La légende de Border Ruffian


Le Général Albert S. Johnston aurait été le dernier à monter sur le dos de Border Ruffian.

Bien avant la création de l’AQHA (American Quarter Horse Association), on utilisait des quarter horses au Far West pour faire des courses de rue sur une distance d’un quart de mile, d’où leur nom.

En 1857, dans le cadre de la guerre contre les Mormons, le Colonel Albert S. Johnston reçut l’ordre de se rendre à Salt Lake City, Utah, avec un régiment.  Puisqu’il avait besoin d’un bon cheval pour cette mission, Johnston alla voir son ami John Harper au Kentucky qui le conduisit à la ferme d’un dénommé Alexander, propriétaire du soi-disant meilleur cheval de tout l’État.  Il s’agissait d’un quarter horse court, compact, solide et rapide.  On ignore le nom qu’il portait à ce moment-là, mais ce hongre[1] de 6 ans avait une robe baie.

Après avoir acheté le cheval, Johnston passa chez son ami A. B. Miller, qui tomba aussitôt en amour avec le quadrupède.  C’est d’ailleurs Miller qui le baptisa du nom de Border Ruffian.  Miller l’admirait tellement qu’il fit promettre à Johnston de lui vendre l’animal dès son retour de Salt Lake City.

La guerre contre les Mormons se régla rapidement et Johnston respecta sa promesse.  Miller, devenu vendeur d’alcool itinérant, le rencontra à Salt Lake City et le colonel lui vendit l’animal.  C’est donc sur le dos de cette magnifique bête que Miller traversala Sierra Nevadapour se rendre jusqu’à Sacramento, Californie.  Lorsqu’une chevauchée d’essai eut lieu pour le Pony Express, un dénommé Billy Backer monta sur le dos de Border Ruffian, et, selon la légende, galopa comme le vent pour franchir ses20 miles(32,2km) en un temps record.

En plus d’utiliser sa monture au travail, Miller s’en servit pour gagner un peu d’argent dans les courses de rue.  Durant l’été de 1859, le gambler Charley Harrison vola Border Ruffian, si bien que Miller crut alors son cheval perdu à jamais.

Peu de temps après, Miller se laissa gagner par la fièvre de l’or dans la région de Pikes Peak.  À Denver, il tomba par hasard sur un hongre plutôt maigre et à moitié mort.  L’animal semblait mal en point mais Miller sut qu’il n’était pas comme les autres.  En fait, il venait de retrouver son fidèle Border Ruffian.

Il le racheta avant d’apprendre que Harrison s’en était servi pour secourir un ami du nom de Tom Hunt qui risquait la pendaison.  Lors d’une poursuite à cheval, la monture de Hunt avait été tuée et les deux fugitifs s’étaient tous deux enfuis sur le dos de Border Ruffian.  Ils avaient ainsi parcouru600 miles(966km) avant d’arriver à Denver.  Heureusement, après quelques mois de repos et de bons soins, Border Ruffian redevint aussi fringant qu’auparavant.

La course sur quart de mile était très populaire chez les pionniers, mais à Denver un autre cheval du nom de Rocky Mountain Chief était déjà connu comme champion coureur.  On le disait d’apparence plus raffiné que la monture de Miller.  Comme de raison, le duel tant attendu entre les deux coureurs devint inévitable.  Autre rivalité au tableau : Rocky Mountain Chief appartenait à des nordistes.

La Guerre de Sécession était déclenché depuis un peu plus d’un mois lorsque la course se déroula le 29 mai 1861 à Denver.  L’événement fut si populaire que les camps miniers des environs se vidèrent.  On recueillit les paris et la bourse fut estimée à 90,000$, une somme faramineuse pour l’époque.

Le circuit ovale fut délimité par des barils de bière.  Les deux rivaux allaient devoir courir sur une distance d’un mile et le gagnant serait le premier à remporter deux rondes.  Le jockey qui grimpa sur le dos de Rocky Mountain Chief était Gene Teats, alors que Border Ruffian se laissa monter par Jim McNassar.

La première course eut lieu à 13h30 sous de forts vents.  Les chevaux étaient si énervés que c’est Tom Hunt qui dût aller les retenir par la bride jusqu’au signal de départ.  Au coup du revolver, Hunt libéra Border Ruffian, le cheval qui lui avait sauvé la vie, et retint son rival durant quelques fractions de secondes.  Ainsi, Border Ruffian partit en bénéficiant d’une avance.  Toutefois, selon ce qu’on raconte, son rival n’avait pas la capacité de le rattraper et continua plutôt à perdre du terrain.

Border Ruffian remporta donc le premier tour et les deux chevaux rentrèrent à l’abri pour se reposer un instant.  Évidemment, les spectateurs nordistes protestèrent vivement et la bagarre fut évitée de justesse jusqu’au deuxième tour de piste.

Lorsque les deux chevaux s’élancèrent lors de la seconde ronde, Harrison se fâcha de voir que Teats n’utilisait pas sa cravache convenablement.  En fait, Harrison avait parié sur Rocky Mountain Chief.  En colère, celui-ci enfourcha son propre cheval et galopa vers les compétiteurs en pleine action et cria à Teats d’utiliser sa cravache ou il le tuerait d’un coup de revolver.  En voyant l’arme de Harrison, Teats décida de l’écouter et Rocky Mountain Chief prit seulement une tête d’avance sur Border Ruffian à la ligne d’arrivée.

Cette fois, ce furent les sudistes qui protestèrent.  En voyant la foule au bord de l’émeute, Miller décida de retirer son cheval loin de cette folie puisqu’il aimait trop Border Ruffian pour le laisser au milieu d’un tel conflit.  Les juges déclarèrent Rocky Mountain Chief grand vainqueur par défaut et des bagarres éclatèrent partout en ville.  Des coups de feu claquèrent mais, par miracle, on ne déplora aucun décès.

Quelques semaines plus tard, Miller quitta Denver sur le dos de Border Ruffian pour rejoindre l’armée confédérée.  Le hasard fit en sorte qu’il croisa de nouveau son ami Albert S. Johnston, maintenant général.  Puisqu’il avait une confiance totale en ce magnifique cheval, Johnston s’en porta acquéreur une fois de plus.

Cette fois, Border Ruffian courait encore, mais sous les tirs des Yankees au sein d’une guerre qu’il ne comprenait pas.

Le 6 avril 1862 se déroulala Bataillede Shiloh, au Mississippi.  Cet après-midi-là, durant une violente charge, le cheval que montait le Général Johnston fut touché à trois de ses pattes et s’éteignit peu après sur le champ de bataille.  Johnston reçut une balle dans la cuisse et mourut au bout de son sang quelques heures plus tard.

Les rapports militaires indiquent que le cheval que montait Johnston à Shiloh était un « thoroughbred bai » du nom de « Fire-eater », mais il semble qu’il s’agissait bien de Border Ruffian qui avait tout simplement changé de nom; une pratique courante à l’époque.

A. B. Miller confirma lui-même la rumeur en 1870 alors qu’il était devenu éditeur d’un journal à Pueblo, Colorado.  Pour rendre hommage à cet ami si fidèle, il écrivit un article sur le cheval qu’il avait tant aimé.

 

Bibliographie

Zamonski, Stanley.  « Border Ruffian and the gold nugget race ».  Wild West Magazine, avril 2000, vol. 12, no. 6, p. 28-34.


[1] L’appellation courante dans le milieu reste bien souvent le terme de gelding, qui désigne un cheval de race mâle castré.

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