« Tit-Coq », de Gratien Gélinas

Pièce "Tit-Coq", écrite et jouée par Gratien Gélinas pour la première fois en 1948.

Pièce « Tit-Coq », écrite et jouée par Gratien Gélinas pour la première fois en 1948.

Gélinas, Gratien.  Tit-Coq.  Montréal, Les éditions de l’Homme, 1968, 197 p.

Devenu une légende du théâtre québécois, Gratien Gélinas présentait sa pièce Tit-Coq pour la première fois le 22 mai 1948 au Monument National de Montréal.  Le succès fut immédiat.  Au cours de l’année suivante, on en donna pas moins de 200 représentations, et ce uniquement à Montréal.  Gélinas, né à St-Tite en 1909, traduisit sa pièce en anglais et elle connaîtra également un grand succès à Toronto, dans laquelle les anglophones devaient certainement se reconnaître dans cette période de Seconde Guerre Mondiale, contexte principal de la pièce.  On tentera aussi de l’exporter vers les États-Unis, mais les Américains la bouderont, comme ils n’ont d’ailleurs jamais véritablement compris la culture québécoise.

Justement, Tit-Coq est avant tout une affaire québécoise.  On s’identifie au personnage, surnommé ainsi en raison de son caractère bouillant, excusable par son statut d’orphelin à la recherche d’un amour véritable.  Dans le premier acte, il l’explique lui-même en ces termes : « Né à la crèche, de mère inconnue et de père du même poil!  Élevé à l’hospice jusqu’à ce que je m’en sauve à l’âge de quinze ans.  […]  Oui, je suis un enfant de l’amour, comme on dit.  Un petit maudit bâtard, si monsieur préfère.  Seulement, vu que c’est bien peu de ma faute, y a pas un enfant de chienne qui va me jeter ça à la face sans recevoir mon poing à la même place! »

Comment ne pas sourire ni se laisser charmer par le personnage!?

Comme de raison, le langage purement québécois de l’époque étonne mais charme tout de suite.  C’est la première fois que les spectateurs québécois assistaient à une pièce où le langage utilisé sur la scène était le leur.  Avant cela, on avait droit généralement à des traductions américaines ou des adaptations européennes, tout cela dans un langage « correct ».  Mais avec Tit-Coq, les gens se reconnaissent donc immédiatement, d’autant plus que le sujet de la guerre les touche puisque c’est au cours de la crise de la conscription que les Québécois se sont encore une fois démarqués en tant que société distincte.

Après avoir lancé des répliques du genre « Que voulez-vous?  C’est pas donné à tout le monde d’être bâtard! », Tit-Coq accepte d’aller passer la période des Fêtes chez son collègue soldat Jean-Paul, avec lequel il s’était pourtant battu.  Tit-Coq est d’ailleurs surpris, s’exprimant par le fait que « j’en dis que j’ai l’air bête.  Hier encore je lui cognais la fiole, et v’là qu’il m’invite à aller salir la vaisselle de sa mère! »[1].

Chez son copain, Tit-Coq sera reçu chaleureusement, entre autre par le père, qui lui lance sa phrase : « c’est le temps des Fêtes : on n’a plus besoin de se cacher pour prendre un coup! »[2].  À son retour, Tit-Coq se confiera au Padre de l’armée, lui décrivant ainsi son expérience : « Bien reçu?  Comme un roi!  Le cœur sur la main.  Souvent on lance ça sans savoir ce qu’on dit, mais là c’est vrai cent pour cent.  Des gens qui te laissent sortir de table seulement quand tu es bourré jusqu’au crâne, et qui te dorlottent, au bout d’une heure, comme si tu étais venu au monde dans le salon chez eux »[3].

Ce qu’il ignore, cependant, c’est qu’il se sentira bientôt comme de nombreux Québécois, c’est-à-dire trahi.

Tit-Coq était cependant loin de se douter qu’il rencontrerait là la femme de sa vie en la personne de Marie-Ange, la jolie sœur de Jean-Paul, celle qu’il surnommera affectueusement « Mam’zelle Toute-Neuve » parce qu’elle lui faisait penser à « un petit mouchoir blanc tout neuf, pas même déplié »[4].

Malgré son passé qui semble déranger, Tit-Coq réussit à séduire sa Marie-Ange par son originalité, comme lorsqu’il lui explique comment il est bien meilleur de se faire désirer avant d’embrasser une femme de manière trop hâtive.  Mais quand il se retrouve en Angleterre pour son service militaire, dans l’attente du grand débarquement, leur amour connaît des moments difficiles.  Marie-Ange veut respecter sa promesse de l’attendre, mais son entourage tente de lui faire douter de la fidélité de son amoureux, qui sans elle se sentirait bien seul au monde.

À l’image du peuple québécois, les rêves de Tit-Coq sont bien modestes, comme en fait foi sa conversation avec le Padre : « moi, quand je rêve, je me vois en tramway, un dimanche soir, vers sept-heures et quart, avec mon petit dans les bras et, accroché après moi, ma femme, ben propre, son sac de couches à la main »[5].

Et contre toute attente, Tit-Coq revient au bercail, mais après une absence de deux ans.  Malheureusement pour lui, Marie-Ange a cédé aux pressions et épousée un homme qu’elle n’aime pas.  Malgré tout, le coq fait son numéro pour tenter de la reconquérir.

Autre analogie, sans doute, en rapport avec l’identité québécoise, Marie-Ange est sur le point de partir coûte que coûte avec son beau Tit-Coq lorsque le discours religieux, s’exprimant par la bouche du Padre, vient carrément lui mettre des bâtons dans les roues.  Mais Tit-Coq refuse de se laisser faire et « pète sa coche » au Padre en lui lançant : « Ah!  Vous, il y a longtemps que je vous vois venir du coin de l’œil.  Vous allez me parler du bon Dieu et de ses commandements, avec des péchés gros comme le bras au bout : vous pouvez y aller, mais je vous préviens que je vous attends avec une brique et un fanal! »[6].

Pour empêcher leur amour, le Padre va jusqu’à leur dire « votre vie vous appartient; vous êtes libres de la gâcher, si vous y tenez », jugeant bien à l’avance ce que personne ne pouvait prévoir.  La vieille menace religieuse quoi!

Comme à l’image du Québec de l’époque, donc, la religion finit par avoir le dernier mot.  Peut-on voir dans cette pièce un courant qui allait conduire à cette libération morale qu’on allait connaître un peu plus tard?  Peut-être.

À l’époque de la présentation de la pièce, les Québécois avaient déjà commencé à s’identifier de manière plus précise avec un autre héros, bien réel celui-là : le joueur de hockey Maurice Richard.  Avec Tit-Coq, le scénario se répétait, mais cette fois sur scène.

Gratien Gélinas s’éteignit le 16 mars 1999, à quelques mois de son 100ème anniversaire.  Il laisse derrière lui un souvenir unique.  Le livre, qui ne vaut certainement pas le plaisir d’avoir assisté à la pièce, nous fait cependant sourire en plusieurs endroits, sans oublier d’être témoin de la culture de tout un peuple.

Qu’on soit Québécois de souche ou d’adoption, Tit-Coq est à découvrir absolument, ou à redécouvrir.

Pour plus de détails : http://www.gratiengelinas.com/


[1] Gélinas, Tit-Coq, p. 22.

[2] Ibid., p. 39.

[3] Ibid., p. 44.

[4] Ibid., p. 60.

[5] Ibid., p. 94.

[6] Ibid., p. 183.

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Catégories :1900-1999 (20ème siècle), Comptes-rendus de livres

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5 réponses

  1. D apres mon avis c est une piece attirante et je trouves que sa existe dans notre societe

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  2. Une erreur c’est glisser. Il n’était pas proche de son 100ème anniversaire, mais plutôt de son 90ème

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  3. Il y a une petite erreur pour son âge il a bien 90 ans et non 99 ans.

    Aimé par 1 personne

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