Face à face avec Buckshot Roberts


Maison de Blazer identifiée en 1926 par Frank Coe.  C'est derrière l'une de ces sombres fenêtres que Buckshot Roberts mena une partie de son combat du 4 avril 1878.
Maison de Blazer identifiée en 1926 par Frank Coe. C’est derrière l’une de ces sombres fenêtres que Buckshot Roberts mena une partie de son combat du 4 avril 1878.

La Guerre du comté de Lincoln, dans le Nouveau-Mexique, a été déclenchée par l’assassinat de John Tunstall le 18 février 1878.  Ses jeunes employés, parmi lesquels on retrouvait un dénommé William Bonney, plus tard mieux connu sous le nom de Billy the Kid, voulurent obtenir vengeance.  En se donnant le nom de Régulateurs, ils passèrent à l’action dès le 9 mars en éliminant deux hommes soupçonnés de s’être retrouvés parmi les assassins (Billy Morton et Frank Baker).  Le 1er avril, c’est en pleine rue du village de Lincoln qu’ils exécutaient William Brady, le shérif corrompu du comté, ainsi que l’un de ses adjoints.

Mais trois jours plus tard, le 4 avril 1878, ces jeunes hommes tombèrent sur un os lorsqu’un certain Andrew « Buckshot » Roberts décida de leur faire face, et tout ceci sans aucun autre appui tactique que sa vieille carabine Winchester.

On connaît bien peu de choses sur le passé de cet homme, exception faite qu’il aurait été militaire avant d’être blessé par les Texas Ranger d’une décharge de chevrotine (buckshot) qui lui aurait laissé quelques plombs dans l’épaule, d’où son surnom.  Cette blessure lui causait un handicape qui l’empêchait d’épauler sa carabine et il devait donc se contenter de tirer en tenant l’arme au niveau de ses hanches.

Quelques jours avant la rencontre fatale du 4 avril, Roberts aurait eu une confrontation armée avec Billy Bonney et Charlie Bowdre, ce qui expliquerait peut-être pourquoi ceux-ci lui en voulaient le jour de l’inoubliable fusillade.  William H. « Brushy Bill » Roberts (aucun lien de parenté avec Buckshot Roberts), qui prétendait être Billy the Kid en 1950[1], parla lui aussi d’une telle escarmouche.  Selon lui, Buckshot aurait même tiré sur eux avant de s’enfuir.

Selon le témoignage de Frank Coe, l’un des Régulateurs, c’est vers 10h00 au matin du 4 avril que le groupe arriva au Blazer’s Mill, un petit regroupement de bâtiments incluant un moulin à scie, la maison de Joseph H. Blazer, et un autre bâtiment qu’il louait à Frederick G. Godfrey, directeur de la Réserve Indienne Mescalero.  La place était située à 15 ou 20 km au sud de San Patricio.  Godfrey habitait cette résidence avec sa femme Clara, ainsi que leurs filles Kate et Louisa.  Selon l’auteur Frederick Nolan[2], Clara avait pris l’habitude de servir des repas aux voyageurs mais leur exigeait en retour de laisser leurs armes dehors, une règle que les Régulateurs ont probablement respectée.

Richard M. "Dick" Brewer
Richard M. « Dick » Brewer

Selon Frank Coe, c’est John Middleton, un des membres du groupe, qui fut désigné pour monter la garde à l’extérieur puisque les chevaux étaient sellés.  Dépendamment des auteurs et des témoignages, on retrouvait ce jour-là parmi les Régulateurs des hommes comme Billy Bonney, Charlie Bowdre, Dick Brewer, et les cousins George et Frank Coe.  Tandis que le repas était servi, Middleton entra pour les avertir de l’approche d’un homme armé.  « Cela n’a énervé personne », dira Frank Coe, « car beaucoup d’hommes armés se promenaient à cette époque-là, et nous étions en train de manger.  J’ai été le premier à sortir et à arriver dans la cour.  Roberts, avec une carabine dans sa main, arrivait du corral, où se trouvaient les chevaux ».

Puisqu’il connaissait bien l’individu, Frank s’approcha pour lui parler et s’ensuivit alors la conversation suivante :

–         Nous avons un mandat contre toi, Bill, lui dit Coe.

–         C’est l’enfer que vous transportez, répliqua Buckshot Roberts.

–         Oui, et je suis heureux que tu sois venu, car nous commencions à avoir de la difficulté à te trouver.  Tu ferais mieux d’entrer, de voir Brewer et te rendre.

–         Moi me rendre?

–         Pourquoi pas?  Il n’y a aucune autre façon de t’en sortir maintenant.

–         Et bien, nous allons voir ça.

–         Il y a treize gars dans cette bande, Bill, et si tu ne te rends pas de façon amicale, ils te tueront.  Tu n’auras aucune chance.

–         J’ai ma vieille Betsy avec moi, aurait-il répliqué en tapant sur sa Winchester.  Il n’y a personne qui va m’arrêter et encore moins cette bande-là.

–         Il ne faut pas faire de folies, Bill.  Ça n’a aucun sens de résister.

–         Je vais me faire tuer si je me rends.

–         Mais à quoi penses-tu?

–         J’ai essayé de tuer Billy the Kid[3] et Charlie Bowdre la semaine dernière.  Si ces deux gars mettent la main sur moi, ils me tueront, c’est certain.

–         Non, ils n’en ont pas l’intention.  Rends-toi et personne ne te fera de mal.

–         Ouais, c’est aussi ce qu’ils ont dit à Morton et Baker.

Frank Coe ajoutera avoir parlé avec lui durant une trentaine de minutes « en essayant de le persuader de se rendre, mais c’est comme si j’avais parlé à sa mule ».

Les Régulateurs sortirent enfin, avec Bowdre à l’avant du groupe.  Calmement, Roberts se redressa pour venir se placer à une quinzaine de pieds devant eux.  Sans hésiter, Bowdre dégaina son six-coups pour lui demander de lever les mains vers le ciel « ou tu es un homme mort ».  Mais son adversaire répliqua alors « Oh non, Mary Ann », tout en relevant le canon de sa carabine au niveau de ses hanches.  Ainsi, Bowdre et Roberts firent feu simultanément.

La balle de Bowdre frappa Roberts en pleine poitrine, traversant son corps de part en part.  Quant à la balle sortant de sa carabine, elle effleura sérieusement la hanche de Bowdre au point de sectionner son ceinturon, qui s’écroula sur le sol.  Bowdre se serait ensuite empressé de se déplacer pour se réfugier au coin du mur, tandis que ses amis ouvraient le feu sur Roberts.  Ce dernier, que l’on décrivit comme un petit homme trapu, actionna le levier de sa carabine pour tirer encore quelques coups.

George Coe en 1927.  On remarque l'index de sa main droite qui est manquant, triste souvenir de la fusillade contre Buckshot Roberts en 1878.  Peu après, George quitta la région.  En 1879, il épousait Phoebe Brown et c'est avec elle qu'il revint dans le comté de Lincoln en 1884.  Plus tard, il écrivit ses mémoires et se rappela jusqu'à sa mort de son amitié avec Billy the Kid.  George s'est éteint à Roswell le 14 novembre 1941.
George Coe en 1927. On remarque l’index de sa main droite qui est manquant, triste souvenir de la fusillade contre Buckshot Roberts en 1878. Peu après, George quitta la région. En 1879, il épousait Phoebe Brown et c’est avec elle qu’il revint dans le comté de Lincoln en 1884. Plus tard, il écrivit ses mémoires et se rappela jusqu’à sa mort de son amitié avec Billy the Kid. George s’est éteint à Roswell le 14 novembre 1941.

Le témoignage de Frank Coe laisse entendre que la deuxième balle de Roberts aurait atteint Middleton dans la partie supérieure de sa poitrine, juste au-dessus du cœur.  Celui-ci aurait quelque peu titubé avant de s’effondrer.  Frank dira également que « une autre balle a touché le doigt de George Coe [son cousin] et lui a arracha son revolver de sa main […] ».  Pour sa part, George Coe dira que « Bowdre avait l’avantage sur Roberts.  Avec son refus de lever les mains en l’air, ils ont tiré simultanément.  Le projectile de Bowdre a traversé le corps de Roberts, la balle de Roberts a ricoché sur la ceinture de balles de Bowdre et avec ma chance habituelle, j’ai eu juste le temps d’arrêter la balle avec ma main ».

Selon cette dernière version, Roberts aurait donc fait trois blessés avec seulement deux tirs.  Mais l’auteur Nolan semble être le seul jusqu’à maintenant à mentionner un quatrième blessé.  Selon lui, un projectile aurait aussi heurté le revolver de Scurlock, encore dans son étui, ce qui lui aurait causé une brûlure à la jambe.

Pendant que les Régulateurs se cachaient au coin de la bâtisse, Roberts se réfugia dans la maison de pierre de Blazer, refermant la porte derrière lui.  En dépit de sa blessure mortelle, il se barricada dans la chambre et tira le matelas pour l’installer sous une fenêtre qui allait lui servir de meurtrière pour canarder ses jeunes ennemis.  Ayant épuisé les cartouches de sa Winchester, le suspect se serait alors emparé d’une puissante carabine Sharp qui reposait dans un coin de la pièce.  Cette arme servait généralement pour la chasse au gros gibier, tel le bison.  Mais Nolan ne sera pas de cet avis, stipulant que l’arme était plutôt une carabine Springfield de modèle 1873 et de calibre .45-70.  On ignore cependant la source de son information.

Selon Frank Coe, Billy Bonney aurait abandonné sa cachette pour tenter deux tirs en direction de Roberts, mais au moment de revenir auprès de ses compagnons un puissant coup de feu aurait claqué depuis la sombre fenêtre.  Le projectile aurait manqué le Kid d’à peine un pouce.

Par la suite, le Kid aurait voulu résoudre cette impasse en attaquant de front, mais Frank Coe l’en aurait dissuadé en disant que, de toute manière, Roberts en avait au maximum pour trois heures à vivre.  Selon lui, Billy Bonney et George Coe se seraient même obstiné pour revendiquer le tir qui avait blessé leur adversaire, alors que le crédit revenait plutôt à Bowdre.

À cet instant, les Régulateurs auraient pu se contenter de quitter les lieux et de soigner leurs blessés, mais « Brewer était déterminé à avoir Roberts mort ou vif », dira Frank Coe.  Dick Brewer avait été le contremaître de Tunstall, la première victime de cette guerre de comté.  Reconnu comme un incorruptible, Brewer avait courageusement affronté de dangereux voleurs de bétail avant d’obtenir un statut de constable pour se lancer aux trousses des assassins de son employeur et ami.

Pour tenter de régler cette impasse, Brewer aurait d’abord demandé à Blazer de se rendre lui-même jusqu’à sa propre chambre pour tenter de faire sortir le forcené, mais celui-ci refusa; et avec raison.  Ensuite, il aurait suggéré d’incendier le bâtiment, une autre idée à laquelle Blazer s’opposa farouchement.  « Brewer devenait fou », expliqua Frank.  « Il ne voulait pas donner le temps à Roberts de mourir et voulait le tuer pour avoir, si possible, le dessus sur lui au moins une fois ».

Sous le couvert de ses copains, Brewer rampa jusqu’à une corde de bois lui permettant de se retrouver directement en face de la fenêtre où se tairait le récalcitrant, à une centaine de verges.  De cet endroit, il aurait tiré deux ou trois coups avec une arme dont le type n’a pas été spécifié par Frank Coe.  Ce dernier dira cependant qu’on avait vu les impacts de balle atteindre le plâtre sur le mur du fond de la chambre, mais sans résultat ni la moindre riposte.  C’est alors que, croyant probablement que Roberts avait eu son compte, Brewer sortit doucement sa tête au-dessus des bûches.  « Roberts était parvenu à mettre sa carabine Sharp sur le rebord de la fenêtre et attendait le bon moment, et il a laissé aller une balle frapper Brewer au milieu du front, ce qui lui a fait éclater le dessus de la tête ».  Brewer fut tué sur le coup.

Probablement paniqués et sachant que leur suspect ne s’en sortirait pas, les Régulateurs commencèrent à organiser leur départ.  Ils installèrent Middleton sur un brancard et se rendirent jusqu’au ranch de Frank Coe, situé sur la rivière Ruidoso.  Le lendemain, sur la route de Roswell, ils auraient croisé un médecin que Frank n’identifiait pas.  Nolan dira qu’il s’agissait du Dr Daniel Appel, celui-là même qui avait contredit les conclusions du Dr Ealy à propos de l’examen de la dépouille de Tunstall[4].  Après avoir fait ce qu’il avait pu pour Middleton et Coe, le Dr Appel se pressa ensuite vers Blazer’s Mill.  Selon Frank Coe, Middleton aurait mis plusieurs semaines avant de connaître une guérison satisfaisante.

Les versions se contredisent également sur l’état de Buckshot Roberts au moment de l’arrivée du Dr Appel.  Certains ont dit qu’il était déjà mort.  « C’était la nuit lorsqu’il arriva sur place », écrit Nolan.  « Brewer avait déjà été enterré dans le cimetière de Blazer, et Roberts était mourant.  La balle de Bowdre était entrée juste au-dessus de l’os de la hanche gauche et s’est tracé un chemin vers le bas jusqu’à l’aine; il n’y avait rien qu’Appel pouvait faire pour lui ».  Vers la fin, Roberts souffrait tellement qu’il aurait fallu deux hommes pour le maîtriser.  Selon Nolan, il aurait finalement rendu l’âme le lendemain, un peu avant midi.

À l’époque, la rumeur voulait que les corps de Brewer et de Roberts aient été inhumés dans la même fosse, mais on expliqua plus tard qu’ils auraient eu droit à leur tombe respective.  Toutefois, aucune inscription n’y sera installée avant longtemps.  En fait, il fallut attendre jusqu’en 1991 pour identifier clairement le site de leur dernier repos et on profita évidemment de l’occasion pour y placer des croix en bois.  Certains descendants de la famille Brewer installèrent une pierre tombale en marbre pour rappeler le dernier repos de leur ancêtre.

Dans l’Outlaw Gazette de décembre 1993, on apprenait également l’érection d’un monument à Boaz, dans le Wisconsin, en l’honneur de Dick Brewer.  C’était sa région natale.  L’une de ses descendantes, Lisa Muth, était à l’origine du projet qui avait été approuvé le 12 mars 1993 par le Wisconsin Historical Markers Council.

En 1960, l’auteur Ramon F. Adams ne remettait pas en cause les témoignages des cousins Coe mais précisait seulement que la balle de Bowdre avait atteint Buckshot Roberts à l’estomac plutôt qu’à la poitrine.  Ce n’était là qu’une troisième version de la localisation de la blessure par balle.  Adams ajouta que le Dr Ealy avait dû amputer le pouce et l’index de la main droite de George Coe suite à la blessure qu’il avait reçue.  Toutefois, sur une photo prise en 1927, on constate que l’index est effectivement absent mais qu’il avait conservé son pouce.

Selon certains auteurs, le Kid aurait pris le contrôle des Régulateurs après la mort de Brewer, mais les faits ne démontrent pas nécessairement que Billy ait été un leader, même si certains de ses amis ont pu voir en lui une forme d’héroïsme.  Quoi qu’il en soit, les jeunes vengeurs avaient rencontrés ce jour-là un homme capable de leur tenir tête.

Pour les curieux, je vous invite à visionner l’interprétation quelque peu simpliste que fit le cinéma de cette fusillade du 4 avril 1878 dans le film Young Guns en 1988 à l’adresse suivante : http://www.youtube.com/watch?v=UqvuJLOCSxc

Vous pouvez également consulter la Boutique d’Historiquement Logique.


[1] Pour en savoir plus à propos de William H. Roberts : https://historiquementlogique.com/2010/12/28/le-deces-controverse-de-billy-the-kid/

[2] Frederick Nolan, The West of Billy the Kid, 1998.

[3] Officiellement, le surnom complet de « Billy the Kid » fut utilisé pour la première fois en 1881.  On comprend que le témoignage de Frank Coe a été recueilli plusieurs années après les faits et qu’alors il était pour lui normal d’utiliser le surnom au complet.  En 1878, pour être plus précis, le jeune homme se faisait appeler « William H. Bonney » ou « the Kid ».

[4] Le Dr Taylor Ealy, un nouveau venu dans le comté de Lincoln, avait constaté que le corps de Tunstall avait été mutilé, tandis que le Dr Daniel Appel du Fort Stanton, soupçonné d’être à la solde du clan adverse, avait nié toute présence de mutilation.

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