JFK, le dernier témoin


JFK, le dernier témoin, par William Reymond et Billie Sol Estes, Flammarion, 2003, 407 p.

Ce livre de 407 pages est l’œuvre du journaliste d’enquête William Reymond, un français installé au Texas, et de Billie Sol Estes, un ancien multimillionnaire ruiné qui avait, semble-t-il, des secrets importants à révéler en lien avec l’assassinat du président John F. Kennedy survenu le 22 novembre 1963 à Dallas, Texas.

Dès les premières pages, on sent qu’il ne s’agit pas d’une enquête proprement dite, à savoir que le récit se raconte comme un roman policier et repose presque uniquement sur les dires d’Estes.  En effet, si Reymond est aussi l’auteur d’au moins deux romans, il affirme plus d’une fois avoir trouvé des preuves pour corroborer les affirmations d’Estes mais sans jamais les rendre claires ou solides aux yeux du lecteur.  Bref, il semble garder certaines cartes dans ses manches, ce qui peut devenir agaçant à la longue.  Bref, on pourrait croire à une suite, mais depuis 2003 rien de nouveau sous le soleil.

N’oublions pas qu’Estes est aussi le co-auteur du volume, dont il signe d’ailleurs clairement la préface.  Or, les lecteurs rationnels d’expérience savent le peu de crédit qu’on accorde aux autobiographies, en particulier lorsqu’il est question de sujets aussi controversés.  Bien sûr, JFK le dernier témoin ne verse pas complètement dans ce genre littéraire, mais cela suffit cependant à préserver un doute.

Reymond perd du temps à se mettre lui-même en scène, peut-être pour se donner de l’importance ou alors tenter d’ajouter de la crédibilité à l’histoire.  Voilà un polar qui traîne de la patte durant une centaine de pages avant d’entrer dans le vif du sujet.

On le sait, les théories conspirationnistes sont nombreuses en ce qui concerne le crime du siècle et sur ce point Reymond démontre sa prudence à plus d’une reprise, cherchant à s’éloigner de cette mauvaise image que dégagent certains fervents de la thèse du complot.  Après tout, 80% des Américains ne croient pas en la version officielle qui garde toujours bien en vie la théorie du tueur solitaire.  On sait aussi que la démocratie n’est pas un système en mesure de pouvoir déterminer la vérité, mais depuis maintenant un demi-siècle les preuves sont suffisantes pour pouvoir douter de la parole du gouvernement.

Bien qu’elle puisse étonner, la théorie présentée par Reymond apporte des éléments intéressants.  En fait, tout repose sur sa réussite à avoir arraché des confessions à Billie Sol Estes, un ancien multimillionnaire ayant démarré bien humblement dans le milieu de l’élevage et de l’agriculture au Texas.  La principale théorie de Reymond oriente rapidement ses principales accusations à l’endroit de Lyndon Baynes Johnson, vice-président des États-Unis sous le règne de John F. Kennedy (JFK).  Billie Sol Estes confie à Reymond que le motif de l’assassinat est simple, reposant uniquement sur le fait que Johnson entretenait l’ambition presque maladive d’atteindre le bureau ovale de la Maison Blanche.  En effet, il déclare que « c’est une histoire simple.  Ne te complique pas la vie.  Comment aurais-tu réagi si tu t’étais trouvé à un cheveu de la Maison-Blanche et que, soudain, on t’avertissait que tu allais tout perdre?  LBJ [Johnson] n’avait pas de cœur et aurait tué sa propre mère pour réussir ».

Justement, ça semble un peu trop simpliste comme mobile d’un crime national aussi flamboyant.  Plusieurs ambitieux ont aussi connus ce genre de frustration en atteignant presque le pouvoir et ils ne sont pas tous devenus assassins pour autant.

Or, Estes continue pourtant de mentionner d’autres raisons politiques motivant le choix que certains hommes d’affaire ont fait d’assassiner le président.  Entre autres, Kennedy parlait de réforme électorale, de changements dans l’économie qui auraient touché directement les richissimes texans.  Il y avait aussi l’ambition de Bobby Kennedy, alors procureur général du pays, qui souhaitait ardemment coincer Johnson.  Estes ajoute lui-même que « JFK était déterminé à imposer sa volonté.  Il n’avait pas compris qu’il jouait avec le feu.  En diminuant de moitié les avantages fiscaux, il amputait de trois cent millions de dollars les familles de Dallas!  Trois cents millions de dollars par an!  Soit largement le prix de la vie d’un homme, qu’il soit président ou pas ».

Donc, après quelques pages, le mobil du crime n’était plus aussi simple!  Contradiction de taille!  Bref, on aura compris que JFK n’avait pas seulement Johnson comme ennemi.

À la page 70, lorsqu’il pose la question « pourquoi Dallas? », Reymond semble déjà offrir les balises de l’orientation qu’il souhaite prendre.  C’est un peu comme si on nous donnait l’impression d’un scientifique qui entame une recherche importante tout en accusant dès le départ son idée préconçue de ce qu’il souhaite obtenir comme résultat.  Or, dans une telle enquête, ne faut-il pas garder toutes les portes ouvertes justement afin de prouver son impartialité?

Et à savoir pourquoi le drame s’est déroulé à Dallas, il n’est pas nécessaire qu’il y ait une raison logique.

Toutefois, Reymond parvient à nous étonner en établissant un lien entre le tueur Malcolm « Mac » Wallace et Lyndon B. Johnson.  En fait, Wallace avait déjà commis un meurtre en 1951 pour lequel il s’était mérité une « sentence bonbon », comme le dirait le journaliste Claude Poirier, de 5 ans de sursis.  Du jamais vu!  Or, Wallace bénéficiait déjà de l’appui des amis influents de Johnson.  Les deux hommes ont d’ailleurs été vus ensemble à plusieurs reprises.

Johnson, qui tenait J. Edgar Hoover par les couilles grâce à des informations capitales sur sa vie sexuelle débridée, semble avoir eu besoin des services de Wallace en 1961 afin de se débarrasser d’un haut fonctionnaire du Département de l’Agriculture, un dénommé Henry Marshall.  Or, cet homme avait décidé d’appuyer l’incorruptible Bobby Kennedy en lui révélant ce qu’il savait à propos de certains financiers comme Estes et de l’homme qu’il appuyait secrètement, c’est-à-dire Johnson.  Bref, Marshall en savait trop.

Le 31 mai 1961, des inspecteurs vinrent au Département de l’Agriculture pour vérifier des transactions.  Marshall préféra alors mentir, probablement par crainte.  Mais dans les heures et les jours qui suivirent, Bobby Kennedy lui mit de la pression, sachant que si le fonctionnaire acceptait de parler il arriverait à faire tomber non seulement le vice-président Johnson mais tout son réseau.  Finalement, Marshall céda peu après en acceptant de tout révéler.

Le 3 juin 1961, le corps de Henry Marshall était découvert sur son ranch de Franklin, Texas.  « Malgré de multiples blessures par balles, le shérif Howard Stegall classa l’affaire en concluant qu’il s’agissait d’un suicide ».  Ce n’est que plus tard qu’on parvint à rouvrir l’affaire, renversant le verdict de suicide par celui de meurtre.  Quant au meurtrier, il fut identifié comme étant Mac Wallace.  Ce dernier ne paya jamais pour son crime.  Officiellement, il est mort au cours des années 1970 alors qu’une rumeur le voulait encore vivant une dizaine d’années plus tard.

Le point culminant du livre survient lorsque Reymond explique qu’une empreinte retrouvée sur un carton dans le dépôt de livre où se trouvait Lee Harvey Oswald le 22 novembre 1963 était celle de Mac Wallace.  L’empreinte en question avait été longtemps dissimulée par le FBI.  Toutefois, Reymond gâche la sauce en sautant sur l’occasion de conclure hâtivement que Wallace était le deuxième tireur.  Si on veut demeurer rationnel et objectif, la présence d’une empreinte partielle ne prouve pas qu’on ait tiré avec une arme à feu.  De plus, il semble complètement passer sous silence la thèse sérieuse d’un tireur situé sur le monticule herbeux, l’auteur du tir qui fit éclater la moitié de la tête de Kennedy.  Un tir de face.

Si on peut prouver que Wallace était là, c’est déjà une victoire en soit, mais ce dernier aurait pu seulement faire partie de l’équipe basée au 6ème étage du dépôt de livres.

Reymond jongle avec l’arrogance en déclarant la faiblesse de son enquête, à savoir qu’il écarte immédiatement des avenues aussi importantes que celle de la CIA en expliquant, de manière assez peu convaincante d’ailleurs, que « je me dis que si l’Agence avait voulu se débarrasser du président, elle aurait utilisé des moyens limitant la polémique.  JFK aurait été empoisonné, son avion aurait explosé en vol ou il serait mort noyé dans la piscine de la Maison-Blanche.  Mieux encore, lourds antécédents médicaux obligent, JFK aurait pu tomber malade et rapidement s’éteindre ».  Ce serait là négliger totalement la sérieuse théorie de la fausse piste des tracts pro-castristes, qui liait justement Oswald à la CIA et au bureau de Guy Banister.

Il va encore plus loin dans son arrogance en déclarant que, ayant prouvé la présence de Mac Wallace dans le dépôt de livres et l’implication de Johnson, « les Cubains, pro ou contre Fidel, les Russes, blancs ou rouges, la mafia, la CIA, les services secrets israéliens allaient pouvoir rejoindre les poubelles de l’histoire ».  Autrement dit, il n’y avait que son livre qui détenait la vérité.  Pour ce faire, il aurait dû être beaucoup mieux documenté pour défaire des thèses logiques qui sont mieux étayées que la sienne.  En effet, tout repose sur le témoignage d’Estes et de cette empreinte.

La plus grande faiblesse de l’enquête de Reymond réside sans doute dans le fait qu’il tourne le dos aux investigations sérieuses réalisées avant lui.  En effet, sa bibliographie ne contient aucune trace d’ouvrages majeurs en la matière tel que le livre du procureur Jim Garrison ou celui de G. Robert Blakey.  Voilà deux livres qui se contredisent mais qui sont des incontournables en la matière.

Or, l’enquête de Garrison demeure pourtant l’une des plus sérieuses dans le dossier, mettant en évidence le fait que l’opération avait été monté par des organismes puissants et structurés, écartant donc la Mafia et aussi la seule ambition d’un texan arrogant comme Johnson.

Bref, le livre de Reymond n’est pas une conclusion définitive.  Au mieux, la théorie évoquée pourrait s’imbriquer à celle de Jim Garrison et de Joan Mellen, en ce sens que Johnson aurait pu contrôler une certaine partie du complot.  Par exemple, il aurait pu être à la solde de la CIA.  Après tout, une fois devenu président, il a pris des décisions favorisant non seulement les richissimes texans mais aussi la CIA.

Quant à Estes, il peut effectivement connaître une partie du secret, mais dans une affaire aussi immense, il n’existe sans doute aucun homme qui puisse à lui seul être aux faits de tous les paliers de l’organisation.

Comme tout journaliste devenu auteur, oubliez le style littéraire recherché.  Quoique JFK le dernier témoin représente un bon divertissement, il ne faudrait pas commettre l’erreur d’en faire sa seule source d’information à propos de l’assassinat de JFK.  Certes, il a sa place dans l’Histoire mais mérite une meilleure mise en contexte, ainsi qu’une bonne dose de relativité.

(JFK, le dernier témoin (PDF))

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