L’affaire Cordélia Viau, la vraie histoire


Cordélia ViauFORTIN, Clément.  L’affaire Cordélia Viau, la vraie histoire.  Wilson & Lafleur, Montréal, 2013, 400 p.

En plus d’étudier en profondeur certains épisodes de notre passé judiciaire, un sujet souvent boudé par nos historiens, il nous a habitués à son style narratif des docu-romans qui permet aux lecteurs de se glisser dans la peau d’un juré assistant à un procès retentissant.  Après avoir dénoncé le procès de Jacques Mesrine comme une fraude judiciaire et démystifier les faits entourant l’affaire Coffin, Me Clément Fortin récidive en nous présentant l’affaire Cordélia Viau.

C’est avec impatience que j’attendais mon exemplaire du livre.  Dès l’instant où le paquet fut ouvert, alors qu’à l’extérieur l’automne faisait sentir de plus en plus sa morosité, je me suis fait un plaisir énorme en plongeant dans cette lecture pour prendre le meilleur siège possible parmi les jurés.  Objectivement, il ne me restait plus qu’à me laisser absorber par les témoignages tout en construisant ma propre opinion.

L’action débute à Saint-Canut en septembre 1895.  La mère d’un jeune homme nommé Sam Parslow rend visite au curé Étienne Lucien Pineault afin de lui demander d’intercéder en sa faveur pour faire cesser les rumeurs reliant son fils à une femme mariée du nom de Cordélia Viau.  Le mari de cette dernière, Isidore Poirier, se trouvait alors en Californie pour tenter de trouver fortune, ce qui donna naissance à toutes sortes de rumeurs concernant sa femme.  Mais voilà.  Les rumeurs semblent fondées.  Cordélia Viau et Sam Parslow sont aperçu en train de s’embrasser sur la bouche lors d’une fête.  Ils échangent aussi des lettres.

L’année suivante, Isidore Poirier est de retour dans la région, mais les choses ne semblent pas s’arranger et l’attitude du pauvre homme laisse croire que sa femme le manipule.

C’est au matin du 22 novembre 1897 que le corps d’Isidore Poirier dans sa maison de St-Canut.  On abonde immédiatement dans le sens du suicide, bien qu’il ait la gorge tranchée.  C’est avec l’aide d’un voisin que Cordélia, qui affirme avoir passé la nuit chez son père, force l’entrée pour découvrir la scène sanglante.  Le corps est étendu sur le lit, un poignard sanglant posé sur l’oreille à sa gauche.  Il était pourtant droitier.

Quant à lui, Sam Parslow aurait passé la nuit à prendre soin de l’un de ses frères qui est souffrant.

Une enquête du coroner est immédiatement déclenchée, au cours de laquelle la veuve éplorée parle de suicide et nie avoir une liaison avec Sam.  Pendant qu’on découvre une empreinte de pas faite dans le sang de la victime sur le plancher de la chambre à coucher à partir de ce qui semble être une chaussure féminine, le rapport de l’autopsie est catégorique : il ne peut s’agir d’un suicide.  La blessure est si profonde qu’elle a atteinte la colonne vertébrale.  En plus de conclure au meurtre, le coroner Mignault jette le blâme sur Cordélia et son amant.

Le juge Taschereau, selon une illustration du journal La Patrie, qui a présidé le premier procès de Cordélia Viau en 1898.
Le juge Taschereau, selon une illustration du journal La Patrie, qui a présidé le premier procès de Cordélia Viau en 1898.

Dès son arrestation, la veuve fait des aveux au détective McCaskill.  Lorsque débute le procès le 17 janvier 1898, la preuve semble bien mince.  En effet, prouver qu’une femme puisse avoir un amant ne fait pas automatiquement d’elle une meurtrière, même si on se rend compte que de nombreux bobards abondent en ce sens.  Qu’elle ait été une femme de caractère ou manipulatrice ne prouve rien non plus, sinon bon nombre de nos foyers auraient comptés, à une certaine époque, plusieurs meurtrières.

La seule preuve matérielle réside dans cette planche sciée dans le plancher et portant une trace de chaussure.  Puisque les techniques médico-légales de l’époque ne pouvaient en arriver qu’à la seule certitude que cette trace avait été faite dans du sang de mammifère et que la scène de crime n’a pas été convenablement protégée, la preuve ne paraissait pas très solide.  En fait, deux femmes et plusieurs hommes ont errés dans la chambre alors que le cadavre s’y trouvait toujours.

Si la description du procès que nous fait Me Fortin peut avoir tendance à démontrer que Cordélia Viau était peut-être condamné à l’avance, il n’en tient qu’à vous de lire tout le contenu avant de pouvoir vous prononcer, car ce trop bref compte-rendu ne pourrait jamais rendre justice au dossier si brillamment abordé.  Avant de porter quelque jugement que ce soit, il est du devoir du lecteur d’investir un minimum d’effort.  C’est l’une des leçons que nous inculquent les docu-romans de l’auteur.

À la fin de son dernier chapitre, Me Fortin écrit : « comme je vous l’avais annoncé, je m’en suis tenu à la preuve qui a été présentée devant le jury.  À vous d’être d’accord ou non avec le verdict du jury ».  Car c’est précisément le sentiment qu’on a tout au long des pages, c’est-à-dire avoir le privilège de se trouver parmi les jurés.

À ce titre, on peut donc forger sa propre opinion, mais je dois avouer que dans ce cas-ci il m’a été plus difficile de le faire, contrairement à son docu-roman sur l’affaire Coffin par exemple, où la preuve circonstancielle était beaucoup plus accablante.  En ce qui concerne Cordélia Viau, on est rapidement confronté à une preuve sur aveux, un élément que je considère chancelant car, comme le mentionne le criminologue Jean-Claude Bernheim, ce genre de preuve est à l’origine de plusieurs erreurs judiciaires, en particulier lorsqu’il s’agit là de la seule preuve existante.  Je me dis aussi que si l’aveu de Cordélia avait été réellement sincère, elle aurait dû plaider coupable et ainsi éviter un laborieux procès.

De plus, l’auteur met au jour une lettre que la condamnée adressait à l’épouse du Gouverneur général du Canada le 13 février 1899 et dans laquelle elle avouait selon les termes suivants : « mon mari, oh oui, je l’aimais mais dans un moment d’une cruelle aberration je me suis laissée influencer par des promesses et sous l’influence d’aveugles passion j’ai laissé commettre l’horible [sic] tragédie, que Dieu seul je le sais peut me pardonner ».

Devant ces autres aveux, je dois m’obliger à la prudence car elle rédigeait ces quelques mots à moins d’un mois de sa pendaison.  En effet, si des aveux obtenus sous la contrainte sont inadmissibles en Cour, qu’en est-il de ceux réalisés à quelques jours d’une mort annoncée dans d’horribles conditions?  Est-il possible de voir une condamnée admettre n’importe quoi pour obtenir la clémence dans le seul but d’éviter la corde?  Les condamnés n’ont évidemment pas tous la même détermination de Gary Gilmore[1].

Quoiqu’il en soit, Me Fortin m’a convaincu de la culpabilité de Cordélia Viau.  Mieux encore, il m’a surtout convaincu de son souci à rétablir les faits historiques avant qu’il soit trop tard.  Sur ce point, il rejoint directement l’une de mes principales motivations à avoir créé le blog Historiquement Logique en août 2010, c’est-à-dire rétablir les faits historiques de certains faits biaisés par des esprits malveillants dépourvus de toute objectivité.  Il faut souligner que la sortie du livre de Fortin a causé un certain scandale en soulevant l’indignation de la fille de Pauline Cadieux, qui avait écrit sur Cordélia Viau en se basant principalement sur des ragots et des articles de journaux.  Bien sûr, elle n’avait jamais eu accès aux transcriptions sténographiques, une source qui permet justement d’aller au fond des choses.  À ce sujet, je vous invite d’ailleurs à vous mettre au parfum de ce débat en consultant le blog de Me Fortin à l’adresse suivante : http://fortinclement.blogspot.ca/

Dans sa conclusion, il est fascinant de voir l’auteur démolir certains arguments de Cadieux, dont les écrits ont conduit à la création d’un film de Jean Beaudin réalisé en 1980, tout cela pour tenter de dépeindre Cordélia comme une innocente blanche comme neige.  Rien n’est plus faux, selon Me Fortin.   À ce titre, je me rappelle de l’épisode Les Grands Procès diffusé vers le milieu des années 1990 et mettant en vedette Marina Orsini dans le rôle de Cordélia.  On y omettant de nombreux détails, dont l’affaire de l’empreinte sur le plancher, en plus de mousser d’autres éléments peu crédibles comme celui de la prétendue maladie de peau, tout en donnant trop de crédibilité à la sœur de l’accusée.

Ce docu-roman, qui compte plusieurs documents historiques en appendice, dont un rapport d’autopsie de 9 pages, est à l’image de son auteur qui s’efforce à chaque fois d’aller au fond des choses.  Si dans son œuvre sur le procès de Jacques Mesrine et de Jeanne Schneider il dénonçait une fraude judiciaire, cette fois il prend la défense du système judiciaire contre des auteurs aux motivations douteuses qui se sont basés sur du vent pour fausser notre passé.

Les ouvrages de Me Fortin représentent purement et simplement un avantage sérieux dans la préservation de notre histoire judiciaire.  Il me tarde déjà de connaître le sujet de son prochain crime!


[1] Exécuté aux États-Unis en 1977, Gary Gilmore a lui-même décidé de mettre un terme aux procédures judiciaires afin de marcher volontairement vers son exécution.  On peut d’ailleurs visionner une partie de son exécution à l’adresse suivante : http://www.youtube.com/watch?v=cALMkqI53kM

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