Richard Blass


imagesCAXO1572                Qu’on le veuille ou non, dans l’histoire judiciaire québécoise son nom est devenu un incontournable.  On le déteste pour sa tête brûlé ou alors on l’admire pour son audace démesurée.  Quoi qu’on en dise, Richard Blass a laissé sa propre signature dans nos annales criminelles du 20ème siècle.

Dans un article de Daniel Proulx paru dans La Presse le 15 décembre 1991, on apprenait que Blass était issu d’une famille modeste et qu’à son école du quartier de Rosemont il laissait « le souvenir d’un élève dissipé mais doué.  Sa neuvième année terminée, il décroche des petits jobs de peintre en bâtiment ».  Dès l’âge de 18 ans, à 5 pieds et 6 pouces, il était un habitué de la Cour juvénile en raison de sa réputation de bagarreur.  Les accusations s’accumulèrent rapidement, que ce soit pour assauts, coups et blessures, possession d’outils de cambriolage, vol, recel, ou possession d’armes.

À 23 ans, alors qu’il se trouvait à la tête d’une bande, il s’opposa au pouvoir détenu par la mafia italienne dans le centre de la ville de Montréal parce qu’il en avait assez de jouer le second rôle.  Le gang de Blass, essentiellement composée de francophones, empiéta sur le territoire de la Mafia en semant la bagarre dans leurs repaires, un comportement qui déclencha automatiquement des conflits dangereux et irréversibles.

Proulx écrivait que « le torchon brûle déjà depuis quelques mois entre les deux groupes quand, le 4 mai 1968, l’irréparable est accompli.  À leur sortie de l’endroit [Le Petit Baril situé boulevard St-Laurent], deux amis de Blass, Gilles Bienvenu et Albert Ouimet, tombent sous les balles de l’ennemi.  C’est le début d’un enchaînement d’atrocités ».  Richard Blass et ses complices décidèrent alors de se venger en abattant de trois balles à la tête un jeune garçon de table de 20 ans nommé Giuseppe « Pinouche » Colizza le 26 mai.  L’incident eut lieu dans une ruelle donnant accès au Tabouret, un établissement géré par Willie Pomerleau, un ami du clan italien.

Quelques jours plus tard, Robert « Ti-Cul » Allard, le bras droit de Blass, ouvrit le feu sur Joey DeMarco, qui restera paralysé suite à ses blessures.  Bien que DeMarco était italien, il n’avait aucun lien avec le crime organisé.

Un autre soir, alors que Richard Blass entrait au Tabouret, Willie Pomerleau lui demanda de sortir avant de dégainer une arme.  Pomerleau le visa à la tête mais la balle se logea dans l’avant-bras de Blass, qui avait tenté de se protéger en relevant instinctivement son bras.

Le 20 août 1968, Blass était attablé dans une taverne lorsque deux tueurs entrèrent pour lui régler son compte.  Devinant ce qui était en train de se produire, Blass, qui pour une rare fois n’était pas armé, sortit en vitesse par derrière et une poursuite s’engagea sur la Plaza Saint-Hubert.  Réfugié chez un disquaire et n’écoutant que son instinct, il profita de l’entrée d’un client pour foncer droit vers l’extérieur, où l’attendaient les deux tueurs.  Surpris, ceux-ci vidèrent leur chargeur sans pouvoir atteindre leur cible, qui s’échappa pour la seconde fois.

« Une semaine plus tard, Claudette et André Corbeil, un jeune couple associé au clan italien, sont retrouvés ligotés et étranglés dans le coffre de leur Cadillac.  Ils ont été vus en compagnie de Blass et de son ami Claude Ménard dans un restaurant de la rue Saint-Hubert, quelques heures avant d’être exécutés.  Les enquêteurs leur mettent la main au collet, les cuisinent : sans résultat »[1].

Richard Blass échappera à une autre tentative de meurtre au Manoir de Plaisance dans les Laurentides, où se déclara également un violent incendie, et ce sera à partir de cet instant qu’il se mérita le surnom « Le Chat », faisant ainsi référence aux neuf vies dont il disposait en raison de sa chance incroyable vis-à-vis ses ennemis italiens.

Richard Blass lors de son arrestation d'octobre 1969.
Richard Blass lors de son arrestation d’octobre 1969.

Le 10 octobre Claude Ménard passa le chercher à bord de sa Lincoln pour se rendre chez un carrossier du quartier Saint-Michel.  « La Lincoln s’engage dans l’atelier de réparations, on referme aussitôt la porte derrière eux.  Trois tireurs embusqués font feu sur le duo qui n’a pas le temps de descendre de voiture.  Ménard est touché au cou, Blass s’est effondré, atteint de trois balles à la tête.  Le premier n’a pas perdu conscience, il met la voiture en marche arrière, appuie sur le champignon et fonce dans la porte qui vole en éclats »[2].

Étonnement, aucune balle n’avait atteint Blass à une zone vitale et après une intervention chirurgicale à l’hôpital Jean-Talon le jeune bandit audacieux se présenta à l’enquête préliminaire des trois tireurs : Willie Pomerleau, Rocco Girolamo et Jacques Coe.  La tête bandée par les pansements, Blass s’approcha tranquillement des trois tueurs, les regarda calmement dans les yeux avant de déclarer ne reconnaître aucun d’eux.  Par ce refus de dénoncer ses agresseurs, il se mérita un énorme respect au sein du milieu criminel.

En janvier 1969, Richard Blass tenta un braquage dans la ville de Sherbrooke mais l’affaire tourna au fiasco avant de se transformer en une poursuite dans les rues de la ville, au terme de laquelle il fut capturé.  Par la suite, il se fit silencieux durant quelques mois et ce sera au cours de cette période que son acolyte Robert Allard sera froidement abattu par des membres de la Mafia italienne, dont Jimmy Di Maulo.

Le 17 octobre 1969, Richard Blass était en route vers le Palais de Justice de Montréal dans une fourgonnette de transport.  À l’intersection des rues Berri et Sauvé, les neuf prisonniers se trouvant à bord, dont l’un avait réussi à se procurer une arme, maîtrisèrent les gardiens avant de s’évaporer dans les rues.  Blass sera cependant capturé dès le lendemain matin grâce à un coup de fil anonyme.

Le 30 novembre, il devait répondre devant les tribunaux d’une accusation d’évasion.  En pleine Cour, il frappa l’un des policiers qui avait participé à son arrestation pour l’avoir tiré par les cheveux et avoir blessé sa femme.  Le voyou poussa l’audace en invitant le policier à venir régler ses comptes dans sa cellule.  À cette époque, la justice songeait déjà à déclarer Blass comme criminel d’habitude.

Le 21 juin 1974, vers 10h00, un camion de la buanderie s’immobilisait devant les portes du pénitencier Saint-Vincent-de-Paul, d’où s’étaient évadés Jacques Mesrine et Jean-Paul Mercier en août 1972.  « Soudain, cinq détenus bondissent des chariots de linge sale où ils étaient cachés.  Ils sautent sur deux gardiens et le chauffeur du camion, les maîtrisent, les ligotent et les bâillonnent.  Les grilles sont ouvertes, un des pirates prend le volant, les voilà qui passent ce premier obstacle, ils roulent à toute vapeur vers la dernière porte qui les sépare de la liberté.  La clef est dans les poches d’un des gardiens, on s’en empare, un prisonnier saute du camion dès qu’il est freiné, il déverrouille la porte, les voilà libres! »[3].

Le lendemain, encore informé par un appel anonyme, les policiers cernaient une maison de la rue Boyer dans le nord de Montréal.  Blass et son complice Jacques Massey prirent la fuite par une ruelle.  Massey parvint à semer les policiers, tandis que Le Chat fut repris.  Le 15 août 1974, il comparaissait à nouveau en Cour, cette fois accompagné de cinq gardes armés jusqu’aux dents, alors qu’on lui avait lié les mains et les pieds avec des chaînes.

Peu après, Richard Blass fit savoir au célèbre chroniqueur judiciaire Claude Poirier, en qui il avait une grande confiance, qu’il préparait une autre évasion.

Le 23 octobre 1974, une semaine avant que le système judiciaire le reconnaisse officiellement comme criminel d’habitude, Blass s’évadait à nouveau, cette fois en compagnie de Jean-Paul Mercier, Pierre Vincent, Armand Frappier et Edgar Roussel.  Selon Claude Poirier, Blass recevait ce jour-là la visite de son fils au parloir « à l’occasion de son neuvième anniversaire de naissance ».  Deux femmes, dont Jocelyne Deraîche, l’ancienne copine de Jacques Mesrine, se présentèrent au parloir avec une idée bien arrêtée.

Proulx écrit que c’est l’un des détenus qui a soudainement fracassé la vitrine du parloir pour provoquer l’évasion, tandis que Poirier écrivait en 1978 dans son livre Otages que « une des jeunes femmes avait brisé une vitre isolant les détenus et balancé par l’ouverture un sac à main contenant trois revolvers ».

Quoi qu’il en soit, les évadés se précipitèrent dehors, où les attendait une rutilante Ford Thunderbird dont le moteur tournait déjà.  Ce sera la dernière cavale de Richard Blass.

Le 31 octobre, Jean-Paul Mercier était abattu en pleine rue par les policiers qui lui avaient tendu un piège, tandis que Blass démarrait sa campagne personnelle pour dénoncer les conditions de détention dans les pénitenciers, une tendance reprise plus tard par Mesrine en France.  Pour ce faire, il utilisa la confiance qu’il avait envers Claude Poirier, mais la missive qu’il lui adressa aurait été interceptée par des policiers qui, croit encore Poirier, le surveillaient.  Blass se tourna alors vers son avocat Frank Schoofey pour que ce dernier organise une conférence de presse.

Le 30 octobre 1974, Blass débarquait au bar Le Gargantua, un revolver dans chaque main, et accompagné d’Edgar Roussel.  « Il s’amène à la table de Raymond Laurin et Roger Lévesque, des « amis » qu’il soupçonne de trahison, et les crible de balles sans autre forme de procès »[4].  Si Poirier ne donne pas les noms des deux victimes de ce soir-là, il expliquera cependant que Blass souhaitait se venger de l’un d’eux, qui l’avait déjà dénoncé.  Poirier écrira : « à l’annonce de ce double meurtre, je ne fus guère surpris; depuis longtemps, Blass avait juré d’abattre l’homme qu’il tenait pour responsable de sa capture, à la suite de sa première évasion.  Il pouvait donc désormais se tenir pour satisfait.  Son honneur était sauf.  Personne n’oserait plus lui reprocher de menacer en vain »[5].

Le 24 décembre 1974, Blass quittait le restaurant Fiesta Bar-B-Q en compagnie des frères Roger et Serge Côté.  Les cadavres de ces derniers furent retrouvés le lendemain, criblés de balles.  Poirier ne s’expliquait pas ce double meurtre, écrivant seulement que « j’ignorais alors que Richard Blass tuait désormais sans motif, par simple goût du meurtre ».  Déterminé, il semble que Blass était bien décidé à régler ses comptes tout en passant le point de non retour.

Le 21 janvier 1975, Richard Blass se présenta à nouveau au Gargantua.  Selon Daniel Proulx, il exécuta deux hommes sur place, avant d’en laisser sortir d’autres avant d’en enfermer une dizaine dans un réduit.  Avant de quitter les lieux avec son complice, Blass mit le feu.  Les pompiers dénombrèrent 13 cadavres.  Au nombre des victimes, Poirier précisera qu’il y avait le gérant Réjean Fortin, ex-policier de Montréal, et il sera encore une fois le plus précis en spécifiant que Blass était accompagné de Fernand Beaudet mais que l’enquête publique ne permit pas de prouver hors de tout doute leur implication dans ce massacre.  Néanmoins, Poirier ajoutera que Le Chat avait pris le temps de boire une bière avant de quitter les lieux, le temps de s’assurer que les flammes étaient bien prises.

Peu après, Richard Blass aurait reçu les conseils de son jeune frère Michel et de son chauffeur Benoît Vinet à l’effet qu’il était préférable pour lui de se réfugier dans un chalet de Val-David.  Ce que les deux hommes ignoraient, cependant, c’est qu’ils avaient été suivis par la police.

Le 24 janvier 1975, le chalet dans lequel se cachait Richard Blass abritait également sa plus récente copine Lucette Smith, ainsi que Benoît Vinet et Ginette Charron.  Vers 4h30 du matin, la Brigade de choc de la police de Montréal, appuyée par des agents de la Sûreté du Québec, encerclèrent discrètement le chalet.  Parmi ces policiers, Claude Poirier expliquera que Jean Dagenais avança le premier avec un porte-voix à la main, suivi de Marcel Lacoste, Jacques Durocher et Albert Lysacek, tous trois armés de pistolets-mitrailleurs de marque Smith & Wesson de calibre 9 mm.  Dagenais aurait crié les sommations d’usage mais après un certain silence « Marcel Lacoste tenta de défoncer la porte avec son pied avant de projeter la crosse de sa mitraillette dans la vitre.  Le premier, il entra dans la place », écrira Poirier en 1978.

Dans la chambre, Blass aurait conseillé à Lucette Smith de sortir en s’identifiant, ce qu’elle fit.  Lacoste aurait demandé à nouveau si Blass était là, et ce dernier, toujours selon Poirier, aurait répondu par l’affirmative en demandant qu’on le laisse sortir.  « Marcel Lacoste et Jacques Durocher, suivis d’Albert Lysacek, marchèrent vers la chambre, laissant Jean Dagenais grimper seul au premier étage où dormaient Benoît Vinet et Ginette Charron.  Deux rafales de mitraillette, une courte et une longue, furent clairement entendues par tous les témoins.  Quand d’autres agents firent irruption dans la pièce, Richard Blass était mort, le corps transpercé de 27 balles ».

Le corps de Blass criblé de 27 balles par les mitraillettes des policiers.
Le corps de Blass criblé de 27 balles par les mitraillettes des policiers.

Poirier ajouta que l’enquête du coroner avait ensuite conclu « à une mort violente sans responsabilité criminelle », sans même avoir entendu Albert Lysacek parmi les témoins.  Poirier dira également que « la veille de sa mort, Richard Blass avait gagné seul sa chambre pour rédiger deux lettres : la première était destinée à son avocat; la seconde m’était adressée.  Pourquoi ces lettres ne furent-elles jamais remises à leurs destinataires? ».

Pour bon nombre de personnes, en particulier chez les jeunes truands, Richard Blass avait été froidement assassiné par la police.  D’ailleurs, le mystère demeure toujours et c’est un autre dossier qui fait preuve du manque de transparence des forces policières.  Cette fin tragique allait d’ailleurs affecter certains dossiers de prises d’otages dans lesquels sera plus tard impliqué Claude Poirier, puisque tout le monde semblait avoir perdu le peu de confiance qu’ils pouvaient encore avoir envers la police.

 

Pour en savoir plus :

Arrestation de Richard Blass (16 octobre 1969), archives de Radio-Canada : http://archives.radio-canada.ca/societe/criminalite_justice/clips/17167/

POIRIER, Claude.  Otages.  Stanké Québécor Média, Montréal, 1978, réédité en 2005.

 


[1] Daniel Proulx, « Les truands de légende : Richard Blass », La Presse, 15 décembre 1991.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Claude Poirier, Otages, 1978, réédité 2005, p. 93.

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4 thoughts on “Richard Blass

  1. C’est un détail mais 4e paragraphe devrait être Gilles Bienvenu (pas de « e » à la fin). Je le sais car il s’agit de mon père. J’ai encore sa carte d’assurance social pour le prouver.

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    1. Merci beaucoup de l’information. Je corrige immédiatement. Si vous avez des anecdotes à partager à propos de votre père, n’hésitez pas à m’écrire en privé par courriel (eric.veillette@hotmail.ca)

      Bonne journée.

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