Le 2ème anniversaire d’Historiquement Logique

Le 5 août 2012 soulignera le second anniversaire d’existence du blogue Historiquement Logique.  Avec maintenant près de 50,000 visiteurs, ce qui représente une moyenne de plus de 2,000 par mois, il s’agit là d’un but inespéré.  Pour un sujet aussi peu populaire que l’Histoire, on peut penser que les débuts d’Historiquement Logique sont respectables, et tout cela sans la moindre publicité.

Le blogue a été lancé le 5 août 2010 avec pour objectif de démontrer que l’histoire peut souvent apporter un aspect logique devant le questionnement suscité par certains phénomènes de société.  Trop souvent ai-je entendu des commentaires selon lesquels on considérait des problèmes comme nouveaux, alors qu’en réalité un recul dans le passé permet de les mettre en perspective et de démontrer, par exemple, que le phénomène n’est pas si nouveau.

Il suffit de penser aux guerres, aux religions, et aux phénomènes de société comme la corruption.  Voilà, entre autres, des thèmes « vieux comme le monde », se plaît-on à dire.  En fait, on les retrouve aussi loin que les documents nous permettent de remonter, c’est-à-dire à quelques milliers d’années.  C’est bien connu, l’être humain adore ramener tout à lui-même.  Et pourtant, avant lui la Terre tournait déjà.  L’histoire archéologique, préhistorique et microbiologique pourrait tout aussi bien apporter des perspectives devant lesquelles notre vision du monde risquerait de changer radicalement.

Depuis septembre 2011, j’ai réussi tant bien que mal à entretenir un rythme de publication minimum, alors que je connaissais un sérieux bouleversement personnel, à savoir un horaire bien rempli avec, simultanément, un emploi et un programme d’étude à temps plein.  Loin de moi l’intention d’attirer la sympathie mais seulement de vous informer que ce rythme infernal cessera dans quelques semaines et alors Historiquement Logique se fera de plus en plus présent.

Au cours des derniers mois, j’ai donc dû retarder la parution de plusieurs articles qui demandent des recherches plus poussées.  Certains sujets demandent de bien les étayer.  Bientôt, vous aurez droit à des incursions variés, dont certains se concentreront à dénoncer et à approfondir des dossiers comme l’Affaire Dupont, la controverse entourant Billy the Kid, l’assassinat de John F. Kennedy, et j’en passe.  On assistera aussi à d’autres comptes-rendus de livre pouvant apporter un enrichissement historique et je reviendrai à coup sûr sur mon sujet de prédilection : le Far West.

Je profite de ce deuxième anniversaire pour vous remercier sincèrement, que vous soyez abonné de la liste d’envoi automatique, membre du groupe Facebook ou tout simplement lecteur de passage.  C’est pour vous que je m’efforce constamment de livrer le meilleur de moi-même.

Bonne lecture et au plaisir de lire vos précieux commentaires!

Eric Veillette

 

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L’Affaire Alarie et le coroner Marcel Chartier

La famille Alarie quelques mois avant le drame. Seul le benjamin, Réjean, n’apparaît pas sur cette photo. (photo: Le Nouvelliste, 1966)

En 2010, au hasard de mes recherches, je feuilletais les enquêtes de coroner afin de mieux connaître l’une des facettes cachées de l’histoire de la ville de Trois-Rivières.  On n’a pas idée de tout ce qu’on peut trouver dans ces archives.

Dans le dossier du coroner Marcel Chartier mon attention fut rapidement retenue par un document étrange si on le compare aux autres.  Si toutes ces enquêtes ont été dûment remplies sur du papier officiel à en-tête, celle-ci tient seulement en quelques lignes dactylographiées sur une simple feuille de cartable lignée.

Le premier paragraphe comprend les âneries habituelles de ces documents officiels, à savoir la mention du district et le règne de la Reine Elizabeth II.  On y précise toutefois que l’enquête du coroner s’est déroulée le 10 mai 1967.  Ensuite, on peut lire que « en vue du cadavre de madame Robert Alarie et de ses sept enfants morts dans la municipalité de Trois-Rivières, dans le comté de Trois-Rivières, le ou vers le dix-huitième jour de janvier mil neuf cent soixante-sept.  […] la dite madame Robert Alarie et ses sept enfants sont morts, déclarant sous serment : que la dite madame Robert Alarie et ses sept enfants sont décédés à la suite d’asphyxie ».

Le document ne contient aucune autre explication.  En effet, l’asphyxie est un terme large pour décrire la mort tragique d’une femme et de ses sept enfants.  À Trois-Rivières, des drames aussi importants n’ont pas été nombreux et on aurait dû, en principe, laisser une documentation beaucoup plus généreuse.  De fait, puisqu’il y avait eu enquête du coroner, on aurait aussi dû retrouver dans cette boîte les transcriptions sténographiques.  Or, il n’y a rien de tout cela.  Seule cette misérable feuille lignée.

Les huit victimes ont-elles été asphyxiées dans un incendie?  Au monoxyde de carbone?  S’agissait-il alors d’un drame familial?  D’un bête accident dû à la défectuosité d’un appareil?  Et le père dans toute cette histoire?

Le dossier ne nous permet pas de répondre à ces questions.  Pourtant, dans les autres dossiers de Chartier on retrouve beaucoup plus de détails concernant des causes de décès drôlement plus banales.

Plusieurs mois plus tard, j’appris l’implication de Marcel Chartier dans l’Affaire Dupont, au sein de laquelle il a mené un banal cas de recherche plutôt étrange, dissimulant assez mal cette hâte de conclure à un verdict de suicide.

Devant cette pauvre documentation, je devais me tourner vers une autre source.  Dans Le Nouvelliste du 17 janvier 1967 on obtient quelques réponses.  D’abord, on y apprend qu’il s’agissait d’un incendie.  Le quotidien de Trois-Rivières parlait d’ailleurs de « l’un des drames les plus tragiques que l’histoire du « Cœur du Québec » a connus, après l’hécatombe qui a fait douze victime, le 7 septembre 1965, sur les chantiers du pont de Trois-Rivières »[1].

Mme Robert Alarie, 34 ans, habitait au second étage du 958 de la rue St-Roch à Trois-Rivières avec son mari et leurs 7 enfants.  Ces enfants étaient Michel, 11 ans; Sylvie, 8 ans; Jeannine, 7 ans; Réal, 5 ans; René, 3 ans; Robert, 2 ans; et Réjean, 18 mois.  L’incendie se serait déclaré un peu avant 9h00 au matin du 16 janvier 1967.  Des passants ont constaté une explosion vers 8h55 qui « aurait secoué la demeure des Alarie »[2].  On ne peut cependant l’expliquer.

Selon cette première version, Robert Alarie, 33 ans, aurait été réveillé par son fils Réal mais il expliqua plus tard avoir seulement eu le temps de sortir par la fenêtre.  Il se précipita au rez-de-chaussée, où habitaient sa mère, la veuve Henri-Paul Alarie, ainsi que ses deux autres fils Marcel et Roger, et l’épouse de ce dernier.  Robert Alarie n’était alors vêtu que de sous-vêtements et se déplaçait pieds-nus.

« Après s’être temporairement vêtu chez sa mère, M. Alarie a tenté de retourner dans son loyer, où était sa famille, en empruntant le seul escalier qui y conduisait, sur le côté droit de l’habitation […] ».  Il n’a malheureusement pu franchir le seuil de la porte en raison de l’intensité des flammes.  Lors de cette tentative, il a subit des « brûlures superficielles au dos »[3].

Les pompiers de Trois-Rivières sortant l’un des huit cadavres du brasier au matin du 16 janvier 1967. (photo: R. Lemire, BANQ TR)

Marcel Alarie et le voisin Clément Hubert ont grimpé au balcon pour enfoncer une fenêtre, mais c’était peine perdue.

Une vingtaine de pompiers des trois casernes de la ville se rendirent sur les lieux.  Selon Le Nouvelliste, ils demeurèrent sur place durant environ trois heures et « une dizaine d’entre eux s’appliquaient à sortir du brasier les cadavres calcinés et pétrifiés des huit victimes ».

C’est vers 11h00 qu’on aurait retiré le dernier corps, celui du benjamin, Réjean.  Il aurait été retrouvé sous son lit.

Si les flammes ne s’étaient pas propagées au rez-de-chaussée, on parlait tout de même d’une perte totale pour le duplex de la rue St-Roch.  Vers midi, les pompiers étaient repartis.  La maison fut cependant gardée durant toute la nuit suivante par des policiers afin de protéger les lieux en vu de l’enquête.

Étonnamment, en dépit du fait qu’il venait de perdre sa femme et ses sept enfants, Robert Alarie accorda le jour même une entrevue sur les ondes du poste radiophoniques CHLN.

Dans son édition du lendemain, 17 janvier, Le Nouvelliste apprenait à ses lecteurs que le Commissariat des Incendies de la province allait démarrer une enquête sur les circonstances de ce drame.  Ce jour-là, l’enquêteur Victor Dubé de ce même Commissariat débarquait à Trois-Rivières pour débuter son inspection.  On ajoutait aussi que « de façon officielle, on ignore encore l’origine exacte de l’incendie, bien que le seul survivant de la famille qui habitait au deuxième étage, M. Robert Alarie, 33 ans, et sa mère, Mme veuve Henri-Paul Alarie, nous aient affirmé que le feu avait pris naissance dans le système électrique »[4].

Comment pouvaient-ils prétendre connaître la source de l’incendie alors que le feu était déjà très intense à leur réveil?

Le 18 janvier, Le Nouvelliste annonçait que « le ministère de la Justice autorise Me Pierre Garceau à ouvrir l’enquête du coroner pour fins d’identification ».  Ce sera cependant Me Marcel Chartier, nouvellement assermenté coroner du district de Trois-Rivières par le juge Roger Deshaies, qui allait s’occuper de l’affaire.  Chartier, qui remplaçait Me Garceau, se retrouvait donc avec une affaire peu habituelle sur les bras dès son début de mandat.

Le jour même, les funérailles des huit victimes se déroulèrent à l’église Ste-Marguerite en après-midi.  Plus de mille personnes y assistèrent.

C’est à la morgue Julien Philibert que débuta l’enquête du coroner Me Marcel Chartier le 10 mai 1967, vers 19h20.  Le Nouvelliste du 10 mai 1967 mentionnait que « quelque 30 témoins ont été assignés dans le but de faire la lumière sur cette affaire », alors que le lendemain on parla d’une vingtaine de témoins, peut-être 25.

L’enquête dura environ 5 heures.  Le procureur de la couronne au dossier était Me Pierre Trudel.  Il y avait également cinq jurés[5].  Comme je l’ai déjà mentionné, il n’existe aucune transcription sténographique de cette enquête dans les archives et le peu qu’on puisse en tirer repose sur les articles de Jean Naud et de Georges Lamon publiés dans Le Nouvelliste au lendemain de cette longue soirée.

Me Marcel Chartier fit d’abord lecture au jury du rapport du Dr Jean-Paul Valcourt, le médecin pathologiste s’étant chargé de l’autopsie des huit corps.  Selon le Dr Valcourt, « les huit victimes sont mortes asphyxiées par l’oxyde de carbone et l’une d’entre elles, soit le jeune Michel âgé de dix ans portait de plus, des traces de carbonisation.  Il précise entre autres que Mme Alarie n’était pas enceinte »[6].

Quant au chimiste André Galarneau, il précisa que le sang des victimes contenait « au-delà de 50 pour cent d’oxyde de carbone »[7].

L’enquêteur du Commissariat des Incendies, Victor Dubé, expliqua au jury « la marche croissante du brasier, soulignant qu’il était impossible que les flammes se soient propagées sans laisser de traces sur leur passage »[8].  Dubé aurait aussi précisé que la maison datait de 1884 et qu’un « permis de rénovation au montant de $200 avait été émis il y a environ 30 ans ».  Aussi bien dire que le bâtiment était mal entretenu!

Il déclara également « que les flammes avaient pris naissance derrière le poêle, dans une pile de journaux »[9], mais « il a de plus souligné qu’il avait découvert d’autres endroits aussi calcinées que derrière le poêle ».  Le plus étonnant, c’est que Dubé précisa que « l’incendie aurait eu plusieurs foyers d’origine »[10].

Quant au seul survivant du brasier, Robert Alarie, « ses déclarations n’ont rien apporté de concluant si ce n’est qu’elles contredisaient quelque peu les témoignages précédents qui, jusqu’alors, s’étaient corroborés »[11].  Malheureusement, sans les transcriptions, on ne connaîtra jamais ces points précis de contradictions.  Le père était-il sous le choc au point de livrer un témoignage confus, lui qui avait pourtant accordé une entrevue à la radio le jour même du drame?  Ou alors savait-il certaines choses qui pouvaient être crédibles?

Avec aussi peu de détails, impossible, malheureusement, d’élaborer davantage ni même de soulever des questions risquant d’éveiller des soupçons mal fondés.

Lors de l’enquête du coroner à la morgue Julien Philibert le 10 mai 1967. De gauche à droite: Me Marcel Chartier, Me Pierre Trudel, et les détectives Lawrence Buckley et Fernand Gendron. (photo: R. Lemire, BANQ TR)

Quant à la grand-mère des enfants, Mme Henri-Paul Alarie, elle « fut pour le moins précise dans ses réponses »[12].  Elle raconta avoir identifié les corps, après quoi elle revint sur le drame lui-même en expliquant que son fils Robert « est descendu en combinaison et nu-pieds en disant « Maman!  Venez m’aider.  M’man, le feu est pris chez nous? ».  La veuve serait sortie en jupon.  Elle revint évidemment sur les vaines tentatives d’entrer dans le loyer.

Normand Rouette, que l’on décrit comme « archiviste de la Sûreté municipale et photographe », est venu témoigner à l’effet qu’il avait pris 44 photos à l’intérieur et à l’extérieur de l’appartement[13].

Selon le sergent Roger Lefebvre, le feu était sous contrôle 1h45 après son arrivée sur les lieux.  C’est le sergent Patrick Massicotte qui aurait finalement trouvé Mme Robert Alarie.  « Il l’a trouvée couchée sur le côté, vêtue d’une jaquette, les couvertures rabattues sur elle »[14].  Le sergent Gilles Pothier et l’agent Carol Pothier ont également témoigné, de même que le Dr Roger Caron qui a constaté le décès des victimes.

Un fait intéressant survint avec le témoignage de Gilles Boudreau, « inspecteur électricien qui prétend qu’il avait remarqué qu’un fusible avait sauté, ce qui à son avis ne pouvait être accidentel »[15].  Devant cette contradiction évidente du verdict officiel, l’article n’élabore pas davantage à propos de ces détails électriques.

Étrangement, le journaliste Georges Lamon termine son article en disant que « ce qui surprend quelque peu dans cette enquête c’est sûrement la manière particulière dont elle fut menée par le représentant du ministère public, Me Pierre Trudel qui semblait trop souvent se suppléer à son rôle »[16].

On n’en saura malheureusement pas plus sans les transcriptions.

Malgré tout, en dépit du fait qu’il y aurait eu plusieurs foyers d’incendie, les contradictions de Robert Alarie, des conclusions de l’électricien et de la conduite soi-disant étrange du procureur au dossier, le verdict tomba : mort accidentelle.

Un peu plus de deux ans plus tard, Me Marcel Chartier poursuivit dans ses agissements irréguliers en tenant un simple cas de recherche dans l’affaire du sergent-détective Louis-Georges Dupont retrouvé mort dans sa voiture de service en novembre 1969.  Malgré les circonstances très étranges de l’affaire, le verdict fut rapidement rendu : suicide.

Le 4 juillet 1996, lors de la Commission d’enquête sur les circonstances entourant la disparition et la mort du sergent-détective Louis-Georges Dupont qui se tenait à Trois-Rivières, Me Marcel Chartier, qui fut coroner de 1967 à 1970, fut appelé à témoigner.

–          De votre nomination jusqu’en 1970, lui demanda Me François Daviault de la Commission, combien d’enquête avez-vous présidé?  Je sais que c’est peut-être pas exact, mais approximativement?

–          … Une douzaine par année je pense bien, répondit Me Chartier.

–          Une douzaine par année?

–          Même pas.

Or, j’ai découvert moi-même dans les archives que pour seulement les trois premiers mois de l’année 1967, soit de janvier à mars, Chartier avait fait une quinzaine d’enquêtes concernant des décès nébuleux, incluant l’Affaire Alarie.  Comme je l’ai expliqué plus haut, l’unique feuille de cartable est un document qui laisse à désirer par son manque de formalisme et suscite même de sérieuses questions.

Plus loin, Chartier expliqua devant la Commission qu’il rencontrait régulièrement le détective Jean-Marie Hubert dans un café situé juste en face du Palais de Justice, sur la rue Laviolette.  Ce que Chartier omettait de préciser, c’est que ce soi-disant café était en réalité le Manoir Laviolette, un bordel connu de l’époque où on retrouvait cinq prostituées en permanence[17].

Et n’oublions pas que Hubert tirait profit de la prostitution. Il fut d’ailleurs congédié avec un autre collègue dès janvier 1970.  C’est alors que Normand Rouette passa de simple photographe judiciaire à « capitaine-détective ».  Décidément, les promotions policières à Trois-Rivières étaient distribuées dans les boîtes de céréales!?

Si par manque de documentation on ne peut avancer quoi que ce soit, et c’était peut-être là le but recherché des personnes impliquées en détruisant cette paperasse, il y a tout de même lieu de se questionner quant à savoir le véritable historique de la partie judiciaire d’une municipalité.

Version PDF de cet article: L’Affaire Alarie et le coroner Marcel Chartier (PDF)


[1] Gilles Normand, « Une mère et ses sept enfants trouvent une mort affreuse dans l’incendie d’une maison », Le Nouvelliste, 17 janvier 1967.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Parmi ces cinq jurés, j’ai pu en identifier quatre : Yvon St-Pierre, Pierre Bellemare, René Tétreault et Antoine Beaudry.

[6] Georges Lamon, « Témoignage pathétique de Mme Henri-Paul Alarie à l’enquête du coroner », Le Nouvelliste, 11 mai 1967.

[7] Ibid.

[8] Jean Naud, « L’enquête sur l’incendie de la rue Saint-Roch, verdict de mort accidentelle », Le Nouvelliste, 11 mai 1967.

[9] Ibid.

[10] Georges Lamon, loc. cit.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Normand Rouette a été chargé de photographier la scène de crime en novembre 1969 quand on a retrouvé le corps du sergent-détective Louis-Georges Dupont.  Étrangement, en janvier 1970 il passa de simple photographe judiciaire à « capitaine-détective » en remplacement de l’incompétent Georges Gagnon.  La famille Dupont croit sérieusement qu’il s’est mérité cette incroyable promotion pour avoir garder le silence sur ce qui s’est réellement produit.  Interrogé par deux journalistes qui enquêtaient sur le phénomène de la prostitution au Québec au cours des années 1970, Rouette passa pour un idiot en essayant de dissimuler le phénomène à Trois-Rivières.  En 1982, suite à une autre enquête de la Commission de police (CPQ), Rouette était rétrogradé.  En dépit de l’importance qu’il avait dans l’Affaire Dupont, car il se trouvait sur la scène, il ne fut jamais appelé comme témoin lors de la Commission Lacerte-Lamontagne en 1996 qui avait justement pour mandat de faire la lumière sur la mystérieuse mort de Dupont.

[14] Ibid.

[15] Ibid.

[16] Ibid.

[17] Selon Nancy Massicotte, « Un portrait peu flatteur de Trois-Rivières », Le Nouvelliste, mercredi 21 août 1996.

Québecgate, la conspiration du silence

« Québecgate » a été publié en 1992 à compte d’auteur alors qu’il aurait dû susciter l’intérêt d’un éditeur responsable et désireux d’offrir aux Québécois une image authentique de leur système judiciaire.

Québecgate, la conspiration du silence, par John Tardif et Michel Papineau.  Éditions J. T. P. M. Enr., 1992, 509 pages.

Publié à compte d’auteur en 1992, ce livre malheureusement trop rare dont le titre s’inspire directement du célèbre scandale américain du Watergate fait d’importantes révélations sur le système politique et judiciaire québécois, si bien que tous les Québécois auraient intérêt à lire cette brique de 509 pages.

Si on pourrait leur reprocher un style littéraire simpliste et la présentation de certains récits sous forme robotique, les auteurs ont cependant pour avantage d’être clairs et très précis.

Il s’agit des ex-enquêteurs John Tardif et Michel Papineau.  Le premier a travaillé à la police de  Sainte-Foy et participé à des enquêtes à tous les niveaux, aussi bien municipales, provinciales que nationales.  Le second travaillait pour le Service de sécurité de la Gendarmerie royale du Canada, devenu par la suite le Service canadien de renseignements et de sécurité (SCRS).

Les auteurs, que l’on sent amoureux de la véritable justice, commencent par expliquer leurs nobles intentions avant d’entrer dans l’action à l’aide du double meurtre des policiers Jacques Giguère et Yves Têtu, survenu le 5 juillet 1985.  Les deux policiers n’avaient pas eu le temps de dégainer leurs armes.  On comprendra par la suite qu’ils avaient été assassinés par un collègue, le sergent Serge Lefebvre.  L’affaire eut pour conséquence de révéler certaines irrégularités et un manque de compétence flagrant des autorités puisque Lefebvre était reconnu depuis longtemps pour être un voleur doublé d’un maniaque de la gâchette.

Après avoir démontré l’incompétence et les mauvaises intentions de la Commission de Police du Québec (CPQ), maintenant dissoute, les auteurs abordent ensuite le cas d’abus sexuelle commis auprès de trois jeunes amérindiennes mineures survenue à la Baie James en janvier 1973 afin de démontrer la lenteur des autorités et le manque de volonté de celles-ci à régler certains problèmes.  L’administration judiciaire et politique fut si lente à réagir que les trois suspects dans cette affaire furent finalement oubliés.

L’une des plus grandes révélations du livre arrive ensuite.  Lors de la crise d’Oka en 1990, Papineau présenta des preuves selon lesquelles on avait signé des permis d’inhumation en blanc, approuvés par le gouvernement, le sceau de la reine et signés par coroner J. Léonard Julien.  Ces permis permettaient donc de couvrir les morts éventuelles et suspectes de certains amérindiens qui pouvaient se montrer récalcitrants.  Bref, un excellent moyen administratif et de haute stratégie pour faire disparaître les « éléments nuisibles » d’une société apparemment démocratique.  Un permis de tuer, quoi!

L’un des héros du livre est le policier Armand Lelièvre, un incorruptible qui écouta sa conscience en dénonçant les pratiques irrégulières du système judiciaire.  Sa dénonciation le heurta toutefois à la CPQ et à différents bureaucrates.  Bien sûr, on le força à démissionner.  Lelièvre dût d’ailleurs subir de lourdes conséquences dans sa vie personnelle, comme on s’en doute.

Tardif et Papineau ne manquent pas d’érafler les réputations de quelques personnages publiques comme l’ancien premier ministre Robert Bourassa, la mairesse de Sainte-Foy Andrée Boucher et Me Guy Bertrand.  Après avoir promis de les aider, Me Bertrand changea soudainement son fusil d’épaule en refusant d’aller plus loin concernant la demande d’une commission d’enquête sur le fonctionnement du système judiciaire au Québec.  Cette perspective nous aide d’ailleurs à mieux comprendre le combat solitaire de Me Marc Bellemare.

Et parmi les décideurs moins connus mais tout aussi puissants au sein de cette machine bien rodée qu’est celle de la conspiration du silence, les auteurs écorchent directement Me Pierre Drouin en précisant à son sujet que « Me Drouin ressemble plutôt à un crocodile qui fait sa sieste au soleil et qui, bouche bée, se laisse curer les dents par les moineaux de la Baie-James ».

Ce n’est là qu’un exemple car pour mieux comprendre les rouages politiques et judiciaires que subissent les Québécois sans même le savoir il faut nécessairement lire le livre dans son entier, appuyé d’ailleurs par une annexe fortement documentée.

On en ressort toutefois avec une vision différente de la démocratie et de notre chère province qui se vante d’une réputation affable mais qui en réalité dissimule une corruption et un manque de volonté inimaginable.

Au cours des dernières années, on se souviendra des dénonciations répétées concernant la corruption au Québec mais il est triste de constater qu’un livre comme Québecgate n’ait pas connu la popularité qu’il aurait pourtant mérité alors qu’il dénonçait déjà en 1992 le fonctionnement diabolique de notre « beau » système.  Et pire encore, car dans l’Affaire Dupont, qui s’est également mesurée à la douteuse CPQ à deux reprises, la corruption judiciaire est dénoncée depuis 1969[1].

Un cas soulevé par les auteurs semble d’ailleurs avoir certaines similitudes avec l’Affaire Dupont, en ce sens que Tardif et Papineau reviennent sur le meurtre mystérieux de Madeleine Lacombe, 28 ans, mère de trois enfants.  Le drame se déroulait en 1966 en Gaspésie.  Le mari de celle-ci était le Dr Jean Grenier, qui en 1992 était devenu le Coroner en chef de la province de Québec.  En plus d’un comportement étrange, celui-ci semble avoir étouffé l’affaire, sans compter d’autres irrégularités.  Plutôt que de faire une véritable enquête du coroner on se contenta d’un simple « cas de recherche », exactement comme on avait procédé avec Dupont en 1969.  De plus, « l’enquête policière effectuée par la Sûreté du Québec se révéla lamentable » selon les auteurs.

Dans une lettre visant à discréditer complètement le manuscrit de Québecgate, Me Guy Bertrand utilisa le mot « assassiner » en revenant sur cette affaire gaspésienne, alors que les auteurs eux-mêmes n’avaient parlé que du comportement bizarre du mari de la victime, en l’occurrence le Dr Grenier.  Les auteurs affirmaient d’ailleurs détenir la documentation nécessaire pour clore ce dossier en quelques heures seulement.

Concernant un cas célèbre, Tardif et Papineau émettent un reproche plus important encore, à savoir « pourquoi le bureau du coroner de la province de Québec n’a pas institué une enquête publique dans la pire tuerie du Canada, le massacre de l’École Polytechnique de Montréal.  Pourquoi les policiers montréalais ont-ils tant attendu, pratiquement figés au garde-à-vous, avant qu’on leur donne l’ordre de donner l’assaut?  Pendant ce temps, [Marc] Lépine le forcené pouvait tranquillement continuer sa boucherie et abattre des étudiantes sans défense ».

Décidément, les auteurs nous donnent de quoi entretenir nos pensées selon lesquelles les institutions protègent leurs erreurs entre elles!

Si les auteurs promettent à quelques reprises de ne jamais abandonner leur combat au nom de la justice, force est d’admettre que, 20 ans après la publication de Québecgate, ils sont passés à l’oubli.  C’est très malheureux car ils nous promettaient encore de lourdes vérités concernant notre « beau » système.

Dans une lettre datée du 11 décembre 1991, soit peu avant la publication, Me Guy Bertrand reprochait aux auteurs que « contrairement à ce que vous croyez, ce document ne sera jamais un livre historique et cela, pour plusieurs raisons ».  Il leur reprochait leur imagination fertile, l’utilisation malhonnête de certains documents, etc.  Bref, le baratin habituel d’un habile avocat qui n’a plus que sa parole comme défense.  Mais si Me Bertrand laissait entendre par cette phrase bâtir l’histoire mieux que quiconque, il est nécessaire de rencontrer à l’occasion des auteurs comme Tardif et Papineau qui n’ont pas froid aux yeux et qui acceptent de prendre des risques sérieux pour que justement on puisse construire une histoire moins naïve et plus authentique de notre province.

Descendre dans les rues pour dénoncer est un geste louable, mais ce n’est là qu’une étape avant de frapper au cœur du problème.  Il faut mieux cibler la dénonciation.  Qui seront les prochains Louis-Georges Dupont, Armand Lelièvre, John Tardif et Michel Papineau pour donner un coup de main à la population dans leur quête de connaître enfin la vérité?

La question n’est d’ailleurs pas sans rappeler qu’en ce moment même des policiers incorruptibles se battent tant bien que mal contre un système policier et judiciaire souvent difficile à comprendre mais qui, visiblement, ne tourne pas rond.  Il y a encore des policiers et policières foncièrement honnêtes; mais encore faut-il les trouver!

Si on aime bien les incorruptibles dans les romans policiers et au cinéma, il serait à peu près temps de leur accorder notre admiration dans la réalité et de laisser nos craintes injustifiées de côté pour mieux les épauler.  Après tout, il en va du fondement même de la justice et de la démocratie.  Voilà l’essentiel du message laissé par Québecgate!


[1] Le sergent-détective Louis-Georges Dupont était retrouvé mort dans sa voiture de service en 1969, à Trois-Rivières.  En dépit de nombreuses preuves appuyant le meurtre, les autorités s’obstinent toujours à conserver la thèse officielle du suicide.  La famille Dupont, avec l’appui de la population, se bat toujours pour changer le verdict et surtout obtenir justice.  Pour plus de détails voir l’article L’Affaire Dupont : assassinat d’un incorruptible; ou alors le site officiel de l’Affaire Dupont.