Willie Kennard, un héros à la peau noire


En 1996, l’auteur Gerald Lindemann dévoilait l’histoire peu connue de Willie Kennard, un nom qui a largement été éclipsé par des personnages plus célèbres de l’époque du Far West.

Le cinéma, ainsi que le souvenir que se fabriquent la plupart d’entre nous du héros du Far West, présente un mystérieux cavalier solitaire débarquant en ville pour rétablir l’ordre à coups de revolver avant de disparaître sans rien demander en retour, ou presque.

Et bien, Willie Kennard correspond à cette image.  Le seul détail qui risque de ne pas convenir au stéréotype du héros façonné en partie par Hollywood est que la peau de Kennard était noire.

On raconte que la petite localité de Yankee Hill au Colorado avait un urgent besoin d’aide en 1874.  En seulement trois mois, la ville avait perdu ses trois derniers marshals.  C’est qu’un dénommé Barney Casewith semait la terreur depuis environ deux ans.  Mais cette année-là, Casewith aurait violé Birdie Campbell, une jeune fille de 15 ans.  Le père de celle-ci tenta d’obtenir vengeance mais Casewith fut plus rapide que lui et le tua froidement, ainsi que le marshal Craig.

Désespéré, le conseil de ville fit donc publier une annonce dans le Rocky Mountain News afin de sonner l’alarme et demander l’aide d’un homme capable de régler leur problème.

Selon Lindemann, le maire Matt Borden et quatre de ses conseillers étaient en train de prendre leur café du matin au Sarah Palmer’s Cafe lorsqu’un homme de race noire âgé de 42 ans marcha vers eux, leur expliquant qu’il avait lu l’annonce dans le journal.  On se serait d’abord moqué de lui en lui demandant s’il savait lire.  Ne s’attendant pas à une telle surprise, le maire et ses acolytes auraient alors décidé de tester les capacités du seul candidat qui avait pris la peine de se déplacer pour l’emploi.  Ils le mirent donc à l’épreuve en lui demandant tout simplement de procéder à l’arrestation de Barney Casewith, qui avait l’habitude de traîner au Gaylor’s Saloon.  Calmement, Kennard épingla l’étoile de marshal à sa veste et traversa la rue.

Comme l’écrivit plus tard dans son autobiographie Bert Corgan, l’un des conseillers du maire Borden, il accompagna Kennard jusqu’au Gaylor’s Saloon, où il fut un témoin privilégié de la scène qui allait suivre.

Kennard marcha directement vers Casewith, qui était alors assis avec deux acolytes.  Lorsque Kennard lui annonça qu’il était en état d’arrestation, le criminel endurci aurait tout simplement éclaté de rire.

–          Où sommes-nous sensé aller?, lui aurait ensuite demandé Casewith.

–          C’est selon votre choix, répliqua Kennard.  Soit l’enfer ou la prison.

Casewith se leva mais Kennard tira le premier, heurtant l’étui et l’arme du criminel, la rendant ainsi inutilisable.  Les deux compagnons de Casewith, Ira Goodrich et Sam Betts, tentèrent d’intervenir pour sauver l’honneur de leur chef, mais Kennard les refroidit tous les deux immédiatement en leur tirant en plein visage.

Le lendemain, Casewith fut humilié dans son orgueil criminalisée en subissant un procès expéditif pour le viol de Birdie Campbell.  Puisque la municipalité ne voulait pas investir dans la construction d’une potence, Corgan demanda au Marshal Kennard de superviser la pendaison de Casewith depuis l’arbre le plus solide de Yankee Hill.  Le condamné prolongea son agonie en enroulant ses jambes autour du tronc de l’arbre, mais après une vingtaine de minutes il lâcha prise sous le poids de la fatigue et la communauté put enfin obtenir pleinement justice.

Après cette aventure, il ne se trouvait plus personne dans la région pour douter des capacités de Kennard à occuper le poste de marshal.  Comme de raison, les citoyens voulurent en apprendre davantage à propos de leur nouveau héros.  Bien que peu bavard, Kennard leur raconta avoir fait partie de la 7ème Illinois Rifles durant la Guerre de Sécession, une compagnie composée uniquement de volontaires noirs.  Son talent particulier pour les armes légères l’aurait ensuite amené vers un poste d’instructeur au Montrose Training Camp.  Après la guerre, il se serait enrôlé dans l’unité noire de la 9ème Cavalerie, servant entre autres durant 5 ans au Fort Bliss, au Texas, avant d’être transféré au Fort Davis sur le Territoire de l’Arizona.  Il aurait également participé à des combats contre les Apaches.  Au moment de lire l’annonce dans le Rocky Mountain News il venait d’être démobilisé depuis quelques mois.

Le 2 septembre 1874, après avoir ingurgité quelques verres de whiskey, Reese Durham, le gérant d’une station locale pour diligences, confronta le marshal Kennard.  Durham était obsédé par le désir de se débarrasser de lui.  L’histoire ne dit pas s’il s’agissait d’une affaire de racisme, mais on pourrait le croire puisque Lindemann ne mentionne aucun autre motif pour expliquer cette haine.  Mais la vitesse d’exécution de Kennard n’eut aucune pitié pour ce bougre, qui fut expédié au cimetière sur-le-champ.

Au printemps de 1875, une autre menace plana sur Yankee Hill.  Le gang de Billy McGeorge, un évadé de la prison territoriale du Colorado, s’était mis à attaquer des diligences et chariots dans la région.  Refusant de pourchasser ce hors-la-loi sur son propre terrain, Kennard accrocha des affiches offrant seulement 50$ pour la capture du fugitif.  Frustré par cette maigre récompense, l’orgueil de McGeorge le poussa à se rendre directement à Yankee Hill pour provoquer le marshal le 28 juin 1875.

Kennard marcha à leur rencontre avec un fusil de chasse double canon chargé avec de la chevrotine.  L’un des hors-la-loi tenta un mouvement, mais Kennard déchargea l’un de ses deux canons, tuant deux hommes et fracassant la vitrine d’un commerce.  McGeorge accepta alors de se rendre, mais non sans menacer le marshal d’avoir un jour sa peau.  Mais peu après, McGeorge fut reconnu coupable du meurtre d’une famille d’immigrants et servit à son tour de pendentif au même arbre qui avait vu mourir Casewith l’année précédente.

En 1877, Yankee Hill perdait ses citoyens au profit de nouvelles villes champignons suivant les rumeurs de l’or.  Discret et humble, Willie Kennard prit ses affaires et quitta sans jamais laisser de trace.  L’histoire permet cependant de le retrouver en 1884 comme garde du corps de Barney Ford, un ancien esclave devenu un riche homme d’affaire à Denver.  Mais ensuite, c’est le néant.  Avec un passé nébuleux, il fut de passage à Yankee Hill et sans jamais rien demander en retour qu’un salaire honnête, il quitta dans une discrétion fascinante.

Si des représentants de l’ordre comme Wild Bill Hickok, Wyatt Earp et plusieurs autres ont vu leur nom devenir des légendes au sein de l’histoire américaine, on pourrait bien se demander pourquoi les exploits de Willie Kennard ne sont pas appréciés à leur juste valeur.  Il semble qu’en histoire, comme ailleurs, il reste encore du chemin à faire dans la perception que nous avons des héros du passé, et surtout devrions-nous cesser de les classer selon la couleur de leur peau.

Référence :

LINDEMANN, Gerald.  « The unlikely tamer of Colorado’s wild Yankee Hill was 42-years-old black marshal Willie Kennard ».  Wild West Magazine, février 1996, p. 18-24.

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