De Champlain à Fort Sumner

Pedro Menard « Pete » Maxwell (debout) s’est éteint à l’âge de 50 ans en 1898. Cette photo aurait été prise vers 1880. Pete Maxwell est principalement connu pour son lien avec le hors-la-loi Billy the Kid, mais il était aussi un descendant direct d’Antoine Trottier, un colon français qui est venu s’installer à Champlain au 17ème siècle.

Champlain et Fort Sumner sont, en apparence, deux villages qui n’ont aucun point en commun.  Le premier est situé au bord du fleuve St-Laurent, au Québec.  Le second est une modeste agglomération formée deux siècles plus tard au cœur de l’État américain du Nouveau-Mexique et qui attire chaque année plusieurs touristes en raison de son cachet historique particulier.  En effet, c’est là, selon la légende « officielle », que le célèbre hors-la-loi Billy the Kid aurait été abattu par le Shérif Pat Garrett en juillet 1881.

En dépit des apparences, il existe bien un lien historique entre ces deux municipalités.  Ma découverte remonte déjà à quelques années mais je la livre ici pour la première fois à un public plus large.

Ce lien historique débute avec un certain Antoine Trottier, né en France en 1640.  On croit qu’il n’était qu’un enfant lorsqu’il est venu s’établir en Nouvelle-France.  Le 2 septembre 1663, Antoine épousait à Cap-de-la-Madeleine Catherine Lefebvre, une jeune fille de 14 ans originaire de Trois-Rivières.

C’est sur la seigneurie de Champlain, à quelques kilomètres à l’est de Trois-Rivières, qu’ils eurent leur premier enfant en 1668, un fils prénommé Joseph.  Douze autres enfants suivront.  La seule qui retiendra notre attention, cependant, sera Catherine Trottier, la cinquième de la famille.  Elle a vu le jour en 1678.

La famille d’Antoine Trottier a vécu à Champlain à partir d’au moins 1668 jusque vers 1682, date à laquelle elle déménagea ses pénates dans la seigneurie voisine de Batiscan.

Là-bas, la famille semble avoir fréquenté mon ancêtre Jean Veillet puisque l’un des fils, Alexis Trottier, fut parrain de Marie-Jeanne, la fille de Jean Veillet, née en 1705.

Très tôt, on croit déceler chez la famille Trottier un certain goût pour l’aventure.  Ce même Alexis Trottier s’aventura vers Détroit quelques années plus tard.

Pour revenir à Catherine Trottier, celle qui nous intéresse, elle fut également la marraine de Jean Veillet Junior en 1700.

Quatre ans plus tôt, le 3 mai 1696, Catherine Trottier avait épousé Jean Cuillerier.  Le 6 janvier 1709, elle donnait naissance à Jean Baptiste Cuillerier à Lachine.  C’est donc dire qu’elle avait déménagé dans la région de Montréal.  Elle s’éteignit le 26 février 1731.  Son fils Jean-Baptiste se lança à son tour à l’aventure pour aller rejoindre son oncle Alexis dans la région de Détroit, où ce dernier était devenu le premier capitaine des milices.

Là-bas, Jean-Baptiste épousa Marie-Anne Lootman-Barrois le 26 janvier 1742.  Le couple termina ses vieux jours à Détroit.  Pour Jean-Baptiste, le souvenir de Champlain était désormais bien loin.  Il s’éteignit en août 1793 et son épouse en novembre 1809.

Mais l’aventure ne se termine pas là.  Pour confirmer le lien mentionné plus haut, il faut encore un peu de patience.

Le fils de Jean-Baptiste et de Marie-Anne, qui se nommait Joseph Cuillerier Beaubien, né le 20 mars 1752, passa toute sa vie dans le Michigan.  Il y mourut le 11 novembre 1802 et son épouse, Marie Joseph Bondy, alla le rejoindre dans la mort le 6 mars 1821.

Jusque-là, la monotonie généalogique nous permet néanmoins d’établir qu’une génération complète de descendants d’Antoine Trottier s’était sédentarisée au Michigan après l’époque de la colonisation anglaise sur l’Amérique du Nord.  Toutefois, l’aventure reprit peu après, car leur fils, portant le nom de son père (Jean-Baptiste Beaubien), né en 1780, s’aventura aussi loin qu’au Tennessee, le pays de Davy Crockett.  Il s’agissait d’une contrée encore sauvage.  Malheureusement, on connait très peu de détail sur sa vie, mais on sait qu’il épousa une indienne Pottawatomie du nom de Mah Naw Buh No Quah.  De cette union naquit, en 1800, le futur aventurier Charles Alexis Hypoloite « Carlos » Trottier.

Comment se fait-il que le nom de Trottier refit ainsi surface?  Était-ce un amour soudain pour l’ancêtre Antoine?  On l’ignore.

C.-P. Beaubien, auteur de Écrin d’amour familial publié en 1914, racontait que « un des nombreux enfants du Colonel J. B. Beaubien, le benjamin, suivant toute probabilité issue de son dernier mariage se nommait Charles.  Il a joué un rôle important et mérite une place dans notre écrin.  Il reçut dans son enfance une instruction soignée et commença même sa théologie.  […] Il a dû étudier à Nicolet, dont le collège était établi depuis le mois d’octobre 1803, à peu près dans le même temps, que le chef de la famille montréalaise des Trottier, le Dr Pierre Trottier de Beaubien ».

Réalisant que la vie religieuse n’était pas pour lui, le jeune Charles Trottier se lança dans le commerce des pelleteries.  Toujours selon C.-P. Beaubien, c’est à 20 ans qu’il aurait quitté « avec un certain nombre de Canadiens pour une expédition de traite chez les sauvages de l’Ouest des États-Unis, quand il se perdit dans les bois.  Après avoir erré quelques temps à l’aventure, il fut surpris avec ses compagnons par une troupe de Mexicains qui s’étaient eux-mêmes avancés au-delà de leurs possessions.  Ceux-ci firent les Canadiens prisonniers et les emmenèrent dans leur pays où, traduits devant le gouverneur, ils furent sur le point d’être mis à mort.  Mais un compagnon du nom d’Alvarez, espérant sauver sa vie, obtint, à force d’instances, d’être conduit avec les siens à la capitale du pays.  Leur mine plut au vice-roi de Mexico.  Il fut enchanté de rencontrer des hommes de si belle taille et qui avaient supporté allègrement un voyage de 2,000 milles pour arriver jusqu’à lui.  Charles Beaubien usa de tout son éloquence, et réussit à exercer une telle fascination sur le vice-roi, que non seulement il l’apaisa, mais qu’il gagna ses faveurs de choix.  Il reconnut en cet homme et chez tous ses compagnons comme des frères de son énergie et de son courage.  L’admiration succéda à la colère.  Le vice-roi leur permit de retourner au Nouveau-Mexique, leur remboursa en plus leurs frais de voyage, en donnant à chacun d’eux une somme de mille à quinze cents piastres.  Beaubien s’établit alors au Nouveau-Mexique, où il fut élevé à la dignité de juge de comté.  Ses compagnons, en se mêlant aux tribus sauvages, prirent les habitudes de vie errante, perdirent leur langue, et aussi la foi des aïeux. »

C’est ainsi que Charles devint Carlos.  Dans ce pays d’adoption qui appartenait toujours au Mexique, il rencontra la belle Maria Paula Lovato, née le 28 décembre 1811.  Bien qu’on ignore la date de leur mariage, ils ont eu dix enfants.  Maria dela Luz Beaubien, l’aînée de cette famille, épousa plus tard Lucien Bonaparte Maxwell le 27 mai 1842 à Taos, Nouveau-Mexique.  Lucien était âgé de 24 ans, tandis que Luz n’en avait que 13.

Lucien B. Maxwell était le petit-fils de l’aristocrate canadien français Pierre Ménard.  Il avait quitté la maison à 15 ans, bien décidé à rejoindre les montagnards.  Le destin l’amena à rencontrer Christopher « Kit » Carson, l’un des premiers aventuriers à avoir emprunté la célèbre Santa Fe Trail.  Tout au long de leur vie, Carson et Maxwell demeurèrent de grands amis.

Durant quelques années, Maxwell fut le propriétaire de la plus grande terre possédée par un seul homme dans toute l’histoire des États-Unis, un terrain que l’on surnomma le Maxwell Land Grant.

Le traité de Guadalupe-Hidalgo de 1848, à l’aube de la grande ruée vers l’or en Californie, amena le Nouveau-Mexique à devenir un Territoire américain.  À cette époque, Maxwell ignorait lui-même l’étendu exacte de sa gigantesque propriété, l’estimant à plus ou moins 32,000 âcres.  Toutefois,la Cour Suprêmedes États-Unis détermina qu’il possédait plutôt 1,700,000 âcres de terre s’étendant sur le Nouveau-Mexique, l’Arizona, l’Utah et le Colorado.

Le puissant Lucien B. Maxwell construisit une grande maison au sud-est de Cimarron, N.-M., où Kit Carson devint son voisin.  On racontait qu’à chaque repas on retrouvait une moyenne de vingt personnes à leur table.  L’hospitalité des Maxwell envers les voyageurs fut légendaire.  D’autres parlèrent de la qualité incomparable de ses chevaux.

Luz, l’épouse de Lucien, donna naissance à son premier enfant le 27 avril 1848, à Taos.  Le petit garçon reçut le nom de Pedro Menard Maxwell, mais plus tard il serait mieux connu sous le nom de Pete Maxwell.  Il fut le seul garçon sur une famille de huit enfants.  Paulita, l’une de ses sœurs, vit le jour en 1864.

En 1870, Lucien vendit sa terre pour une somme évaluée à 1,350,000$, après quoi il finança la construction de la First National Bank de Santa Fe.  L’un des présidents de cette banque, Thomas B. Catron, fut l’un des membres influents de la Filière de Santa Fe (Santa Fe Ring), une puissante organisation politique corrompue qui s’acharna, entre autre, à se débarrasser de Billy the Kid, considéré comme nuisible pour le milieu des affaires.

Peu après, Lucien B. Maxwell installa sa famille à Fort Sumner, un poste militaire abandonné par le gouvernement.  Il s’éteignit le 25 juin 1875, laissant à sa femme Luz et son fils Pete la responsabilité des lieux.

Avant sa mort, Lucien avait acheté une jeune servante indienne Navajo qui se révéla être son meilleur investissement en carrière.  Celle-ci porta le nom de Deluvina Maxwell.  Elle avait été capturée par les Indiens Utes dans la région du Canyon de Chelly et amené à Cimarron pour être vendue.  Lucien la présenta à sa femme Luz comme servante personnelle, mais elle se révéla être bien plus que cela.  Deluvina demeura fidèle à la famille jusqu’à la mort de Luz en 1900.

Le recensement de 1880 démontre que Luz Maxwell, 48 ans, habitait avec son fils, Pedro « Pete » Maxwell 32 ans, et ses filles Paulita Maxwell 16 ans et Odile Maxwell 10 ans.  Quant à elle, Deluvina était alors âgée de 22 ans.

Deluvina se rendit surtout célèbre pour son admiration et son amitié avec le hors-la-loi Billy the Kid, qui débarqua sur la propriété des Maxwell en 1879 ou 1880.  Jovial et volubile, le Kid plut immédiatement à la famille, mais davantage à la jeune indienne, qui en fit son idole.

Fred Lambert, un ami des Maxwell, affirmait d’ailleurs que Deluvina et Billy the Kid avaient eu une liaison amoureuse.  D’autres prétendirent qu’il avait aussi fréquenté la jeune Paulita.

En juillet 1881, le nom des Maxwell et celui du village de Fort Sumner furent propulsés dans la légende lorsque le Shérif Pat Garrett, un autre habitué du coin, affirma avoir tué le Kid dans la chambre même de Pete Maxwell, ce descendant d’Antoine Trottier.  La controverse subsiste quant à cette mort, comme on l’a déjà vu dans l’article Le décès controversé de Billy the Kid.  C’est que les habitants de Fort Sumner adoraient tellement la personnalité du jeune homme qu’on aurait conservé le silence à propos de ce qui s’était réellement produit afin de lui permettre de refaire sa vie sous une autre identité.

Paulita Maxwell se maria rapidement dès janvier 1882, semble-t-il pour dissimuler une grossesse.  Il n’en fallait pas moins pour que les rumeurs naissent.

En 1925, lors du passage dans la région de l’auteur Walter N. Burns, Paulita Maxwell était toujours vivante.  Son frère Pete était décédé depuis 1898.  L’année suivante, le témoignage de Paulita parut dans le livre de Burns, qui contribua grandement à la relance de la légende de Billy the Kid.  Après avoir expliqué les nombreuses soirées dansantes organisées à Fort Sumner, Paulita raconta à quel point le Kid fascinait les jeunes femmes par son sourire, sa courtoisie et sa bonne humeur.  Elle mit cependant beaucoup d’énergie à nier le fait qu’elle aurait été sa petite amie.

Le 18 août 1999, je visitais moi-même Fort Sumner pour la première fois.  Le village compte aujourd’hui une population estimé à 1,200 personnes.

Derrière un modeste musée destiné aux touristes attirés par l’épopée du jeune hors-la-loi, on retrouve un cimetière.  Non loin de ce qu’on prétend être le dernier repos du Kid et de deux de ses copains, on retrouve une pierre tombale à l’effigie de quelques membres de la famille Maxwell, dont Pete Maxwell, ce lointain descendant d’Antoine Trottier de Champlain.

Pierre tombale de Pete Maxwell, à Fort Sumner, Nouveau-Mexique (photo: E. Veillette, 1999).
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