Marc-Aurèle Fortin, sauvé in extremis


Page couverture de La Patrie, 2 octobre 1966            Nombreux sont ceux qui l’ont oubliés, mais l’artiste peintre Marc-Aurèle Fortin a joué un grand rôle dans le nationalisme québécois, d’abord par son approche paysagiste en illustrant le terroir de l’époque et duquel il semble rester peu de choses.  Pour ceux qui le connaissent, ne serait-ce qu’un peu, on se souviendra de ses grands ormes verts et démesurés qui ont tant impressionnés et innovés sur le plan de la couleur.

            Le Musée National des Beaux Arts de Québec présente en ce moment une exposition sur ses œuvres.  De son propre vivant, le peintre fut oublié, d’abord par l’émergence de nouveaux courants modernes en art, qu’il a lui-même dénoncé, et parfois en utilisant un langage cru, et ensuite ayant disparu de la scène publique.  Mais où était donc passé le grand peintre québécois?

            Après avoir été exproprié et avoir vu sa résidence détruite, diabétique et vieillissant, il se cachait dans une maison de Sainte-Rose, près de Montréal, à la merci d’un homme qui devait s’occuper de lui.  Mais ce profiteur, qui se nommait Albert Archambault, laissait Fortin, alors amputé des deux jambes et presque complètement aveugle, dans des conditions lamentable.  L’artiste de renom croupissait dans une chambre sombre, malodorante et insalubre.

            Restons conscient du fait qu’il ne faudrait pas uniquement retenir de l’artiste ce triste épisode de sa vie, mais regardons-le quand même d’un peu plus près.

            En 1966, le journaliste Louis-Martin Tard se montra futé en parvenant à retracer l’artiste oublié mais surtout à se faufiler pour parvenir à lui parler au sein même de sa « prison », accompagné du Docteur Philippe Matteau.  Dans le journal La Patrie du 2 octobre 1966, Tard publiait son article choc sous le titre de « Millionnaire, Marc-Aurèle Fortin est prisonnier de la misère à Sainte-Rose ».

Tard ouvrait son article ainsi : « Dans un cottage mal tenu de Sainte-Rose, au fond d’une pièce sombre, j’ai aperçu un vieillard tout nu à l’exception d’une chemise en loques, dont il tentait de ramener un pan sur son ventre jaune.  J’ai aperçu un infirme aux deux jambes coupées au-dessus du genou, qui, prenant appui sur ses poings, se déplace d’un bord à l’autre d’un lit au drap maculé de taches, de cendres de cigarette ».

De l’importance que Fortin avait eu dans l’art québécois, Tard rappelait que « pendant cinquante ans, il a gardé le même style lyrique; il a peint, sous de gros nuages, au milieu de vivantes frondaisons, les vieilles maisons canadiennes solidement accrochées au sol, vivantes de toutes leurs pierres, de leur toit en pente, de leurs lucarnes.  Les demeures accueillantes, les foyers où l’on vit, où l’on meurt ».

Lors de cette visite, Fortin était âgé de 78 ans.  « On imaginait pour lui la vieillesse tranquille d’un maître honoré, vivant au milieu de ses amis et de ses œuvres », ajoutait le journaliste.  Malheureusement, ce n’était pas le cas.

Tard décrivait la chambre comme étant meublée uniquement d’un lit, d’une commode, d’une radio et d’une chaise sur laquelle reposait, « rempli d’excréments, un pot de chambre, ajoutant à la puanteur des lieux ».  Tard disait avoir confronté Mme Archambault, qui lui aurait dit que son mari interdisait toute visite.  On prétextait aussi que le pensionnaire était sourd, évitant ainsi les communications téléphoniques.  Et ce n’est pas un vieillard sourd que le journaliste trouva, car il put tenir une conversation avec lui, qui reste éloquente d’ailleurs.

–          Pourquoi vivez-vous ici?, lui demanda Tard.

–          Je n’ai plus de famille.

–          Ce n’est pourtant pas un endroit pour un homme tel que vous, un grand malade qui avez besoin de soin et de propreté.

–          J’aime mieux être ici qu’à l’hôpital.

–          Vous êtes heureux?

–          Non, mais je me résigne.

–          Que faites-vous toute la journée?

–          Je repense à autrefois.  J’écoute la radio.  Parfois les enfants de la maison viennent me tenir compagnie.  Ils sont gentils.

–          Vous reste-t-il encore des tableaux?

–          J’ai tout donné ce que je possède à M. Archambault.  Il doit s’occuper de les vendre.

–          Vous avez une femme, vous rend-elle parfois visite?

–          Elle vient me voir une fois par an.  Elle est malade, elle est pauvre, elle ne peut rien faire pour moi.

–          Recevez-vous la visite d’amis?

–          Parfois René Richard ou Albert Rousseau, de Québec, de vieux copains, viennent me voir.

–          Sortez-vous parfois?

–          Jamais.  De temps en temps on me traîne dans la cuisine, mais je ne vais jamais au dehors.

–          Vous vivez comme un prisonnier.

–          À mon âge, on ne peut rien faire d’autre.  J’attends la mort.

Par chance, l’article de Tard fit bouger les choses et entraîna aussi d’autres reporters à s’intéresser à l’affaire.  Le 10 octobre suivant, Radio-Canada diffusait une entrevue d’une vingtaine de minutes avec Fortin.  L’effet fit boule de neige, si bien que quelques mois plus tard, des amis lui vinrent en aide.  Ainsi, le vieil artiste put sortir de la misère et passer les trois dernières années de sa vie dans des conditions favorables.  Malheureusement, il y avait longtemps qu’il ne peignait plus, lui qui avait été animé si longtemps de ce besoin de créer et d’immortaliser le terroir québécois.

L’exposition Marc-Aurèle Fortin, l’expérience de la couleur vous attend au Musée National des Beaux Arts de Québec jusqu’au 8 mai prochain.  Pour découvrir ou redécouvrir une partie de notre histoire.  À ne pas manquer!

Voyez l’entrevue de Radio-Canada :

http://archives.radio-canada.ca/arts_culture/arts_visuels/clips/17417/

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