La carabine Sharps

                Les armes à feu sont toujours d’actualité, que ce soit par le débat actuel sur le registre canadien, par les drames amplifiés par les médias ou tout simplement par intérêt dans le monde de la villégiature.  Ces outils ont aussi une histoire.  Leur nombre et leur variété ne cesse de fasciner de nombreux amateurs.

La carabine Sharps, quant à elle, s’est retrouvée au cœur d’un développement national et économique important, celui de la Conquête de l’Ouest.

Né dans le New Jersey en 1811, Christian Sharps a d’abord fait son apprentissage avec un armurier local avant de travailler pour la Harpers Ferry Armory en Virginie à partir de 1830.  C’est là qu’il obtint son premier contrat pour la fabrication de carabines dont le chargement s’effectuait par la culasse, et non par la bouche du canon comme c’était le cas depuis déjà quelques siècles.

En 1844, Sharps s’installa à Cincinnati, où il développa son propre mécanisme de culasse coulissante qui fut breveté le 12 septembre 1848 (U.S. Patent No. 5763).  Son arme fut testée pour la première fois en 1850 alors qu’il se trouvait à l’aube de la quarantaine.

Avant 1861, l’armée américaine acheta à elle seule 5,540 Sharps à chargement par la culasse.  La même année, la Guerre de Sécession éclatait, ce qui transforma radicalement les besoins en armes à feu.  L’armée nordiste passa une commande minimale de 89,654 exemplaires.  La réputation de la carabine de Christian Sharps fut telle que les tireurs d’élite nordistes qui en étaient armés furent surnommés les sharpshooters[1].

Le 30 novembre 1861, quelques mois après les premières batailles, la puissante carabine se mérita une importante publicité lorsque le Colonel Hiram G. Berdan la choisit pour armer son régiment spécial d’infanterie légère, la 1ère et 2ème U.S. Sharpshooters.

Au cours de ces quatre années de guerre sanglante, la carabine Sharps utilisait des balles coniques et des cartouches de papier ou en tissu.  Dès 1865 et 1866, son apparence s’adapta afin de pouvoir contenir des cartouches en cuivre.  Quelques carabines du New Model 1866 furent fabriquées mais Sharps reçut un contrat plus lucratif en novembre 1867 qui l’obligea à convertir les armes que possédait le gouvernement afin d’utiliser le calibre .50-70[2] à percussion latérale.  Plus tard, on y adapta également les cartouches de cuivre à percussion centrale.

La firme de Sharps élabora d’autres modèles jusqu’à l’apparition de leur première vraie arme sportive à succès : le Model 1869.  En janvier 1871, un autre modèle plus puissant fit son apparition sur le marché afin de répondre aux besoins des chasseurs de bison.  La Sporting Sharps connut cependant de nombreuses variations pour les besoins des consommateurs, ce qui eut pour effet de semer la confusion.  Il arrivait donc de voir une Sharps avec un canon cylindrique ou octogonal.  Habituellement, les chasseurs recherchaient les canons longs et lourds, donc plus résistants à la surchauffe des tirs répétés.  Les histoires sont nombreuses à propos de chasseurs ayant abattus des centaines de bisons en une seule journée.  Avec autant de tirs en quelques heures, il fallait donc compter sur une arme fiable.  Pour remédier au problème, la compagnie développa des canons d’une longueur de 26 à 30 pouces (0,66 à 0,76m) dont le poids variait de 8 à 15 livres (3,6 à 6,8 kg).

Les variantes de l’arme furent presque aussi nombreuses que les calibres utilisés.  La plus populaire chez les chasseurs, cependant, fit son apparition sur le marché au milieu de l’année 1872, à l’époque où la chasse au bison battait son plein.  La célèbre ville de Dodge City était d’ailleurs en train de prendre forme grâce à ce marché très lucratif.  Ce modèle utilisait des cartouches de calibre .50-90, avec 90 grains de poudre noire et une balle pesant normalement de 473 à 550 grains.  Ce modèle, surnommé « Big 50 » (Big Fifthy) tuait les bisons avec une incroyable facilité.  Pour les jeunes hommes désireux de réaliser un coup d’argent en s’improvisant chasseurs de bison, la Big 50 représentait un incontournable.

Après avoir connu un grand succès manufacturier au cours de la guerre, c’est pendant le second sommet de la réputation de son invention que Christian Sharps s’éteignit le 12 mars 1874.

En 1876, la compagnie Sharps présenta les cartouches de calibre .40-90 et .44-90.  Le .44-90, avec une balle de 520 grains, fut surtout adopté par les chasseurs du Kansas et du Nebraska.  Puisqu’ils tiraient des centaines de fois par jour, les chasseurs rechargeaient souvent eux-mêmes leurs munitions pour une question de coûts.  Avec le temps, les troupeaux de bisons devinrent plus difficiles d’approche et les chasseurs demandèrent plus de puissance.  Il arrivait donc que ceux-ci rechargent eux-mêmes des cartouches de .50-90 pour en faire des .50-100 ou même .50-110.

En raison de la poudre noire, les carabines de cette époque devaient être bien entretenues afin de demeurer fonctionnelles et sécuritaires.  Les chasseurs lavaient donc eux-mêmes le canon avec de l’eau ou de l’urine.  On pouvait même uriner sur le canon pour le refroidir, une technique répétée durant la Guerre du Vietnam pour refroidir les canons des mitrailleuses M-60.

La vélocité à la sortie du canon d’une Sharps variait de 1,200 à 1,400 pieds par seconde.  Ça ne semble pas beaucoup car de nos jours certains calibres .22 peuvent atteindre cette vitesse, mais les vieux chasseurs affirmaient qu’avec une bonne mire il était possible d’atteindre des cibles situées entre 500 et 1,000 verges, et parfois davantage.  La meilleure preuve de cette affirmation se produisit en juin 1874 lors de la bataille d’Adobe Walls, au Texas, lorsque des chasseurs de bisons furent assiégés par des Indiens.  Parmi ces chasseurs on retrouvait Billy Dixon et Bat Masterson, un québécois d’origine sur le point de devenir un célèbre représentant de l’ordre.  Alors que les Indiens attendaient à bonne distance après quelques attaques repoussées, Dixon aurait tenté un tir avec sa Sharps .50-90 et abattit un guerrier Comanche qui s’écroula de son cheval.  La distance du tir fut plus tard confirmée à 1,538 verges.  Son projectile n’eut cependant pas la puissance nécessaire pour tuer le guerrier, mais le fit tout de même tomber de sa monture.  Ce jour-là, le nom de Billy Dixon se grava dans l’histoire en même temps que celui de la Big 50.

L’un des mythes les plus sombres à propos de la carabine Sharps est qu’on croit qu’elle a presque exterminé les bisons à elle seule.  Lorsqu’on aborde le sujet de l’extermination presque complète de ces bêtes sauvages, la Sharps se retrouve facilement au banc des accusés.  Certains estiment toutefois qu’elle arriva à un moment où le destin du bison était déjà scellé.  Après tout, doit-on remettre la faute sur une arme ou alors sur le gouvernement qui avait haussé le prix des peaux justement pour inciter les jeunes chasseurs à se lancer sur les plaines?

Bien évidemment, une stratégie malsaine se cachait derrière tout cela.  On sait maintenant qu’en éliminant les bisons on affamait aussi les tribus nomades des plaines.  Ce serait donc ridicule de croire qu’une arme en particulier puisse être responsable d’un aussi triste épisode.  Si la Sharps n’avait pas été disponible, les chasseurs se seraient inévitablement tournés vers une autre marque d’arme à feu.

La légende fut surtout amplifiée par les chasseurs qui tombèrent amoureux de cette arme d’une grande efficacité.  Aujourd’hui, pour les amateurs d’armes anciennes, elle est devenue un incontournable aux yeux des nostalgiques des plaines sauvages.

La carabine Sharps (PDF)


[1] Le terme est toujours utilisé en anglais, où il est devenu un synonyme de « tireur d’élite ».

[2] Le premier chiffre représente le calibre (diamètre) de la balle en centième de pouce tandis que le second indique la charge de poudre en grains.

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