La rumeur dorée, Roberval et l’Amérique

La rumeur doréeALLAIRE, Bernard.  La rumeur dorée, Roberval et l’Amérique.  Les éditions de La Presse, Montréal, 2013, 159 p.

Dès notre premier contact avec ce livre esthétiquement bien réussi et riche en illustrations, on se rend compte de l’ampleur du travail qui s’y cache, à la fois sur le plan historique et littéraire, mais aussi en lien avec l’aspect archéologique.

L’histoire de Jean-François de La Rocque de Roberval a longtemps été condamnée à demeurer dans l’ombre de Jacques Cartier.  Il est donc temps de mettre nos préjugés historiques de côté car Allaire présente une toute nouvelle facette du personnage grâce à un travail de première ligne jamais réalisé jusqu’ici.

Cette enquête historique commence à rétablir les choses dès la date de naissance de Roberval.  À ce titre, Allaire écrit que « l’élément essentiel digne de préciser cette date et de satisfaire les chroniqueurs en quête de repères chronologiques figure dans les sources militaires qui mentionnent qu’en 1513, La Rocque était déjà archer dans une compagnie de gens de guerre.  Étant donné qu’il fallait avoir au moins 17 ans pour accéder au statut d’archer, cela signifie que le sieur de Roberval n’est pas né en 1500 comme on l’a cru, mais plutôt vers 1495, voire bien avant ».

Dans sa tentative de mieux cibler la personnalité de Jean-François de La Rocque de Roberval, l’auteur nous amène à le voir comme un militaire de carrière qui, après avoir occupé plusieurs postes, passera au monde minier pour mettre à profit ses qualités en tant qu’ingénieur militaire.  Contrairement à l’idée qu’on pourrait se faire de ce dernier titre, l’auteur dépeint plutôt un homme de terrain respecté par ses soldats et dont le but était de trouver de nouvelles façons d’améliorer les fortifications.

Certes, La Rocque de Roberval eut l’expérience du combat en participant au siège de Péronne en 1536, mais on ignore cependant les détails de ses actions.  Toutefois, c’est à cette époque qu’on apprend qu’il est marié puisque son épouse, nommée seulement comme étant la « femme de l’élu de Poix » l’a suivi jusqu’à Péronne mais « a également participé à la défense de la ville en arrachant le drapeau à un assaillant espagnol pendant son guet.  Elle se vit ainsi décerner l’une des médailles frappées en l’honneur de la bataille et remises aux dix plus braves défenseurs de la ville durant le siège ».  Malheureusement, les recherches ne permettent toujours pas de connaître le nom de cette héroïne.

En plus de nous dépeindre un personnage sérieux, équilibré et anticlérical, Allaire nous explique que ce sera l’aspect politique qui fera la différence dans le fait qu’il ait été choisi pour son expédition au Canada.  En dépit du manque flagrant d’archives qui auraient pu permettre de détailler l’expédition de 1541, l’auteur réussit tout de même à recréer le contexte des préparatifs tout en suggérant des hypothèses, en plus de rappeler que plusieurs condamnés ont aussi embarqué dans cette aventure.  Si on aurait tendance à voir ces prisonniers comme des criminels de bas étage, Allaire mentionne que la plupart d’entre eux étaient des nobles ayant été condamnés pour homicide dans des affaires de duels.

Jacques Cartier quitta Saint-Malo le 23 mai 1541, tandis que La Rocque quitta Honfleur peu de temps après.  La flotte de Cartier se regroupa au large de Terre-Neuve avant de perdre beaucoup de temps à attendre les navires de la flotte de La Rocque, qui ne se présenta finalement que l’année suivante.  Cartier, qui connaissait déjà bien le coin pour l’avoir balisé quelques années plus tôt, aurait donc reprit sa route directement vers Stadaconé (Québec) où il débarquait le 23 août 1541.

Puisque La Rocque n’était pas là pour assurer la sécurité de Cartier et que ce dernier n’avait jamais fait confiance aux Amérindiens, l’explorateur utilisa alors le mensonge pour éviter de leur dire que les spécimens ramenés en France quelques années plus tôt étaient tous décédés.  Donc, « il expliqua aux Stadaconiens venus à sa rencontre que Donnacona était décédé et enterré en France et que les autres s’y étaient mariés et vivaient comme des princes ».  Cartier démontra peu d’ouverture, si bien qu’il remonta le fleuve pour aller s’installer plus loin, à l’entrée de la rivière Cap Rouge.

Tandis que l’absence de Roberval se faisait toujours sentir, Cartier s’entêtera à remonter le fleuve St-Laurent jusqu’à Hochelaga (Montréal) et ce sera donc en son absence que certains de ses hommes demeurés à Cap-Rouge auraient tué et torturé certains Amérindiens.  En retour, ceux-ci menèrent une attaque vengeresse, tuant une trentaine de charpentiers.  À la suite de ces affrontements, on présume que les colons passèrent l’hiver retranchés dans leur fortification de bois.

À la fin de mai 1542, Cartier reprit finalement la mer pour revenir en France.  Peu après, il retrouva les navires de Roberval à St-Jean, Terre-Neuve, où il apprit que ce dernier avait été retenu par un climat tendu survenu avec le roi d’Espagne, Charles Quint.  La flotte de Roberval avait passé une partie de l’hiver dans la baie de Brest, en plus de connaître une mutinerie qui avait eu pour résultat trois morts le jour de Noël 1541.

Tout un chapitre pour tenter de dresser le portrait de ce contexte, meublé de plusieurs hypothèses qui ont au moins pour mérite de rendre l’auteur honnête sur les limites de son ouvrage.  Allaire fait donc preuve d’une grande objectivité historique, ce qui n’a pas été le cas de tous les auteurs et historiens à s’être attaqué à ces aventures du 16ème siècle.

Peu après les retrouvailles devant St-Jean, Cartier faussa compagnie à Roberval pendant une nuit et retourna directement en France.  Le texte d’Allaire donne ensuite l’impression que Roberval ait été plus intéressé par le projet de colonisation que son collègue malouin.  Le militaire de carrière se dirigea d’ailleurs vers Cap Rouge pour s’installer dans les fortifications construites au cours de l’année précédente par les hommes de Cartier, dont plusieurs seraient resté auprès de Roberval.

La cohabitation de tous ces hommes et femmes ne fut certes pas parfaite, puisque La Rocque de Roberval fut contraint de procéder à la première exécution en sol canadien suite à un incident qui reste cependant nébuleux.

Après avoir perdu une cinquantaine d’hommes au cours de l’hiver en raison du scorbut, La Rocque de Roberval ira lui aussi explorer la région d’Hochelaga mais ira plus en amont du fleuve que ne l’avait fait Cartier.  Finalement, après avoir perdu quelques hommes par noyade, des navires revenant de France en juin 1543 lui annoncèrent que le roi François 1er, maintenant en guerre avec Charles Quint, avait besoin de ses services.  Le projet de colonisation était donc interrompu.

Il semblerait que Roberval ait simplement quitté les habitations construites à Cap-Rouge sans les incendier puisque lors de sa visite en 1585 le neveu de Cartier notera la présence de forteresses « tombées en ruine faute d’avoir été entretenues ».  La flotte de Roberval rentra à La Rochelle en septembre 1543.

Il semble que La Rocque de Roberval n’ait jamais pardonné à Cartier de lui avoir désobéi, mais « la réputation de Cartier fut à tout jamais entachée auprès des Bretons et de ses concitoyens malouins qui, 40 années plus tard, ne lui pardonnaient toujours pas de les avoir menés à la faillite ».

L’auteur nous révèle aussi pourquoi certains auteurs ont faussement accusé Roberval d’avoir été un pirate, une idée qui ne tient visiblement plus.  Au contraire, il demeura fidèle au roi et continua de défendre sa patrie.

Finalement, Jean-François de La Rocque sieur de Roberval fut tué au cours d’une rixe survenue au printemps de 1560 et encore une fois les détails manquent pour décrire l’incident.  Quoiqu’il en soit, Allaire nous rappelle que les historiens devront désormais tenir compte de ces nouvelles découvertes et envisager la personnalité de Roberval d’une façon bien différente.  De plus, il faut comprendre que si le roi François 1er n’avait pas rappelé son fidèle officier dans ce contexte de guerre, La Rocque de Roberval serait probablement resté au Canada pour remplir sa mission qui était de fonder une colonie durable.  Ainsi aurait-il pu éclipser Samuel de Champlain de plus d’un demi-siècle.

Ma seule déception est de constater l’absence de tout résultat concernant les fouilles archéologiques réalisées à Cap Rouge au cours des dernières années.  En fait, il aurait été très apprécié de voir l’auteur accorder un chapitre complet à ce travail ingrat qu’est celui de l’archéologue, ce qui aurait donné encore plus de poids au document.

On retiendra également de l’ouvrage de Bernard Allaire que l’histoire est une science en évolution et qu’elle peut aussi se tromper, en particulier parce qu’elle est manipulée par des hommes.

Dernier clin d’œil : on constate aussi que l’histoire peut nous apprendre que les mœurs ne changent pas vraiment avec les siècles puisque sur la liste des condamnés embarqués pour l’expédition de Roberval on retrouve un prêtre du nom de Symon Thierry qui avait été condamné pour … sodomie!

Pour ceux et celles qui voudraient en apprendre davantage sur les fouilles archéologiques concernant la colonie instaurée par Cartier et Roberval, je vous suggère la lecture suivante : http://www.capitale.gouv.qc.ca/medias/projet/108_1_RevueCap-aux-Diamants_no91_automne2007.PDF

 

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