Un escadron de la mort au Québec


escadron de la mortBERNHEIM, Jean-Claude.  Un escadron de la mort au Québec.  Éditions Accent Grave, Montréal, 2013, 239 p.

Dès son introduction, Bernheim m’a fait grincer des dents.  Ce n’est certes pas par peur des propos soulevés ni de l’horreur des crimes qu’il s’apprête à détailler.  J’ai déjà fait un compte-rendu de son livre Les Complices (1980) et j’ai également lu bien pire dans certains livres d’histoire.  Non, ce n’est pas là le problème, mais plutôt le ton utilisé.

Malheureusement, bien que son but semble (et je dis bien « semble ») vouloir prouver l’existence d’une escouade de la mort au sein des forces policières entre 1960 et 1985, il m’est impossible de détecter la moindre objectivité.  Ce n’est donc pas un essai ni un document, mais un réquisitoire.

S’il affirme avoir utilisé un niveau littéraire s’apparentant à celui du journalisme pour rejoindre un public plus large et davantage intéressé aux faits divers, on a tout de même l’impression qu’il joue la carte de la prétention universitaire.

Pour appuyer son idée selon laquelle la police est le serviteur du milieu politique, Bernheim fournit quelques exemples intéressants, entres autres en disant que si le vol à l’étalage est considéré comme un crime il en va autrement pour la publicité trompeuse.  « Le délit de fuite, même sans victime, relève du Code criminel, mais la limitation des interventions médicales pour de strictes raisons budgétaires qui entraîne annuellement des décès par dizaines au Québec serait un simple acte administratif », écrit-il.

On s’étonne ensuite de lire que « […] La grande prétention [de la police] serait de protéger et même de sauver nos vies.  La réponse est simple : à moins d’un hasard, aucun! ».  Comment ne pas bondir devant une telle affirmation?  Ce serait alors oublier les vies que les policiers ont probablement sauvées en maîtrisant le tireur fou au collège Dawson.  Et le travail policier, on le sait, n’est pas relié uniquement aux armes à feu; ils sauvent aussi des vies en devenant les premiers à arriver sur les lieux d’accidents, par exemple, ou en référant des itinérants dans des refuges appropriés lors de froids intenses, etc.

Dans le cas de Richard Blass, qu’il aborde sans véritablement soumettre d’élément nouveaux, il faut faire l’effort d’être objectif.  Si Berheim dénonce uniquement l’assassinat de Blass par les policiers en 1975, il ne faudrait certainement pas oublier que quelques semaines plus tôt cet écervelé avait tué 13 personnes innocentes en mettant le feu au bar Le Gargantua à Montréal.  Combien d’autres vies a-t-on épargné en mettant fin à la carrière de ce psychopathe?

Si Bernheim donne l’impression de ne présenter qu’une seule facette de la problématique, il faudrait pouvoir garder la tête froide et comprendre qu’à une époque où le SWAT (ou GTI) était encore une idée abstraite, la présence d’une telle escouade était peut-être nécessaire pour combattre des criminels endurcis.  Ceci n’empêche évidemment pas des bavures ou des méthodes d’interventions douteuses, mais lorsque des tueurs comme Blass, Mesrine ou Mercier déclarent leurs intentions de mourir plutôt que de retourner en prison, quel choix s’offre aux policiers?  Ces criminels d’habitude n’ont-ils pas eux-mêmes creusés leur tombe?

Comme de raison, je dois lui accorder qu’il a été très discutable de voir cet escadron faire le choix d’ouvrir le feu sur les braqueurs dès leur sortie de la banque.  Pour éviter de blesser des innocents, la stratégie n’aurait-elle pas dû prévoir de les coincer en d’autres circonstances?

En s’attaquant à la nouvelle argumentation selon laquelle un agresseur armé d’un couteau peut justifier une intervention par arme à feu, l’auteur donne l’impression de réfléchir avec ses fesses.  Un homme muni d’une arme blanche peut facilement franchir une distance de plusieurs mètres en un temps record, laissant parfois peu de temps au policier de dégainer son arme, surtout si son attention est brouillée par d’autres éléments de la scène où il se trouve.  Or, ce n’est pas l’avis de Bernheim.  Pour appuyer son propos, il trouve un exemple tout à fait hors propos en se servant du dossier de Guy Turcotte : « pourtant, la sordide affaire récente d’un médecin qui dut asséner 47 coups de couteaux à ses deux enfants, âgés respectivement de 3 et 5 ans, pour leur enlever la vie, est là pour nous rappeler que l’arme blanche, comme méthode pour faire passer rapidement une personne de vie à trépas, ne semble pas être l’outil le plus adéquat ».

Voilà une comparaison qui, en plus d’être malhonnête, considère le lecteur pour un idiot.

Puisque je suis généralement ouvert aux idées de Bernheim, et je me fie ici à deux de ses livres – Les complices (1980) et Les erreurs judiciaires (2010) – ce n’est donc pas de gaieté de cœur que j’outrepasse ici le mandat que je me suis donné pour Historiquement Logique, c’est-à-dire de m’en tenir à des comptes-rendus de livres dont le seul but est d’aider mes lecteurs à trouver des intérêts ou de résumer des volumes d’histoire qu’ils n’ont pas le temps de lire au complet.

Et avant même d’aborder ces fameux braquages qui se sont transformé en fusillades, il va encore plus loin lorsqu’il ose aborder le sujet des romanciers et autres artistes qui s’inspirent des faits policiers.  Comme si personne n’avait jamais le droit de se mettre dans la peau d’un flic, ne serait-ce qu’un bref instant, il crache ceci : « en réalité, des presse-claviers sans imagination et au talent plus que limité, selon nous.  On pense ici, sur la scène locale, à Réal Bossé, volontaire et disponible pour nous présenter une insipide série [19-2] qui se résume en trois mots : vive la police! ».

Visiblement, Bernheim n’a regardé que d’un œil la célèbre télésérie 19-2, qui ne dépeint pas uniquement les bons côtés de la police mais aussi ses dessous.  Il suffit de penser à au personnage de Tylor ce policier alcoolique, à un autre pédophile, encore un qui violente sa femme, sans compter les conflits internes, la jalousie, la collusion des rapports, et j’en passe.  Un jour, Bernheim se résignera-t-il à mentionner le nom d’un seul bon policier?  Refuse-t-il d’admettre qu’ils existent eux aussi?

Lors de ma lecture, il fut un point de non retour où j’ai complètement décroché.  C’est au moment où il relate l’assassinat de Jacques Mesrine survenu le 2 novembre 1979 à Paris.  Non seulement il s’abstient de critiquer le comportement problématique des grands criminels, mais il mentionne en note de bas de page que « pour en savoir plus sur ce gangster français ayant vécu au Québec, un ouvrage magistral : « Jacques Mesrine, dit le Grand » de Jean-Marc Simon ».

Visiblement, Bernheim n’a pas lu ma critique sur le livre de Simon (Jacques Mesrine, dit le Grand de Jean-Marc Simon), dans laquelle j’explique pourquoi ce dernier relève plutôt du romancier que de l’historien, et avec preuves à l’appui.  De plus, il n’a visiblement pas lu non plus mon livre Le double meurtre de Jacques Mesrine ni celui de Me Clément Fortin Mesrine le tueur de Percé, une fraude judiciaire.  Dans ces deux cas, nous nous sommes basé sur des transcriptions sténographiques et non des inepties émanant de la bouche d’un gangster dévoué à soigner son image, comme l’a fait Simon. Sa bibliographie est d’ailleurs très limitée.

Puisqu’il faut voir l’Histoire comme une science en évolution, il est normal pour un historien ou un auteur sérieux de vouloir corriger certaines erreurs.  Toutefois, devant de tels mensonges véhiculés par de prétendus historiens (Simon) qui viennent fausser le jugement des lecteurs, c’est carrément frustrant.

On a ensuite droit à une longue nomenclature de hold-up survenus entre 1960 et 1985, ce qui finit par nous convaincre du propos principal du livre, ne l’oublions pas, qui est de prouver l’existence d’un escadron de la mort au sein des forces policières, un fait qui n’a évidemment jamais été indiqué sur des documents officiels.  D’ailleurs, les seules sources citées proviennent des journaux, en particulier d’Allô Police.  Pour plus de détails, l’auteur réfère souvent à ce défunt journal spécialisé dans les faits divers, alors qu’il avoue lui-même qu’on ne peut le consulter qu’à deux endroits : aux archives d’Ottawa et à la Bibliothèque Nationale de Montréal.  Que faire alors pour satisfaire la saine curiosité d’un gaspésien qui aimerait en savoir plus?

Dans la conclusion de cet ouvrage très montréalais, on tire dans plusieurs directions à la fois.  Malgré tout, on y fait ressortir quelques vérités, comme celle-ci que je partage entièrement : « par ailleurs, nous ne nous faisons aucune illusion : jamais des fonds publics ne serviront à alimenter pareil travail.  Et d’aucune manière les centres de recherche universitaire ne s’intéresseront à un phénomène associé pour eux à des faits divers négligeables, une attitude relevant hélas d’un aveuglement volontaire.  Il n’y a qu’à voir le type de travaux qui se poursuivent en sciences humaines dans les grandes institutions du savoir au pays pour se convaincre que le gâteau des subventions ne récompense, dans la plupart des cas, que des recherches strictement inoffensives, peu compromettantes ou utiles à l’État ».

C’est précisément ce que j’avais cru remarquer lors de mon bref passage sur les bancs universitaires, c’est-à-dire cette tendance à prioriser les historiens qui se perdent dans des courants sociologiques plutôt que d’explorer des sujets plus épineux comme celui de la justice.  Après tout, l’histoire judiciaire fait également partie de notre folklore.

À mon tour de vous étonner.  Malgré tout, Un escadron de la mort au Québec mérite sa place dans la bibliothèque de l’amateur des faits divers.  Toutefois, c’est aussi un ouvrage qui manque sa cible.  L’auteur aurait un tant soit peu été plus transparent en mettant en perspective le rôle des criminels que j’aurais sans doute vu ces pages autrement.  Le fait de blâmer uniquement des policiers pour des crimes qui, à la base, ont été planifiés par des esprits tordus, un élève primaire serait capable de deviner mon mot de la fin, alors je m’abstiendrai.

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One thought on “Un escadron de la mort au Québec

  1. Bonjour Éric, wow ! Si jamais M. Bernheim lit tes commentaires c’est certain qu’il n’aimera pas, cependant je suis tout à fait d’accord avec ta critique. Bien fait et beau style d’écriture. Claude G.

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