Vice et corruption à Montréal 1892-1970


Vice et corruptionBrodeur, Magaly.  Vice et corruption à Montréal 1892-1970.  Presses de l’Université du Québec, 2011, 129 p.

Au premier contact de ce petit livre sans éclat, on serait en droit de se demander si le sujet a réellement été approfondi.  Y révèle-t-on des noms?  Des situations loufoques et inoubliables?

Bien qu’il pourrait décevoir ceux et celles qui s’attendent à une histoire suivie et détaillée du crime organisé et des scandales politiques, cet ouvrage académique confirme le phénomène pour ces gens qui, encore trop naïfs, refusent de voir la réalité en face.  Voilà qui rejoint notre actualité teintée de commission d’enquête, de démissions, de scandales et, espérons-le, des accusations.

La corruption n’est pas un phénomène nouveau et Mme Brodeur nous le prouve aisément.  La doctorante de l’Université de Montréal nous plonge rapidement dans le sujet dès son introduction, qui détaille bien l’évolution du monde interlope jusqu’à la légalisation du jeu en 1970.  Elle nous fait donc comprendre que l’adoption du Code criminel par le gouvernement fédéral en 1892 condamnait le jeu et plongeait du même coup la population dans ce qu’elle décrit elle-même comme « une longue période de noirceur […]».  Elle va jusqu’à souligner que dans les études concernant la question du jeu « on précise rarement que c’est une importante modification du Code criminel, effectuée par le gouvernement fédéral, qui a permis aux provinces d’occuper ce secteur ».

Comme ce fut le cas pour la célèbre période de la prohibition, les interdits ont suscité non seulement un engouement mais a permis au crime organisé de s’installer et de bâtir un empire solide; voir même indestructible.  Dès le début du 19ème siècle, un employé de maison de jeu pouvait gagner jusqu’à 100$ par semaine, alors que le salaire moyen de l’époque pour la même durée était environ de 16$.

On comprend aussi que Montréal joua un rôle important dans le crime organisé nord-américain puisque les appels téléphoniques transitant par Montréal évitant des liens criminels entre États, ce qui aurait alors donné des motifs au FBI d’intervenir.  En fait, « Montréal fut rapidement désignée pour être le centre névralgique de l’industrie du pari en Amérique du Nord […] ».

Si l’auteure explique que la « barbotte » est le nom donné à « un jeu de dés qui a rendu la ville de Montréal célèbre », elle en vient rapidement à décrire l’incontournable réalité que le crime organisé a besoin d’une complicité des municipalités et des corps policiers pour exister.  La corruption est si présente qu’une enquête administrative sur la Ville de Montréal se déclenche en 1909.  C’est le juge Lawrence Cannon qui rendra son rapport le 13 décembre 1909, dans lequel il écrit, entre autres, que la ville est « saturée de corruption provenant surtout de la plaie du patronage », que les échevins favorisent leurs parents et amis pour l’obtention de contrats.  Il en conclut également que les maisons de jeu, tout comme la prostitution, jouissaient d’un système de protection.

Cannon allait jusqu’à écrire comme conclusion ne pas croire en un « assainissement durable de la police ».  En d’autres mots, la corruption et la malhonnêteté faisait partie de la description de tâche des policiers!

En 1944, le fils de Lawrence Cannon hérite d’une commission d’enquête sur les agissements de la Sûreté Provinciale, qui deviendra la Sûreté du Québec en juin 1968.  Le bilan n’est guère plus reluisant.

Au cours des années 1950, la Commission d’enquête Caron permet de propulsé deux personnages à l’avant scène : Pacifique « Pax » Plante et Jean Drapeau.  C’est en grande partie grâce aux articles tranchants sur le crime organisé de Plante, publiés dans Le Devoir, que cette Commission a été mise sur pied.  En 1946, Plante s’était retrouvé à l’escouade de la moralité de Montréal mais le ménage qu’il avait commencé ne plaisait pas à tous, si bien qu’on avait fini par l’écarter.  Cette Commission devint donc pour lui une sorte de revanche.  Quelques semaines seulement après le dépôt du rapport Caron, Drapeau fut élu maire de Montréal.

À tout le moins, la Commission Caron a permis d’établir hors de tout doute des liens solides entre le milieu politique, policier et le crime organisé.  Mais comme la mémoire collective est de courte durée, les conclusions du juge Caron passèrent rapidement à l’oubli.  On devine même que le phénomène se répétera en ce qui concerne la Commission Charbonneau.  En ce qui a trait aux travers humains, l’histoire se répète; c’est bien connu!

Le ménage de la ville dure un temps, puis quelques années plus tard tout est à recommencer.  On se souviendra qu’en raison de son incorruptibilité, Plante a dû s’exiler au Mexique dès 1958.

Pour décrire ce mal qui nous ronge de l’intérieur, l’auteure n’hésite pas à souligner la complicité que les gouvernements provinciaux, y compris celui de Duplessis, entretenaient avec le crime organisé.  En effet, l’Union Nationale était loin de donner l’exemple en matière d’intégrité.  Après tout, chacun y trouvait son compte.  Sauf les incorruptibles.

Dans son deuxième chapitre, elle aborde principalement le financement des gouvernements municipaux.  Avec la crise financière des années 1930, le gouvernement provincial s’immiscera de plus en plus dans les affaires municipales, de sorte que celles-ci perdront continuellement du terrain.  L’étude se concentre évidemment sur Montréal, qui d’ailleurs a été mise sous tutelle à deux reprises, en 1918 et en 1940.  Récemment, en raison de la démission du maire Tremblay et de plusieurs allégations de corruption volant dans l’air, l’idée d’une troisième tutelle fut évoquée.  Décidément, il semble qu’on ait perdu le contrôle sur Montréal depuis plus d’un siècle.

Finalement, tout ceci pour apprendre que ces hypocrisies et crimes de toutes sortes finirent par aboutir à l’idée qu’avait lancée l’ancien maire de Montréal Camilien Houde.  En 1968, Jean Drapeau contournait la loi en créant sa « taxe volontaire », mais le gouvernement le poursuivit en justice.  En litige face au ministre de la justice Rémi Paul, c’est en décembre 1969 que la Cour Suprême rend son verdict contre Montréal.  Mais dès le 1er janvier 1970 la loterie devenait légale avec la naissance de Loto-Québec.  « La Ville de Montréal et les municipalités venaient une fois encore de se faire ravir un outil fiscal », souligne Magaly Brodeur.

Le gouvernement savait bien qu’il s’agissait là d’une merveilleuse poule aux œufs d’or puisque depuis sa création Loto-Québec « a versé près de 27,1 milliards en dividendes à l’État québécois […] ».  Pendant que des spécialistes débattent sur la question du trouble compulsif du jeu, le gouvernement continue d’exploiter un vice humain tout en le divertissant avec des émissions concernant certaines loteries, justement pour lui dorer la pilule et lui masquer une grande part de la réalité.

Vice et corruption à Montréal 1892-1970 (PDF)

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