Assaisonnements déraisonnables?

Le multiculturalisme est une réalité contemporaine dans laquelle on se fait magnifiquement assaisonner de toutes parts.  Mais à force d’ajouter des épices à un plat, ne finit-on pas par en éternuer?

Au Québec, la Commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables répondait à un certain besoin d’éclaircissement suite à de nombreuses controverses ethniques qui, en fait, découlaient d’une question beaucoup plus fondamentale : la croyance religieuse sous toutes ses formes.

On se demande d’ailleurs si ce ne sont pas les religions, bien plus que les mœurs, qui créent les différences.

Si le rapport Bouchard-Taylor, déposé en 2008, tente de calmer les esprits en soulignant que le problème fut amplifié par les médias et la rumeur publique, il n’en reste pas moins que la religion, bien qu’elle donne parfois l’impression de se faire discrète, se veut toujours aussi prosélyte.  Ce n’est pas parce que le sujet reste silencieux dans les médias qu’il n’est pas présent sur le terrain.  D’ailleurs, un récent sondage montre que les Québécois sont assez sévères envers les immigrants illégaux.  Et le 28 juillet 2010, un autre sondage révélait que 73% des Québécois étaient en faveur de l’interdiction de la burqa dans les lieux publics.

Si ces interdictions existent déjà en Tunisie par exemple, alors pourquoi pas ici?

De plus, à en voir les débats sur la prière en publique (St-Paulin, Saguenay, etc.) on semble ne pas en avoir finit nous-mêmes avec nos propres bébelles!

Au soir du 30 octobre 1995, après que le Québec eut perdu de peu son indépendance, le premier ministre québécois de l’époque, Jacques Parizeau, lançait son discours dans lequel une majorité allait seulement en retenir quelques mots, c’est-à-dire que le référendum avait été perdu essentiellement en raison de l’argent et des votes ethniques[1].  Tandis que les médias accusaient Parizeau de racisme, les Québécois s’orientèrent vers l’ouverture au multiculturalisme par crainte d’être considérés comme des arriérés.  Du moins, c’est l’hypothèse avancée par Mathieu Bock-Côté[2].

On s’ouvrait aux autres en s’oubliant soi-même.  Bock-Côté rappelle d’ailleurs l’importance de l’Histoire en précisant que « la société québécoise, déprise pour de bon de son appartenance historique, reniera tout ce qui l’a faite, tous ceux qui l’ont faite »[3].  Et à force d’émettre des lois pour plaire à tous, par crainte d’être perçu comme des racistes, on s’éloigne encore de nos racines, de notre identité.  « Autrement dit, exiger le partage d’une conscience historique n’est plus à l’ordre du jour lorsqu’il s’agit de définir les critères d’une appartenance nationale appelée à se fondre dans la culture des droits et du droit […] »[4].

Si le mouvement indépendantiste souhaite une souveraineté politique, économique et sociale, pourrait-on également suggérer une souveraineté morale?  Ne sommes-nous pas déjà une société distincte dont l’opinion est souvent à l’opposé du reste des provinces canadiennes, et ce sur plusieurs points?

À cette souveraineté morale faudrait-il inclure un « code de vie », pour reprendre l’expression mis à la mode par la controverse d’Hérouxville, et ainsi préciser ce qu’on souhaite vraiment?

Car si le Québec a pu se mériter une liberté culturelle et intellectuelle reconnue à travers le monde, c’est justement en raison de son passé et de ses valeurs; deux éléments dont nous sommes de mauvais défenseurs.  Il ne faudrait pas oublier non plus la laïcité, bien que chancelante parfois, qui est, jusqu’à preuve du contraire, la meilleure position sociale permettant une approche objective face aux cultures.

Défendant son programme sur l’enseignement des religions « la ministre québécoise de l’Éducation, du Loisir et du Sport, Michelle Courchesne, et son attaché de presse, Denis Watters, ont d’ailleurs soutenu que l’athéisme conserve une connotation négative et que ce mot, qui doit demeurer tabou, ne figurera pas parmi les options présentées dans le cours Éthique et culture religieuse »[5].  Donc, il ne faudrait pas prendre pour acquis la rationalité du laïcisme et prétendre que les religions ne se feront plus jamais menaçantes.

Pourtant, « les mécréants et autres impies du Québec doivent donc savoir qu’ils ne sont pas seuls et que la tendance internationale de l’incroyance s’observe ici également.  C’est ainsi que les quelque 415 000 personnes qui se sont déclarées sans religion au recensement canadien de 2001 représentent le second groupe en importance après les catholiques romains.  Il y a donc plus de Québécois sans religion qu’il y a de protestants, toutes Églises confondues (335 590), plus de « sans religion » que de musulmans (108 620), de juifs (89 915), de bouddhistes (41 375), d’hindous (24 530) et de sikhs (8 220) réunis »[6].

Ce serait sans doute une erreur de minimiser le pouvoir des croyances car elles sont bien souvent à l’origine de certaines mentalités contre lesquelles nous nous battons, au Québec et ailleurs en Occident.  Le cas de Nathalie Morin[7] illustre bien cette profonde différence de mentalité.  Mme Morin est cette jeune québécoise retenue de force en Arabie Saoudite, sous un régime islamique permettant à son mari de la traiter comme une moins que rien.

Gardons également à l’esprit que certains catholiques aimeraient bien revenir en arrière pour bannir aussi bien les homosexuels que le droit à l’avortement.  Aucune religion n’est meilleure qu’une autre.  Elles ont toutes été créées dans une mentalité restrictive.

Le problème réside surtout dans le fait que très peu de gens s’y intéressent.  Souvent, quand on choisit d’en savoir davantage c’est pour s’y abandonner spirituellement.  Ceux-là sont souvent mal préparés pour répondre aux arguments religieux d’autrui.  Pour comprendre, comme en toute chose, il faut évidemment un effort intellectuel que peu de gens acceptent de faire, que ce soit par manque de temps ou autre.  Comme de raison, on ne peut pas tous devenir de grands spécialistes des religions; il existe des choses drôlement plus fascinantes à faire dans cette vie!

Pour revenir sur le cas de Nathalie Morin, dont une partie des Québécois jugent qu’elle est en train de payer pour ses mauvais choix, une meilleure compréhension de ces différences cultuelles nous rendrait peut-être plus combattifs à sa cause.  Si on refuserait, par exemple, de revenir en arrière d’un siècle pour se soumettre au contrôle religieux que nos ancêtres ont connus, pourquoi alors accepter que cette concitoyenne subisse un quotidien imposé par une mentalité archaïque?  On refuse de bouger, de parler par crainte de se mêler des affaires des autres?

S’il faut un haïtien pour dénoncer les problèmes sociaux en Haïti sans risquer d’être accusé de racisme, il faut aussi un œil extérieur pour nous rappeler que nous ne défendons pas suffisamment nos propres valeurs, comme le souligne si bien la brillante humoriste Nabila Ben Youssef[8].  À ce titre, elle nous rappelle, à nous Québécois, que nous ne défendons pas suffisamment nos valeurs et qu’en plus on ne devrait pas s’accommoder des demandes excentriques provenant de la part des religions[9].

Pourquoi alors sommes-nous si malléables?

J’en conviens, la religion, peut-être même davantage que la politique, reste un sujet très chatouilleux.  Par exemple, on ose assez peu en discuter sur les réseaux sociaux, ou alors on le fait d’une subtilité malhabile.  Pour ne pas faire de vague, on préfère donc relater son quotidien ou encore lancer de petites phrases anodines plagiées dans les dictionnaires de citations, et bien souvent sans mentionner l’auteur.     Les laïcs, les athées, les agnostiques et autres qui choisissent de prendre leurs distances face à cette épineuse question, se montrent souvent nonchalants devant les nombreuses tentatives de prosélytisme, allant même jusqu’à esquisser un sourire afin de démontrer leur détachement.  Avec un minimum d’informations historiques en main, ils seraient peut-être mieux outillés pour répliquer aux incohérences des livres sacrés, à celui ou celle qui tente de nous faire croire en des phénomènes invraisemblables.  Car cette nonchalance, sans oublier la charte des droits et libertés, permet que s’installent certaines sectes dont quelques-unes s’avèrent dangereuses, à la fois pour leurs propres adeptes et pour autrui, comme on l’a vu récemment à Durham, au Québec, où des pratiques douteuses ont coûté la vie à une femme de 35 ans[10].

Les religions devraient-elles être enseignées dans nos écoles?  Certainement.  Devrait-on alors prôner pour une approche historique; expliquer par exemple comment certaines croyances ont été absorbées par de nouvelles, et ainsi de suite?  Bref, enseigner l’historique du mysticisme, de même que l’objectivité, serait un atout sérieux.

La laïcité cache aussi, bien souvent, ce que Gérald Messadié surnomme « la petite monnaie du sentiment divin », c’est-à-dire les autres croyances qui ont pris la place laissé par le vide des grandes religions, à savoir le spiritisme, la numérologie, l’astrologie, les superstitions, etc.  On se croirait parfois revenir au Moyen Âge avec autant d’inepties.  L’an dernier, le réseau TVA prenait d’ailleurs ses téléspectateurs pour des ignares en présentant l’émission Rencontres Paranormales animée par Chantal Lacroix[11].

Et les chasseurs de fantômes[12] ne font pas meilleurs figures à ce titre, eux qui tentent de se créer un emploi spectaculaire sur le dos de l’ignorance.

À tous ces phénomènes, qui répondent à un certain besoin de l’être humain de fuir la réalité, j’oserais même ajouter celui des extra-terrestres, autre illusion où l’homme attend quelque chose qui vient du ciel et qu’il imagine bien souvent plus intelligent que lui.  Encore une fois, le complexe de la toute puissance venue d’en-haut, car « l’être humain a toujours considéré que son moi est assez précieux pour mériter l’attention suprême »[13].

Quant aux admirateurs du Dalaï-lama, faudrait-il rappeler que pour lui « les miséreux le sont à cause d’une faute commise dans leur vie précédente… »[14].  Donc, aider les démunis serait inutile!

Se définir face aux religions, qui relèvent de la mythologie et de l’abstraction intellectuelle, serait-il une marque d’intolérance ou tout simplement d’affirmation?

Pour plusieurs personnes, la ligne semble bien mince, au point d’assister parfois à quelques dérapages.

Les religions ne sont qu’une réponse logique à un besoin d’expliquer l’inexplicable.  Avant même que les continents entrent mutuellement en contact, on retrouvait des cultes dans toutes les peuplades.  Tous avaient donc créé leur propre réponse à l’inexplicable.  En effet, il semble que l’homme en vienne parfois aux mêmes inventions, même séparé de ses frères par des océans, comme c’est le cas pour l’arc et les flèches.  « Des innovations apparues spontanément chez des peuples différents, à de grandes distances et parfois à des époques très différentes, montrent une certaine permanence des réponses apportées à des problèmes similaires.  On verra par exemple que les emmanchements de pointes d’os du lac de Bienne en Suisse, il y a plus de 5,000 ans sont identiques à ceux des indiens Karaja qui vivent aujourd’hui sur les rives du Rio Tocantins au Brésil »[15].

« Faudrait-il donc considérer, du point de vue pratique, qu’une secte qui a droit d’existence est celle qui a réussi au regard de l’histoire? »[16].

Se laisser assaisonner c’est excellent, mais à nous aussi d’imposer nos propres saveurs aux plats internationaux.


[1] Discours de Parizeau, 30 octobre 1995 : http://www.youtube.com/watch?v=i8QGFJ7e8sw

[2] Mathieu Bock-Côté, La Dénationalisation tranquille, Boréal, 2007, p. 9-46.

[3] Ibid., p. 19.

[4] Ibid., p. 15.

[5] Daniel Baril et Normand Baillargeon, Heureux sans Dieu, VLB, 2009, p. 8.

[6] Ibid., p. 10.

[9] Il est regrettable de constater que sur certaines vidéos de Nabila Ben Youssef mise en ligne sur Youtube on retrouve des commentaires haineux, des injures et des menaces.  Tout cela parce qu’une femme décide de prendre sa liberté en main et de profiter de la vie dans un cadre beaucoup moins restrictif.  La réaction de certaines personnes, amplifiée parfois par des mentalités archaïques, ne cessera sans doute jamais d’étonner.

[11] À titre d’exemple personnelle, après ma visite à la vieille prison de Trois-Rivières en avril dernier, dont l’intérêt était purement historique, une famille dont les enfants furent d’ailleurs très perturbants tout au long de la visite guidée pour tous les membres du groupe, trouva comme seule question intelligente à demander : « est-ce qu’il y a des fantômes ici? »  … Je vous épargnerai mon commentaire!

[12] Par le simple titre qu’ils se donnent, les chasseurs de fantômes rejettent l’idée de toute objectivité car ils partent carrément à la « chasse ».  De plus, si on me permet d’ironiser, tout chasseur doit inévitablement ramener du gibier un jour ou l’autre, sinon on lui conseillera de s’orienter vers autre chose.  D’ailleurs, la plupart de ces émissions télé débutent dans l’esprit que les fantômes existent déjà, donc qu’il ne peut en être autrement selon leur délire logique.

[13] Messadié, Histoire générale de Dieu, p. 582.

[14] Louise Gendron, « Le credo d’une incroyante », Daniel Baril et Normand Baillargeon, dir., Heureux sans Dieu, p. 13.

[15] Abdelkader Moussous, « Arcs premiers », Archéologia, juillet-août 2011, no. 490.  Moussous ajoute d’ailleurs qu’à l’exception de l’Australie tous les continents ont connus séparément l’invention de l’arc et des flèches.

[16] Messadié, op. cit.

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