Historique du bassin versant des rivières Shawinigan et Saint-Maurice


Le barrage La Gabelle entra en opération en 1924. Choisie en 1946 pour illustrer un timbre poste, il est considéré comme l’un des plus beaux au pays. (photo: E. Veillette 2011)

La Mauricie au temps de la préhistoire

Vers 9 000 ans avant notre ère, la glace avait commencé à se dégager de la rive nord du fleuve St-Laurent, si bien qu’en « Mauricie, on la retrouve alors à la hauteur de Saint-Narcisse, à la jonction de la plaine laurentienne et du contrefort des Laurentides »[1].  Cette fonte glaciaire laissa d’ailleurs des « dépôts morainiques qui créent une rupture de pente où coulent  actuellement les chutes de la Rivière-du-Loup, de Batiscan, et anciennement celle de La Gabelle »[2].

En 1934, Moïsette Olier eut sa façon bien particulière de décrire cette période lointaine en écrivant que « dans leur voyage antique, les glaciers millénaires, puissants tailleurs de pierre, ont frustré la montagne de son diadème impérial.  Ils ont passé comme des rabots sur ses membres anguleux, ont grugé son torse et creusé ses flancs, fait le métier de niveleurs, oubliant, ici et là, d’orgueilleuses arêtes »[3].

Avec le recul des glaces vers le nord, la mer salée de l’Atlantique vint remplir la vallée laurentienne, un immense bassin que l’on baptisera la mer de Champlain.  Le territoire de la Mauricie émergera des eaux entre 9 000 et 8 000 ans avant notre ère.  Suite à de nombreuses transformations, dont son assèchement, elle ne contient plus que de l’eau douce vers 7 800.  De nos jours, le Lac St-Pierre en est son héritier direct.  Vers 6 000 avant notre ère, la Mauricie était libérée de ses glaces mais le fleuve conservait toujours son ancien lit, qu’on peut toujours observer avec cette démarcation longeant la rive nord sur de nombreux kilomètres.

Ces transformations naturelles laissèrent dans la région de Shawinigan et de Grand-Mère des terrasses sablonneuses riches en matières organiques.  D’abord un marécage, la Basse-Mauricie se transforma vers 6 000 en « un couvert  végétal clairsemé, composé essentiellement  de sapins et de bouleaux »[4].  Et ainsi apparut également la rivière Saint-Maurice, qui compte de nombreux affluents, dont la rivière Shawinigan.

Comme de raison, on ne peut aborder le sujet des bassins versants des rivières Shawinigan et St-Maurice sans effleurer la première présence humaine dans le secteur.

C’est donc vers 6 000 avant notre ère que se fixait le réseau hydrographique de la Mauricie.  On croit que la présence humaine apparut peu de temps après, car on la situe au Québec pour la première fois lors de la période que les archéologues ont baptisés le Paléoindien (10 000 à 6 000 av. J.-C.).  Sur une période s’échelonnant sur des milliers d’années, des peuples de chasseurs-cueilleurs se déplacèrent lentement à partir de ce qui est aujourd’hui l’Ontario en direction de l’est.  On croit donc que les Paléoindiens ont pu séjourner en Mauricie car « des pointes de projectile affichant une influence paléoindienne  ont été trouvées au lac Nemiscachi, près du bassin de la rivière Manouane »[5].

À l’époque dite Archaïque (6 000 à 1 000 av. J.-C.), « le paysage mauricien continue de se transformer, mais d’une façon moins radicale que par le passé.  Ainsi, dans le sillage d’un réchauffement climatique, la végétation de la Basse-Mauricie, jusque-là dominée par les conifères, fait place à une forêt mixte au sein de laquelle figurent toujours les sapins, les pins et les bouleaux, mais où les érables à sucre s’imposent désormais comme l’espèce dominante »[6].  C’est vers 3 000 que les archéologues situent l’apparition du couvert végétal à peu près tel que nous le connaissons maintenant.

Des outils de pierre appartenant aux peuples archaïques furent d’ailleurs retrouvés à Red Mill, entre le Cap-de-la-Madeleine et Champlain, ainsi qu’à Bécancour et autour de Trois-Rivières.  Rien n’a été découvert jusqu’à maintenant concernant leurs habitations, mais la localisation des objets retrouvés permet d’établir que plusieurs groupes se sont installés en bordure des cours d’eau propices à la pêche.  Selon toute vraisemblance, ils auraient donc été les premiers humains à avoir une influence sur les lacs et cours d’eau de la Mauricie, ainsi que sur les berges.

L’hiver, ces peuples se déplaçaient en raquettes et l’été en canots d’écorce, profitant ainsi de ce que les voies navigables avaient à leur offrir comme moyen de transport, autant sous forme liquide que solide.

La période dite Sylvicole, c’est-à-dire de 1 000 avant notre ère jusqu’à l’arrivée de Jacques Cartier, vit les occupants de la région se sédentariser progressivement en se tournant vers l’agriculture.  Au cours du Sylvicole inférieur (1 000 à 400 av. J.-C.), il y aurait eu une population de quelques centaines d’individus dans la région de la Basse-Mauricie.  Certains de leurs équipements ont été retrouvés à Trois-Rivières, Red Mill et Pointe-du-Lac.

Au Sylvicole moyen (400 av. J.-C. à 1 000) l’observation de certaines différences culturelles, notamment dans les poteries, permettent de penser que les peuples de la Mauricie se détachaient de ceux d’Hochelaga par exemple.

Vers l’an 1 000, la sédentarisation et l’agriculture amèna les Iroquoiens à se retirer « des plans d’eau pour s’installer plus à l’intérieur des terres, là où des clairières sablonneuses et bien drainées peuvent être défrichées et mises en culture.  Comme la culture se fait sur brûlis et que l’engrais n’est pas utilisé, les sols s’épuisent rapidement et il faut déménager les villages à tous les dix ou douze ans »[7].  Ces déplacements sont également justifiés par l’épuisement des ressources en bois de chauffage et la détérioration des habitations.

À l’arrivée de Jacques Cartier en 1534, on estime qu’il y avait « une douzaine de villages en aval de Hochelaga, regroupant entre 4,000 et 5,000 individus de langue iroquoienne »[8].

Grâce aux travaux archéologiques, on sait qu’il y eut présence humaine dès le Sylvicole inférieur sur les Lacs Mékinac, Bouchet et Nemiscachi; au Sylvicole moyen sur le Lac Manouane et la Rivière Bostonnais; ainsi qu’au Sylvicole supérieur sur le Lac Wapizagonke.  « En somme, depuis au moins 6 000 ans la Mauricie est occupée, des rives du fleuve jusqu’à la source du Saint-Maurice ».

La Nouvelle-France

En 1608, l’arrivée de Samuel de Champlain changea la donne.  L’évolution rapide des Occidentaux transforma à jamais la silhouette géographique de la région.  Très tôt, il semble que le grand explorateur français ait manifesté le souhait de s’aventurer vers la source même de la rivière Saint-Maurice mais « en 1610 et 1611, ils [les Algonquins] refusent d’aider Champlain à remonter le Saint-Maurice pour éviter qu’il ne rencontre les nations du nord »[9].

Le poste de Trois-Rivières fut officiellement fondé en 1634 et cinq ans plus tard plus de 800 Algonquins s’y présentèrent pour le commerce.  Rapidement, le secteur devint hostile en raison de la montée de violence des Iroquois.  Le père Jacques Buteux en paiera d’ailleurs le prix ultime.  Le 27 mars 1651, c’est avec une quarantaine d’Atikamekw qu’il partit en expédition « dans le nord du bassin de la rivière Saint-Maurice et confirme la présence de plusieurs rassemblements d’Amérindiens répartis dans une grande partie du bassin »[10].  Par la même occasion, Jacques Buteux sera donc le premier européens à décrire la chute Shawinigan, le rapide des Hêtres et la chute de la Grand-Mère, laissant ainsi les plus vieilles traces archivistiques en lien avec le secteur.

L’année suivante, il retourna en expédition dans la même région mais le 10 mai 1652 il tomba dans une embuscade tendue par les Iroquois.  Buteux succombera à ses blessures peu de temps après.  Le lieu de l’attaque n’est toujours pas établi de manière exacte[11].

L’industrialisation du 19ème siècle

Tout au long du 18ème siècle, alors que la Nouvelle-France tombait aux mains des britanniques suite à la bataille des Plaines d’Abraham de 1759, le territoire de Shawinigan semblait intéresser assez peu la population en général.  Tout cela allait bien sûr changer radicalement avec l’industrialisation du siècle suivant.

En 1828, l’arpenteur Joseph Bouchette entama une impressionnante expédition depuis Trois-Rivières en remontant le Saint-Maurice, couvrant ensuite les bassins de l’Outaouais et du Saguenay, sans oublier bien sûr celui du Saint-Maurice.  En 1846, le Canton de « Shawenegane » fut ouvert à la colonisation, mais cela ne semblait pas suffire à attirer les nouveaux arrivants.  Il fallut donc attendre 1851 pour que la Chambre d’assemblée de la province du Canada vote un montant de 40,000$ « pour l’aménagement de la rivière Shawinigan et de la Grand-Mère.  La même année, on ouvre le poste des Piles pour la coupe de bois »[12].  Quelques colons s’y installèrent, si bien que le village de Sainte-Flore fut officiellement fondé le 17 janvier 1863.  Une douzaine de jours plus tard, Théophilus Rickaby en fut élu premier maire.

La population, continuant de se propager progressivement, assista en 1879 à l’extraction du minerai de fer près de Lac-à-là-Tortue, ce qui attira les colons et le clergé, au point de voir le curé Théophile Sicard de Carufel célébrer la première messe en 1882 dans la gare de Lac-à-la-Tortue.

Deux ans plus tard, l’industriel montréalais John Forman établissait la Laurentide Pulp Co, une usine de pulpe de bois actionnée par une turbine de 5,000 chevaux vapeur.  Pour assurer le transport de sa production, il créera également un traversier.

Le 29 octobre 1897 l’Américain John Joyce obtenait de Québec les droits d’exploitation hydroélectrique de la rivière Saint-Maurice pour 50,000$, obligé cependant d’investir 100,000$ dans la construction d’une centrale, en plus de 2$ millions supplémentaires au cours des 30 prochains mois.

Le 15 janvier suivant, le village de Grand-Mère était fondé.  « Grand-Mère est la première ville née de l’industrie en Mauricie »[13].  Elle vivra cependant longtemps sous l’influence  de son unique grande entreprise, la Laurentide, qui deviendra la Consolidated Paper dans les années 1930.  Pendant ce temps, dans un hôtel de Montréal, John Joyce, H.H. Melville et J. Edward Aldred incorporaient la Shawinigan Water and Power.  Cette dernière changerait à jamais le visage de la Mauricie en y apportant la puissance de l’hydroélectricité.

Profitant de ce développement, le capitaine Jos Veilleux acheta en 1899 un traversier afin de relier les rives est et ouest de la rivière Saint-Maurice en amont des chutes.  Il s’occupera de son traversier, baptisé le Marie-Louise, jusqu’en 1913.

Le 17 février 1899, la Shawinigan Water and Power acheta de John Forman la Pointe à Bernard sur la rive ouest des chutes, une zone qui allait bientôt devenir le village de Shawinigan Falls.

20ème siècle

Au début du 20ème siècle, Shawinigan était la ville qui connaissait la plus grande expansion démographique au centre de la Mauricie, tout en prenant la tête sur le plan économique.  « À l’instar de Trois-Rivières, Shawinigan est l’hôte de plusieurs entreprises de grandes tailles.  D’où son dynamisme économique et démographique qui lui permet de rivaliser avec Trois-Rivières »[14].

De son côté, La Tuque servait de relais entre le monde forestier et la région du Lac-Saint-Jean, car plusieurs Latuquois en étaient originaires.

Bien entendu, tous ceux qui ont un regard écologique avisé, tels que les élèves de la 6ème cohorte en Gestion des Eaux du Collège Shawinigan, sont en mesure de soupçonner le développement industriel d’être la cause d’impacts directs sur les écosystèmes.  Mais qu’en est-il vraiment?  Ces grandes usines ayant donné un essor considérable à la Mauricie ont-elles laissées derrière elles des dommages irréversibles?

De l’évolution du 20ème siècle, on pourrait sans doute tracer un portait plus détaillé mais d’une longueur inappropriée dans le cadre de la présente étude.  On notera à tout le moins que bon nombre d’usines situées tout le long de la rivière Saint-Maurice allaient fermer leurs portes.  En 1995, le flottage du bois cessait et les usines restantes se dotaient d’un système pour traiter leurs eaux usées.

Quant à l’histoire du bassin versant de la Shawinigan et de la Saint-Maurice au 21ème siècle, il n’en reste plus qu’à nous d’en écrire les prochaines lignes.

BIBLIOGRAPHIE

BELLAVANCE, Claude.  Shawinigan Water and Power 1898 – 1963.  Boréal, 1994, 446 p.

DUFOUR, Johanne.  Les Centrales de la Mauricie.  Hydro-Québec, 1985, 43 p.

HARDY, René et SÉGUIN, Normand, et al.  Histoire de la Mauricie.  Sainte-Foy, IQRC, 2004, 1137 p.


[1] René Hardy, Normand Séguin et al., Histoire de la Mauricie, IQRC, 2004, p. 21.

[2] Ibid.

[3] Moïsette Olier, Cha8inigane, Éditions du Bien Public, 1934, p. 7.

[4] Hardy et Séguin, op. cit., p. 21.

[5] Ibid., p. 24.

[6] Ibid., p. 26.

[7] Ibid., p. 33.

[8] Ibid.

[9] Ibid., p. 41.

[10] Ibid., p. 50.

[11] Trois hypothèses se disputent le site de cette embuscade historique : le portage de la chute de la Grand-Mère; celui du rapide des Hêtres; ou le portage de la chute Shawinigan.

[12] Ville de Shawinigan, www. … consulté 15 décembre 2011.

[13] Hardy et Séguin, op. cit., p. 613.

[14] Ibid., p. 614.

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