Wyatt Earp, justicier sur mesure


À la sortie des films Tombstone[1] et Wyatt Earp[2] il y a une quinzaine d’années, le nom de ce héros de l’Ouest connut un regain de popularité, en particulier dans les revues spécialisées mais aussi chez les touristes historiques.  J’ai d’ailleurs succombé au charme en 1999 en visitant les villes de Dodge City, Kansas, et de Tombstone, Arizona.

La légende de Wyatt Earp n’avait cependant pas besoin du cinéma pour démontrer que sur le plan historique sa croisade personnelle demeure assez unique.

Né le 19 mars 1848 à Monmouth, Illinois, il quitta le foyer familial à 17 ans afin d’aller travailler dans les contrées sauvages en compagnie de son frère aîné Virgil.

En 1870, Wyatt s’installa à Lamar, Missouri, où il décrocha un premier emploi dans les forces de l’ordre.  Il y épousa Urilla Sutherland qui, d’après une version, serait morte peu de temps après le mariage.  Le jour même des funérailles, les frères de la défunte accusèrent Wyatt d’avoir laissé mourir Urilla et une bagarre éclata.

Plusieurs auteurs croient toujours que ce drame propulsa le jeune homme vers une descente aux enfers.  En 1871, noyant son chagrin dans l’alcool, Wyatt fut arrêté pour vol de chevaux en compagnie d’un acolyte en Territoire Indien[3].  Heureusement pour lui, les poursuites furent abandonnées à la suite de l’acquittement de son complice.

Toutefois, le jeune homme n’avait pas encore tiré de leçon de cette mauvaise expérience car en 1872 il fréquentait toujours le milieu de la prostitution à Peoria, Illinois, où lui et son jeune frère Morgan furent arrêtés à quelques reprises pour proxénétisme.

L’année suivante, comme s’il avait soudainement été frappé par une illumination quelconque, Wyatt cessa de boire.  Il partit pour le Kansas, où il s’improvisa chasseur de bisons.  Taciturne et froid, Wyatt commença donc à établir lentement son image d’intransigeant.

Nombreux furent les auteurs à démarrer sa légende à Ellsworth, Kansas, où il aurait réussi l’exploit de calmer le dangereux tueur Ben Thompson sans effusion de sang après que celui-ci ait tué le Shérif Whitney.  C’est à la suite de cette prouesse qu’on lui aurait offert le poste de marshal de la ville, qu’il n’aurait occupé que quelques jours seulement.  Mis au parfum de la corruption en place, il démissionna et alla rejoindre son frère Jim à Wichita, Kansas, qui tenait un bordel avec l’aide de sa femme.  On présume que c’est là, dans cette ville que Billy the Kid aurait habité avec sa tante à la même époque, que Wyatt aurait rencontré Mattie Blaylock, une prostituée qui s’avéra dépendante de lui, autant financièrement que sentimentalement.

Wyatt s’engagea dans les forces de l’ordre de Wichita, où il amplifia sa réputation en affrontant les dangereux frères Clements.  Toutefois, son congédiement de 1876 s’expliquerait par le fait qu’il aurait frappé un candidat aux élections de marshal.

Quelques semaines plus tard, le maire de Dodge City fit appel à lui pour mieux affronter la saison des grands convois de bétail.  Wyatt y retrouva donc son ami Bat Masterson, l’homme de loi aux origines québécoises, de même que ses frères Virgil et Morgan.  Vers la fin de l’été 1876, Wyatt et Morgan démissionnèrent pour aller tenter leur chance à Deadwood, dans le Dakota, où ils auraient rencontré une première fois un étrange personnage du nom de Turkey Creek Jack Johnson.  Ce dernier, sur lequel on sait bien peu de choses, accompagnerait plus tard Wyatt dans sa croisade personnelle.

C’est en 1877 que Wyatt aurait fait la rencontre de John H. « Doc » Holliday à Fort Griffin, Texas.  Jeune dentiste de formation et gentlemen bien en vu, Holliday avait été forcé de quitter sa Georgie natale en raison de sa tuberculose.  Bien que de caractères différents, Earp et Holliday développèrent une amitié unique et inébranlable.

L’année suivante, Wyatt était de retour à Dodge City, suivi de près par Holliday.  Le 26 juillet 1878, Wyatt et Jim Masterson donnèrent la riposte à deux fêtards ayant ouvert le feu sur des commerces.  L’un des cow-boys fut retrouvé mort le lendemain.

On donne la date du 24 septembre 1878 pour expliquer le scellé définitif sur l’amitié entre Wyatt et Doc.  Ce jour-là, Wyatt, qui représentait la loi, se serait retrouvé encerclé de plusieurs cow-boys armés.  N’ayant rien à perdre en raison de sa maladie incurable, Holliday vola à son secours.  Son apparition sur les lieux aurait suffit à désamorcer la situation.

En septembre 1879, Wyatt offrit sa démission des forces policières de Dodge City pour répondre à l’attrait de la ville de Tombstone, en Arizona.  Wyatt, Jim et Virgil, ainsi que leurs épouses respectives, débarquèrent dans la cité aride mais prometteuse deux mois plus tard.  Morgan les y rejoignit peu après.  Les quatre frères espéraient ainsi se créer un avenir confortable.

Rapidement, une rivalité s’installa cependant entre les Earp et l’organisation criminelle que l’on surnommait les Cowboys.  Les Earp découvrirent sur le ranch des frères McLaury la preuve de leurs activités illégales au sein de l’industrie du vol de bétail.  La tension grimpa d’un autre cran en octobre 1880 lorsqu’un soi-disant membre de cette organisation hétérogène, Curly Bill Brocius, tua le Marshal Fred White en pleine rue.

La tension développée au lendemain de cette tragédie conduisit directement à la désormais célèbre fusillade de O.K. Corral survenue le 26 octobre 1881 dans les rues de Tombstone.  Les Earp, qui travaillaient au nom de la loi, en eurent assez des frasques et des menaces émanant des frères Clanton et McLaury, alors ils décidèrent d’intervenir en marchant directement vers eux, les armes aux poings.  Mais ce jour-là, les frères Earp bénéficiaient d’un atout de taille : Doc Holliday.  Bien que son statut officiel demeure toujours controversé pour cette journée, Doc marcha fièrement au côté de Wyatt, Virgil et Morgan Earp pour donner une leçon à ces criminels qui en menaient large.

Cette fusillade, que les spécialistes se disputent encore les détails, ne dura apparemment qu’une trentaine de secondes.  Elle se solda par la mort de Billy Clanton, ainsi que des deux frères McLaury.  Quant à eux, Virgil et Morgan furent blessés.  Doc Holliday aurait poussé l’audace jusqu’à offrir sa chance à Frank McLaury en ouvrant ses bras en forme de croix, mais le tir ayant raté le dentiste tuberculeux termina le travail à coups de revolver.

Suite à une commission d’enquête, le juge Wells Spicer déclara qu’il n’y avait pas matière à procès contre les Earp et Holliday.  Cette décision mit les Cowboys en colère, au point où ceux-ci dressèrent une liste noire d’hommes à abattre.  Bien sûr, les noms de Holliday et des Earp figuraient au sommet de la liste.

Le 28 décembre 1881, Virgil fut leur première victime.  Une décharge de fusil de chasse tirée en pleine nuit par un homme qui ne fut jamais identifié clairement lui enleva à jamais l’usage d’un bras.

Justicier dans l’âme, Wyatt forma immédiatement une équipe de mercenaires incluant Doc Holliday, Turkey Creek Jack Johnson, Texas Jack Vermillion et Sherman McMasters afin de traquer les responsables de ces représailles.  Cette vive réaction ne put cependant empêcher l’assassinat du jeune Morgan Earp le 18 mars 1882.

Cette fois, Wyatt Earp laissa tomber ses principes, de même que son étoile de représentant de l’ordre.  Il n’avait plus qu’une seule idée en tête : galoper au nom de sa justice.  Le premier à le suivre dans cette entreprise suicidaire fut son fidèle ami Doc.

Wyatt et ses mercenaires éliminèrent d’abord Frank Stilwell à la gare de Tucson le 20 mars, puis Florentino Cruz le 22 mars et enfin Curly Bill le 24 mars.  La croisade de Wyatt Earp semblait avoir pris un rythme effréné.  Des rumeurs circulèrent également concernant d’autres victimes parmi les Cowboys, mais rien ne peut être prouvé historiquement.

Le Shérif Behan, corrompu et ami des Cowboys, forma une puissante équipe composée de tueurs, forçant ainsi Wyatt et ses mercenaires à fuir jusqu’au Colorado.  Officiellement, Wyatt ne remit plus jamais les pieds sur le sol de l’Arizona.  Et pour éviter l’extradition de Doc, on inventa contre lui une accusation de vol sur le territoire du Colorado avec l’aide de Bat Masterson.

Au cours de l’été de 1882, Johnny Ringo, que plusieurs qualifiaient du plus terrible des Cowboys, fut retrouvé mort sous un arbre de l’Arizona.  Les débats se poursuivent encore quant aux circonstances entourant la mort de Ringo.  Certains pointent du doigt Wyatt, alors que d’autres préfèrent la théorie de Doc, qui s’était d’ailleurs mesuré à lui quelques mois plus tôt.  Cette dernière théorie fut longtemps écartée puisqu’au moment où Ringo avait été tué Doc Holliday devait comparaître devant un tribunal du Colorado.  Toutefois, on a découvert, il y a quelques années, que Doc ne se serait jamais présenté à cette audience.  Aurait-il eu le culot de revenir en territoire ennemi pour finir le travail?

Wyatt Earp ne fut jamais importuné par la loi en ce qui concerne sa croisade personnelle et continua de voyager à travers l’Ouest en compagnie de Joséphine Marcus.  Son nom refit cependant les manchettes à quelques reprises, en particulier lorsqu’on remettait à la mode le sujet de la justice personnelle.

Son histoire reste depuis associée aux faiblesses du système judiciaire, qui offre ainsi certaines zones grises permettant d’entretenir l’idée de se faire justice soi-même.

C’est dans un luxueux hôtel, quelques années plus tard, que Doc Holliday et Wyatt Earp se croisèrent pour la dernière fois.  Refusant d’être un fardeau pour son ami, Doc préférait qu’il en soit ainsi.  Il se retira peu après dans un hôtel de Glennwood Springs, au Colorado, où il s’éteignit doucement le 7 novembre 1887.

En août 1999, j’ai eu la chance de me retrouver sur le site même de la Fusillade de O.K. Corral à Tombstone, Arizona, là où des mannequins marquent maintenant les positions approximatives de Wyatt Earp et Doc Holliday lors des échanges de coups de feu.

Wyatt s’éteignit le 13 janvier 1929 à Los Angeles, Californie.  Parmi les hommes qui portèrent sa tombe on comptait deux des premières vedettes du cinéma western : William S. Hart et Tom Mix.


[1] Film de George P. Cosmatos, 1993, mettant en vedette Kurt Russel dans le rôle de Wyatt Earp et Val Kilmer dans celui de Doc Holliday.

[2] Film de Lawrence Kasdan, 1994, mettant en vedette Kevin Costner dans le rôle de Wyatt Earp et Dennis Quaid dans celui de Doc Holliday.

[3] Devenu par la suite l’État de l’Oklahoma.

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3 thoughts on “Wyatt Earp, justicier sur mesure

  1. Merci de votre intervention. À première vue, j’accorde assez peu d’intérêt au lien que vous fournissez. Cela semble être, malheureusement, une série à sensation qui vient biaiser l’Histoire, comme c’est trop souvent le cas. Actuellement, un film intitulé « La revanche de Wyatt Earp » et mettant en vedette Val Kilmer dans le rôle de Wyatt âgé, est assez peu crédible aussi sur le plan historique. Malheureusement, ces prétentions historiques sont trop nombreuses et le travail est toujours à recommencer pour rétablir les chises ou du moins tenter de le faire.

    J’étais à Tombstone en 1999 et le simple fait de remettre en question le lieu de la fusillade est absurde. Les documents sont là pour le prouver. Quant à la réputation de Wyatt Earp lui-même, le principal courant de protestation provient du clan adverse, celui des Cowboys. Et dans ce cas, il y a évidemment place à interprétation.

    Si vous souhaitez approfondir la question, je vous suggères la lecture de « Wyatt Earp, the life behind the legend » de Casey Tefertiller, ainsi que « And die in the west, the story of the O.K. Corral gunfight », de Paula Mitchel Marks.

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