette Allaire et Serge Bernier, dir.  Québec ville militaire 1608-2008.  Montréal, Ville, éditions, 2007.  … p.

–          Bertrand, Luc.  L’énigmatique Mackenzie King.  Montréal, les Éditions l’Interligne, 2000.  154 p.

–          Cartier, Raymond.  La Seconde Guerre Mondiale.  Paris, Larousse, 1966.

–          Frégault, Guy.  « Conscription ».  Encyclopédie Grolier.  1960.

–          Laurendeau, André.  La crise de la conscription.  Montréal, les Éditions du Jour, 1962.  157 p.

–          Mourre, Michel.  « Conscription ».  Dictionnaire Encyclopédique d’Histoire.  1978.

–          Pickersgill, J. W.  The Mackenzie King Record 1939-1944.  Vol. 1.  Toronto, University of Toronto Press, 1960.  723 p.

–          Relations des Jésuites.  1642.  p. 45 et 56.

Périodiques/journaux :

–          L’Action Catholique, 21 mai 1917.

–          L’Action Catholique, 22 mai 1917.

–          L’Action Catholique, 1er août 1917.

–          L’Action Catholique, 1er avril 1918.

–          L’Action Catholique, 2 avril 1918.

Audiovisuel :

–          Buffie, Erna.  Mackenzie King et la crise de la conscription.  Film cinématographique, Office national du film, 31 minutes, [en ligne], www.onf.ca

–          Dominik, Andrew.  The Assassination of Jesse James by the coward Robert Ford.  Film cinématographique.   2007.  … min.  DVD.

–          Houle, Pierre.  Monica la Mitraille.  Film cinématographique.  2004.

–          Langmann, Thomas.  L’Instinct de mort.  Film cinématographique.  2009.  …min.  DVD.

–          Langman, Thomas.  L’Ennemi public No 1.  Film cinématographique.  2009.  … min.  DVD.

–          Les Francs Tireurs.  22 septembre 2010.  Télé-Québec.

–          France Inter.  2000 ans d’Histoire.  « 6 juin 44 la préparation du débarquement ».  Émission radiophonique diffusée le 2 juin 2004.

–          France Inter.  2000 ans d’Histoire.  « 6 juin 44 les derniers jours avant le débarquement ».  Émission radiophonique diffusée le 3 juin 2004.

–          France Inter.  2000 ans d’Histoire.  « 6 juin 44 Le jour J ».  Émission radiophonique diffusée le 4 juin 2004.

–          France Inter.  2000 ans d’Histoire.  « 6 juin 44 La bataille de Normandie ».   Émission radiophonique diffusée le 7 juin 2004.

–          Castle Films. The Bombing of Pearl Harbor.  1942.

–          Société Radio-Canada, les archives de Radio-Canada.  Mesrine, l’ennemi public, est abattu.   Diffusé 2 novembre 1979, dernière mise à jour 2 novembre 2009, http://archives.radio-canada.ca/societe/criminalite_justice/clips/17051/

–          Francoeur, Louis.  La situation ce soir.  Société Radio-Canada, les archives de Radio-Canada.  Diffusé le 15 juillet 1940.

Entrevue :

–          Toutant, Gaston.  Entrevue avec Gaston Toutant, 30 août 2008 et mars 2010.  Collection privée.  Bande sonore disponible sur demande.

La Toile

–          Centre Juno Beach.  Site du Centre Juno Beach, [en ligne] www.junobeach.org (page consultée le 10 octobre 2010).


[1] Chiffres donnés par Serge Bernier et Jacques Castonguay, Québec ville militaire 1608-2008, 2007.  La première source consultée le 29 septembre 2010, Wikipédia, donnait plutôt le chiffre de 83% pour les Canadiens en faveur de la conscription contre 75% pour les Québécois se prononçant contre.  En 1962, André Laurendeau fournissait quant à lui le chiffre de 71,2% pour le refus québécois, alors qu’en 2000 Luc Bertrand avançait 78%.

[2] Laurendeau, André, La crise de la conscription, 1962.  En introduction, Laurendeau admettait : « […] je ne suis pas historien.  […]  Mais j’ai vécu de près, et activement, la crise de la conscription. »

[3] Frégault, Guy, Encyclopédie Grolier, p. 477.

[4] Id.

[5] Encyclopédie Grolier, « sir Robert Laird Borden ».

[6] Serge Bernier et Jacques Castonguay, chapitre 7, Québec ville militaire 1608-2008, 2007.

[7] Id.

[8] Id, p. 260.

[9] Id.

[10] Id.

[11] « La Conscription », dans l’Action Catholique, 21 mai 1917.

[12] Id.

[13] L’Action Catholique, 22 mai 1917, p. 2.

[14] Bernier et Castonguay, Québec ville militaire 1608-2008, 2007.

[15] L’Action Catholique, 2 avril 1918, p. 1.

[16] Id., p. 4.

[17] Id.

[18] Id., p. 10.

[19] Id., p. 10.

[20] Id.

[21] Bernier et Castonguay, Québec ville militaire 1608-2008, 2007, p. 263.

[22] Id, p.263.

[23] Laurendeau, André, La crise de la conscription, 1962.

[24] Bernier et Castonguay, Québec ville militaire 1608-2008, 2007.

[25] Gaston dira plus tard à sa fille, cependant, que la raison de son enrôlement volontaire était le manque d’emploi.

[26] Village situé immédiatement à l’est de la ville de Trois-Rivières, au Québec.

[27] Les Francs Tireurs, émission du 22 septembre 2010, Télé-Québec, avec Richard Martineau et Ghislain Simard.

[28] Dans le reportage des Francs Tireurs (voire bibliographie) on écrivait son nom Woerthington, alors que sur le site du Centre Juno Beach, où elle est directrice, on l’écrit Worthington.

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