L’inoubliable affaire Denise Therrien

affaire Denise TherrienTHERRIEN, Isabelle.  L’inoubliable affaire Denise Therrien.  La Société Scientifique Parallèle Inc., Shawinigan, 2009, 418 p.

Bénéficiant d’une préface plutôt brève mais polie de la part de l’ancien journaliste Michel Auger, Isabelle Therrien, nièce de la célèbre victime, nous plonge rapidement dans le contexte du drame.  Cet ouvrage, comme elle le dira à la toute fin, est le fruit du rêve de son grand-père Henri qui a démontré un courage remarquable dans cette affaire.

Le 7 août 1961, un certain Claude Marchand téléphonait au Bureau Provincial de Placement à Shawinigan.  Il cherchait une employée fiable pour une durée de trois semaines afin de veiller sur ses deux enfants, puisque sa femme était malade.  Il promettait un salaire hebdomadaire de 25$ pour l’entretien de son chalet.  L’appel fut reçu par Micheline Therrien, qui appela immédiatement sa jeune sœur de 16 ans, Denise, pour lui proposer l’emploi.  D’abord réticente, Denise Therrien, née le 23 décembre 1944, accepta après avoir obtenu le consentement de son père, Henri.  « Elle s’était elle-même convaincue en se disant que l’anniversaire de son père approchait et qu’avec ses gains d’été, elle pourrait lui acheter un fauteuil en cadeau », souligne l’auteure.

S’il avait promis de prendre sa jeune employée directement chez elle chaque matin, il insista pour qu’elle prenne l’autobus en cette première journée de travail.  Bien sûr, il rembourserait ses frais.

En ce début de Révolution Tranquille, les Therrien habitaient au 1065 de la 15ème avenue dans un paisible quartier de Shawinigan-Sud.  Au matin du 8 août, Henri, qui avait travaillé la veille de 16h à minuit, se leva pour offrir à Denise d’aller la reconduire à son lieu de rendez-vous, un chalet situé en face du cimetière St-Michel.  Il alla se recoucher après lui avoir dit de venir le réveiller lorsqu’elle serait prête.

Au petit déjeuner, Denise confia à son jeune frère Michel son intention de ne pas déranger son père.  Elle avait choisi de se rendre à l’arrêt d’autobus à pied afin de profiter de cette superbe matinée, une distance qui allait lui prendre 15 minutes.

Une fois à l’arrêt, vers 8h30, Denise salua sa sœur aînée Micheline, qui s’éloignait dans un autre bus en sens contraire qui allait la conduire au travail.  Les deux sœurs échangèrent alors un sourire pour la toute dernière fois.  Peu après, Denise monta à bord de l’autobus et paya au chauffeur les quelques sous qu’elle lui devait.

Au souper, sa mère Jeanne d’Arc commença à s’inquiéter.  Puisque sa fille était timide et disciplinée, elle comprit rapidement que quelque chose n’allait pas.  Après avoir contacté son mari à l’usine, c’est en compagnie de certaines amies qu’elle se rendit en face du cimetière, passé le Motel Caribou.  Le chalet rose fut rapidement repéré mais celui-ci était placardé et inhabité depuis des mois.  La panique s’amplifia chez la mère de 9 enfants.

Pendant ce temps, Henri se faisait remplacer à l’usine pour venir rejoindre sa femme.  Un peu avant 21h00, le couple se rendit au poste de police dont le directeur était Émilien Bonenfant, le père du directeur du Bureau de Placement où travaillait Micheline Therrien.  Les policiers Nadeau et Armand Savard héritèrent du dossier.

Denise Therrien vers l'âge de 16 ans.
Denise Therrien vers l’âge de 16 ans.

Il était presque minuit lorsque leur déposition fut complétée.  Après avoir contacté la Police Provinciale (PP, devenue la Sûreté du Québec en juin 1968) de Trois-Rivières, l’un des policiers leur expliqua que dorénavant ce sera ce dernier corps policier qui s’occupera de l’affaire.  On leur indiqua que la PP allait les contacter le lendemain.  De nos jours, on sait que les premières 48 heures sont primordiales dans un tel dossier de disparition, une chose qu’Henri avait compris d’instinct.  Cette nonchalance policière semblait d’ailleurs révéler une certaine incompétence.

Une fois à la maison, Henri téléphona tout de même à la PP de Trois-Rivières, où on lui répondit que le poste fermait ses portes à minuit et qu’il n’y avait donc aucun service avant le levé du jour.  Épaulé par quatre copains de l’usine, Henri passera néanmoins la nuit à fouiller les environs à l’aide de lampes-torches.

Au matin du 9 août, c’est donc à Trois-Rivières que les parents rencontrèrent le caporal Nick Anderson de la PP.  « Il ne semble pas les prendre au sérieux », et il leur déclara que Denise avait probablement fait une fugue, ce qui souleva immédiatement  la frustration des parents.

Pendant ce temps, à la maison, Micheline recevait un appel téléphonique.  Une voix masculine lui dit : « c’est à propos de votre sœur Denise.  Ne vous inquiétez pas.  Elle est dans un chalet avec ma femme, dans le Grand Rang Maskinongé.  Elle va revenir demain soir … mais arrêtez de mettre la police à mes trousses! ».

Micheline reconnut la voix comme étant celle de l’homme qui s’était identifié sous le nom de Claude Marchand en appelant au Bureau de Placement, deux jours plus tôt.  Curieusement, la nouvelle de la disparition n’avait toujours pas été rendue publique.

Au retour de ses parents, Micheline leur fit part de la teneur de cet appel et ceux-ci retournèrent immédiatement à Trois-Rivières auprès du caporal Anderson.  Apprenant de la PP de Louiseville que le rang indiqué lors de l’appel n’existait pas, Anderson référa les parents Therrien au poste de la PP de Shawinigan.

Bref, on se lançait la balle, alors qu’on perdait des heures précieuses.

Armé de son amour paternel et probablement d’une certaine fibre de détective, Henri Therrien se dirigea dans les locaux de la station de radio CKSM où on lui permit de lire en ondes un communiqué qu’il avait composé au cours de la nuit.  En rendant publique les détails entourant la disparition de sa fille, Henri était tout simplement en train d’ouvrir l’enquête que la police se refusait de prendre en mains.

Dans la soirée du 10 août, un autre appel survint à la résidence des Therrien.  Cette fois, la voix d’une femme expliqua froidement que : « votre fille se trouve dans le Grand Rang Maskinongé avec mon mari.  Il ira la reconduire chez vous à condition que la police n’en soit pas avertie! »

Le lendemain, les Therrien apprirent qu’avant la disparition de Denise il y avait eu au moins trois cas similaires mettant en scène un homme donnant des rendez-vous à de jeunes filles près du même cimetière.  À chaque reprise, personne ne s’était présenté sur les lieux et les jeunes filles, accompagnées, étaient retournées chez elles.  Soit il s’agissait d’un canular ou d’un prédateur qui attendait la victime idéale.

Pour sa part, le chauffeur d’autobus expliqua à la police avoir laissé Denise Therrien à l’endroit prévu au matin du 8 alors qu’il n’y avait personne dans les environs.

Dans la journée du 11 août, de nouveaux soupçons se développèrent dans l’esprit d’Henri Therrien.  Un dénommé Marcel Bernier se présenta à sa porte en compagnie d’une religieuse qu’il dira être sa « sœur charnelle ».  L’homme offrait son aide pour les recherches.  Bien que ce visage ne lui soit pas complètement inconnu, Henri éprouva une étrange de sensation.  Occupé par ses recherches et le téléphone qui ne dérougissait plus, il refoula apparemment ce doute.

Le 13 août, une camionnette s’immobilisa devant la résidence des Therrien, alors qu’Henri et Jeanne d’Arc prenaient un peu d’air sur la galerie.  Dans le véhicule se trouvaient Bernier, sa femme et sa belle-mère.  Cette fois, l’énergumène utilisa un ton colérique pour lancer : « je sympathise beaucoup avec vous autres.  Ça prend un criss d’écoeurant pour avoir fait une affaire pareille!  Si je peux vous aider, faite-le moi savoir! »

L’arrivée d’un jeune hippie de Montréal, venu pour offrir son aide, apporta un autre indice de taille.  Celui-ci expliqua à Henri être passé par le cimetière St-Michel et avoir eu très peur face au comportement du fossoyeur.  En fait, ce dernier s’était mis en colère lorsque le jeune homme lui avait appris le but de sa visite.  Malgré tout, le fossoyeur était venu le reconduire directement chez les Therrien à bord de sa camionnette empreinte d’une odeur insupportable.

Lorsque la famille demanda à la PP de l’aider à faire cesser les nombreux appels anonymes reçus à la maison, on leur répondit qu’il en coûtait 3$ de l’heure pour retracer les appels.  Un policier, qui n’est cependant pas nommé dans le livre, aida la famille à obtenir ce service via la collaboration de la compagnie Bell.

La maison du fossoyeur du cimetière St-Michel, à Shawinigan-Sud.
La maison du fossoyeur du cimetière St-Michel, à Shawinigan-Sud.

Le 15 août, le caporal Michaud de la PP de Shawinigan débarqua chez les Therrien pour leur annoncer l’ouverture de son enquête.  Il était plus que temps!

Non seulement Henri Therrien avait devancé les policiers dans les recherches, mais il sera également le premier à soupçonner et à interroger Marcel Bernier.  En effet, c’est dans l’espoir d’obtenir un premier témoin qu’il marcha vers la maison du fossoyeur du cimetière St-Michel.  C’est là qu’il comprit que Marcel Bernier et le fossoyeur ne faisaient qu’un.  Devant le père de Denise Therrien, Bernier se montra très nerveux et affirma ne pas avoir vu Denise descendre du bus car il était occupé à faire les foins, un peu plus loin.  Il ajouta derechef qu’il visitait chaque matin les fosses fraîchement creusées pour vérifier si quelqu’un n’y avait pas déposé le corps de Denise.  Pour la deuxième fois, alors que les médias n’avaient fourni aucun détail en ce sens, Bernier supposait que la jeune femme de 16 ans avait été assassinée.

Le 18 août, une demande de rançon de 5,000$ arriva chez les Therrien par le courrier régulier.  La lettre dactylographiée était signée Claude Marchand.  La remise de la rançon fut un échec car personne ne se présenta au rendez-vous.  S’agissait-il seulement d’une diversion?

Les canulars se poursuivirent, tandis que la santé d’Henri déclina à vue d’œil.  Malgré tout, il fera lui-même le travail des policiers en s’occupant de la distribution des photos de sa fille auprès des médias et des postes de police de la province.  Incroyable mais vrai, ces derniers ne disposaient toujours d’aucune description détaillée de Denise Therrien.

Le 30 août, on annonça à Henri Therrien que, puisque la disparition avait eu lieu dans le comté de Champlain, « le travail de recherches effectué jusque-là pour la retrouver aurait dû être mené par la police [municipale?] de Trois-Rivières ».  Encore une fois, les autorités se lançaient la balle plutôt que de prendre ses responsabilités.

Le 15 novembre 1961, Henri se rendit directement à Montréal pour demander à rencontrer Josaphat Brunet, le directeur de la Police Provinciale, dans l’intention de lui demander que l’enquête soit confiée à la GRC.  Brunet refusera de le rencontrer.  Fin stratège, Henri invitera les journalistes à venir le rejoindre devant les bureaux de Brunet, mais l’inflexible directeur restera les bras croisés.

Depuis le tout début, la famille croyait fortement que Denise Therrien ne serait jamais montée à bord d’un véhicule contenant un seul homme.  De ce fait, ils en déduisaient que si elle avait été réellement enlevée il devait alors se trouver une femme sur les lieux et « ils maintiennent avec conviction cette hypothèse et ils l’ont signalée à maintes reprises aux autorités.  Pourtant, ces dernières se refusent à considérer leur point de vue ».

Pourtant, ce n’est un secret pour personne que les bons enquêteurs ont pour devoir d’envisager toutes les pistes possibles avant de pouvoir les écarter par des preuves solides, ce qui n’était visiblement pas le cas ici.  En fait, la police s’en tenait à une idée préconçue et prouvait donc son incompétence.

Heureusement, le policier Armand Savard refusa d’adhérer à cette école de pensée.  Il consacra beaucoup de temps en dehors de ses heures de travail pour donner à Henri un certain support dans son enquête.  Le caporal Pierre Roy de la PP de Trois-Rivières fera de même.  Malheureusement, en dépit de leurs efforts, le temps continua de s’écouler.

Laurette Beaudoin Ekenchuck
Laurette Beaudoin Ekenchuck

En juin 1962, une résidente du Cap-de-la-Madeleine, Laurette Beaudoin Ekenchuck, disparaissait.  Son nom allait refaire surface plus tard.

La même année, Marcel Bernier perdit son emploi de fossoyeur, en plus d’être impliqué dans une affaire de viol sur une jeune fille de 14 ans, également du Cap-de-la-Madeleine.  Les Therrien n’obtiendront cette information qu’en 1963.

Bernier sera arrêté et libéré sous caution.  Ce sera seulement au moment d’effectuer les recherches pour son livre qu’Isabelle Therrien découvrira le passé criminel de Bernier.  Entre autres, son casier judiciaire comportait des condamnations pour vol par effraction, vol à main armée, évasion et agression sexuelle.  Le 31 octobre 1963, Bernier écopa de six mois de prison pour cette affaire de viol.  Il clamera pourtant son innocence et ne passera que trois semaines derrière les barreaux puisque la plainte fut retirée le 9 janvier 1964.

Plus tard cette année-là, en apprenant que l’Honorable Claude Wagner, originaire de Shawinigan, serait bientôt nommé Procureur général de la province, Henri décida de lui écrire pour demander la réouverture de l’enquête.  Dès son entrée en fonction, en octobre 1964, Wagner confia au détective Richard Masson le mandat de reprendre l’affaire.

Les journalistes Claude Bédard et Jean Giroux furent affectés en permanence au dossier et suite à leurs démarches on dénicha quelques éléments nouveaux.  Pour la première fois, ils émirent l’hypothèse que Laurette Beaudoin aurait été la maîtresse de Bernier et que celui-ci l’aurait assassiné parce qu’elle avait commencé à le faire chanter.  Laurette aurait-elle été cette femme qui avait téléphoné chez les Therrien au soir du 10 août 1961?

Sans que son nom puisse paraître encore dans les médias, l’étau se resserrait autour de Bernier.  En décembre 1964, c’est sous le couvert de l’anonymat qu’il accorda des entrevues, niant son implication.  Assistés d’un chimiste, les policiers examinaient déjà le cimetière où Bernier avait travaillé en 1961.

Le 12 mars 1965, l’abbé Grégoire Leblanc, responsable du cimetière St-Michel, déposait une plainte contre Bernier, qui l’avait menacé d’une carabine en 1962.  C’est à Montréal, sur son nouveau lieu de travail, que Bernier fut arrêté par le caporal Olivier Cornet.

Au matin du 2 avril, Bernier décida soudainement d’avouer aux policiers être l’auteur du meurtre de Denise Therrien, ajoutant qu’il pouvait aussi les conduire à l’endroit où il l’avait enfoui.  Le soir même, des policiers l’accompagnèrent dans le rang St-Mathieu qui reliait la municipalité de Lac-à-la-Tortue à Shawinigan-Sud.  La neige les empêcha cependant d’aller plus loin et on se résigna à revenir plus tard.  Peu après, ce fut encore de sa propre initiative que Bernier aborda le sujet du meurtre de Laurette Beaudoin, dont il s’avoua être le meurtrier.

Marcel Bernier
Marcel Bernier

Grâce aux notes sténographiques, Isabelle Therrien nous présente les détails de l’interrogatoire de police, au cours de laquelle Bernier avoue clairement au détective Masson avoir tué Denise Therrien.  Selon lui, l’adolescente s’était présentée au rendez-vous.  Ne voyant personne, elle aurait rebroussé chemin.  C’est alors qu’il se rendit auprès d’elle avec sa camionnette, prétextant être l’envoyé de Claude Marchand.  Selon cette version, Denise Therrien serait montée avec lui sans hésitation.  Une fois dans ce boisé du rang St-Mathieu, Bernier lui aurait fait des avances, qu’elle aurait refusées.  Pour cesser de la faire crier, il l’aurait saisi, ce qui aurait fait perdre conscience à l’adolescente.  Par la suite, Bernier l’aurait frappé avec un tuyau avant de l’enterrer sans même savoir si elle était encore vivante.  Comme de raison, il insista sur le fait de ne jamais avoir abusé d’elle sexuellement.

Il avoua également être celui qui avait tendu des pièges à d’autres jeunes filles au cours de l’été 1961 avant de s’être attaqué à Denise.  Quant à la prostituée Laurette Beaudoin, il dit la connaître depuis plus d’un an (au moins depuis juin 1961) à l’insu de sa femme.  Il dira l’avoir tué au moment où Laurette l’avait menacé de révéler leur liaison à sa femme.  Il avait enterré sa seconde victime dans un lot du cimetière, un endroit qu’il décrivit dans les moindres détails.

Toutefois, cette version des faits n’expliquait toujours pas la voix de cette femme complice qui avait téléphoné chez les Therrien au soir du 10 août 1961.  De plus, cette histoire ne disait pas si Laurette était au courant de son implication dans le meurtre de Denise Therrien.

Le 6 avril 1965, le corps de Laurette Beaudoin fut exhumé à l’endroit indiqué.  Il faudra attendre quelques semaines pour en faire de même avec celui de Denise.

Le 28 avril, les parents Therrien, accompagnés de leur fille Micheline, se rendirent au poste de police de Shawinigan pour identifier des effets personnels appartenant à leur fille disparue.  Pour la première fois, Jeanne d’Arc réalisait que sa fille avait bel et bien été assassinée et qu’elle ne reviendrait jamais plus à la maison.  La pauvre femme s’effondra en sanglots.

Exhumation du corps de Denise Therrien en 1965.
Exhumation du corps de Denise Therrien en 1965.

Le 30 avril, le jour même où le corps de Denise était exhumé, Bernier changea une partie de ses aveux, admettant cette fois avoir tué Laurette Beaudoin parce que celle-ci le faisait chanter en lien avec son implication dans le meurtre de Denise Therrien.  En fait, Laurette aurait retrouvé chez lui le porte-monnaie de l’adolescente peu de temps après l’incident et elle s’était servie de cette information pour lui soutirer de l’argent.  À la fin de mai 1962, Bernier en avait eu assez et s’était débarrassé de Laurette.

Le 11 mai 1965, c’est au Palais de Justice de Shawinigan que débuta l’enquête du coroner sur la mort de Laurette Beaudoin, présidée par le juge Léon Girard.  Marcel Bernier répéta sensiblement la même histoire.  En après-midi, l’enquête s’orienta exclusivement sur la mort de Denise Therrien.  Accompagnés de leur fille aînée Micheline et de leur avocat Me Pierre Deschênes, les parents de la victime tenaient à être présents.

Dès son apparition à la barre, Bernier demanda à ce qu’on lui permette de raconter les faits sans être interrompu.  Il donna d’abord l’impression de vouloir se justifier en laissant entendre qu’il souffrait d’un problème épileptique.  Étrangement, il ne semblait pas détester l’attention que lui réservaient les médias.  Cette fois, il dira ne plus se souvenir du moment précis où il s’était retrouvé seul dans le bois avec sa jeune victime, à bord de sa camionnette.  En fait, il ajouta la présence d’un hélicoptère : « soudainement, un hélicoptère est passé au-dessus de ma tête et à ce moment, que s’est-il passé?  …sincèrement, je vous … je dois vous avouer que je ne m’en souviens pas du tout.  Ce que je sais, c’est que Denise Therrien est morte et a été enterrée, c’est tout monsieur ».

L’interrogatoire mené par le juge Girard permit ensuite d’en apprendre davantage.

–          Lui avez-vous fait des propositions quelconques?, questionna le juge.

–          Non, monsieur.  Ça s’est fait tellement vite que … sincèrement, je vous dis que rien n’a été fait à cet enfant-là.  Je lui ai demandé de m’embrasser … ça a été tout, à part de ça.

–          Est-ce qu’elle a consenti ou si elle s’est rebellée?

–          Elle n’a pas voulu.  Elle a crié … elle criait au secours.

–          Quand vous l’avez entendu crier, qu’avez-vous fait?

–          Je lui ai mis la main sur la bouche … je l’ai couchée sur le siège.

–          Elle criait encore après que vous lui avez mis la main sur la bouche?

–          Non, parce que je la tenais … sur la bouche.

–          Que s’est-il passé après l’avoir couchée sur le siège?

–          Il devait y avoir quelque chose dans le camion, parce que je l’ai frappée une fois … je crois … ça devait être un bout de tuyau … je ne sais pas … sur la tête … je crois, je ne sais pas.

Il avait mentionné avoir utilisé le même type d’arme pour assassiner Laurette Beaudoin, ce qui commençait à ressembler à un certain mode opératoire.

En revenant au cimetière, après l’avoir enterré tel que mentionné, il aurait découvert que la sacoche de Denise se trouvait toujours dans son camion.  Bernier dira également être revenu sur les lieux un mois plus tard pour vérifier si des animaux sauvages n’avaient pas tenté de déterrer le corps.

Questionné à propos des autres filles qu’il aurait tenté de piéger avant le meurtre de Denise, il deviendra soudainement très vague tout en mettant la faute sur sa médication.  Or, l’enquête policière démontrera qu’aucun hélicoptère n’avait survolé le secteur le 8 août 1961 et que ses antécédents psychiatriques n’étaient pas aussi importants qu’il voulait le faire croire.

Le Dr Jean-Paul Valcourt, responsable de l’autopsie, fut ensuite appelé à la barre.  Lorsqu’on lui montra les photos de du crâne de Denise, il donna son avis.

–          Ces photos, dit-il, démontrent que le crâne de la jeune fille porte des traces de multiples fractures avec enfoncement, à l’avant droit et gauche ainsi que sur les côtés et à la base postérieure.  Je n’ai noté aucune autre fracture ailleurs que sur le crâne.  Le squelette était encore partiellement vêtu de certains vêtements féminins et son crâne démontrait plusieurs fractures bien suffisantes et importantes pour avoir été la cause du décès, si la personne était encore vivante au moment des impacts.

Michel, le frère de Denise Therrien, et son père Henri Therrien, attendant le verdict à l'enquête du coroner en 1965.
Michel, le frère de Denise Therrien, et son père Henri Therrien, attendant le verdict à l’enquête du coroner en 1965.

Le 12 mai 1965, la famille put enfin réaliser une partie de son deuil en procédant aux funérailles de Denise.  Ironiquement, les restes de la pauvre jeune femme furent inhumés … dans le cimetière St-Michel.

Le procès de Marcel Bernier, présidé par le juge Paul Lesage, s’ouvrit le 14 février 1966, toujours au Palais de Justice de Shawinigan.  Me Jean Bienvenu agissait à titre de procureur de la Couronne, tandis que la défense était assurée par Me Guy Germain.  Avant même que se termine la sélection des jurés, Henri Therrien s’écroula, victime d’un violent malaise.  Ce sera le pathologiste Valcourt qui lui prodiguera les premiers soins.

Le 16 février, Me Bienvenu créa toute une surprise en appelant le témoin Claude Marchand, qui avait déjà travaillé pour Bernier, très brièvement cependant.  Le procureur présenta ensuite un autre homme du même nom, qui avait deux enfants et dont la femme était malade au cours de l’été 1961.  Ce dernier connaissait Bernier de vu seulement.  L’accusé s’était-il inspiré de cet homme pour forger son histoire de guet-apens?

Le témoin Léopold Lambert expliqua que le 9 ou le 10 août 1961 Bernier lui avait confié que « c’était facile pour un gars de ramasser une jeune fille, de l’amener dans les branches et de l’embarquer dans une machine ».  Pour sa part, le curé Grégoire Leblanc vint raconter qu’en 1962 Bernier lui avait dit avoir vu descendre Denise Therrien de l’autobus au matin de sa disparition.  Mme Roland Angers, la belle-mère de l’accusé, raconta quant à elle qu’à la période des Fêtes de 1962, alors que Laurette Beaudoin était disparue depuis des mois, Bernier était apparu plus confiant, au point d’affirmer à sa femme et sa belle-mère être le seul à savoir où se trouvait le corps de Denise Therrien.

Le 21 février, le policier de la PP Roland Labissonnière vint raconter s’être fait passer pour un détenu et ainsi avoir récolté les confidences de Bernier, selon lesquelles il était bien l’assassin de Denise.  Comme la défense ne présenta aucun témoin, le procès se termina le 24 février avec les plaidoiries.  Le soir même, Marcel Bernier fut reconnu coupable et condamné à être pendu le 22 juillet suivant.  Cependant, son exécution sera reportée à quelques reprises avant d’être commuée en sentence d’emprisonnement, à la grande déception des parents Therrien qui auraient préféré voir mourir l’assassin de leur chère enfant.  À cette époque, le débat sur la peine de mort était en train de changer les mentalités et les pendaisons se faisaient de plus en plus rares, jusqu’à l’abolition officielle en 1976.

Malheureusement, le procès n’avait toujours pas pu répondre à une question : qui était la femme derrière l’appel anonyme passé chez les Therrien au soir du 10 août 1961?  Était-ce la femme de Bernier ou Laurette Beaudoin?  Y avait-il eu une alliance meurtrière derrière cet enlèvement?

En mars 1968, une demande d’appel fut déposée, basée principalement sur de nouvelles révélations de Bernier.  Sa demande fut cependant rejetée.  En mal d’attention, il semble que le meurtrier cherchait par tous les moyens à se libérer de l’anonymat de sa cellule.

En février 1970, Bernier reconnaîtra sa culpabilité devant le juge Yvan Migneault dans l’affaire de Laurette Beaudoin et écopera ainsi d’une sentence de 25 ans.

En février 1975, Allô Police apprenait à ses lecteurs que Marcel Bernier s’était évadé.  En fait, suite à une permission de trois jours accordée en juillet 1974, il n’était pas revenu à la prison.  La famille et la police apprirent la nouvelle en même temps, tandis que le meurtrier était en cavale depuis 7 mois.  Il sera cependant retrouvé quelques semaines plus tard.

À la même époque, Henri Therrien prenait sa retraite.  En dépit de son courage, ce drame l’avait transformé à tout jamais, à la fois physiquement et mentalement.

Le crâne de Denise Therrien prouve qu'elle a reçu au moins deux coups très violents à la tête.
Le crâne de Denise Therrien prouve qu’elle a reçu au moins deux coups très violents à la tête.

Et, comme si ce n’était pas assez, une autre brique s’abattit sur la tête des Therrien.  Du fond de sa cellule, Bernier commença à rédiger ses mémoires, dans lesquelles il prétendait effrontément à son innocence.  « Il reconnaît dorénavant avoir trempé dans quelques-uns des événements ayant trait à l’enlèvement de la jeune Therrien, mais il réfute catégoriquement sa responsabilité dans l’assassinat », écrit Isabelle Therrien.

Bien entendu, celle-ci dénonce ces mémoires en écrivant que « on prend bien soin, dans l’épilogue du livre, de laisser croire à la culpabilité potentielle d’une autre personne que Marcel Bernier, celle-ci ayant supposément agi sous le pseudonyme de Tremblay.  Pourtant, des recherches ont déjà été entreprises par des inspecteurs qui avaient été mandatés pour tenter de donner un visage à ce Tremblay et vérifier si cette théorie était plausible.  Mais jamais rien, dans leurs démarches, n’avait permis de prouver la pertinence de rouvrir une enquête ».

J’ai moi-même entendu certaines rumeurs en ce sens, mais en les comparants aux preuves amenées par le livre d’Isabelle Therrien elles ne tiennent pas la route.  Au moment d’écrire ce billet, un ancien policier aurait apparemment l’intention de publier un livre sur ses propres recherches.  Comment ne pas entretenir un doute sur ces profiteurs de légendes?  Après tout, si de tels hommes détiennent de véritables preuves qu’ils attendent de dévoiler afin de mousser la vente d’un livre, on devrait se demander si cela n’est pas une forme d’obstruction à la justice.  L’Histoire nous a démontré souvent l’existence de ces opportunistes.

Isabelle Therrien précise également ce constat intéressant : « dans le livre Le Fossoyeur, Bernier termine son récit sur la mort de Laurette Beaudoin en attestant l’avoir transpercé à l’aide d’une longue barre de fer utilisée pour repérer les cercueils au fond des fosses.  Après l’avoir recouverte de terre, se saisissant de cette barre, il s’était arc-bouté pour lui porter un dernier coup, la perçant de part en part, pour l’achever.  Or, le rapport provenant de l’institut de médecine légale est venu certifier qu’aucune perforation du thorax ou de l’abdomen n’avait été décelée et qu’on n’avait remarqué aucune fracture sur le squelette de Laurette Beaudoin ».

Bien que Marcel Bernier[1] s’éteignit le 22 mai 1977, son projet de livre fut soutenu par le député fédéral Jacques Lavoie, ce qui permettra donc la publication de cet œuvre de mauvais goût aux éditions Stanké.  D’ailleurs, le juge Jean Bienvenu, qui avait été procureur de la Couronne lors du procès de 1966, déclara à la sortie du livre que « Bernier avait fait suffisamment de mal aux parents de l’adolescente, mais il a senti le besoin de rappeler ce mauvais souvenir en publiant ce livre que je juge répugnant au plus haut degré ».

Le véritable héros de cette histoire est sans aucun doute Henri Therrien, qui s’est finalement éteint le 20 février 2001 et dont la dépouille fut inhumée au côté de sa chère Denise.  Si les annales judiciaires du Québec doivent retenir un point important de cette affaire c’est bien le courage de cet homme qui a tout tenté pour retrouver sa fille et lui rendre justice.

Finalement, avant de nous laisser, l’auteure ne manque pas de souligner les émotions provoquées par la sortie du film La lâcheté en 2007, dont le scénario se basait presque uniquement sur le livre de Bernier.  Si elle n’ose pas aller plus loin dans ses critiques, j’ajouterai sans hésiter que ce film est un navet tout à fait inutile à notre culture.  Un film basé sur le livre d’Isabelle Therrien ou sur les transcriptions sténographiques du procès aurait certainement permis d’apporter une perspective beaucoup plus intéressante en lien avec le drame vécue par la famille.  On se demande alors pourquoi les concepteurs n’ont pas pris le temps de rencontrer la famille Therrien, question d’obtenir l’autre côté de la médaille.  Après tout, c’est probablement là que se situe vraiment la lâcheté!

Le fait que ce livre ait été écris par un membre de la famille Therrien permet d’apporter un regard tout personnel et on comprendra plus facilement le sentiment de culpabilité vécu par Henri, qui s’en voulait de ne pas avoir reconduis sa fille au matin du 8 août, et par Micheline, qui se pardonnait mal d’avoir suggérer sa sœur pour cet emploi.  Si ce processus de culpabilisation est tout à fait normal dans ce genre de circonstances, on comprendra que la famille n’avait rien à se reprocher.  Bien au contraire!

Ce livre est malheureusement trop rare à dénicher.  Pourtant, il est un outil essentiel pour l’étude de notre histoire judiciaire québécoise.  Je lève donc mon chapeau à Isabelle Therrien, dont l’ouvrage permettra de fournir une source de références sérieuse qui permettra de mettre en perspective un livre comme celui de Bernier ou alors d’autres écrits qui pourraient faire un jour leur apparition dans l’avenir.

À lire: l’introduction du livre « L’affaire Denise Therrien » sorti en librairie en juillet 2015: https://historiquementlogique.com/laffaire-denise-therrien-une-affaire-classee-lintroduction/


[1] Dans son livre, Isabelle Therrien mentionne que Bernier était originaire de Ste-Geneviève-de-Batiscan.  Il semble que ce soit effectivement le cas, puisque le répertoire des naissances de ce village mentionne un Joseph Louis Marcel Bernier né le 24 mars 1922.  Il avait un frère prénommé Georges né en 1927 et une sœur Marie Geneviève Rita née en 1919.  Ses parents étaient Wilfrid Bernier et Marie Jacques.

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20 commentaires sur “L’inoubliable affaire Denise Therrien

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