L’influence de l’être humain sur les eaux

(photo: E. Veillette)(photo: E. Veillette)

Lorsque la vie apparut sur Terre, il y a environ 4 milliards d’années, l’eau était déjà présente.  Sa vapeur se condensa pour ensuite retomber à la surface du globe et ainsi sculpter le sol par ses rivières et ses océans.  Puis le végétal cassa la molécule d’eau pour en faire de l’oxygène, créant ainsi l’atmosphère terrestre.  L’eau est donc à l’origine même de la chimie moderne, ce qui fait de la molécule H2O une figure historique dominante.

On note que le transport de sédiments à l’état naturel peut modifier le cours des eaux et leur aspect sans que l’intervention humaine y soit impliquée, comme ce fut le cas par exemple à Aigues-Mortes, où la côte avança de plusieurs mètres par année, ce qui fait qu’aujourd’hui elle est située à 8 km à l’intérieur des terres alors qu’à l’époque de Saint-Louis (Louis IX, 1215-1270), vers 1248, elle se situait à proximité de la mer[1].

Si autrefois le désert du Sahara était verdoyant, force est d’admettre que la nature n’a pas toujours besoin de l’homme pour se transformer.  Cependant, le comportement irresponsable de ce dernier à l’endroit du respect de la nature fait pratiquement l’unanimité de nos jours.  La déforestation, par exemple, engendre de grandes modifications, comme la désertification, preuve incontestable de la perturbation du cycle de l’eau.  L’une des conséquences directes de la bêtise humaine est l’assèchement de la mer d’Aral en Asie, ou encore les problèmes engendrés par la déforestation catastrophique en Haïti.

En remontant un peu plus loin dans le temps, il peut devenir intéressant de retracer ou d’imaginer les premières influences que l’homo sapiens a eu sur le cours des eaux, de même que sur les biodiversités environnantes.  Puisque la préhistoire nous apprend que le harpon remonte à 13,000 ans et le filet de pêche à 11,000 ans environ, on comprend que l’influence humaine s’effectua assez tard sur l’échelle du temps.  Beaucoup plus tard, grâce au pétrole, et ce en quelques décennies seulement, l’homme bouleversa l’équilibre de la planète comme personne ne l’avait fait auparavant.

Les barrages, nécessaires pour régulariser l’approvisionnement en eau des premiers agriculteurs, remontent à 3,000 ans avant notre ère.  En Égypte, on en retrouvait un d’une longueur de 115 m.  Plus tard, « en l’an 560 de notre ère, l’historien byzantin Procope fait mention du barrage de Daras »[2].

Au 16ème siècle, les Espagnols érigèrent le barrage d’Alicante, d’une hauteur de 45 m et qui est toujours utilisé.  Lorsqu’il fut évident, au 20ème siècle, que la santé de l’homme dépendait de la qualité de l’eau, on accorda de plus en plus d’importance aux barrages, question de bien alimenter les grandes villes industrielles.  L’eau emmagasinée par ces immenses infrastructures sert non seulement à produire de l’électricité mais aussi à l’irrigation de certaines terres et à l’accumulation de réserves d’eau potable.

On le sait, les moyens de transport élaborés par l’homme ont fortement contribués à la modification de l’environnement et de l’eau.  L’invention des embarcations est sans doute directement reliée aux immenses possibilités offertes par les voies navigables, mais entraînant par ailleurs l’homme à répandre sa bêtise encore plus loin.  Les premiers bateaux remonteraient à plus de 40,000 ans, époque à laquelle des peuplades traversèrent courageusement le Pacifique afin d’aller s’installer dans les îles.  Toutefois, les plus vieilles embarcations connues remontent jusqu’à 9,000 ou 10,000 ans, comme en fait foi une pirogue de pin découverte en Hollande[3].  Au cours des siècles précédant notre ère, les populations des côtes méditerranéennes étaient déjà autosuffisantes et exerçaient le commerce grâce à la navigation.

En s’attardant davantage à l’évolution des navires on s’éloignerait certainement du sujet, mais restons conscients, à tout le moins, que cette technologie semble avoir aboutie à l’utilisation d’énergies peu respectueuses des cours d’eau.  Dans ce cas, il suffit de penser au charbon et au pétrole, engendrant ainsi des catastrophes inoubliables lors de naufrages ou de déversements.  À ce chapitre, la catastrophe de l’Exxon Valdez survenue le 24 mars 1989 reste sans doute l’un des exemples les plus typiques de la bêtise humaine.  Plus de 20 ans plus tard, le souvenir des oiseaux terrassés, leurs plumes noircies de pétrole, suffit encore à soulever quelques larmes.

Si on peut se permettre un bref regard critique, le ministre fédéral de l’environnement de l’époque, Lucien Bouchard, se disait rassuré par les responsables de la compagnie Exxon Valdez dans un reportage de Radio-Canada diffusé le lendemain de la catastrophe.  Or, il s’agit de ce même Lucien Bouchard qui œuvre maintenant auprès des compagnies québécoises de gaz de schiste.

Dès que l’homme cessa d’être nomade pour se regrouper et ainsi donner naissance aux civilisations, on peut déjà imaginer l’influence grandissante qu’il a eue sur l’évolution naturelle de son milieu.  Les grandes cités s’érigèrent d’abord le long des cours d’eau puisque cette substance est si essentielle à la vie humaine, animale et végétale.  Si l’homo-sapiens devait s’abreuver, il comprit aussi très tôt qu’il devait se protéger contre les forces inouïes de l’eau.  À ce titre, le roi Menès de l’empire égyptien, vers 3,400 ans avant notre ère, fit construire des levées au bord du Nil afin de protéger ses sujets contre des inondations[4].  Car si l’eau est vitale, elle peut également créer des cataclysmes inoubliables.

En France, une telle protection contre la force des eaux ne fut érigée que bien des siècles plus tard sur la Loire par Henri II Plantagenet (1519-1559).  Dès 1665, Colbert fit élever ces remparts à 5,85 m, qui furent encore une fois rehaussés à 7 m en 1711[5].  Malgré cela, l’eau continua à se déchaîner et il fallut attendre 1854 avant de voir un premier plan d’évacuation concernant les inondations de la Seine.

Le fameux Déluge biblique, qui s’inspirait directement de l’Épopée de Gilgamesh présent en Mésopotamie plus de deux millénaires auparavant, présentait un récit bien étonnant de la force de l’eau.  La religion apporte des réponses aux peurs humaines et l’eau n’y fit pas exception.  Dans ces deux mythes consanguins elle fait cependant figure d’élément sombre et destructeur.  Plus récemment, on aura compris que ces cataclysmes continuent de marquer les consciences collectives, comme ce fut le cas en Asie du Sud-Est en décembre 2004 ou plus récemment au Japon.  D’ailleurs, le terme déluge est devenu un adjectif pour désigner certains événements d’ordre démesurés, comme ce fut le cas par exemple en 1996 pour le déluge du Saguenay.

Bien que l’homme doive se protéger des dangers occasionnés par l’eau, il se devait aussi de mieux l’apprivoiser.  En installant ses cités près des cours d’eau cela lui facilitait la tâche, mais en s’aventurant dans les terres les choses se compliquèrent assez rapidement.  Il fallut donc des contenants pour les nomades, puis des systèmes d’irrigations pour les peuples ayant choisi de s’installer en milieu naturellement plus hostile.

Dans le Nouveau Monde, les Amérindiens s’ajustèrent selon le climat et la géographie des lieux.  Si par exemple les tribus nomades des Grandes Plaines s’adonnaient à la chasse, les Indiens Pueblo du Nouveau-Mexique pratiquaient l’agriculture.  À l’arrivée des premiers espagnols dans le Sud-Ouest américain, en 1540, les Pueblo utilisaient déjà la technologie de l’irrigation.  Plus tard, lorsque les Mormons s’installèrent à Salt Lake City, en 1847, ils développèrent un système contrôlé et complexe concernant l’irrigation des champs et le système d’approvisionnement des résidences.

L’esprit d’indépendance des Américains les poussa à développer des systèmes individuels d’approvisionnement en eau, comme des bassins alimentés par des moulins à vent qui retenaient le précieux liquide pour le bétail et autres usages courant.  Et que dire de ces citernes surélevées sur pilotis en plein désert, illustrées dans les films western, et qui servaient à alimenter la chaudière des locomotives à vapeur.  D’ailleurs, The Great Train Robbery, considéré comme le premier film à scénario de l’histoire tourné en 1903, offrait un important cliché d’une telle citerne.

En 1879, John Wesley Powell fut le premier à sonner l’alarme, considérant que l’irrigation n’était pas la meilleure solution pour développer l’ouest américain.  Il fallut attendre plusieurs décennies avant que l’idée d’immenses barrages soit convenablement défendue, entre autres par Elwood Mead.  Avec l’arrivée de la Seconde Guerre Mondiale, ces barrages devinrent ainsi d’excellentes sources d’énergie en électricité.  Et en 1980, on avait déjà construit un millier de barrages dans l’ouest.  Ceux-ci demeurent encore la source principale d’électricité pour les États du nord-ouest américain.

Le Lac Powell, créé à partir de l’achèvement du barrage de Glen Canyon en 1963, est un parfait exemple de l’irresponsabilité humaine sur l’écosystème.  En effet, certaines populations s’installent d’abord dans un endroit et réfléchissent au problème de l’eau ensuite.  Un excellent exemple de cette démesure reste la ville de Las Vegas, Nevada, une cité énergivore déposée en plein désert, où l’approvisionnement en eau potable peut vite devenir un problème.  Et que dire de la démesure de Dubaï, qui la surpasse amplement sur ce plan.

Avant l’apparition des premiers aqueducs efficaces, il faudrait sans doute voir dans la poterie, utilisée depuis environ 7,000 ans, un premier pas vers l’alimentation en eaux.  On pouvait ainsi mieux la transporter pour répondre aux différents besoins.

Au cours du premier millénaire avant notre ère, on retrouve les premières canalisations en argile qui assainissaient les égouts de Mohenjo-Daro dans l’actuel Pakistan, ainsi que de Cnossos, en Crète.  Cette avancée permit donc de se diriger vers quelques luxes, dont les premiers bains qui apparurent vers 2,500 ans avant notre ère dans la vallée de l’Indus, toujours dans le Pakistan actuel.

700 ans avant notre ère existait déjà un aqueduc dans l’Arménie actuel.  À la même époque, le roi assyrien Sennachérib fit construire un aqueduc d’une cinquantaine de kilomètres pour alimenter Ninive.  On estime qu’il fallut plus de deux millions de blocs de pierre pour réaliser le projet.

Le besoin d’apprivoiser les inconvénients des cours d’eau força, un peu plus de deux siècles plus tard, à ériger des ponts à bateaux.  L’un des plus anciens connus fut érigé par le roi Xerxès de Perse afin de franchir le Bosphore, en Turquie.  Il faut attendre quelques siècles encore, entre 300 et 350 avant notre ère, pour voir apparaître la pompe à eau à plongeur inventée par Ctésibius, un mathématicien d’Alexandrie.

Pour s’alimenter en eau fraîche, il fallut compter longtemps sur environ 20,000 porteurs d’eau pour distribuer le précieux fluide de la Seine jusqu’aux étages des immeubles parisiens.  Toutefois, « les exemples d’aqueduc ne manquent pas », selon Jean-Pierre Bechac[6].  En fait, Rome en était doté dès le 6ème siècle avant notre ère.  L’empereur Auguste avait même créé le poste de « curateur à l’eau ».  On estime aussi que la consommation en eau des Romains était sensiblement celle des habitants d’une ville moderne[7].  En fait, le réseau fonctionnait de manière naturelle et par conséquent en continue, l’eau s’écoulant sans arrêt dans 590 fontaines et 700 bassins.  On utilisait les surplus pour l’entretien des égouts.  Voilà qui pourrait bien ressembler à une forme de gaspillage, mais cette perte de luxe au Moyen Âge aurait été, semble-t-il, à l’origine de grandes épidémies par une hygiène défaillante.

Il aurait sans doute fallu une étude beaucoup plus poussée afin de déterminer clairement si ces différentes technologies élaborées et mises en place par l’homme ont eu un effet néfaste ou bénéfique dans le cours de l’évolution mondial.

On aura cependant compris que les grandes inventions concernant l’alimentation en eau ne datent pas d’hier, comme en témoignent les vestiges laissées par les grandes civilisations.

De plus, en considérant le développement de nouvelles idées, entre autre le traitement des eaux usées par les plantes, comme c’est le cas en Europe, on comprend aussi que l’homme peut véritablement prendre conscience de l’importance de l’eau et de l’ensemble des éléments naturels qui l’entourent pour ensuite changer graduellement son comportement.  Cependant, il s’agit là d’une bataille continuelle contre la facilité.

Si au moment des premières civilisations l’impact fut nettement moins important qu’aujourd’hui, difficile de savoir s’il était pour autant respectueux.  Les civilisations anciennes avaient-elles conscience de l’importance de l’eau?

La réponse pourrait sans doute varier d’une région à l’autre, de même que sur l’échelle du temps.

Bibliographie

Livres/revues :

BECHAC, Jean-Pierre, et al.  Traitements des eaux usées.  Eyrolles, Paris, 1984, 281 p.

BOTTÉRO, Jean.  Babylone et la Bible, entretiens avec Hélène Monsacré.  Hachette, Paris, 1994, 318 p.

CIGANA, John.  « L’origine de l’avancement de la science de l’eau », Source, printemps – été 2011, vol. 7, no 1, p. 20-23.

LAMAR, Howard R., dir.  The New Encyclopedia of the Americain West.  Harper-Collins Publishers, 1998, p. 1186-1188.

MERCIER, Annie et Jean-François Hamel.  Rivières du Québec, découverte d’une richesse patrimoniale et naturelle.  Les Éditions de l’Homme, 2004, 397 p.

MESSADIÉ, Gérald.  Histoire générale de Dieu.  Robert Laffont, Paris, 1997, 646 p.

QUILLET, Aristide.  Nouvelle encyclopédie du monde.  Leland, Paris, 1962.

ROUX, Jean-Claude.  L’Eau, source de vie.  Éditions du BRGM, Orléans, 1995, 63 p.

TAYLOR, Gordon Rattray et Jacques Payen, dir.  Les inventions qui ont changé le monde.  Sélection du Reader’s Digest, Montréal, 1983, 367 p.

Films :

ARTHUR-BERTRAND, Yann.  Home.  Document cinématographique, PPR, 2009, DVD, 118 min.

BISSONNET, Jacques.  La marée noire de l’Exxon Valdez.  Reportage diffusé par Radio-Canada, 25 mars 1989.
http://archives.radio-canada.ca/environnement/protection_environnement/clips/16643/

BRAUN, Sylvain.  Artisans du changement.  Diffusé sur RDI à 20h00, 26 octobre 2011, 60 min.

PORTER, Edwin S.  The Great Train Robbery.  Film de 12 min., 1903, réédité par VCI Entertainement, 2003.


[1] Jean-Claude Roux, L’Eau, source de vie, p. 21.

[2] Gordon Rattray Taylor et Jacques Payen, Les inventions qui ont changé le monde, p. 51.

[3] Ibid., p. 53.

[4] Ibid., p. 24.

[5] Ibid.

[6] Bechac, Traitement des eaux usées, p. 1.

[7] Taylor, op. cit., p. 21.

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