Le chat de Jeanne Schneider


            Parmi les nombreuses invraisemblances qu’on retrouve dans les écrits concernant les aventures de Jacques Mesrine au Canada, soit de 1968 à 1972, en voilà une qui a récemment retenue mon attention, celle du fameux chat de Jeanne « Janou » Schneider qui aurait apparemment porté le nom de Fripouille.

            Rappelons d’abord que Jacques Mesrine et Jeanne Schneider débarquaient au Québec en juillet 1968[1].  En juin 1969, ils kidnappaient le millionnaire québécois Georges Deslauriers, qui parvint toutefois à se libérer par ses propres moyens.  Le couple prit alors la fuite vers Percé où la présence du chat noir de Jeanne fut attestée.  Le couple occupa la cabine no. 4 au Motel Les Trois Sœurs, propriété de Mlle Evelyne LeBouthillier, du 21 au 25 juin 1969.  Avant leur départ, Jeanne voulut confier son chat à Mlle LeBouthillier, expliquant qu’elle reviendrait le récupérer dans quelques jours.

            L’historien et romancier Jean-Marc Simon mentionne la présence de ce chat « à Torremolinos, il s’agit tout simplement d’un petit chat noir : Fripouille, le chéri de Janou »[2].  Ici, l’épisode se déroule en Espagne, avant même le départ du couple pour le Canada.  Puisque tout le monde semble s’entendre pour situer leur arrivée en sol québécois au cours de l’été 1968, c’est donc dire que Jeanne possédait déjà ce chat avant cette date.

            Simon, qui ne disposait d’aucun document d’archive pour recouper les informations puisées dans les autobiographies de Schneider et Mesrine, ne pouvait donc pas se questionner davantage quant à l’apparente banalité de la présence de ce chat.  Or, pour soulever l’invraisemblance, il faut consulter les transcriptions du fameux procès de Montmagny qui se déroula en janvier et février 1971 et au cours duquel le couple fut accusé du meurtre d’Evelyne LeBouthillier, 58 ans.  En effet, la propriétaire du motel de Percé avait été retrouvée sans vie au matin du 30 juin 1969 par sa nièce de 16 ans.

Jean-Marc Simon mentionne clairement que « le 25 [juin] au soir, veille de leur départ, Évelyne Le Bouthillier invite donc Jacques et Janou à venir à nouveau converser chez elle.  Ces clients sympathiques lui faisant part de leur intention de revenir dans son motel à la mi-juillet, elle accepte alors de garder Fripouille en leur absence »[3].

Les archives du procès révèlent cependant autre chose.  Le 21 janvier 1971 comparaît donc Mme Ernest Warren, née Albertine Bernier, 53 ans.  Interrogée par Me Laforest, procureur de la Couronne au dossier, elle expliquera d’abord que c’est elle, et non Mlle LeBouthillier, qui accepta de garder le chat.  Mais l’information la plus claire survient au moment de cet échange en interrogatoire :

LAFOREST : Quelle couleur était ce chat?

MME WARREN : Noir.

LAFOREST : C’était un gros chat?

MME WAREN : C’était un tout petit chat, à peu près trois semaines.[4]

Un jeune chat à peine âgé de trois semaines!  On est donc loin de l’information fournie par Simon qui mentionne la présence de l’animal dans les mains du couple Mesrine – Schneider avant l’été 1968, ce qui impliquerait qu’en juin 1969 Fripouille aurait été âgé d’au moins un an.

            On n’apprendra évidemment rien à personne en répétant qu’on ne peut se fier aux autobiographies, de surcroît quand leurs auteurs sont des criminels reconnus.  Dans ce cas-ci les archives nous permettent de démasquer une petite invraisemblance afin de mieux corriger l’interprétation que font certains de l’Histoire.


[1] Selon le Commissaire Farrugia, cité par Jean-Marc Simon, Jacques Mesrine dit le Grand, p. 216.

[2] Simon, Jacques Mesrine dit le Grand, Paris, Jacob-Duvernet, 2008, p. 212.

[3] Ibid, p. 229.

[4] Selon les archives du procès, La Reine contre Jacques Mesrine et Jeanne Schneider, 21 janvier 1971.

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