Le Déluge: naufrage d’un mythe


George Smith (1840-1876)

En 1872, George Smith, un des premiers à découvrir et à traduire les tablettes cunéiformes de Mésopotamie, présenta en Angleterre un premier compte-rendu de ses travaux.  Sur ces tablettes d’argile datant de plus de deux millénaires avant Jésus-Christ, il avait déchiffré une histoire intitulée l’Épopée de Gilgamesh.

Ce récit comportait de nombreux points communs avec celui du Déluge biblique.  L’idée selon laquelle la Bible était un livre sacré, doublé d’une prétention historique à toute épreuve, venait donc de s’écrouler.  Smith démontra que la Genèse n’avait pas inventé le Déluge; que la légende faisait plutôt partie d’un mythe raconté quelque 2,000 ans avant la rédaction de la Genèse.  Rappelons que les livres qui composent la Genèse ont été rassemblés seulement vers le 5ème siècle avant notre ère.

Près d’un siècle et demi après la présentation de Smith, la popularité de L’Épopée de Gilgamesh au sein de la population se répand timidement, mais se confirme par les travaux de plusieurs autres assyriologues.

Avant même les travaux de Smith, l’histoire du Déluge causait déjà problème.  Dieu pouvait-il détruire sa propre création d’un simple claquement de doigts?  Et puisqu’il n’était survenu aucun autre Déluge depuis, devait-on en déduire que les hommes se conduisaient suffisamment correctement pour ne mériter aucune fin cataclysmique?

À cette dernière question, on prétendra que Dieu regretta son geste et promit de ne plus causer de destruction massive.  Mais alors, qu’adviendra-t-il de l’Apocalypse?

Revenons à l’essentiel.  Pensons à l’inondation qui a balayé le Pakistan au cours de l’été 2010, ou encore le Japon en 2011, La Nouvelle-Orléans, le Saguenay, et ainsi de suite.  On arrivera à dresser quelques points d’inspiration pour une population qui, à l’époque, s’expliquait très mal les forces si époustouflantes de la «nature ».

Bien sûr, il s’en trouve pour dire que le Déluge n’a pas été imaginé, qu’il s’agirait d’une réalité.  Or, c’est aussi une réalité que la mousson est un phénomène annuel pour certaines régions du globe et parle-t-on de Déluge pour autant?

Prétendre que le Déluge ait été un fait est, en quelque sorte, un manque d’intérêt envers notre propre histoire.

Le mot est lui-même devenu un adjectif, tout comme celui de miracle.  On les utilise pour décrire des événements impressionnants.  Un commentateur télé pourrait décrire, par exemple, l’époustouflante remontée d’un pilote automobile en qualifiant l’exploit de « miracle ».

Pareil pour le Déluge, un mot qu’on a d’ailleurs utilisé au Québec pour décrire l’inoubliable inondation du Saguenay en juillet 1996.

Dans le déluge chrétien, c’est au moment où les eaux recouvrent la totalité de la surface terrestre que l’histoire bascule dans le mythe, tout comme la taille de l’arche et la sélection animale.

Si on prend le récit à la lettre, un couple de chaque espèce serait monté à bord de l’arche.  Le récit n’a pas manqué de pourvoir à cette explication en prévoyant un navire aux dimensions impressionnantes, mais c’était encore mal connaître son environnement.  De nos jours, on compte au moins 1,250,000 d’espèces animales connues sur la planète.

Et les reptiles?  Noé aurait-il sauvé les reptiles, alors qu’avant l’arrivée du Déluge la Bible symbolisait Satan par le serpent?

Il est clair que toutes les différentes variétés animales n’ont pu monter à bord d’une seule  embarcation.  Et par couple, cela aurait représenté le double.

Si on revoit ce chiffre à la baisse afin de défendre la théorie religieuse, un autre problème s’impose.  En admettant que l’arche n’a transporté que les principales espèces, c’est alors qu’il faudrait admettre la théorie de l’évolution par la sélection naturelle afin d’expliquer la diversité animale qu’on connaît maintenant.  Or, on sait bien que la théorie de l’évolution de Charles Darwin et les religions monothéistes ne font pas bon ménage.

À une époque où les moyens de communication étaient rudimentaires, on peut sans doute se permettre d’imaginer que certains phénomènes, classés aujourd’hui comme presque banals par le canal météo, prenaient des proportions gigantesques.  Là où les seules nouvelles en provenance des régions voisines arrivaient par la bouche de témoins souvent peu crédibles, on peut se questionner quant à la fiabilité de certains récits.

Et si on souhaite rester prisonnier du mythe, force est d’admettre que le Déluge n’est pas l’invention de la Bible, comme on vient de le voir.

Dans l’Épopée de Gilgamesh l’histoire commence lorsque Uta-napishti révèle le secret à Gilgamesh, que les dieux ont décidé de créer le Déluge, et on lui dit : « démolis ta maison pour te faire un bateau; renonce à tes richesses pour te sauver la vie; Détourne-toi de tes biens pour te garder sain et sauf!  Mais embarque avec toi des spécimens de tous êtres-vivants!  Le bateau que tu dois fabriquer sera une construction équilatérale : à largeur et longueur identiques ».

Gerald Messadié nous dit que dans le Coran « le Déluge est également mentionné en conformité avec la Genèse, à cette différence près que l’arche de Noé est une felouque et que la montagne sur laquelle elle s’échoue se trouve à Diyarbékir, en Haut-Djéziré ».

Toujours selon la mythologie, qui n’a pas besoin de logique, c’est la décision d’Adam et Ève de céder à la tentation qui fit en sorte que le reste du monde s’est vu refuser les clés du Paradis.  Cette triste histoire, on l’a répété à des centaines de générations.  Toutefois, Messadié relate une idée intéressante en nous questionnant, à savoir « […] quelle est la responsabilité des oiseaux dans le ciel, par exemple?  Rien ne le dit.  Le Créateur se comporte comme un despote arbitraire, mécontent de l’état de son royaume.  Le premier des Livres du Livre présente donc Dieu comme un despote coléreux, voire colérique et injuste, étranger à la notion de pardon et qui, furieux d’être déçu, décide de noyer toute la création.  Le Déluge! »

D’un point de vu historique, on a mentionné plus haut que la Genèse est un livre qui aurait été écrit ou rassemblé vers l’an 440 avant notre ère.  La captivité des Juifs à Babylone prit fin en 538 avant notre ère lorsque Cyrus, le roi Perse, s’empara de Babylone.  Plutôt tolérant envers la religion juive, celui-ci décida de les libérer.  C’était la chute de Babylone, un événement historique repris dans le livre de l’Apocalypse.

Donc, la Genèse aurait été écrite au retour des Juifs à Jérusalem, au début du 5ème siècle avant notre ère.  Est-il possible que les Juifs aient ramenés avec eux, après tant d’années de captivité, quelques influences babyloniennes?

C’est précisément ce qu’a remarqué Gérald Messadié, en relevant que la fameuse déception du Créateur ressemble étrangement à celle d’Apsu, « l’atrabilaire Créateur babylonien qui, excédé du bruit des créatures, ses enfants, décide de les exterminer ».

On relève aussi la ressemblance avec le dieu Enki et son épouse Ninmah, qui, en état d’ivresse, ont créé un monde raté et chaotique.  « Dans les trois cas », écrit Messadié, « nous avons une première Création ratée par un Créateur arbitraire, qui suscite la fureur divine et qui manque de bien peu être envoyée au Diable, c’est le cas de le dire ».

Messadié en conclut que c’est de Mésopotamie que la Genèse a ramené sa version de la Création, qui était déjà passablement boiteuse.  Il ajoute que « une partie appréciable de l’Ancien Testament s’est donc forgée au contact des religions des oppresseurs mésopotamiens ».

Et l’histoire du Déluge n’est pas une invention des Juifs, ni des Chrétiens, ni des musulmans.  Elle a été en partie plagiée sur l’Épopée de Gilgamesh.

Messadié précise d’ailleurs qu’en « 1965, le British Museum identifia dans ses réserves deux tablettes se référant au Déluge et gravées dans la cité babylonienne de Sipar, sous le règne du roi Ammisaduqua, lequel dura de 1646 à 1626 avant notre ère.  On y voit que le Créateur, regrettant sa Création, décida de l’exterminer par la noyade; mais le dieu des eaux, Enki, déjà mentionné, révéla ce plan catastrophique à un roi-prêtre nommé Ziusudra, qui construisit une arche et survécut donc.  Ce personnage a bien existé; il était roi d’une cité de Babylonie du Sud, Shuruppak, vers l’an 2900 avant notre ère.  Ce Ziusudra ressemble fortement à Noé; à moins qu’il n’y ait deux arches… ».

Ce qu’il y a de fascinant avec le déluge, c’est qu’il marque un point de départ sur la discorde entre les mystiques croyants et les scientifiques qui s’acharnent à faire l’histoire le plus fidèlement possible.  Car, il existe bel et bien un débat à savoir si le déluge a vraiment eu lieu.  Certains prétendent avoir des preuves, autant d’un côté que de l’autre.  Qui croire?

Et même si on arrivait à prouver qu’un quelconque déluge ait eu lieu, cela ne prouverait pas pour autant l’existence d’un dieu.  On étudie les phénomènes naturels depuis suffisamment longtemps pour savoir que Dieu n’y y est pour rien.

Donc, y a-t-il eu un déluge?

Oui, sans doute.  Mais certes pas le déluge totalitaire qu’on décrit dans la Bible et qui fut validé par le Coran quelques siècles plus tard.  Pour en arriver à une telle catastrophe, les humains n’auraient eu aucune chance de survivre.  Les plus anciens êtres vivants de la planète sont les microbes, et ils seront encore là lorsque le règne des humains aura cessé.  On sait que des catastrophes à l’échelle planétaire se sont déjà produites, comme celle ayant exterminé les dinosaures à la fin du Crétacé, il y a maintenant 65 millions d’années.  Mais à cette époque, l’homme n’existait pas encore et il ne pouvait donc s’être retransmis une telle histoire par des légendes orales avant de la mettre par écrit.

Un pseudo scientifique nommé « Hapgoog », qu’on retrouve sur Internet, confirme que des carottes prélevées au fond de la mer de Ross datent le début de la dernière période glacière il y a 6,000 ans, ce qui nous rapporte au 4ème millénaire avant notre ère.  Or, on a vu dans l’article La Création : et l’imaginaire de l’homme créa que l’Église chrétienne affirme que le monde a été créé à cette même période.  Donc, certains scientifiques, comme nos fameux chasseurs de fantômes contemporains, débutent des enquêtes avec des objectifs précis.  Il y a effectivement preuve.  Une preuve de partialité!

Comme de raison, les scientifiques sérieux datent la dernière période glacière à une époque plus reculée, soit plus de 10,000 ans, ce qui cadre avec de nombreuses autres découvertes provenant de différents domaines.

Or, ce « Hapgoog » est probablement Charles Hapgood, né en 1904 et mort en 1982.  Bien que diplômé d’Harvard en 1932, il travailla pour la CIA et comme agent de liaison à la Maison Blanche.  Après la Seconde Guerre Mondiale (1939-1945), il étudia sur des théories concernant le continent perdu de Mu et de l’Atlantide, deux mythes modernes rejetés par les chercheurs sérieux.

On sait que les hypothèses géologiques de Hapgood ont aujourd’hui été infirmées par les géologues et climatologues modernes.  Les carottes glaciaires montrent d’ailleurs que l’Antarctique est couvert de glace depuis au moins 800,000 ans.  Le problème, c’est que ses thèses ont inspiré un certain nombre d’illuminés qui ont fait évoluer des idées dans toutes les directions.  Tout cela égare évidemment le public, qui n’a pas toujours le loisir de faire ses propres recherches afin de développer un esprit pleinement critique.

Scientifiquement parlant, l’événement qui se rapproche le plus d’un déluge globale s’est produit au Parmien, époque situé entre 299 et 251 millions d’années.  « Au Parmien moyen, le niveau des mers était l’un des plus hauts jamais atteints – environ 200 mètres au-dessus du niveau actuel », écrivait Sylvie Crasquin, directrice de recherche, dans la revue Les Dossiers de Recherche en mai 2010.

Il ne s’agit donc pas d’un événement soudain comme le Déluge, mais d’une période.

En mars 1876, le British Museum confia une autre mission à George Smith afin d’excaver les restes de la bibliothèque d’Assurbanipal en Mésopotamie.  À une centaine de kilomètre d’Alep, Smith tomba malade et s’éteignit le 19 août suivant de dysenterie.  Il n’était âgé que de 36 ans.  Il laissait derrière lui une épouse et plusieurs enfants.  Ses découvertes avaient cependant ouvert les portes à un domaine important de l’Histoire.

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One thought on “Le Déluge: naufrage d’un mythe

  1. C’est dommage qu’il manque les hypothèses plus récentes sur des éruptions de volcans (cf volcan de Santorin qui détruisit la Crète), avec tsunami, ou sur un glissement- fonte partielle des glaces au pôle nord, ou encore sur les traces géologiques notamment en mer Noire qui indiquent une couche de vase-cendres-détritus inexplicable.

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