Le goudron et les plumes!

C’est bien connu, la réalité rejoint parfois la fiction.  Le fameux supplice du goudron et des plumes, tel que vu par Morris et Goscinny dans Daisy Town, s’est retrouvé dans la réalité, comme en témoigne un vieil article de journal datant de 1873 et dans lequel on peut lire qu’un jeune homme de 28 ans nommé Charles Kelsey, pas très apprécié pour son physique anormal, composait des poèmes pour celle qu’il aimait, une dénommée Julia Smith.  Mais un jour, le village apprit que celle-ci s’était fiancée à M. Royal Sammis.  Irritée de voir Kelsey la suivre partout, Julia en avertir son fiancé et c’est ce dernier qui entreprit de régler le compte du jeune rêveur par une méthode peu conventionnelle :

Le matin du 4 novembre dernier, Charles Kelsey reçut une lettre, au bas de laquelle on avait contrefait la signature de Miss Smith, lui donnant rendez-vous pour le soir même derrière la maison habitée par la famille de cette demoiselle.  On peut penser qu’il courut au rendez-vous.  Mais il y trouva, au lieu de l’objet de son culte, cinq ou six hommes masqués qui le dépouillèrent de ses vêtements, lui enduisirent le corps de goudron, collèrent dessus une multitude de plumes, lui rasèrent les cheveux, puis allumant des lampes contraignirent le pauvre diable tondu et emplumé à s’exhiber devant la verandah [sic] sur laquelle étaient assises plusieurs dames riant à gorge déployée, entre autres miss Smith.  Kelsey avait résisté de toutes ses forces à ses bourreaux et avait réussi à arracher les masques de quelques-uns.  « Je vous connais, s’écria-t-il, et vous payerez cher cet affront. »

Son supplice terminé, on le laissa reprendre ses vêtements et rentrer chez lui.  Il monta d’abord dans sa chambre, mais redescendit bientôt dans la cour pour aller puiser de l’eau à la citerne.  Un long temps s’étant écoulé sans qu’il reparût, ses frères inquiets descendirent à leur tour, mais ne le trouvèrent pas.  Ils remarquèrent que la cour avait été piétinée comme pendant une lutte désespérée, devant la porte il y avait des traces de pieds de chevaux et de roues de voitures.  La nuit était trop noire pour permettre de continuer les recherches; mais, le lendemain matin, la piste fut suivie jusqu’au bord de l’eau, à l’endroit dit Lloyd’s Beach, et l’on ramassa successivement sur la baie une chemise ensanglantée, une botte et divers lambeaux de vêtements, tous objets qui furent reconnus pour avoir appartenu à Charles Kelsey.  On s’informa auprès d’un résident de ce lieu, James Hood, qui déclara avoir vu pendant la nuit deux hommes prendre place dans un bateau avec un gros paquet, gagner le large en ramant, puis revenir sans le paquet.  Il ne fut pas possible d’obtenir d’autres renseignements, et de ce jour les frères et les amis de Kelsey eurent la conviction que celui-ci avait été assassiné par ceux qui l’avaient déjà goudronné et emplumé, afin de rendre impossibles, faute de témoin, des poursuites judiciaires contre eux.

Cependant, deux des auteurs de l’affront infligé à Kelsey, Royal Sammis et le docteur George Banks, avaient été reconnus par lui et dénoncés à ses frères, qui instituèrent des poursuites contre eux.  Ces messiers furent arrêtés; mais, étant au mieux avec les autorités judiciaires, ils furent relaxés sous une caution dérisoire, en attendant leur jugement, fixé au mois d’octobre prochain.  Ceci, comme il est dit plus haut, se passait au commencement de novembre.  Plusieurs mois s’étant écoulés et Kelsey n’ayant pas reparu, la prolongation de son absence confirma ses amis dans la pensée qu’il avait été assassiné.  Les amis de MM. Sammis et Banks soutenaient au contraire que Kelsey, honteux de l’outrage qu’il avait subi, se tenait caché quelque part, mais qu’il reparaîtrait certainement à l’époque du jugement.

Telle était la situation quand, jeudi dernier, des pêcheurs d’Oyster Bay ont retiré de l’eau, la moitié inférieure d’un corps humain.  Cette épave a été placée sur de la glace dans une caisse et déposée sous bonne garde à l’endroit dit Lewis’ Wharf.  Le bruit de la découverte s’étant aussitôt répandu, les curieux sont arrivés en foule, et ces tristes débris ont été reconnus, au goudron et aux plumes qui les recouvraient encore, ainsi qu’à une chaîne de montre trouvée dans la poche du pantalon, pour la dépouille mortelle du malheureux poète.  Dès que cette constatation d’identité a été connue, les amis de MM. Sammis et Banks sont accourus en force d’Huntington, avec l’intention, à ce qu’on présume, de s’emparer de ces débris humains et de les faire disparaître.  Mais, en présence du nombre et de l’attitude résolue des gardes, ils n’ont pas essayé d’exécuter le projet qu’on leur prête.

Le docteur Banks est actuellement dans le Connecticut.  On dit que, lorsqu’il a appris la découverte des restes de Kelsey, il a été subitement frappé d’aliénation mentale, et qu’on est obligé de le surveiller constamment pour l’empêcher d’attenter à ses jours.

Quant à Royal Sammis, qui est aujourd’hui le mari de miss Julia Smith, car il l’avait épousée peu de temps après la mystérieuse disparition de son premier adorateur, il n’était pas à Huntington lorsque le corps de son ancien rival a été retiré de l’eau, et l’on assure qu’il s’est embarqué pour l’Europe, fait qui crée une grande indignation parmi les amis de Kelsey, car, disent-ils, il était facile aux autorités d’empêcher ce départ.[1]


[1] « Goudronné, emplumé et assassiné », L’Opinion Publique, 11 septembre 1873.

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