« Le village des cannibales », d’Alain Corbin

Corbin, Alain.  Le village des cannibales.  Paris, Aubier, 1990.  204 p.

N’utilisant ni introduction ni avant-propos, Alain Corbin, grand spécialiste du 19ème siècle en France que l’on dit « l’historien du sensible », précise son intention de vouloir comprendre les éléments qui ont conduit à la cruauté de Hautefaye; une alchimie selon lui.  La recherche ne concerne pas tant les causes du drame que le contexte psychologique.  Pour éviter d’être influencé par l’interprétation des auteurs, sa quête s’oriente clairement vers les sources premières.  Bref, l’objectif de l’ouvrage est de revivre l’événement du 16 août 1870.

Un premier point contextuel aborde la haine de la bourgeoisie en Dordogne.  La victime du drame, Alain de Monéys, faisait justement partie de cette noblesse limitée.  Rapidement, l’hostilité des aristocrates face au régime est écartée comme raison franche ou unique de justifier le massacre.

Selon l’auteur l’essentiel de l’historien repose sur la genèse, le contenu et le fonctionnement de la rumeur, admettant par le fait même les limites de cette recherche puisqu’il n’y a aucune étude systématique concernant ces trois aspects.  Autres limites historiques, que regrette d’ailleurs Corbin, réside dans l’absence d’étude sur les Cent Jours dans la Dordogne ainsi que sur la prolifération des foires.

Sous un titre qui pourrait sembler provocateur, Corbin se concentre donc sur l’analyse d’un événement unique, qu’il commence à expliquer par le souhait de la noblesse à vouloir rétablir l’ancien régime, à laquelle se mêle également la haine du clergé.  À ce titre, il retrace d’ailleurs des incidents à l’endroit de certaines églises, d’abord en 1838 et encore en 1848.

Par la description de certaines émeutes, il nous suggère quelques avenues pouvant expliquer la tragédie, c’est-à-dire le caractère fantasmatique de la menace, le cheminement foudroyant de la rumeur, la certitude de l’existence d’un complot, et l’impuissance des autorités municipales devant la révolution de la foule.

L’analyse est profonde et réfléchie.  En 1869, il nous prépare avec deux événements qui rehaussent les enchères du mécontentement de la population.  L’avocat Louis Mie publie alors une brochure dénonçant les bénéfices illicites d’un prêtre alors qu’un curé est acquitté du meurtre de sa domestique.  Corbin décrit ce genre d’événements plus efficaces auprès des paysans de la Dordogne que le projet de séparation de l’Église et de l’État.

Ensuite, Corbin tente d’établir la chronologie de l’ascension de la détestation du républicain, mais il semble surtout s’en tenir à de grandes lignes sociologiques plutôt que d’entrer dans les détails.  Ainsi, il en vient pourtant à la conclusion que le Nontronnais est une « région frontalière [qui] se caractérise par une sensibilité particulière à la rumeur angoissante. »

Pour s’insérer dans la genèse des sentiments antirépublicains, il cible l’hostilité envers le fisc.  Corbin avoue qu’il faudrait faire aussi la généalogie de l’attachement à l’empereur mais que cela dépasserait son propos.  Il ne veut donc pas s’aventurer vers cette avenue.  Après tout, il admet lui-même que les républicains placent cet aspect à l’origine du massacre de Hautefaye.

Le rôle de l’imaginaire dans la préparation du drame prend donc son importance.  Louis Mie basera d’ailleurs sa défense des meurtriers de Hautefaye sur l’intensité de l’adhésion à l’empire.  Cet attachement se révélait très fort dès 1848.  Fêter bruyamment l’avènement de Napoléon III c’est, croit-on, défier le noble et le curé.

Corbin souligne aussi un phénomène historique qu’on a tendance à négliger : la lente élaboration d’une logique de la fidélité.  Bien que les auteurs du crime, qualifiés de « cannibales » ou de « primitifs », n’ont pas une fissure inattendue permettant le déchaînement de forces primitives.

Il est catégorique sur le fait que le massacre est le résultat d’une angoisse collective dont il faut cependant mesurer l’ampleur et l’extension.

Le massacre d’Alain de Monéys survient dans ce contexte de guerre contre la Prusse.  Quelques défaites françaises surviennent quelques jours avant le drame.  Mais le massacre du 16 août 1870 met au jour des phénomènes de psychologie collective, des désirs et des anxiétés qui débordent de beaucoup le territoire de la petite commune où le drame se déroula.  L’auteur devient fascinant lorsqu’il explique que « la rumeur crée des liens puissants entre les membres d’une communauté qui ne sait plus comment répondre à son angoisse et qui doit impérativement discerner et désigner les responsables de son malheur, afin d’interpréter logiquement une situation confuse. »

Il souligne aussi que le drame survient au moment de deux événements festifs : celui de la foire ainsi que de la fête nationale du 15 août.

Corbin donne parfois l’impression d’agir comme un enquêteur criminel mais, faute de pouvoir étudier la scène de crime au moment des événements, se tourne vers les indices sociaux et archivistiques ayant survécus au temps.

À la fin du Second Empire, Hautefaye dispose de quatre foires annuelles.

Durant la foire du 14 au 16 août les femmes ne se font pas très nombreuses à Hautefaye.  Autre caractéristique de la foire, c’est le vide des autorités.  On sent bien que Corbin a poussé et mûri sa réflexion sur le sujet pour étudier toutes les influences et éléments déclencheurs.  Aucun gendarme ne visite Hautefaye le 16 août 1870, ce qui n’est pas normal en comparaison de statistiques données par Corbin et concernant des années antérieures.

Le 16 août 1870, Alain de Monéys se présente à la foire de Hautefaye vers 14h00, c’est-à-dire tardivement pour y acheter, dit-on, une génisse destinée à une famille d’indigents.  Et à cette heure Corbin suppose que les paysans avaient commencé à se laisser aller à boire, donc ajoutant l’aspect de l’alcool aux causes du drame.  Le niveau d’instruction est déplorable mais pas exceptionnel pour la région.  On ne discerne pas de traces d’une violence exceptionnelle dans les archives des tribunaux en ce qui concerne Hautefaye.  Et autre cause, l’autorité du maire de Hautefaye est défaillante.

Alain de Monéys était un célibataire de 32 ans qui n’avait pas belle apparence, semble-t-il.  Les avocats affirment plus tard que l’ensemble des assassins ne se connaissaient pas les uns les autres, pas plus qu’ils ne connaissaient la victime.  En 1928, le président Simonet enquête sur le meurtre et interroge les survivants.  200 personnes auraient pris part au meurtre, et pourtant il n’y aura que 21 accusés.  Le curé tente d’intervenir avec un revolver mais il devra lui-même se réfugier dans son presbytère sous les menaces.

Le supplice d’Alain de Monéys dura deux heures.  Le curé s’en sortit en distribuant du vin bouché.  Il ouvre et verse lui-même les verres.  Certains tentent de défendre la victime mais ce n’est pas suffisant.

Ce n’est qu’après la moitié du livre que Corbin explique son choix de mot pour le titre de son ouvrage, à savoir une rumeur selon laquelle les assaillants auraient voulu faire brûler la victime pour ensuite la manger.  Quatre jours après le drame on traitait d’ailleurs de cannibales ces paysans paisibles qui, l’espace de quelques heures, s’étaient transformés en monstres.  Mais Corbin admet que cette rumeur n’a pas un grand fondement.

Corbin va jusqu’à analyser le choix des armes, aucune lame ni arme à feu.  Il semble que les accusés étaient tous d’accord pour faire souffrir la victime, qu’ils prenaient pour un prussien.  Alain de Monéys finit sur le bûcher et pour ses assassins ce fut le feu de joie.  Les gendarmes débarquent à Hautefaye le soir même et le procureur général de Bordeaux arrive le 19 août.

Corbin affirme que l’affaire de Hautefaye se situe, en partie, dans le prolongement des gestes de la Révolution, mais qu’elle est avant tout une manifestation identitaire.

Survenu plus tôt, nous dit Corbin, le drame aurait paru insignifiant.  C’est donc son aspect tardif qui le rend plus unique et donc plus inacceptable.

Corbin critique aussi les historiens qui, depuis 1871, ont snobés l’aspect de la violence, allant jusqu’à parler de déréalisation de l’histoire des temps postérieurs à la Révolution.

Bref, Corbin n’a pas peur d’aller au fond des choses, lançant d’ailleurs qu’il « importerait de saisir le sens et la fonction de cette peur de salir par le dévoilement du réel qui distingue si franchement les historiens du 19ème siècle de leurs collègues. »

Le procès débuta le 13 décembre 1970 et le verdict tomba le 21 décembre.  Au fil des audiences se profila la référence à la psychologie des foules.  Les avocats tentèrent rapidement de démontrer qu’il s’agissait d’un crime collectif.  Un autre compara le comportement de cette foule à celui des animaux.  Une perception péjorative s’installa ainsi envers les « ruraux ».

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