Le procès de Marie-Josèphe-Angélique

Procès Marie Josèphe AngéliqueBeaugrand-Champagne, Denyse.  Le procès de Marie-Josèphe-Angélique.  Libre Expression, 2004, 295 p.

L’Histoire a ses préférences et ses sujets de prédilection, mais ces tendances qui débouchent parfois sur des débats interminables font en sorte qu’on relègue aux oubliettes d’autres faits intéressants qui méritent également leur place au sein de notre mémoire collective.  Craint-on à ce point de briser nos traditions en fermant les yeux sur des événements de notre passé qui ne correspondent pas à l’image que nous nous faisons de nous-mêmes?

C’est ce qu’a tenté de briser l’historienne Denyse Beaugrand-Champagne en jetant une lumière honnête sur le procès d’une esclave noire nommée Marie-Josèphe-Angélique.  Grâce à son travail et celui de l’actrice Tetchena Bellange, qui en a fait un documentaire, le nom de cette jeune femme s’est assuré une place dans notre histoire.

Tout commence le 10 avril 1734, vers 19h00, lorsqu’un terrible incendie détruit l’Hôtel-Dieu de Montréal et 45 maisons, jetant ainsi sur le pavé quelques centaines de personnes.  Par chance, on ne dénombre aucun blessé grave.

Bien qu’elle ait déjà tenté de fuir la Nouvelle-France avec un compagnon nommé Claude Thibault, la jeune femme, qu’on croit alors être âgée de 29 ans, a plutôt offert son aide aux sinistrés.  Pourtant, elle sera rapidement pointée du doigt et incarcérée.  L’auteure elle-même qualifiera les événements à venir comme le « plus important procès criminel pour incendie volontaire de l’histoire de Montréal ».

Beaugrand-Champagne dépeint les circonstances et un contexte qui nous permet de faire un saut dans le temps et de comprendre ce que pouvait être la vie à Montréal à cette époque.  On y voit aussi que le système judiciaire était plutôt expéditif et bien loin de celui que nous connaissons aujourd’hui, bien que le nôtre ne soit pas parfait.  En fait, il n’y avait pas de jury et c’est le juge qui soumettait toutes les questions.  Bref, on sent par moment que la pauvre femme était condamnée d’avance.

Il est évidemment difficile de rejuger cette cause 279 ans plus tard, mais on cherche encore les preuves solides ayant pu la faire condamner.  En ce faisant spectateur d’un tel procès, on aurait plutôt tendance à l’acquitter.  Le principe pourtant vieillot du fameux « hors de tout doute raisonnable » n’existait pas.

L’ouvrage est irréprochable sur le plan de la documentation, ce qui permet à l’historienne de nous dépeindre le tableau des immeubles affectés par l’incendie, mais aussi le contexte judiciaire et la description des principaux personnages.

L’injustice se manifeste dès l’instant où on comprend que Marie-Josèphe-Angélique a été accusée sur simple rumeur publique.  La pauvre femme finira par avouer son crime, mais quelle valeur ces aveux peuvent-ils avoir lorsqu’on apprend qu’ils ont été obtenus sous la torture?

Tetchena Bellange, à droite, campe le rôle de Marie-Josèphe-Angélique dans le film documentaire Les Mains Noires dont elle est aussi la réalisatrice.
Tetchena Bellange, à droite, campe le rôle de Marie-Josèphe-Angélique dans le film documentaire Les Mains Noires dont elle est aussi la réalisatrice.

La jeune femme fut exécutée le 21 juin 1734, apparemment pendue avant d’être jetée au feu.  Une autre version veut qu’on lui ait d’abord tranché une main avant de la brûler vive.  Comme de raison, les documents judiciaires du 18ème siècle ne sont pas aussi détaillés que les transcriptions sténographiques auxquelles nous avons droit depuis environ un siècle, mais on arrive tout de même à se faire une idée globale de ce drame judiciaire.

C’est en compagnie de l’auteure qu’on explore finalement la question selon laquelle la jeune esclave aurait, oui ou non, été victime d’une exécution exemplaire.  À titre de comparaison, elle soulève donc quelques autres condamnations de femmes pour cette même époque.  Finalement, elle nous confronte à différentes hypothèses pour expliquer l’origine de l’incendie, qui deviennent toutes aussi logiques les unes que les autres en raison du manque de certains éléments de preuve.

Cet épisode de notre histoire n’en est pas seulement un d’injustice apparente mais aussi de tout un pan encore trop peu connu de notre passé : l’esclavage en Nouvelle-France.  L’auteure elle-même ne manque d’ailleurs pas de rappeler que l’historien Marcel Trudel, qui fut une grande inspiration autant pour l’auteure que pour la documentaliste Bellange, avait dénombré pas moins de 4,000 esclaves dans la Vallée du St-Laurent entre 1627 et 1760.

Sensibilisée par cette histoire unique, l’actrice Tetchena Bellange en a fait un documentaire inoubliable intitulé Les Mains Noires, procès de l’esclave incendiaire, qui remporta le prix du Meilleur Documentaire au Festival International du Film PanAfricain de Cannes en 2011.  Son film a aussi été sélectionné par une pléiade de festivals à travers le monde.

Pour vous procurer le film de Bellange ou pour tout autre renseignement, je vous invite à consulter la page officielle du documentaire Les Mains Noires.

Pour le bénéfice de l’histoire québécoise et de l’histoire en général, on ne peut que souligner ces efforts déployés pour immortaliser le nom de cette femme qui semble avoir été une autre innocente victime de la folie humaine et de ses préjugés.

Le procès de Marie-Josèphe-Angélique (PDF)

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