Raymond Boulanger, le pilote mercenaire


Raymond BoulangerRENAUD, Daniel.  Raymond Boulanger, le pilote mercenaire.  Éditions La Presse, Montréal, 2013, 228 p.

Privé de toute introduction, le lecteur ne peut donc connaître le but précis de l’ouvrage au moment de s’attaquer aux premières pages.  S’agit-il du survol d’une carrière peu banale ou une histoire approfondie sur la personnalité intrinsèque d’un homme peu commun qui s’est rendu célèbre par un clin d’œil?

En revanche, le lecteur a droit à une préface signée de la patte de l’ancien journaliste Michel Auger, qui se montre assez peu intellectuel d’ailleurs puisqu’il compare trop facilement Boulanger à des personnages douteux de notre histoire judiciaire, c’est-à-dire Georges Lemay et Richard Blass.  Où est le rapport, me direz-vous?  Et bien, je n’en ai trouvé aucun.  En découvrant Boulanger au fil des pages, j’aurais plutôt tendance à le classer dans une catégorie à part, c’est-à-dire la sienne.

Le récit de Daniel Renaud, qui a été journaliste au Journal de Montréal avant de passer à La Presse, se défend tout seul.  Les six premiers chapitres servent surtout à mettre en scène le vécu du pilote avant de nous conduire vers une description plus détaillée du vol qui a causé sa perte le 18 novembre 1992.

Quelques semaines avant ce vol qui l’a conduit jusqu’à Casey, en Haute Mauricie, il avait réussit à déjouer tout le monde par un vol d’essai en livrant 500 kilos de cocaïne, également à Casey.  Devant la planification chaotique de la Mafia, Raymond Boulanger avait finalement lui-même proposé cette piste.  C’est donc avec une cargaison de plus de 4000 kilos (4 tonnes) qu’il décolle de la Colombie en direction du Canada.  Si Raymond Boulanger affirme avoir eu un mauvais pressentiment avant de se lancer aux commandes de son appareil, force est de constater qu’il a tout de même choisi d’aller de l’avant.

Alors qu’il filait vers le Canada, accompagné par trois Colombiens, Boulanger fut rattrapé par deux chasseurs F-18 canadiens.  À ce propos, Renaud précise que « Boulanger entend sur les ondes les pilotes des F-18 rapporter qu’ils l’ont intercepté et qu’ils le suivent sur leur radar.  Il aperçoit les deux appareils à environ deux kilomètres derrière lui, un peu à sa gauche, à la position 7 heures sur un cadran.  Selon le pilote, les deux chasseurs ont filé vers le Convair à une vitesse de Mach 1,8, si bien qu’ils ont épuisé une bonne partie de leur carburant.  D’ailleurs, peu de temps après, un des chasseurs abandonne la poursuite pour refaire le plein à Fredericton ».

Le second continuera sa poursuite et à ce propos Boulanger raconte lui-même que « le F-18 s’est approché et s’est mis à tourner autour de l’avion.  Il a fait tanguer ses ailes, un geste qui, dans l’aviation, signifie qu’il me demande d’atterrir.  Enfin, il s’est mis au bout de mon aile.  J’ai vu le pilote dans le cockpit.  Il m’a fait un signe avec le pouce vers le bas, pour que j’atterrisse.  Je lui ai répondu en lui faisant bye-bye ».

Par la suite, en baissant d’altitude, Boulanger fit en sorte que le F-18 consomme davantage de carburant, ce qui l’obligea finalement à abandonner la course.

En dépit de cette victoire stratégique, les choses tournent mal lorsque les membres du crime organisé désignés pour l’attendre à Casey sont absents.  Rapidement, la GRC débarque sur les lieux et procède aux arrestations avant de ramener Boulanger et ses trois complices vers Trois-Rivières à bord d’hélicoptères.

Une fois arrêté, Boulanger jettera le blâme sur un narcotrafiquant du nom de Christian Deschênes.  Ce dernier sera libéré en 2000 avant d’être arrêté de nouveau l’année suivante par la SQ.  Deschênes était alors sur le point d’exécuter son plan qui consistait à éliminer le parrain de la Mafia montréalaise Vito Rizzuto et deux autres membres de son organisation, Francesco Arcadi et Frank Martoana.  Deschênes purge actuellement une peine totalisant 45 ans de prison.

C’est au moment de franchir une porte du Palais de Justice de La Tuque, au matin du 19 novembre 1992, que Raymond Boulanger se rendra célèbre en faisant son fameux clin d’œil aux caméras.  Selon ses propres dires, il s’agissait là plutôt d’un tic nerveux plutôt qu’un geste prémédité.  Quoiqu’il en soit, tout le monde fut en mesure de constater que ce clin d’œil était aussi accompagné d’un sourire narquois, qui laissa dans l’esprit de la population une image de nonchalance face au sort pourtant sérieux qui l’attendait.  « Je suis un fataliste », dit Boulanger.  « Ce qui est fait est fait!  Ils [les journalistes] font leur job ces gens-là, c’est tout.  Même chose pour la police.  Ils font leur job.  Moi, je fais ma job.  Elle était finie.  Mais le reste commençait.  Vingt ans d’incarcération, c’est là que ça a commencé ».

C’est aussi là qu’on a l’impression de se rapprocher un peu plus du personnage.  Il évitera de peu la mort lors d’une agression au bâton de baseball et connaîtra aussi des personnages influents derrière les barreaux.  En 1998, bénéficiant de sa première libération conditionnelle en maison de transition, il s’ennuiera rapidement et partira, tout simplement.  Il passera près de deux ans en cavale, principalement à tenter de se refaire une vie en Colombie, où il rencontre d’ailleurs la femme de sa vie.  Malheureusement pour lui, les deux derniers mois de cette cavale il les passera en captivité.  Kidnappé par des membres du ELN (Ejercito de Liberacion Nacional), il sera finalement libéré au terme de longues négociations mais seulement pour être déporté vers le Canada.

Encore une fois, il s’ennuie rapidement de sa liberté, d’autant plus qu’il entre en conflit avec les autorités carcérales, qu’il ne se gêne pas pour critiquer, tout comme la mafia italienne d’ailleurs, de laquelle il dit : « je ne veux pas approcher ce monde-là.  Ils ne sont pas honnêtes.  Ils ne paient pas leurs bills ».  D’autre part, il lance aussi quelques réalités que la société se refuse trop souvent de voir en face, comme par exemple le fait que la guerre à la drogue a été perdue depuis longtemps et qu’on devrait envisager d’autres moyens, et pas nécessairement celui de la répression.  J’ajouterai d’ailleurs à ce propos que ce besoin de paradis artificiel existe depuis des millénaires et que ce n’est certainement pas grâce aux investissements des gouvernements qu’un phénomène aussi humain cessera du jour au lendemain.

En 2001, alors qu’il bénéficie de certaines sorties, entre autres pour rénover un presbytère, Raymond Boulanger fausse une fois plus compagnie aux autorités.  Après être demeuré en cavale durant un certain temps au Québec, il part cette fois pour le Mexique.  Encore une fois, il s’implique dans le milieu des narcotrafiquants.  Au bout de 13 mois, c’est la maladie de son père qui le fait revenir au pays et qui, par conséquent, lui fait commettre une erreur qui le ramène derrière les barreaux.  Sans cela, il semble que les autorités n’auraient jamais réussi à lui remettre la main au collet.

Sans doute de manière étrange, le récit me fait penser à l’autobiographie de Cole Younger publié en 1903, cet ancien hors-la-loi qui s’est rendu célèbre pour avoir chevauché dans le gang de Jesse James.  Younger, qui voulait vraisemblablement protéger son vieil ami Frank James, qui devait mourir seulement en 1915, ne pouvait évidemment pas écrire toute la vérité à propos de ses aventures, ce qui aurait pu avoir des conséquences pour son ami.  Bref, Younger détailla seulement les crimes pour lesquels il avait déjà payé sa dette à la société, niant tous les autres.  Raymond Boulanger est donc de cette trempe, c’est-à-dire d’une intelligence peut-être plus fine qu’on pourrait le croire, ce qui fait donc du livre de Renaud un excellent récit de divertissement mais une piètre référence en Histoire.

Certes, les aventures de Raymond Boulanger ne sont pas banales, si bien que, en y réfléchissant, le film dédié au commandant Piché ferait maintenant office de bouillie pour les chats si toutefois un cinéaste devait s’intéresser sérieusement au cas de Boulanger.

Comme le dit si bien l’auteur, il s’agit là d’une véritable histoire romanesque à saveur hollywoodienne.  Mais je me dois aussi de le prendre au mot lorsqu’il dit avoir laissé beaucoup de détails, sans pour autant révéler certains noms ou certaines choses, pour permettre aux lectures plus « aiguisés » de lire entre les lignes, dit-il.  Or, dans sa liste de remerciements, on retrouve le lieutenant Michel Brunet de la SQ et l’ancien photographe de l’Institut de médecine légal de Montréal Fernand Mercier, deux hommes du domaine policier qui ont fait piètre figure lorsqu’ils ont été impliqués au cœur même de l’affaire Dupont.

Sorti de prison au printemps 2013, Raymond Boulanger sera complètement libre en 2019.  Parions qu’un jour il disparaîtra à nouveau, pour de bon cette fois, et que le prochain livre qui lui sera consacré comportera un épilogue qui sera incapable de déterminer la date et le lieu de son décès.  Il se sera envolé, tout simplement, comme le veut sa passion pour les avions!

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3 thoughts on “Raymond Boulanger, le pilote mercenaire

  1. On fait un héros d’un tordu qui est responsable d’une bonne partie de la déchéance humaine de cette époque.Les victimes; les drogués
    Il est à base de la pyramide.
    Mercenaires sournois; le titre lui va à merveilles.

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  2. Peu de gens savent que le pilote faisant le signal d’atterrir, viens tout juste de prendre sa retraite des forces canadiennes et que celui-ci a trop lontemps attendu avant de lancer le signal de faire decoler les chasseurs de Bagotville en alerte. C’est la raison que je n’ai pas été capable de prendre la releve a temps… Une histoire noire deS FC qui a bien fini…

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