Gaston Toutant et le 4ème Régiment d’artillerie moyenne

Gaston Toutant (1918-2010)

Gaston Toutant vit le jour le 27 octobre 1918 dans le village de Champlain, à quelques kilomètres à l’est de Trois-Rivières, au Québec.  Ses parents, Victor Toutant et Yvonne Dubord, s’installèrent près de Montréal peu de temps après.

Le 1er septembre 1939, sans le moindre préavis, l’armée allemande d’Hitler franchissait la frontière polonaise.  C’était le début d’une grande guerre, qui serait en fait la plus meurtrière.

En juin 1940, l’inimaginable se produisit :la France capitulait devant l’Allemagne.  L’onde de choc de cette nouvelle atteignit sans doute les oreilles de Gaston, qui était alors âgé 21 ans.  Pas question pour lui d’attendre la conscription.  Ce fut donc comme volontaire qu’il s’enrôla dans l’armée canadienne le 10 octobre 1940, cinq jours après le mariage de son oncle Léo Toutant, qui était venu dans la région de Montréal pour sa lune de miel.

En 2008, j’ai eu la chance inouïe de rencontrer Gaston.  À vrai dire, on a tout de même un petit lien de parenté puisque je suis le petit-fils de son oncle, Léo Toutant.  Lors de cet agréable échange, Gaston me confia s’être enrôlé dans le but premier de devenir pilote.  À cette époque l’aviation britannique faisait largement parler de son courage en résistant aux interminables attaques allemandes.  Immédiatement après avoir obtenu la reddition dela France, Hitler avait tourné sa rage vers l’Angleterre.  En octobre 1940, c’était donc les pilotes anglais qui soulevaient les passions.

Malheureusement, Gaston vit sa candidature être refusée en raison de son daltonisme.  Il envisagea alors de se faire parachutiste, mais encore une fois il fut rejeté, pour des motifs que sa mémoire avait cependant oubliés.

Toutefois, il me racontait que, frustré de ce refus, il s’était enfui jusqu’à Champlain pour habiter un moment chez son oncle Dubord, qu’il surnommait « Mon Oncle Bleu ».  Ce dernier l’amena voir des champlainois qui se cachaient dans des cabanes à sucre, au milieu des bois, afin d’échapper à la guerre.  Suite au référendum du 27 avril 1942, les canadiens anglais votèrent à 80% en faveur de la conscription contre 85% des francophones en défaveur.  Selon ces chiffres, on remarque donc que Gaston allait à contre courant, lui qui s’était enrôlé volontairement plus d’un an auparavant.

À Champlain, on tenta de le convaincre d’abandonner l’uniforme, mais Gaston revint tout de même à sa base de Petawawa, où ses supérieurs le questionnèrent à propos de son absence non motivée.  Éventuellement, il se retrouva dans le 4ème Régiment d’artillerie moyenne.

Selon Jacques Gouin, qui fut lieutenant d’artillerie de ce régiment et qui, plus tard, en écrivit l’histoire après avoir été diplômé en sciences politiques, « de toutes ces unités d’artillerie de langue française, seul le 4ème Régiment, en tant qu’unité homogène, a participé sans interruption à une campagne complète, celle du nord-ouest de l’Europe, de juillet 1944 à mai 1945. »

C’est au cours de l’été 1941 que le 4ème Régiment d’artillerie moyenne aurait été mobilisé pour la première fois.  Le Lieutenant Colonel de Bellefeuille-Panet fut donc rappelé du Royaume Uni pour le commander, secondé par le Major Réal Gagnon.  Après quelques difficultés, nous dit Gouin, c’est le 2 février 1942 quela Défense Nationale d’Ottawa autorisait la formation immédiate du régiment.

Le 12 mars 1942, tous les hommes du 4ème Régiment furent regroupés à Petawawa.  On peut donc présumer que l’escapade de Gaston à Champlain se serait produite peu avant cette date.

Le 8 août 1942, le régiment s’embarquait pour l’Angleterre, où les hommes allaient devoir rester deux ans avant le grand débarquement.  C’est au cours de cette période que Réal Gagnon se retrouva commandant du régiment, qui « devint une des unités d’artillerie les mieux entraînées de l’armée canadienne », précisa Gouin en 1962.

Puis le Jour J se présenta.  6 juin 1944.  On connaît la violence de cette journée par un film comme Il faut sauver le soldat Ryan de Steven Spielberg et on connaît également le tournant que la guerre a pris au lendemain de cette journée inoubliable.

En réalité, le débarquement s’effectua sur plusieurs semaines et c’est finalement le 9 juillet 1944 que Gaston Toutant et ses camarades foulèrent les plages de Graye-sur-Mer, près de Courseulles.  Gaston me racontait que le navire improvisé à bord duquel il prenait place avait éprouvé des problèmes mécaniques : l’un de ses deux moteurs tombant en panne avant d’atteindre la côte.  « On dérivait vers le Canada », blaguait Gaston.

Après quelques jurons, les marins parvinrent heureusement à le réparer, permettant aux hommes d’atteindre la plage.

Étant donné son grade de sergent-major, Gaston était responsable d’un véhicule de type Jeep, dont les fils du moteur avaient été couvert d’une gomme spéciale afin d’offrir une protection efficace contre l’eau et l’humidité excessive.

Peu de temps après avoir dégommé le véhicule, Gaston se souvenait encore du feu ennemi.  Préférant ne pas entrer dans les détails horribles des combats, il leva seulement une main dans les airs, à 45 degrés, et conclut son anecdote en lançant seulement « bang, bang, bang! ».

C’est d’ailleurs ce que confirme Gouin, puisque « le soir même, une vague de bombardiers allemands venaient pilonner » les positions du régiment.  Le Colonel C. P. Stacey ajouta que « quand nous avons commencé à nous battre … à Caen, nous nous sommes heurtés à des troupes allemandes ayant l’expérience de la bataille et nous nous sommes rendu compte que nous n’étions pas de taille à nous mesurer avec elles.  Nous n’aurions pas réussi sans l’appui de notre artillerie et de notre aviation. »

Gouin nous apprend aussi que Caen tombait aux mains des troupes anglo-canadiennes le jour même du débarquement du 4ème Régiment, soit le 9 juillet.  La position fut reprise par les Allemands pour finalement être à nouveau assurée par les troupes alliées.

Le 11 juillet, un jeune SS confiait à un Français que « de l’artillerie [canadienne], on en a plein le c… ».  C’était donc dire que les troupes canadiennes menaient la vie dure aux Allemands.

On comprend un peu mieux les dangers que dût affronter Gaston lorsque Gouin nous dit que cette région dela Normandieétait encore infestée de mines allemandes, « de sorte que la reconnaissance de la position dut se faire à l’aide de détecteurs de mines.  Bien qu’aucune de celles-ci n’éclatât,la Luftwaffe[aviation allemande], pour sa part, commença aussitôt à exercer ses ravages sur la position qu’essayait de préparer l’avant-garde du Régiment.  Trois avions de chasse allemands furent abattus ce jour-là au-dessus de cette position. »

À 23h00, le 12 juillet, le Régiment quittait Ste-Croix-sur-Mer, sous les éclairs intermittents produits par d’autres artilleries, afin de se diriger, en pleine noirceur, vers sa première position officielle de combat.

Le Capitaine Sévigny témoignera plus tard à l’effet que : « La nuit brille de toutes ses étoiles.  Je me trouve dans un véhicule ouvert et ne me lasse pas d’admirer le spectacle offert à mes yeux.  Les flammes des villages en feu montent à l’horizon; notre aviation attaque des objectifs ennemis; je vois éclater des bombes; les obus des canons antiaériens allemands strient le ciel d’éclairs.  Sur la route, j’aperçois, à perte de vue, dans la clarté de cette fantasmagorie, l’interminable et mouvante perspective des voitures blindées de toute une armée montant à l’assaut.  Derrière nous, à intervalles réguliers, les salves des canons de marine illuminent d’une lueur fulgurante le paysage environnant.  L’hallucination de ce feu d’artifice, le vacarme infernal des détonations, le roulement de notre caravane d’acier sur des routes d’asphaltes : c’est le feu de l’action. »

Malheureusement, dans la confusion du moment, deux Spitfires britanniques furent abattus.  Un troisième aurait aussi été terrassé par les tirs nerveux du sergent-major Gérald Trottier.  Malheureusement, Gouin rapportait que le pilote anglais avait été tué, qu’il qualifiait d’ailleurs de « ces impondérables du combat qu’il était impossible d’éviter dans une mêlée aussi confuse. »

Vers 5h00 au matin du 13 juillet, le 4ème Régiment avait atteint sa position de combat, bien qu’il vienne de participer aux échanges musclés.  Tout l’après-midi, les tirs se succédèrent.  Les 15 et 16 juillet,la Luftwaffe vint harceler les positions du Régiment.  Mais le feu des canons de celui-ci étaient « rapide et précis sous les ordres du Capitaine Jean Mercier », précisait Gouin.

Par la suite, le 4ème Régiment allait poursuivre sa progression au fil des mois, jusqu’à se retrouver aux portes de Berlin lors de la capitulation allemande.

Contrairement à d’autres vétérans, Gaston ne semble pas avoir eu de difficultés à s’adapter à son retour à la vie civile.  D’ailleurs, il semblait en avoir assez vu pour éviter de poursuivre une carrière militaire.  Sa magnifique philosophie de vie a sans doute joué un rôle important dans ce succès personnel.  Après avoir épousé Thérèse Méthot le 16 octobre 1954, il connut une vie paisible, s’intéressant de près aux arts, à la littérature et aux voyages.

Gaston était un homme serein, doublé d’un sens de l’humour unique.  Bien qu’il jurait alors contre la lenteur de sa mémoire, ou de son « coco » comme il le disait si bien, Gaston fut pour moi un personnage attachant.  Une courte amitié, certes, mais une qui fut inoubliable.

En mars 2010, je retournais le voir pour finalement me rendre compte que sa santé avait sérieusement décliné.  Le sujet de la guerre fut brièvement abordé, sans plus.  J’avais compris que le temps était venu de laisser ses vieux démons de la guerre là où ils étaient.

Toutefois, en déambulant devant ce qu’il appelait son musée, c’est-à-dire les photos et cartes concernant sa courte mais intense aventure de guerre, il me montra le dessin d’un canon en disant que c’était avec une arme comme celle-là qu’il avait « rincé les Allemands ».

Gaston Toutant s’éteignit le 19 mai 2010.  Sa charmante épouse, toujours vivante au moment d’écrire ces lignes, alla s’installer chez sa fille.

Avec la disparition des derniers vétérans de la Seconde Guerre Mondiale, il faudrait sans doute garder à l’esprit qu’il nous revient cette responsabilité de ne jamais oublier!

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4 thoughts on “Gaston Toutant et le 4ème Régiment d’artillerie moyenne

  1. Wow!! Très intéressant. Je suis émue. Quel parcours! Je viens juste de parler à mon grand-père. À chaque fois que je racrroche le téléphone, je me dis que c’est peut-être la dernière fois que je pourrai lui parler. Il ne reste plus beaucoup d’anciens combattants de la Deuxième Guerre mondiale. Il faut faire vite. Les prochaines générations doivent apprendre ce qu’ont fait nos anciens combattants canadiens-français. Je m’en vais faire ma maîtrise en septembre prochain pour que les choses changent et que nos vétérans soient enfin reconnus au Québec.
    Merci pour ce bel article 🙂

    Amélie Lépine

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    1. Article vraiment intéressant et je cherchais à savoir ou mon père avait débarquer en France .Il faisait parti du 4ième régiment d’artillerie .Il était second gun men ,il s’appelait Leopold Legault .Décéder en DÉC 2011 .

      Aimé par 1 personne

    2. Bonjour, d’abord merci pour votre commentaire. Je viens de vérifier dans le livre de Jacques Gouin, et « Legault, L. » apparaît en appendice VI du livre de Jacques Gouin, dans la liste des sous-officiers et soldats du Régiment de 1941 à 1945.

      Si vous avez des photos de votre père et quelques informations à partager sur sa vie, que ce soit comme combattant ou au retour de la guerre, je suis intéressé. Écrivez-moi en privé au courriel suivant: eric.veillette@hotmail.ca

      Merci. C’est toujours touchant d’avoir des nouvelles des hommes qui ont fait partie de ce régiment et à qui nous devons aujourd’hui notre liberté.

      Eric Veillette

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  2. Oui monsieur en effet c’etait tout personnage et quel beauté de voir et lire un texte bien fait par une personne qui tenait à rendre hommage à l’un des nôtre ayant combattu à la guerre.

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