Première chloration à Trois-Rivières


Me J. Alfred Désy fut à l’origine d’une enquête sur la corruption municipale publiée en 1921.

Sur son site, la Ville de Trois-Rivières indique simplement que la première chloration de son eau remonte à 1918.  Toutefois, une recherche un peu plus poussée permet de découvrir un fond de controverse, de même qu’un contexte marqué par l’épidémie de la grippe espagnole.

En 1871, le conseil municipal s’adressait à l’entreprise privée afin de régler son problème d’adduction d’eau.  « Assurée d’un monopole d’exploitation pour plusieurs années, la Compagnie d’aqueduc des Trois-Rivières mettait en service l’année suivante un premier réseau.  Construit en bois, son fonctionnement s’avéra si déficient et irrégulier qu’on dut quelques années plus tard y renoncer et en aménager un nouveau.  Sous complète juridiction municipale, le nouveau réseau faisait jaillir l’eau précieuse en 1876 par les robinets des abonnés »[1].

C’est donc cette année-là qu’apparaît la première station d’aqueduc, située sur la rive ouest du Saint-Maurice.  Les pompes fonctionnaient alors à la vapeur.  Celles-ci furent d’ailleurs remplacées par de nouvelles lors de l’arrivée de l’électricité en 1905.

À cette époque « la concentration d’habitations autour des usines nécessite la mise en place d’aqueduc, d’égouts, d’un service d’ordre, des rues propres, un marché public, etc »[2].

Tout comme dans le domaine de l’électricité, les contrats en gestion des eaux furent d’abord confiés aux entreprises privées, « mais de spectaculaires incendies ou des épidémies de fièvre typhoïde montrent vite l’insuffisance du service, ce qui mène à sa municipalisation entre 1909 et 1922.  Car un aqueduc digne de ce nom et un réseau adéquat d’égouts exigent de forts investissements »[3].

Toutefois, la municipalisation du réseau n’est pas un gage contre les abus financiers.  Après le grand incendie de 1908, qui avait détruit une partie importante de Trois-Rivières, un système de corruption s’installa afin de profiter des gains résultants de la reconstruction des.  Ce malaise éclata d’ailleurs avec l’enquête de Me J. Alfred Désy quelques années plus tard.

En 1909, avec une population de 13 691 personnes, la ville commença à attirer de grosses compagnies comme la Wabasso.  Le succès apporta également prostitution et corruption.  La surenchère des subventions aux entreprises endette la ville et conduira à l’enquête de l’avocat Désy en 1921[4].  C’est donc au cours de cette période que s’effectuera la première chloration de l’eau potable.

On apprend aussi que Shawinigan avait municipalisé ses installations dès le départ, où on avait « investit plus que les autres villes dans la gestion des eaux […] »[5].  Elle était d’ailleurs la seule à posséder une usine de pompage, selon l’historien René Hardy, qui semble toutefois oublier l’aqueduc qu’on vient de mentionner, construite dès 1876 avec des pompes à vapeur.

En 1918, c’était la fin de la Première Guerre Mondiale, mais on assistait aussi à des épidémies, aussi bien en Mauricie qu’ailleurs dans le monde.  De plus, l’Occident se retrouvait en récession économique.

Selon l’Institut Pasteur, la Grippe de 1918, aussi surnommée la « grippe espagnole », de souche H1N1 de type virulente, aurait fait 30 millions de morts.

On pourrait très certainement se questionner à savoir si ce phénomène de la grippe espagnole n’a pas joué un rôle dans la décision de chlorer l’eau de la ville.  En effet, on lisait dans Le Bien Public du jeudi 7 mars 1918 qu’une « épidémie de fièvre typhoïde sévit aux Trois-Rivières depuis plusieurs semaines.  La maladie est mauvaise.  Les cas sont toujours graves, et les médecins ont du mal à réchapper leurs malades.  […]  Les médecins consultés attribuent à la mauvaise qualité de l’eau que nous buvons cette épidémie de fièvre.  Nous avons attiré l’attention du Conseil sur ce sujet il y a déjà quelques semaines, et cependant rien encore ne semble avoir été fait pour supprimer la cause de ce danger.  De nouveaux cas de typhoïde se déclarent chaque jour, et l’épidémie, loin d’être enrayée, prend des proportions de plus en plus considérables.  Nous avons au conseil de ville un département sanitaire que nous entretenons à grands frais […] »[6].

On ne parlait pas encore de chlore, mais le journal en question ne se gênait nullement pour invectiver la municipalité, apprenant à ses lecteurs qu’à Trois-Rivières, « sous un précédent conseil, un système d’eau souterraine avait été parfaitement organisé.  L’eau analysée à plusieurs reprises, fut déclarée exceptionnellement pure; notre cité avait à sa disposition la meilleure eau d’Amérique.  La fièvre typhoïde qui régnait ici à l’état endémique disparut totalement.  Comment expliquer le sabotage de cette eau de nos puits artésiens? ».

Le Bien Public continuait de spéculer en suggérant que la cause de la contamination pouvait résider dans le fait que lors de certains incendies on substituait l’eau du Saint-Maurice à l’eau des puits.  « Dans ce cas, si vraiment là est la cause du mal, le remède serait simple.  Le conseil de ville n’aurait qu’à prévenir la population par le mode antique et solennel en cours ici, et envoyer son crieur public annoncer à son de cloche que l’eau devra être considérée comme dangereuse de telle heure à telle heure ».

Par ces dernières phrases, on serait en droit de se demander si un simple avis d’ébullition n’aurait pas, à l’époque, contribué à diminuer de façon considérable cette problématique.  Par contre, l’épidémie pouvait-elle être uniquement attribuable à la consommation d’eau contaminée?

À cette époque on avait déjà conscience de l’ampleur de la pollution des cours d’eau, car « quant à l’eau du Saint-Maurice, nous savons bien qu’elle n’a pas toujours été impropre à la consommation et qu’elle n’est devenue à ce point dangereuse que depuis qu’on a permis aux grandes usines situées en amont des Trois-Rivières d’y déverser tous les déchets de leurs industries.  Or, il existe pourtant une loi interdisant strictement la pollution des eaux ».

Le dossier avança rapidement puisque le 21 mars 1918, Le Bien Public annonçait que la Commission fédérale de Conservation recommandait de confier l’administration du service d’eau « dans les cités et villes, à une commission indépendante du conseil municipal, et sous la direction d’un ingénieur expert nommé en permanence »[7].

Encore une fois, le journal se fit un malin plaisir en stipulant que « sortir le service d’eau d’une ville de l’influence de la mesquine politique municipale, le libérer de tout souci de patronnage [sic], est certainement un précieux conseil que l’administration des Trois-Rivières devrait s’empresser de suivre.  La Commission de Conservation a bien raison de dire que la santé publique et la sécurité de la population y gagneraient d’avoir à la tête de notre service d’eau un ingénieur-expert permanent, et totalement indépendant de l’influence délétère du conseil municipal »[8].

Dans son numéro du 4 avril 1918, Le Bien Public, en plus de mentionner le risque d’une inondation en raison des glaces sur le fleuve, rapportait qu’une analyse faite le 13 mars confirmait la potabilité de l’eau.  On ne mentionnait cependant aucune précision quant au paramètre testé.  S’agissait-il des coliformes fécaux?

De plus, il semblait y avoir une controverse à propos de la date de l’analyse, puisque le chef du département, un dénommé Lambert, parlait plutôt d’une analyse faite le 21 mars.  L’article mentionnait aussi que lorsqu’on souhaitait savoir si l’eau potable de la ville était saine il fallait s’adresser au médecin en charge du département sanitaire, qui était alors le Dr Georges Bourgeois.  On est cependant en droit de se demander par quel moyen le Dr Bourgeois s’assurait de cette qualité.  Quel était la caractérisation de l’eau à cette époque?

Le 2 mai 1918, les trifluviens pouvait lire l’insatisfaction relié à l’augmentation des taxes municipales, car « disons toutefois que la taxe d’eau portée à $0.75 par cents piastres, n’est pas une taxe spéciale, comme quelques-uns l’on compris, mais bien la taxe régulière qui sera désormais appliquée.  Tout propriétaire d’immeuble dans la cité paiera une taxe d’eau basée sur la valeur de ses immeubles.  Cette taxe sera de soixante-et-quinze centins [sic] par chaque cent piastres.  Voilà ce que déclare le règlement.  La chose est du reste facile à comprendre.  Les contribuables la comprendront mieux lorsqu’ils auront à payer selon le nouveau tarif »[9].

Pour les églises, les presbytères, les écoles, les hôpitaux et autres, la plupart étant des propriétés de l’Église catholique, il était prévu de débourser seulement 0.50$ par tranche de 100 dollars.  Évidemment, on ne tenait aucunement compte des débits à cette époque.  « Ce taux de la taxe d’eau peut, comme on le voit, rapporter encore un joli denier lorsque certaines de nos communautés ou institutions enseignantes sont évaluées à deux ou trois cent milles piastres »[10].

Quelques jours plus tard, on dénonçait la hausse de taxe relié à l’eau en critiquant la mauvaise gestion de l’administration du maire Tessier et en rappelant aussi un récent problème de manque de pression lors d’un incendie.  Le Bien Public ne mâchait pas ses mots en déclarant que « l’illégalité de l’administration Tessier est donc manifeste, et complète »[11].  De plus, on dénonçait le fait que la municipalité se satisfaisait d’une seule analyse par année pour déclarer l’eau de la ville potable.

Probablement en avance sur son temps, Le Bien Public suggérait qu’on fasse plusieurs analyses d’eau par semaine.

C’est le 2 décembre 1918 qu’aurait débuté la chloration mais dans son numéro du 12 décembre Le Bien Public faisait seulement mention d’une recommandation provenant d’un certain Théo J. Lafrenière, ingénieur au Conseil Supérieur d’hygiène, faisant état que l’eau n’était plus potable à Trois-Rivières, et cela depuis la fin août.  Ce sont des analyses qui auraient démontré un changement marqué à la fin d’août ou début septembre.  Malheureusement, l’article n’apporte aucune précision quant aux paramètres vérifiés.  Pourtant, Lafrenière recommandait déjà l’utilisation du chlore gazeux.

Devant le silence des autorités de la ville, Le Bien Public se permit l’initiative d’avertir les citoyens de faire bouillir l’eau au moins une dizaine de minutes avant de la consommer.  Une telle recommandation en provenance d’un média d’information laisse clairement voir qu’on était bien loin d’une rigueur municipale, ou d’un encadrement tel que celui du Ministère du Développement Durable, de l’Environnement, de la Faune et des Parcs (MDDEFP).

Mausolée de la famille Bourgeois dans le cimetière St-Louis de Trois-Rivières. On remarque à droite la mention du Dr Georges Bourgeois, décédé en 1919 à l’âge de 47 ans. (photo: E. Veillette 2011)

Comble de malheur, le médecin chargé de la qualité de l’eau succomba lui-même à l’impardonnable grippe.  Un an après la première chloration, le Dr Georges Bourgeois s’éteignait le 22 décembre 1919 « après une longue et pénible maladie soufferte avec une grande résignation chrétienne, et muni des sacrements de l’Église »[12].

Le célèbre docteur trifluvien, qui avait fait la manchette pour avoir participé à l’affaire Sclater en tant que médecin légiste en 1905, était seulement âgé de 47 ans[13].  Deux jours après sa mort, la veille de Noël, Le Bien Public revenait sur le fait que le Dr Bourgeois avait « prit une large part l’automne dernier dans la campagne de protestation contre le service de l’aqueduc ici »[14].

Ironiquement, sur la même page, on retrouvait un petit paragraphe mentionnant simplement que « la pression de l’eau continue à être très faible et cause un ennui considérable aux consommateurs.  Nous sommes évidemment loin de la pression constante de 90 lbs et même 100 lbs.  […]  En plus l’eau de l’aqueduc est vaseuse plus souvent que de raison ».

Rien de rassurant pour la qualité de l’eau, donc.  Preuve aussi que la chloration ne peut venir à bout de tous les problèmes rencontrés en eau potable.


[1] Corporation des fêtes du 350ème de Trois-Rivières, Trois-Rivières Illustré, p. 153.

[2] René Hardy et al., Histoire de la Mauricie, p. 620.

[3] Ibid., p. 623.

[4] Le maire Joseph-Adolphe Tessier, élu en 1913, était si puissant que c’est chez lui qu’on devait aller frapper si on souhaitait obtenir un pont ou toute autre infrastructure.  Tessier aurait fermé les yeux sur de nombreux conflits d’intérêts impliquant son échevin Robert Ryan.  La corruption trifluvienne fait doubler le taux de taxation de 1911 à 1918.  Le journal Le Bien Public, créé en 1909, réclame qu’on fasse appel aux tribunaux.  Le ministre des finances va jusqu’à ordonner à Trois-Rivières de ne plus entreprendre le moindre chantier en raison de sa piètre situation financière.  Désy dépose son rapport en 1921 et dans lequel il blâme sévèrement le maire Tessier.  La même année, Tessier annonçait son départ.  Aucune accusation ne fut portée en dépit de la sévérité du rapport Désy.

[5] René Hardy et al., op. cit.

[6] « Épidémie de typhoïde l’eau qu’on nous sert », Le Bien Public, 7 mars 1918.

[7] « Le service d’eau municipal », Le Bien Public, 21 mars 1918.

[8] Ibid.

[9] Le Bien Public, 2 mai 1918.

[10] Ibid.

[11] Le Bien Public, 10 mai 1918.  Voir en annexe pour l’intégrale de l’article.  Il est intéressant d’y voir le contexte de l’époque, de même que la recommandation de plusieurs analyses d’eau par semaine.

[12] Le Bien Public, mercredi 24 décembre 1919.

[13] Né le 3 décembre 1872, Georges Bourgeois avait étudié à l’Université Laval de Montréal et reçu médecin en 1895.  En 1905, il fut chargé de l’autopsie du corps de Percy Howard Sclater, dont le meurtre suscita une grande commotion à Trois-Rivières avec la tenue de trois procès retentissants.  Par la suite, le Dr Bouregois étudia 10 ans à Paris.  À son retour, il ouvrit un hôpital à Trois-Rivières.  En 1915, il s’enrôlait pour la guerre à titre de major, puis fut nommé colonel l’année suivante.  Il revint en 1918, en pleine controverse de l’eau potable.  Il se dévoua aux malades de la grippe de 1918 avant, semble-t-il, d’en être affecté lui-même.

[14] Le Bien Public, 24 décembre 1919.

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