La légende du mur du pendu: c’était Noël François!


Vieille prison de Trois-Rivières, fermée en 1986. (photo: E. Veillette)

Pour les amants du paranormal, une légende trifluvienne persiste toujours : celle du mur du pendu.

Sur une page web rattachée au site de la ville de Trois-Rivières on retrouve un texte, qui n’est d’ailleurs pas signé, racontant ceci : « Noël Plaçoa ou Placa est un Amérindien qui aurait été pendu injustement vers 1790 sur le mur nord-est de l’ancien couvent des Récollets (actuel presbytère de l’église anglicane St. James), rue des Ursulines, qui servait alors de palais de justice et de prison commune, en attendant la construction d’une vraie prison […].  L’exécution de Plaçoa fait partie des légendes trifluviennes car Plaçoa aurait proféré une malédiction affectant le mur où il fut pendu »[1].

Condamné à mort pour meurtre, cet Amérindien clama haut et fort son innocence.  Juste avant d’être exécuté, toujours selon cette même source, il aurait jeté un mauvais sort sur le mur.  « On dit qu’une partie du mur où était appuyé l’échafaud s’effondra durant la nuit suivante.  L’ouverture comblée de mortier, n’aurait pas résisté non plus et on dut couvrir le mur de lambris de bois de pin.  Une vingtaine d’années plus tard, un autre Amérindien nommé Sougraine, aurait avoué le meurtre sur son lit de mort.  Et Plaçoa fut innocenté »[2], trop tard évidemment.

Et ce n’est pas tout, car les amants du « je crois tout » en rajoutent en affirmant que « depuis cette époque – dit-on – on entendrait plusieurs fois par année, très tôt le matin, l’esprit de Noël Plaçoa crier à tue-tête ses complaintes, avec assez de frayeur pour faire hurler les chiens du quartier!… »[3].

Comme de raison, pour l’esprit rationnel, tout cela sonne faux.  Et, bien sûr, aucun document sérieux ne vient appuyer cette affaire.  Pire encore, le texte de l’auteur anonyme mentionne en note de bas de page que L’Hebdo-Journal du 11 novembre 2001 « donne la date du 24 septembre 1825, mais à cette époque l’ancien couvent des Récollets ne servait plus de prison »[4].  Plutôt que de remettre en doute le lieu de l’événement, ce qui détruirait automatiquement la raison d’être de cette légende, on préfère donc remettre en question la date.  Et pourtant, elle est authentique et vérifiable.  Et n’oublions pas que la construction de la prison de Trois-Rivières avait été complétée quelques années auparavant.  Logiquement donc, l’exécution du condamné ne pouvait se dérouler ailleurs.

Un texte signé Lucie Lemire, paru en 1987[5], mentionnait cette même date, confirmée par The Quebec Mercury qui, le 24 septembre 1825, publiait justement un article annonçant qu’un Indien nommé Noël François devait être pendu pour meurtre le 17 septembre et qu’on promettait son corps pour fin de dissection.  Dans son numéro suivant, celui du 27 septembre 1825, le même journal décrivait finalement l’exécution, qui avait été retardé de quelques jours.  L’Indien, sur lequel on sait peu de chose, aurait avoué certains crimes, excepté celui pour lequel on le condamnait, c’est-à-dire « le meurtre du trappeur Antoine Dubuc »[6].

En effet, c’est aussi ce que confirme le dossier judiciaire préservé chez BANQ Trois-Rivières, source primaire par excellence.  Le nom de la victime était bel et bien Antoine Dubuc, alors qu’on décrivait Noël François comme un cultivateur de « St Pierre le Biquêt [St-Pierre-les-Becquets] ».  Selon ce document original de la Cour, il aurait agis « à l’instigation du démon le dix-huitième jour de mars »[7].  François aurait vraisemblablement frappé Dubuc avec une hachette sur le côté droit de la tête, lui infligeant une blessure décrite au dossier comme ayant quatre pouces (10 cm) de longueur par trois pouces (7,6 cm) de profondeur.  Dubuc aurait été tué sur le coup.

Dans sa déposition faite devant le juge Thomas Coffin en mars 1825, Noël François prétendit s’être rendu chez un dénommé Chartier pour y rejoindre un Indien Abénakis nommé Alexander.  Tous deux auraient chassé ensemble durant quelques jours dans le secteur de la rivière Bécancour.  Bien que cette déposition ne soit pas assez détaillée pour nous permettre de comprendre entièrement la situation, il semble que François expliqua avoir rencontré deux hommes dans le village de Saint-Antoine qu’il décrivait simplement comme deux Canadiens, dont l’un d’eux était un jeune homme d’environ 20 ans.  Il affirma leur avoir donné une paire de mocassins.

Sans qu’on sache pourquoi, il déclara également n’avoir jamais dit au « Dr Quesnel ou à personne d’autre qu’il avait eu le compas de M. Reid ou M. H[illisible] ».  Il affirma également avoir entendu parler d’un autre Indien nommé « Jean Bte Regis ayant une blessure à l’arrière de la jambe »[8].  Avait-il l’intention de mettre la faute sur un autre Amérindien ou tout simplement de décrire le véritable coupable?

Cette déposition mentionne également qu’une « squaw » aurait révélé qu’il aurait eu une querelle avec un Canadien et qu’il l’aurait suivi dans les bois.  Toutefois, tâchons de retenir qu’en utilisant la troisième personne du singulier la déclaration n’est pas très clair à savoir si on parlait ici François ou de Regis.

Le cas de Noël François fut jugé seulement au terme de septembre 1825, ce qui laisse entendre qu’il aurait pu être incarcéré à la prison de Trois-Rivières de mars à septembre, dans l’attente de son procès.  Une vingtaine de témoins furent appelés lors des audiences, dont François et Isidore Dubuc, qu’on imagine être des membres de la famille de la victime.  Le Dr Quesnel témoigna également.  Quoiqu’on ait pu entendre lors de ces témoignages, il n’en reste pas moins que Noël François fut condamné à mort pour le meurtre d’Antoine Dubuc.

Toujours selon The Quebec Mercury, plusieurs curieux vinrent s’assembler afin d’assister à l’exécution, mais sans toutefois mentionner de chiffre.  Le condamné serait apparu pénitent, tout en se montrant « prêt à mourir, et désireux de mourir en paix avec tous les hommes, pardonnant ses ennemis »[9] et demandant qu’on prie pour lui, tout cela en s’adressant à la foule.  Il aurait même serré les mains des officiels avant de remercier son confesseur, un certain Révérend Raimbault, après quoi il fut « projeté dans l’éternité »[10].

Un condamné pénitent qui utilise un langage pacifique pour s’adresser aux curieux!  Décidément, bien que clamant son innocence tout comme le personnage de la légende, on est loin de la hargne qui aurait pu lui suggérer de lancer une malédiction juste avant son grand départ.  Seule autre précision apportée par The Quebec Mercury, on lui aurait permis de chanter un hymne en langue amérindienne avant l’exécution.

Il faut évidemment reconnaître que les articles de l’époque ne précisent pas si l’exécution s’est bien déroulée dans l’enceinte même de la prison de Trois-Rivières, mais, comme on l’a vu, rien ne porte à croire qu’elle aurait pu se dérouler ailleurs.  En fait, des historiens comme Benoît Gauthier[11] la classe comme la première de sept exécutions à s’être déroulées dans l’enceinte de la vieille prison.

Pour en revenir au mur proprement dit, André Gamelin, directeur de la Société de conservation et d’aménagement du patrimoine interrogé par Lucie Lemire en 1987, aurait déclaré que « tous les murs situés au nord-est sur les anciens bâtiments étaient recouverts d’un mur de bois pour assurer un supplément d’isolation à l’édifice »[12].  Théorie corroborée par le responsable des travaux de réfection de l’époque, Jean Lamothe.

Quant aux cris entendus la nuit ou au petit matin, est-il nécessaire de dire que je connaisse personnellement des résidents et des employés du secteur qui n’ont jamais rien entendu de tel, à l’exception, peut-être, de quelques jeunes voyous poussant des cris pour des raison qui ne seront pas décrites ici.

Finalement, pour ceux et celles qui acceptent encore cette légende de l’Indien « pendu injustement »,           il faudrait sans doute rappeler que pour juger pleinement et honnêtement d’un procès, il faut y avoir assisté ou alors avoir consulté les notes sténographiques.  Dans un cas comme dans l’autre, c’est maintenant chose impossible.


[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Lucie Lemire, « L’Église St. James possède une légende peu commune : celle du mur du pendu », Le Nouvelliste, 30 septembre 1987, p. 48.

[6] Ibid.

[7] The King vs Noel François, 1825, « by the instigation of the devil on the eighteenth day of march […] ».

[8] Ibid.

[9] The Quebec Mercury, 27 septembre 1825.

[10] Ibid.

[11] Benoît Gauthier, « La vieille prison de Trois-Rivières », Cap-aux-Diamants : la revue d’histoire du Québec, no 98, 2009, p. 31-36.

[12] Lucie Lemire, op. cit.

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