Le Massacre de Sand Creek, 1ère partie

Après avoir été un jeune et intrépide guerrier, Black Kettle devint, au sein des Cheyenne du sud un chef brillant militant en faveur de la paix, parfois au péril de sa propre vie.

Dans ce premier article d’une série de trois, voyons d’abord les événements qui ont précédés ce qui est convenu d’appeler le Massacre de Sand Creek.

En mars 1864, Black Kettle, ancien guerrier devenu chef pacifiste au sein des Cheyenne du sud (Southern Cheyenne), rendit visite à l’agent Samuel Colley au Fort Larned afin de l’informer que les Sioux Lakota avaient l’intention d’attaquer des habitations le long des rivières Platte et Arkansas.  Black Kettle avait refusé poliment de fumer le calumet de guerre avec les Lakota.

Colley en informa le gouverneur du Territoire du Colorado, John Evans, qui refusa de croire en l’honnêteté des Cheyennes.

Le 5 avril 1864, un groupe de Cheyenne trouva un troupeau de 175 vaches près de Sand Creek, Colorado, qu’ils rassemblèrent dans l’espoir d’en obtenir une récompense.  Un geste qualifié d’anodin par l’auteur Thom Hatch[1].

La nouvelle, évidemment exagérée, atteignit les oreilles du Général Samuel Curtis, en poste au Fort Leavenworth, Kansas, qui la transmit à son tour au Colonel John M. Chivington à Denver, Colorado.  Ce dernier obtint la permission de transgresser les frontières de son district pour se lancer aux trousses des « voleurs ».

Parallèlement à cette affaire, une quinzaine de Dog Soldiers[2] trouvèrent, le 11 avril, quatre mules abandonnées près de la rivière South Platte.  Un rancher de la région alla à leur rencontre afin de récupérer les bêtes, mais les Dog Soldiers lui expliquèrent que pour les efforts dépensés à les rassembler sur la plaine on leur devait au moins un cadeau.  Sans promesse, le rancher chevaucha jusqu’au Camp Sanborn, où il exagéra son histoire devant les militaires, affirmant que ces Indiens s’en prenaient à tout le monde dans la région.

Accompagné d’une quinzaine de soldats, le Lieutenant Clark Dunn les localisa mais la rencontre tourna à la fusillade.  Bref, les conflits du genre se multiplièrent tout au long du printemps et de l’été 1864.

Puis entra en scène un jeune homme de 28 ans, le Major Edward W. « Ned » Wynkoop.  Ancien tenancier de saloon, shérif et justicier, il avait combattu les confédérés (sudistes) lors des batailles d’Apache Canyon et de La Glorieta Pass, en plus de pourchasser quelques Indiens hostiles.  Le 2 mai 1864, Wynkoop fut nommé commandant du Fort Lyon, Colorado.

Avant de revenir au Major Wynkoop, mentionnons qu’à la même époque le village nomade de Black Kettle et de Starving Bear (250 tipis) croisa le détachement du Lieutenant George Eayre composé de 84 soldats.  C’est en solitaire que Starving Bear avança à leur rencontre, portant à son cou la médaille que le président Abraham Lincoln lui avait remise en 1862 pour son pacifisme.  Starving Bear fut criblé de balles avant même de les atteindre.  Ce meurtre gratuit souleva la colère des jeunes guerriers, qui se retrouvèrent bientôt plus de 500 à encercler les soldats.  C’est en risquant sa propre vie que Black Kettle s’interposa au milieu de la fusillade pour calmer les siens et permettre aux hommes de Eayre de prendre la fuite.

Devant ses supérieurs, Eayre gonfla le bilan en affirmant avoir eu la peau de 28 Indiens, alors que la vérité se rapproche vraisemblablement plus de 3 victimes seulement, incluant Starving Bear.

Lors d’une assemblée des chefs, Black Kettle et ses amis continuèrent de prêcher la paix, tandis que les intrépides Dog Soldiers ne pouvaient pardonner le meurtre gratuit de Starving Bear.  Pour éviter la confusion avec ces quelques Cheyenne ayant choisi le sentier de la guerre, Black Kettle emmena camper les siens près du Fort Larned.

Alors que la Guerre de Sécession mobilisait la majorité des troupes dans l’est du pays, le Gouverneur John Evans demanda la création d’une milice.  La paranoïa collective grimpa au point que les habitants de Denver craignirent d’être anéantis par les représailles indiennes.

Peu après, William Bent, un aventurier marié à une femme Cheyenne qui lui avait donné trois fils, se rendit au village de Black Kettle pour discuter des problèmes en cours.

À son retour au Fort Lyon, William Bent croisa le Colonel Chivington et profita de l’occasion pour lui transmettre les sages paroles de Black Kettle.  Chivington refusa cependant d’écouter.  « William Bent retourna à son ranch, troublé par sa conversation avec cet homme qui apparemment en savait peu sur les Indiens et même sans désire d’en apprendre »[3] davantage.

Le 27 juin, le Gouverneur Evans publia une déclaration selon laquelle les tribus pacifiques devaient se rapporter au Fort Lyon afin d’éviter la confusion avec celles qui se déclaraient en conflit ouvert avec l’armée américaine.  Ceci équivalait donc à une promesse de protection envers les tribus pacifistes, dont celle de Black Kettle.

En juillet et août, les Dog Soldiers continuèrent leurs raids sanglants, allant jusqu’à paralyser durant six semaines les activités de la compagnie de transport par diligence de la Overland Trail.  La ville de Denver fut même coupée temporairement de sa principale route d’approvisionnement.

À la fin août, Black Kettle avait réussi à apaiser la plupart des guerriers, d’autant plus que la chasse au bison d’automne approchait.  William Bent lui rendit visite, cette fois pour l’informer de la déclaration du gouverneur du 27 juin.  Black Kettle demanda alors à George Bent (frère de William) et son beau-frère Edmond Guerrier d’écrire deux lettres identiques, l’une destinée à l’agent Samuel Colley et l’autre au Major Ned Wynkoop et dans lesquelles il disait accepter la paix, la protection des militaires et aussi de remettre les captifs pris au cours de l’été.

Le 4 septembre, les chefs One Eye et Eagle Head furent capturés alors qu’ils portaient les fameuses lettres.  On les conduisit devant le Major Ned Wynkoop.  Deux jours plus tard, c’est avec 127 hommes, dont un interprète, que Wynkoop se rendit à la rencontre des Cheyennes sur Hackberry Creek.

C’est sous les regards menaçants d’environ 800 guerriers lourdement armés que Wynkoop s’approcha du village, où il fut accueillit par Black Kettle.  Wynkoop n’avait aucun respect pour la philosophie d’extermination soutenue par Chivington et plusieurs autres habitants du Colorado.  Il croyait plutôt en la possibilité de prévenir les conflits par le dialogue.  Voilà une attitude qui contribua grandement à l’ouverture de cette première rencontre.

Wynkoop leur expliqua qu’il n’avait pas assez de pouvoir pour négocier directement un traité de paix mais qu’il intercéderait auprès du gouverneur du Colorado.  Pour démontrer leur bonne foi, Black Kettle et les autres chefs remirent au jeune major quelques personnes capturées au cours des derniers mois.  La rencontre faillit cependant tourner au drame lorsque Wynkoop ne put leur offrir aucune garantie en échange de ce « cadeau ».  Par chance, il se créa néanmoins un respect mutuel entre Black Kettle et Ned Wynkoop, et ce en dépit de leur différence d’âge et de culture.  Le vieux sage étudia longuement les faits et gestes du jeune major tout au long de la rencontre pour en venir à la conclusion qu’il pouvait lui faire confiance.

Finalement, Black Kettle se leva et résuma les problèmes survenus au cours des derniers mois avant de prendre la main de Wynkoop dans la sienne et de déclarer que cet homme blanc n’était pas venu pour se moquer d’eux; qu’il avait une oreille attentive et des yeux pour voir.

Ce fut donc au côté de Wynkoop, le 28 septembre 1864, que Black Kettle et ses alliés rencontrèrent le Gouverneur Evans à Camp Weld, près de Denver.  Chivington se trouvait également sur place.  Black Kettle prononça un discours dans lequel il répéta les bonnes intentions de son peuple.  La réplique d’Evans fut cependant frustrante, accusant le peuple de Black Kettle d’être responsable de tous les malheurs de la région.  L’incompréhension fut totale, Evans croyant sans doute à tort que la hiérarchie Cheyenne fonctionnait comme celle des Blancs.  En réalité, Black Kettle ne pouvait parler au nom de toutes les tribus et encore moins être responsable de tout.

Le conseil des chefs retourna donc au Fort Lyon en compagnie du Major Wynkoop.  Croyant que la proclamation du 27 juin était toujours valide, Wynkoop expliqua aux pacifistes Cheyenne que ceux-ci pouvaient camper dans le secteur jusqu’à ce qu’il reçoive lui-même de nouvelles instructions.

Wynkoop écrivit au Général Curtis pour lui transmettre sa confiance envers les Indiens, au point de se porter garant de leur fidélité.

Une fois installés sur la petite rivière Sand Creek, Black Kettle et ses amis retournèrent rendre visite à Wynkoop, qui leur distribua des rations.  Cette relation amicale incita les 650 Arapahos du chef Little Raven à venir se joindre aux Cheyennes.  Tous furent accueillis à bras ouverts par le Major Wynkoop.

La nouvelle selon laquelle Wynkoop aurait distribué des rations à des Indiens hostiles se faufila jusqu’aux oreilles du Colonel Chivington.  Le 17 octobre 1864 l’Ordre Spécial no. 4 releva Wynkoop de son commandement au Fort Lyon.  On le remplaça par le Major Scott J. Anthony, un ennemi confirmé et juré des Indiens.  Anthony arriva en poste le 2 novembre avec l’ordre de ne faire aucune entente avec les Indiens et d’éviter de les laisser s’approcher des installations militaires.

Wynkoop avait un si bon lien avec Black Kettle qu’il lui présenta Anthony en lui assurant que tout allait bien se passer.  En dépit du fait qu’il était sincère, Wynkoop se trompait.   On promit également à Black Kettle qu’en dressant son campement à Sand Creek il n’aurait rien à craindre.

Black Kettle retourna donc auprès des siens avec le sentiment du devoir accompli et la certitude que son peuple aurait maintenant une place de choix dans la nouvelle civilisation américaine.

Malheureusement, ce que Black Kettle et son ami Wynkoop ignoraient c’est que le Major Anthony était tout sauf un homme de parole.

Le 23 novembre, le Gouverneur Evans partit vers Washington D.C. pour un prétendu voyage d’affaires.  On sait maintenant que son départ s’expliquait par ce qui était en train de se préparer hypocritement.

Ne se doutant de rien, Wynkoop se mit donc en route pour Fort Leavenworth le 26 novembre afin de continuer ses tentatives de paix auprès de ses camarades américains.  Le même jour, Anthony envoyait deux espions jusqu’au village de Black Kettle pour qu’on lui rapporte ensuite la disposition des lieux.  One Eye avait aussi accepté de trahir les siens pour un salaire d’espion de 125$ par mois.

Le 28 novembre 1864, un messager de Black Kettle intercepta Wynkoop sur la plaine pour le prévenir qu’il se dirigeait droit vers 200 guerriers Sioux hostiles.  À son arrivée au Fort Larned, le major put confirmer que l’information était exacte.  En quelque sorte, Black Kettle venait probablement de lui sauver la vie.

Le même soir, le chef pacifiste et les siens regagnèrent leurs tipis pour se protéger de la nuit froide, trouvant le sommeil au son paisible de la petite rivière Sand Creek.  Aucun d’entre eux ne se doutait que leur réveil serait soudain et violent.

À suivre.


[1] Thom Hatch, Black Kettle The Cheyenne Chief who sought peace but found war, 2004, p. 108.

[2] Au sein de la grande famille Cheyenne, les Dog Soldiers représentaient une sorte de société secrète réunissant l’élite des jeunes guerriers dont le rôle de chien de garde était d’assurer les arrières de la tribu lors de ses déplacements nomadiques.

[3] Hatch, op. cit., p. 123.

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