« Jacques Mesrine dit le Grand », de Jean-Marc Simon


Simon, Jean-Marc.  Jacques Mesrine dit le Grand.  Paris, Jacob-Duvernet, 2008, p. 215 – 322.

            Cet ouvrage est la première partie de deux tomes consacrés à la carrière du criminel français Jacques Mesrine, mais je m’en tiendrai ici à un survol concentré sur la partie traitant du passage de ce dernier en sol canadien, c’est-à-dire de la page 215 à 322.

            Historien et romancier, Jean-Marc Simon nous montre d’abord, au seul coup d’œil de son volume, que Jacques Mesrine fait maintenant partie intégrante de l’Histoire.  Après plusieurs autobiographies, dont deux par Mesrine lui-même, ainsi que par ses anciennes concubines et même des policiers lancés à ses trousses, Simon est le premier historien à se pencher sur le cas.  Ceci dit, une simple consultation de sa bibliographie nous indique que le travail demeure limité, en ce sens que ses sources majeures d’information sont ces mêmes ouvrages.

Le ton utilisé nous laisse croire qu’une partie de sa conscience se laissa séduire par les propos charmants et surtout arnaqueurs du truand disparu depuis le 2 novembre 1979.  C’est donc sans aucune consultation des archives qu’il se permet pourtant de dépeindre l’épisode canadienne de Jacques Mesrine et de Jeanne « Janou » Schneider, qui débute en 1968 pour se terminer à l’automne de 1972.  Ainsi donc, on serait porté de qualifier son approche d’étude littéraire plutôt que de véritable travail de recherche historique.

            C’est en nous laissant entendre que Mesrine a recommencé ses braquages dès 1969, sans toutefois fournir de preuve à l’appui, que Simon nous relate ensuite l’enlèvement du « milliardaire » Georges Deslauriers, laissant ainsi un premier indice de son acceptation de la version Mesrine car ce dernier a été le premier à décrire Deslauriers comme un milliardaire dans son livre de 1977[1], alors que les médias de l’époque utilisaient seulement le terme de « millionnaire ».

            Il semble curieux de voir Simon écrire que « dans les aventures de Jacques Mesrine, quel que soit le côté de l’Atlantique, il faut se méfier de tous et de tout, et sans doute en premier lieu de la mémoire… »[2], un conseil qu’il aurait dû lui-même s’imposer, car dans l’affaire du procès de Montmagny pour le meurtre de la gaspésienne Evelyne LeBouthillier, il accepte facilement les fausses accusations lancées par Mesrine.  S’il écrit que « c’est précisément là, à Percé, que va définitivement basculer sa vie criminelle »[3], il dévoilera plus tard son choix de croire en l’innocence du protagoniste de son sujet littéraire.

            Rappelons d’abord que Mesrine fut accusé du meurtre de Mlle Evelyne LeBouthillier, 58 ans, retrouvée morte chez elle par sa nièce de 16 ans au matin du 30 juin 1969.  Mlle LeBouthillier était la propriétaire du Motel Les Trois Sœurs de Percé, en Gaspésie.  Il fut prouvé hors de tout doute que le couple Mesrine – Schneider avait loué la cabine no. 4 de ce même motel du 21 au 25 juin.  D’autres preuves démontrent également qu’ils sont revenus au soir du 29 juin.  Évidemment, le meurtre d’une vieille femme sans défense devient vite un point important dans la carrière d’un truand qui a investi beaucoup d’effort à soigner son image, et surtout pour ses nombreux admirateurs, qui gobent d’ailleurs ses propos sans trop vouloir les remettre en question.

            En se fiant ainsi aux autobiographies, donc aux versions criminelles et par conséquent à un seul côté de la médaille, Simon commet donc plusieurs erreurs, d’abord en stipulant qu’au moment où Mesrine et Schneider quittent le motel de Percé Mlle LeBouthillier « accepte de garder Fripouille [le chat] en leur absence »[4].  Non seulement il fut clairement établi au procès de Montmagny, qui s’ouvrit le 18 janvier 1971, que Mlle LeBouthillier refusa de garder le chat (c’est plutôt Mme Warren qui en accepta la garde), mais on établit aussi que l’animal n’était âgé tout au plus que de trois semaines au moment des faits.  Or, Simon mentionne déjà la présence de Fripouille avant l’arrivée du couple au Canada, donc plus d’un an avant juin 1969[5].  Voilà donc une faiblesse attribuable au fait de tourner le dos aux archives, source première par excellence.

            Par son étude littéraire, toutefois, Simon dénonce indirectement l’énergie que Mesrine mit lui-même à se défendre du crime de Percé.  En effet, s’il nie en bloc son retour à Percé au soir du 29 juin 1969 dans son premier livre, Mesrine sentit le besoin de se défendre avec toujours plus de vigueur dans sa seconde autobiographie de 1979, admettant cette fois son retour à Percé, contradiction admise donc, mais trafiquant à sa manière les événements et autres détails des 29 et 30 juin 1969.  Encore une fois, sans archives, le travail de Simon s’en trouve limité aux paroles du truand.  Malheureux, certes, car on ressent parfois sa bonne intention à travers son style narratif.  En contrepartie, il ne semble pas avoir détecté la mégalomanie dans les propos tordus de Mesrine, qui lui se souciait uniquement de l’opinion publique, sans aucune considération, bien entendu, pour l’Histoire.

            Cela l’amène évidemment vers quelques dérapages, comme sa tentative d’entrer dans les détails en essayant de soulever un doute dans l’affaire des bijoux.  Il est vrai que Simon pouvait se baser dans son interprétation sur le verdict d’acquittement survenu à la fin du procès, mais encore là une étude des archives, et surtout des transcriptions, lui aurait permis d’installer de nombreux doutes ou, à tout le moins, de baser son jugement sur de véritables faits enregistrés légalement et non dans des autobiographies à fiabilité douteuse.

            Simon reprend donc les propos de Mesrine lorsqu’il affirmait, par exemple, être revenu au motel au soir du 29 juin vers 21h00 et que c’est Irène, la nièce de la victime, qui lui ouvrit.  Or, c’est complètement faux, tout comme de laisser entendre que tous les témoins ont mentis au procès et que les policiers ont fabriqués des preuves.  À croire que Mesrine était un dieu et que lui seul détenait la vérité.  Et pour avancer de telles allégations, où sont les preuves, justement?

Simon gobe également l’accusation du truand sur le fait qu’Irène dormait à l’étage et qu’elle aurait dû entendre quelque chose, passant évidemment sous silence la possibilité que Mesrine ait appris, du temps où il était commando en Algérie, des techniques de combat lui permettant de tuer en silence.  Tout comme il gobe également l’affirmation de Jeanne Schneider d’avoir lu la nouvelle du meurtre pour la première fois le 1er juillet 1969 dans un journal de Québec, un jour férié.  Or, la nouvelle, pour l’avoir vu de mes yeux, parut dans Le Soleil le lendemain de la fête nationale du Canada, donc le 2 juillet.

            Bien que Simon ne manque pas de souligner que les récits de Mesrine et Schneider « divergent », son sens du jugement semble s’envoler complètement lorsqu’il est question de traiter du fameux procès de Montmagny.  Pour un historien qui dit avoir consulté comme seul référence sérieuse le « fascicule no. 4 de la revue Les Grands Procès du Québec, publiée en 1994 », il se permet de consacrer au procès pas moins de 25 pages.  Or, il ne semble même pas avoir visionné l’épisode L’Affaire Mesrine diffusé à la télé dans le cadre de la série Les Grands Procès, production télévisuelle à l’origine même du fascicule.

            Simon laisse entrevoir assez clairement son opinion avant même d’avoir abordé le premier jour du procès en lançant des phrases du genre « les voilà [Mesrine et Schneider] donc transférés [de prison] une fois de plus, mais en ces circonstances pour une faute qu’ils n’ont pas commise »[6].  Comment juger d’un procès auquel on n’a pas assisté ou encore dont on n’a pas consulté les archives?

            Plus curieux encore, il mentionne que « c’est le second ouvrage de Jacques Mesrine, Coupable d’être innocent, publié deux ans plus tard au Canada et hélas trop méconnu, qu’il faut absolument lire pour tenter de comprendre l’un et l’autre, et de démêler le vrai du faux »[7].  Le chat sort donc du sac!  Si on apprend à démêler le vrai du faux à partir des propos d’un criminel notoire familier avec le mensonge, ne demandez pas pourquoi Simon ne s’est jamais fait détective.  Et de surcroît dans un ouvrage à prétention historique.  Décidément!

            Pire encore, il en rajoute concernant les écrits de Mesrine en disant que « en vérité, il est bien difficile de ne pas le suivre dans cette démonstration dont la forme même ne cesse de trahir la sincérité de l’auteur »[8].  J’aurais simplement envie de dire « Hé, merde! », mais je m’abstiendrai.

            S’il se permet de dire à propos de Me Maurice Lagacé, l’un des procureurs de la Couronne au dossier, qu’il est « froid et dédaigneux, autant dire franchement antipathique »[9], il ne fournira évidemment aucun commentaire négatif à propos de Me Raymond Daoust, l’avocat de Mesrine, bien que les rumeurs subsistent toujours à son endroit au Québec.  Mais sans preuve, il serait sans doute risqué de laisser planer quelque doute que ce soit; le journaliste Michel Auger se l’étant permis en 1970 en mentionnant la présence de Daoust à un rendez-vous mafieux, ce qui lui mérita une poursuite et une rétractation de son journal (La Presse).

            Simon se permet également de laisser planer un doute quant à l’intégrité du juge Paul Miquelon, rappelant qu’il avait plaidé dans la célèbre cause de Wilbert Coffin, qu’il désigne comme « un bûcheron »[10] alors qu’il était plutôt prospecteur au moment des faits.  Il nous prouve encore une fois l’acceptation de la mégalomanie de Mesrine en écrivant à propos des témoins qu’ils viendront « déclarer avoir vu Jacques et Janou dans la région de Percé le soir du crime – ce qui est vrai – d’autres pour attester que les bijoux trouvés dans leurs bagages appartenaient à la victime – ce qui est faux »[11].  Décidément, ce jugement bien facile semble montrer son absence d’approche scientifique, déclarant son parti pris basé sur des informations plus que douteuses.  Pire, il va jusqu’à prétendre, influencé par le second livre de Mesrine, qu’Irène LeBouthillier, la nièce de la victime, « serait objectivement la complice passive des deux Français en ne déclarant pas à la justice les avoir rencontrés au motel le 29 juin au soir »[12].  Encore une fois, voilà une prise de position qu’il se serait abstenu de faire en consultant les archives du procès, où il n’est aucunement question de toutes ces allégations loufoques.  Au contraire, les objections de Me Daoust empêchèrent Irène, en certaines occasions, de dévoiler d’autres détails.

            Le plus étonnant, sans doute, c’est de voir Simon reconnaître que la parole de Mesrine ne vaut pas un clou dans certaines affaires alors que dans ce cas précis elle vaut soudainement de l’or.  Sur quoi peut-on se baser pour en arriver à une telle conclusion?  N’est-ce pas plutôt par cette crainte de perdre des fans en laissant planer le doute que, probablement, il aurait été capable d’assassiner de ses mains une femme sans défense de 58 ans?

            Si on en arrivait hors de tout doute à une telle conclusion, Monsieur Jacques perdrait certainement de nombreuses plumes à son palmarès.

            Bien entendu, plusieurs se basent sur le verdict d’acquittement du 6 février 1971 pour demeurer sur leurs positions, mais là encore, les subtilités qu’on peut ressentir uniquement en se jetant pleinement dans les archives laissent place à une porte ouverte pour refaire l’Histoire.  En ce sens, donc, le livre ultime qui scellerait cet épisode n’a toujours pas été publié.  Pas question d’en faire tout un scandale public comme dans le cas de Coffin[13], mais on peut néanmoins se questionner, d’autant plus que, contrairement aux Jurés de l’époque, on connaît mieux l’ensemble de la carrière de Mesrine et de son opportunisme.

            Les allégations et autres interprétations du genre sont trop nombreuses pour être toutes relevées dans ce bref compte-rendu, mais on est évidemment en droit de se demander si le manque de rigueur s’applique également au reste de l’ouvrage, c’est-à-dire aux frasques de Mesrine en France, avant et après son passage en sol canadien.  On y décèle à tout le moins un vide archivistique.  Aucune citation de journaux, par exemple, ni de dossier d’enquête, judiciaires ou autre.  Que du vent, comme les paroles de Mesrine!  En ce sens, oui, Simon lui reste fidèle!

            Dans le cadre de l’émission 2000 ans d’Histoire sur les ondes de France Inter, Simon a même pris le risque de se prononcer sur la conclusion du procès de Montmagny, à savoir qu’il se rangeait derrière le verdict d’acquittement en affirmant clairement ne pas croire que Mesrine ait assassiné la pauvre aubergiste de 58 ans.  Derrière le micro, probable qu’il était loin de se douter que sa voix raisonnerait jusqu’au Québec.  Sans toutefois relancer une quelconque polémique en laissant entendre une critique sévère du système judiciaire, une meilleure compréhension du procès aurait peut-être fait en sorte de nuancer ses propos ou à tout le moins d’éviter une conclusion hâtive.  Si l’esprit scientifique d’un historien se range trop facilement derrière la parole d’un criminel, force est de constater que l’Histoire mérite d’être mieux représentée et surtout mieux préservée.

Car au Québec, on entend encore ce genre de phrase lorsqu’on présente une photo de Mesrine : « Ah!  Je le reconnais, c’est le Français qui a tué une femme à Percé »[14].

            À un autre niveau, on remarque également quelques erreurs de base, comme lorsque Simon orthographie « Tanguy » lorsqu’il est question de la prison pour femmes Tanguay, à croire qu’il s’est laissé influencer par le populaire film français Tanguy, qui n’a cependant rien à voir avec le sujet de son ouvrage.  On le voit également désigner la prison de « Parthenay », alors qu’il s’agit clairement de Parthenais.  Autre indice sur le fait qu’il n’a probablement jamais mis les pieds au Québec, c’est lorsqu’il situe la municipalité de Saint-Louis-de-Blandford au nord-ouest de Montréal.  Monsieur Simon, je n’aurai que deux mots sur ce détail : Google Map!

            Bien entendu, il n’y a vu que du feu dans l’affaire concernant le double meurtre des gardes-chasse, Médéric Côté et Ernest Saint-Pierre, ne pouvant confronter les propos de Mesrine avec quoi que ce soit.  Il reprend donc la version autobiographique du tueur.  Là encore, les archives de cette affaire, sur laquelle je travaille depuis quelques mois déjà et à propos de laquelle, aussi, j’annoncerai bientôt certains développements, lui auraient permis de détailler davantage cet épisode.

            Quand Simon tente de trouver l’orthographe authentique du procureur Me Anatole Corriveau, ça frôle le ridicule lorsqu’il cite les nombreuses variantes soutenues par d’autres auteurs (Couriveau, Couriveault, Caribeau ou Cauriveau) avant d’accepter lui-même celle de « Couriveault ».  Absurde!

            « Étrangement, cette page haute en couleur et fort sanglante de son parcours criminel est très peu connue en France »[15], écrit Simon en abordant ses aventures canadiennes.  Il aurait dû ajouter que ce n’est pas son ouvrage qui renversera la vapeur sur ce point.  Peut-être réussira-t-il à mieux populariser cette période canadienne mais en continuant d’y véhiculer plusieurs fabulations.  Car les amateurs qui feront de son livre leur base de données auront fait un bien mauvais choix.


[1] Jacques Mesrine, L’Instinct de mort, 1977.

[2] Simon, op. cit., p. 218.

[3] Ibid., p. 228.

[4] Ibid., p. 229.

[5] Pour plus de détails sur l’affaire du chat, consultez l’article « Le chat de Jeanne Schneider », https://invraisemblances.wordpress.com/2011/01/24/le-chat-de-jeanne-schneider/

[6] Simon, op. cit., p. 258.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Ibid., p. 261.

[10] Ibid., p. 262.

[11] Ibid.

[12] Ibid, p. 262-263.

[13] Voir L’Affaire Coffin : une supercherie?, de Clément Fortin, 2007.  En présentant l’affaire comme un docu-roman, Me Fortin arrive à transposer ses lecteurs à la place des Jurés et ainsi de voir le déroulement du procès de Coffin sous un œil objectif, éliminant ainsi de nombreuses idées préconçues en relation avec ce dossier.

[14] Propos que j’ai personnellement recueilli d’une résidente de Gaspé qui, par hasard, a justement reconnu la photo de Mesrine sur la couverture du volume de Simon, que j’avais posé sur un bureau.

[15] Simon, op. cit., p. 216.

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