Le double meurtre de Jacques Mesrine, chapitre 1

Après avoir présenté il y a quelques mois l’intégralité de l’introduction de mon dernier livre intitulé Le double meurtre de Jacques Mesrine, voici maintenant le chapitre premier, qui m’a permis de mettre en contexte le métier exercé par ses deux victimes, Médéric Côté et Ernest St-Pierre.  Ce chapitre intitulé « Profession: passion », est seulement le premier du livre disponible sur Amazon.ca pour les tablettes Kindle.

Le rôle des agents de protection de la faune, un métier qui passe souvent inaperçu aux yeux de la population québécoise, est de patrouiller et d’inspecter les territoires fauniques pour y protéger non seulement les animaux et la faune aquatique, mais aussi la nature sous toutes ses formes, y compris les randonneurs et autres aventuriers du dimanche.  Ce ne sont pas des policiers, bien que leur travail en soit similaire sur de nombreux points.  Ils doivent faire respecter les lois concernant la protection de la faune, de la chasse et de la pêche sur les vastes étendues boisées et aquatiques du Québec.  Pour ce faire, ils disposent d’une formation complète leur permettant de patrouiller, d’enquêter, de perquisitionner, d’interroger, de relever des preuves, d’analyser, d’infiltrer des réseaux de braconnage, et quoi encore.  En quelque sorte, ils sont les gardes du corps de notre patrimoine faunique.

« En 1858, l’Assemblée législative du Canada élabore l’Acte des pêcheries.  Cette loi, regroupant divers actes conçus antérieurement, jette les fondations de la législation telle que nous la connaissons aujourd’hui.  En plus de réglementer les périodes de pêche et les limites de prise, elle permet la nomination d’inspecteurs chargés de veiller à son application.  Les premiers gardes-pêche font ainsi leur apparition »[1].

D’abord, ces premiers gardes-pêche travaillaient surtout en Gaspésie, sur la Côte-Nord, au Saguenay et dans la région de Charlevoix.

L'arme de service des gardes-chasse entre 1960 et 1975 était le Model 10 de Smith & Wesson de calibre .32.
L’arme de service des gardes-chasse entre 1960 et 1975 était le Model 10 de Smith & Wesson de calibre .32. (photo: E. Veillette 2011)

En 1867, la Confédération força les provinces à gérer elles-mêmes la chasse se pratiquant sur leur territoire, tandis que le gouvernement fédéral continuait de se faire responsable de la pêche.  Donc, c’est en novembre 1867 que Québec nomma ses deux premiers gardes-chasse, Alfred Blais et William Carpenter-Willis.  En 1875, on comptait 7 gardes-chasse et 23 gardes-pêche au Québec.  À la même époque, une première opération pour contrer le braconnage fut organisée.

En 1952, à l’époque où Médéric Côté travaillait déjà dans le domaine depuis trois ans, il fallait connaître son député pour pouvoir compter sur un emploi de garde-chasse.  Comme en fait foi le témoignage de Majella Bujold, qui fut justement engagé en mai 1952.  Pour obtenir son emploi de garde-chasse, Bujold avait profité du contact qu’il avait créé avec le député Jacques Miquelon lorsqu’il avait servi de guide de pêche à ce dernier.  À ce sujet, Bujold rédigea lui-même dans ses mémoires[2], « en fait, dans tout le gouvernement, le patronage était à son maximum durant les années 1940 à 1962, année où la fonction publique fut mise en place.  Les députés gouvernaient la province; il n’y avait pas de syndicat et les fonctionnaires étaient engagés sur la recommandation du député, qui pouvait d’ailleurs facilement mettre fin à l’emploi.  Quand il y avait changement de gouvernement, il y avait une purge générale dans tous les ministères; seuls les plus solides demeuraient en poste »[3].

Heureusement, ce n’est plus le cas, car on équilibre les chances d’embauche et on privilégie les compétences.  D’ailleurs, rappelons qu’on retrouve maintenant des femmes au sein de la profession.

L’équipement de l’époque n’était évidemment pas celui d’aujourd’hui.  À ce sujet, Roger Alarie expliquait qu’au cours des années 1950 « le matériel dont les agents disposaient était très restreint.  Outre de devoir fournir notre automobile personnelle, je me souviens d’avoir eu une vieille embarcation, avec un moteur de plus de sept ans d’usure pour parcourir le fleuve, du lac Saint-Pierre jusqu’à Portneuf.  Aussi, ce n’est que vers le milieu des années ’60 que sont apparus les premiers systèmes de communications sans fil »[4].

Selon le site de l’AAPFQ (Association des Agents de Protection de la Faune du Québec) un garde-chasse de l’époque se servait effectivement de son propre véhicule au travail, recevant de 200$ à 300$ par année en compensation pour l’utilisation de ce même véhicule.  « De plus, il devait se procurer par ces [sic] propres moyens son arme de service, ses menottes, ses raquettes, etc. »[5].  Dans ces conditions, on est immédiatement tenté de voir le métier sous un angle rude et difficile, mais avec pour avantage d’attirer à lui les passionnés.

Uniforme semblable à ceux que portaient Médéric Côté et Ernest St-Pierre en 1972 lorsqu'ils ont été sauvagement abattus par les évadés Jacques Mesrine et Jean-Paul Mercier.  À ce jour, ils sont les seuls agents de la faune à avoir été assassiné en service.
Uniforme semblable à ceux que portaient Médéric Côté et Ernest St-Pierre en 1972 lorsqu’ils ont été sauvagement abattus par les évadés Jacques Mesrine et Jean-Paul Mercier. À ce jour, ils sont les seuls agents de la faune à avoir été assassiné en service.

Comme de raison, une formation professionnelle ne fut pas toujours au rendez-vous.  Au cours des années 1940, par exemple, Majella Bujold rappelait que « le garde-chasse débutant n’avait aucune formation, sauf celle qu’il pouvait avoir acquise personnellement en pratiquant la chasse et la pêche, donc, par sa connaissance de la forêt.  Au début de son emploi, il recevait de son chef son insigne … un code de loi, quelques « paperasses », un carnet d’activités hebdomadaires; il devait se procurer lui-même, s’il le désirait, un revolver, une garcette, une automobile s’il en avait les moyens, et il ne recevait son uniforme qu’après plusieurs années, s’il obtenait sa permanence »[6].

En 1960, Jean Lesage devint premier ministre du Québec.  Aussitôt, une grande période de changements s’amorça.  Deux ans plus tard, on abolissait le Département de la chasse et de la pêche pour créer celui du Service de la protection de la faune.  En 1963, celui-ci se fusionnait avec le Service de la faune au sein du ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche.  Désormais, on ne les désignait plus comme des « gardes-chasse » mais bien comme des agents de protection de la faune.  Ceux-ci gagnèrent également leur indépendance politique face aux députés tout en obtenant un salaire fixe garanti.  Finalement, une école de formation ouvrit ses portes dans la ville de Québec.  Ainsi, on uniformisait la formation et, par conséquent, la compétence des agents.

À ce sujet, Roger Alarie racontait que « le ministère me donna un cours de formation de trois mois.  Mon salaire annuel était de 900.00$ au début, pour être haussé à 1,200.00$ par an à la fin de mon stage.  À l’époque, les agents touchaient aussi 50% du montant des amendes perçues…  Leurs mandats étaient de faire respecter les lois en matière de chasse et de pêche et de percevoir les redevances sur les peaux de fourrure »[7].  Enfin, les conditions de travail s’amélioraient.

« Le 12 décembre 1969, la Loi de la conservation de la faune est adoptée par le gouvernement du Québec et remplace dès lors la Loi de la chasse et la Loi de la pêche.  Avec l’entrée en vigueur de cette nouvelle législation, le Service de la protection de la faune devient le Service de la conservation de la faune.  De plus, les responsables de l’application des règlements en matière faunique ne sont plus appelés « gardes-chasse/gardes-pêche » mais plutôt « agents de conservation de la faune » »[8].

Ces agents ne s’adonnaient donc plus seulement qu’à la répression, mais désormais ils travailleraient aussi à faire de la prévention et de la sensibilisation auprès de la population.  L’évolution de leur corps de métier, allant de la formation jusqu’aux équipements, connaîtrait un certain parallèle avec les forces policières de la province.

Jusqu’à maintenant, en dépit des longues missions en terres éloignées et parfois hostiles, on ne comptait aucun agent mort ou assassiné en service.  Voilà une chose qui, malheureusement, allait bientôt changer.

Pour ceux et celles qui adorent la nature, les animaux et toutes les beautés qui se rattachent aux splendeurs naturelles du Québec, être agent de conservation de la faune devient une passion.  Toutefois, les risques peuvent être grands.  Que ce soit les accidents, en motoneige ou en avion, ces mêmes agents, contrairement aux policiers municipaux par exemple, doivent intervenir auprès de gens qui, pour la grande majorité, sont armés.  Et ce, dans des régions isolées où les ondes radios ne sont pas toujours efficaces; où les renforts sont inexistants; où les ordinateurs de bord permettant une enquête rapide sont également du domaine du rêve.

Pour certains chasseurs, me racontait le sergent André Desjardins, agent depuis plus de 20 ans, perdre leur arme ou leur droit de chasse peut représenter un drame encore plus grand que celui de perdre leur épouse.

Le danger est donc bien réel.  Mais pour ces agents qui se font un plaisir de travailler loin du stress des grandes villes, ces dangers ne représentent qu’un léger inconvénient à leur profession.  À titre d’exemple, Majella Bujold écrivait que « durant mes années de garde-chasse [1952-1982], je n’ai jamais été blessé même si j’ai parfois eu affaire à des gens violents et armés.  J’ai bien vécu des interventions corsées où le ton a monté mais je restais ferme »[9].  Entre autres, vers la fin des années 1950, il dût intervenir auprès d’un chasseur en état d’ivresse qui le menaça d’une arme chargée.  Par chance, « son épouse qui l’accompagnait l’a dissuadé d’aller plus loin »[10].

Lors d’une autre occasion, au début des années 1960 cette fois, Bujold racontait une intervention selon laquelle lui et son collègue, Marcel Duranseau, se présentèrent à un camp de chasseurs où ils trouvèrent une carcasse d’orignal pendu.  « À la vue de la viande noircie, c’était facile de déduire que l’animal avait été abattu plusieurs jours avant.  J’ai avisé les quatre chasseurs présents que je saisissais l’orignal et qu’ils étaient passibles d’amendes.  L’un d’eux, fusil à la main, m’a invité à ne pas toucher à leur orignal.  J’ai été chercher mon .12 dans mon pick-up et j’ai commandé à mon assistant de « portager » l’orignal en invitant les chasseurs de ne pas grouiller d’un poil »[11].

Dans mon souci presque continuel d’étudier les événements à partir de la vision même des victimes et de leurs proches, je me suis rendu le 11 février 2011 à l’école de formation des agents de protection de la faune à Duchesnay, dans le pavillon du Cerf.  C’est là qu’on forme les agents depuis 1978.  J’y fus reçu comme un roi, entre autre par le très sympathique sergent Denis Gaudreault, œuvrant au sein de la profession depuis 1983.  C’est en discutant avec lui que j’ai compris que l’Affaire des Gardes-chasse, c’est-à-dire le double meurtre qui nous concerne ici, continue de hanter la mémoire collective de plusieurs agents, mais qu’elle s’estompe toutefois avec la nouvelle génération.  C’est là, peut-être, une certaine victoire en un sens car la popularité des meurtriers redescend à un niveau plus équilibré, ce qui permettra, j’ose l’espérer, de considérer enfin les victimes de ce dossier à un niveau plus honorable que seulement celui de simple statistique.

Les techniques d’intervention, l’équipement et tous les autres sujets sur lesquels j’ai pu échanger avec le sergent Gaudreault permettront, tout au long des chapitres suivants, d’apporter un œil plus précis concernant certains détails.

De nos jours, on compte un plus de 400 agents pour faire respecter les lois sur la chasse et la pêche à travers une province qui compte une superficie de plus d’un million six cent milles kilomètres carrés.  Ça ne semble évidemment pas beaucoup pour préserver une nature et des richesses naturelles qui sont pillées continuellement par des braconniers d’ici, mais aussi des organisations criminelles étrangères, tels les asiatiques qui recherchent certains produits aphrodisiaques et autres qui sont ensuite revendus sur le marché à des prix époustouflants et tout cela par une clientèle qui croit obtenir là des bienfaits frôlant le délire mystique.

Bien que la loi et les documents officiels les désignent comme des agents de conservation ou de protection de la faune, le sergent Gaudreault m’expliquait qu’on apprend aux recrues à s’identifier, lors d’interventions, en utilisant encore le terme de garde-chasse puisque dans l’inconscient collectif il est plus explicite, évitant ainsi une quelconque confusion.  Il ne s’agit donc pas d’une insulte si on réfère à eux ainsi.  Parce qu’en apparence il est vrai que la confusion peut s’installer, les agents étant armés de pistolet automatiques, d’uniformes foncés et de vestes pare-balle, comme les corps policiers du Québec.  Et à ce titre, le regretté Majella Bujold écrivait lui-même que « pour moi, conservation rime plutôt avec boîte de conserve.  Garde-chasse et garde-pêche était pourtant une appellation simple et claire, révélant notre mission de gardien du respect entre les hommes et la faune.  En France, le titre de garde-chasse et pêche est toujours à l’honneur aujourd’hui »[12].

Voilà donc une visite enrichissante qui me permet dès maintenant d’apporter une précision selon laquelle Médéric Côté et Ernest Saint-Pierre jouissaient donc d’une formation assez complète en 1972, que ce soit concernant la survie en forêt ou les techniques d’intervention.  Tout ceci, encore une fois, nous amènera à dresser un portrait plus précis de ce qui a pu se produire dans ce secteur isolé de Saint-Louis-de-Blandford.


[1] Ibid.

[2] Majella Bujold, Le dernier garde-chasse les mémoires de Majella Bujold, 2007, 142 p.  Un petit volume très rare imprimé en 25 copies seulement en 2007 et réédité une fois de plus en 25 autres copies l’année suivante.  J’ai eu la chance de consulter ce précieux document grâce à la générosité du sergent Denis Gaudreault qui l’a retiré du petit musée privée du centre de formation de Duchesnay pour me le prêter.

[3] Jacques Verreault, 125 ans de conservation de la faune au Québec, 1867-1992, p. 1.

[4] Ibid., p. 1.

[5] Aapfq.org

[6] Verreault, op. cit., p. 2.

[7] Ibid.

[8] Aapfq.org

[9] Bujold, op. cit., p. 96.

[10] Ibid.

[11] Ibid, p. 97.

[12] Ibid., avant-propos.

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4 thoughts on “Le double meurtre de Jacques Mesrine, chapitre 1

  1. Très contente de lire votre article qui est très intéressant. Majella Bujold c’est mon père et le livre : le dernier garde-chasse, a été l’un des plus beaux cadeaux qu’ils nous a remit… J’ai toujours été très fière de mon père et ce n’est pas sans fierté que j’ai lu votre article. Merci !

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    1. Mme Bujold, c’est un véritable honneur de vous lire ici. Je n’ai malheureusement plus la copie du livre de votre père, qui m’avait été prêté si gentiment par le sergent Gaudreault pour m’aider dans mes recherches, mais j’en garde un excellent souvenir. En fait, en plus de ma rencontre avec le sergent Gaudreault, le livre de votre père m’a beaucoup aidé à mieux comprendre le métier qu’il exerçait et ainsi à pouvoir mieux me mettre dans la peau des agents Médéric Côté et Ernest St-Pierre, à qui je voulais laisser plus de place dans mon livre qu’à leurs assassins, qui ont suffisamment eu de publicité.

      Encore une fois, merci d’avoir pris le temps d’écrire ce commentaire.

      Eric Veillette

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    2. Mme Bujold, si vous lisez ce message écrivez-moi dans ma boîte courriel à l’adresse suivante: eric.veillette@hotmail.ca

      J’aurais quelques questions pour vous et, si possible, j’aimerais bien avoir une photo de votre défunt père. Qui sait, il y a peut-être de la matière à faire un article sur son histoire.

      Merci et au plaisir d’avoir de vos nouvelles.

      Eric Veillette

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  2. Je suis vraiment fier de mon grand-père. C’est un très bon livre que je garde précieusement.Il a dédicacer une copie a chaque enfants et petits-enfants ça vaux tout l’or du monde !

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