Le Diable et son Enfer


Malgré le recul du pouvoir religieux en Occident, l’image du Diable est demeurée bien présente, entre autre dans la culture populaire, que ce soit en littérature, au cinéma ou en musique.  On aime avoir peur, et qui d’autre mieux placé que le prince du mal en personne pour semer la terreur?

Évidemment, on sait que d’aborder le sujet des croyances, que ce soit religion ou mythologie, représente toujours sa part de risque.  Car souvent se mêle les faits historiques au mysticisme.  Mais la question est de savoir s’il est possible de dater les origines du Diable et ainsi en mieux comprendre une certaine facette de l’humanité?

Le travail de l’historien est de remonter aux origines, de refaire la genèse d’un sujet aussi loin que cela puisse être possible.  Pour un point aussi universel, rien de mieux que de remonter à la Mésopotamie, civilisation qui nous a laissé les plus vieilles écritures du monde.

Alors, jusqu’où remontent les origines du Diable ainsi que la notion de l’Enfer?  Peut-on seulement mettre une date fixe concernant leur « création »?

En Mésopotamie, la notion de l’un comme de l’autre semblait déjà exister, bien qu’elle n’ait sans doute pas eu la même signification qu’on lui attribue de nos jours.  Dans l’Épopée de Gilgamesh, écrit sur des tablettes d’argile au cours de la première moitié du 2ème millénaire avant notre ère, on retrouve l’extrait suivant : « Elle y est descendue, La Déesse est descendue en Enfer, Inanna est descendue en Enfer […] »[1].

Les Mésopotamiens, explique l’assyriologue Jean Bottéro, imaginaient l’univers comme « un immense sphéroïde, dont ils voyaient, dans la demi-sphère céleste (le Ciel), la portion d’En-haut, et postulaient et croyaient deviner, en symétrique, l’autre portion, opposée et contraire, ténébreuse et sinistre, qu’ils appelaient l’En-bas (l’Enfer) »[2].  On pourrait aussi y voir cette fascination pour la dualité en plus d’une certaine origine de ce qu’on allait par la suite illustrer en imaginaire par Dieu et Diable.

Toutefois, il semble que la notion de l’Enfer n’était pas aussi dramatique à cette époque.  En effet, l’Enfer n’était pour eux qu’une composante concrète de l’univers, au même titre que la mer, les montagnes, le soleil et la lune.  Un peu plus tard, vers le 9ème siècle avant notre ère, les Mèdes croyaient en l’existence de trois mondes, soit le céleste, le terrestre et l’infernal[3].  Voilà qui se ressemble.

Cependant, le concept du Dieu unique n’existait pas encore.  Et qui dit Dieu unique dit également Diable unique.  Car à tout grand héros il faut inévitablement un adversaire à sa juste mesure.  À cette époque, encore, les dieux étaient multiples, tout comme les démons.

« N’oubliez pas que la religion mésopotamienne n’a pas été édifiée par un fondateur, qui en aurait élaboré et imposé la doctrine par des manières de dogmes; il n’y a pas de dogmes en Mésopotamie […] », nous rappelle Bottéro.  Mais puisque la mort n’avait pas pour eux la même signification, inévitablement l’Enfer était bien différent, et non pas une conséquence à certaines mauvaises actions ou autres méfaits.  Pour eux, la mort faisait seulement partie de l’existence; une sorte de destin naturel.  Ils n’avaient donc pas imaginé de paradis au sens où l’entendit plus tard les grandes religions monothéistes, c’est-à-dire le judaïsme, le christianisme et l’islam.

Dans le récit du Supersage, toujours en Mésopotamie, on assiste d’ailleurs au désir de Enlil, roi des dieux, de détruire l’humanité en envoyant « l’Épidémie : autrement dit, les maladies »[4].  Puis ensuite on leur « expédie les catastrophes naturelles, pour en faire disparaître des multitudes : la Sécheresse et sa conséquence immédiate, la Famine »[5].  Quelques millénaires avant la Bible, on croirait reconnaître l’inspiration directe pour les célèbres Cavaliers de l’Apocalypse de Jean, rédigé vers la fin du premier siècle de notre ère.  Rappelons simplement que ces quatre cavaliers sont sensés dévaster par la famine, le cataclysme, et la maladie.  Et en Histoire, on le sait, tout ce qui est venu avant peut inspirer ce qui suivra!

Donc, aussi loin que l’on puisse remonter dans le temps à travers les documents, force est d’admettre qu’il n’y a rien de vraiment nouveau.

La véritable innovation se produira plus tard, avec un personnage nommé Zarathoustra, né vers -628 et mort vers -551.  Ironiquement, « une légende veut que Zarathoustra soit né dans une grotte du lait céleste tombé dans les entrailles d’une vierge… »[6], rappelant évidemment la naissance du Christ.  Malgré cela, il semble qu’il ait réellement existé et qu’il aurait été un prophète réformateur ayant réussi le tour de force d’imposer une nouvelle religion en moins d’un demi-siècle : le mazdéisme.

Ce que Gérald Messadié explique, c’est que Zarathoustra aurait emprunté le mysticisme aux Mèdes, car ceux-ci croyaient en « l’immortalité de l’âme »[7].  Là où il innova, toutefois, ce fut de créer un dieu et un diable unique.  Proposant que Zarathoustra aurait été influencé par les guerres de l’époque, ainsi que par les sanglants sacrifices qu’on faisait au nom des innombrables dieux de l’époque, pour ainsi développer l’idée d’un dieu unique, dans ce cas-ci Ahoura Mazda.

« Il devient clair dans ce contexte que Zarathoustra conçut la nécessité d’une religion fédératrice, simple et forte, qui serait garante de la cohésion nationale.  Cette prise de conscience préfigure celle du Prophète Mohammad au 7ème siècle »[8].

Pour tenter de faire simple, Zarathoustra se serait donc inspiré d’un choc des cultures au cours de nombreux affrontements de l’époque, c’est-à-dire entre la religion védique, qui semble avoir conçu le concept du paradis, et la religion des Mèdes, de laquelle on connaît malheureusement peu de choses de manière directe.  « Sans Église ni théologie, les cultes proliféraient donc, rivalisaient et suscitaient une profusion de sacrifices et d’orgies.  La religion védique, en effet, se distingue par les deux.  Les Aryas sacrifiaient une quantité impressionnante de chevaux et de bœufs, tout en buvant une boisson hallucinogène, à base d’amanite tue-mouches ou d’amanite phalloïde, la soma, dite en Inde haoma.  Cette boisson met les célébrants en transe; mais c’est grâce à elle, assurent les textes sacrés, que l’équilibre du monde est maintenu.  Voilà donc la situation au moment où Zarathoustra intervient.  Il radicalise tout : avec une soudaineté confondante, il élimine tous les dieux, à l’exception d’Ahoura Mazda et d’Ahriman »[9].

Et voilà!  On se retrouvait avec un dieu unique, Ahoura Mazda, ainsi qu’un diable unique, Ahriman.  Le mazdéisme se développa ensuite au sein de la civilisation perse, qui prit beaucoup de force en raison de cette conception de monothéisme, se donnant ainsi tous les droits de faire la guerre au nom de son dieu unique, le seul ayant raison et pouvoir sur tout.  En effet, les dieux du monothéisme ont servi à faire la guerre, et par conséquent à semer plus de morts, que les dieux du polythéisme.

Cyrus le Grand emporta donc ces croyances avec lui lorsqu’il prit la ville de Babylone au 6ème siècle avant notre ère.  Même si on ne s’entend pas à savoir s’il s’empara de la ville par la force ou non, un fait demeure : il y libéra les juifs.

Ces derniers, captifs depuis longtemps à Babylone, se sont inévitablement laissé imprégner des croyances mésopotamiennes, mais aussi de celles apportées par leurs libérateurs perses, qui eux pratiquaient le mazdéisme de Zarathoustra.  Toutes ces idées, les juifs les emportèrent avec eux.  Et le reste n’est que simple logique.

Bien sûr, dans les trois grands monothéismes qui allaient se développer par la suite, la conception du Diable ne serait jamais bien loin.  On pratiquait l’exorcisme déjà en Mésopotamie, c’est-à-dire bien avant l’invention d’Ahriman, mais on allait désormais lui attribuer toutes les peurs, tous les maux de la terre.  Car, évidemment, Dieu était bon et ne pouvait donc pas être responsable des malheurs de l’humanité.  Mais une autre question se posait alors : s’il n’était pas responsable des malheurs, pourquoi laissait-il agir le Diable?

Chez les Grecs, qui ne possédaient pas véritablement de Diable dans leur mythologie, on retrouvait cependant Hadès, dieu des enfers ou maître des morts.  Déjà, on lui attribuait comme symbole une lance à deux dents[10].  Le nom de Hadès fut ensuite conservé par l’auteur de l’Apocalypse, qui l’utilisa pour désigner le royaume des morts, ou si vous préférez l’Enfer.

Au fil des siècles, ce ne serait que reprises ou réinterprétations de ces images.  L’Inquisition apporta évidement une période sombre en voyant le Diable partout, la méchante hérésie au nom de laquelle on a massacré tant de gens.  La Divine Comédie de Dante n’est, à mon point de vu, qu’une digestion de tous ces aspects et qu’il a sut illustrer à sa façon.  Car l’Église mit bien des maux sur les épaules de Satan.  Tout ce dont on voulait se débarrasser on lui imputait, que ce soit les malades mentaux ou les homosexuels, par exemple.

On prétendait le voir partout, comme lors de la prétendue possession des religieuses Ursulines de Loudun, en France, entre 1632 et 1634.  Là encore, le mythe se gonfla, car on aime avoir peur.  On aime croire en ces inepties.

De nos jours, si on ne le retrouve pas au cinéma alors ce sera dans la rue, par l’esprit faible d’un quelconque schizophrène ou de toute autre personne déséquilibrée.  Encore qu’il y a certaines personnes souhaitant entretenir une forme de satanisme dépassé et complètement ridicule.

Il aura eu d’innombrables noms au fil des siècles, mais on sait maintenant qu’il avait déjà un lointain cousin en l’image de Nergal en Mésopotamie et qu’il a réellement pris forme au 7ème siècle avant notre ère sous l’appellation d’Ahriman.  Tout le reste n’est qu’adaptation!


[1] Jean Bottéro, Babylone et la Bible, 1994, p. 85.

[2] Ibid., p. 138.

[3] Gérald Messadié, Histoire générale de Dieu, p. 158.

[4] Bottéro, op. cit., p. 148.

[5] Ibid.

[6] Messadié, op. cit., p. 156.

[7] Ibid., p. 158.

[8] Ibid., p. 157.

[9] Ibid., p. 159.

[10] Historia, janvier – février 2011, No. 129, p. 14

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