Jean-Pierre Corbin résoudra-t-il l’affaire Dupont?


Jean-Pierre Corbin, à l'époque où il gagnait sa vie comme barman.
Jean-Pierre Corbin, à l’époque où il gagnait sa vie comme barman.

Oui, selon ses propres dires.

Du moins, c’est ce qu’il m’a personnellement mentionné à deux reprises au cours de l’automne dernier.  Et tout cela se fera dans un livre qu’il projette de publier en avril 2014.  Espérons seulement que ce ne soit pas un simple Poisson d’avril!

Jean-Pierre Corbin est un ancien barman ayant connu les années tumultueuses de Trois-Rivières, en particulier les années 1960.  Ainsi, paraît-il, il aurait côtoyé des personnages importants du crime organisé, incluant les policiers corrompus Jean-Marie Hubert et Paul Dallaire, tous deux congédiés en 1970 à la suite d’une enquête de la Commission de Police du Québec (CPQ).  Parmi les autres, peut-être retrouvait-on de petites frappes locales, ou encore de plus grosses pointures comme le tueur à gage Marcel Martel, Claude Faber, Robert Gignac, Joe Di Maulo ou Frank Cotroni.  Sait-on jamais!

En 1996, Corbin a assisté à la majeure partie des audiences de la Commission Lacerte-Lamontagne, qui avait pour but d’enquêter sur les circonstances entourant le décès du détective Louis-Georges Dupont, retrouvé mort dans sa voiture de service le 10 novembre 1969.  Puisqu’il avait choisi de rester assis jusqu’à la toute fin des audiences, il faudrait donc en déduire qu’à cette époque il ne détenait aucune information pertinente ayant pu venir en aide à la Justice.

Ce fut donc au tournant du millénaire que Corbin rencontrera pour la première fois les frères Jacques et Robert Dupont, les fils du regretté détective.  Ceux-ci étaient beaucoup trop occupés par les médias en 1996 pour lui avoir prêté attention.  Et puisque Corbin leur parla de meurtre, après que la Commission ait conclu au suicide, les frères Dupont ouvrirent toutes grandes leurs oreilles.

En 2003, c’est en grande pompe qu’on annonçait les révélations du siècle sur les ondes radiophoniques de la station CHLN, dans le cadre de l’émission Omnibus animée par Robert Pilote.  Corbin se retrouva dans le studio en même temps que Jacques Dupont, qui ne demandait qu’à entendre les fameuses révélations qui, espérait-il, allaient enfin résoudre sa contre-enquête sur la mort de son père.  (Je vous invite d’ailleurs à entendre cette bande audio disponible dans la colonne de droite du présent site sous la bannière « Documents audio »)

Étrangement, Corbin refusa de fournir les noms des deux policiers qu’il soupçonnait de meurtre.  Il pouvait bien jouer de prudence si cela l’amusait, mais rappelons seulement qu’à l’époque de la Commission ces noms avaient été largement et publiquement diffusés.  Cette crainte non fondée eut de quoi mettre une première puce à l’oreille.

Devant cette réaction futile, difficile de ne pas voir en lui un homme cherchant à se donner de l’importance.

Mais bon.  Admettons qu’on puisse lui pardonner ce petit écart de conduite.

Interrogé par Pilote, Corbin dira que les deux mystérieux flics (Hubert et Dallaire)[i], auraient attiré Dupont jusqu’à un chalet de Champlain.  C’est là que Dupont aurait été séquestré du 5 au 9 novembre avant d’être assassiné dans des circonstances qu’il ne détaillait pas.

Cette révélation présumait donc que le corps de Dupont ait été transporté jusqu’au lieu de la découverte du boulevard St-Jean.  Par conséquent, on parlait de mise en scène.  Rien de moins!

Toutefois, au cours de l’entrevue on entend Corbin se tourner vers Jacques Dupont à quelques reprises pour chercher son approbation : « hein, Jacques? ».

De plus, tout ce qu’il dira à propos de la prostitution, du déplacement du crime organisé de Montréal vers Trois-Rivières, et tout le bataclan, relève de l’accessibilité publique.  N’importe quel lecteur ou chercheur amateur pouvait en avoir appris autant à la médiathèque ou dans certains livres, comme celui de Jean-Pierre Charbonneau (La Filière canadienne), ou plus récemment dans Vice et corruption à Montréal 1892-1970, de Magalie Brodeur.  Même ceux qui ont horreur des bibliothèques avaient le loisir de connaître ces ragots qui circulent toujours à Trois-Rivières.  Le bouche à oreille a depuis longtemps fait son œuvre.

D’autres réponses provenaient directement de certains documents que lui avait transmis Jacques Dupont.  Bref, Corbin était loin de réinventer la roue.

L’émission d’Omnibus s’est donc terminée sans les révélations promises, mais non sans que Corbin promette la sortie imminente de son livre.  Plus de 10 ans plus tard, toujours rien.  Si les propos de son bouquin sont si importants, alors pourquoi tout ce temps écoulé?

En 2010, les frères Dupont obtenaient la réouverture de l’enquête sur la mort de leur père et en février 2011 Corbin exposait à nouveau sa théorie dans le cadre de l’émission Enquête de Radio-Canada, dans un reportage de Pierre Marceau intitulé Meurtre ou mystère?.  Publiquement, c’était la première fois qu’il fournissait une explication au kilométrage manquant sur la voiture dans laquelle Dupont a été retrouvé en 1969.  Les 57 milles (91,7 km) s’expliquaient par un trajet partant du poste de police (2250 rue Royale) vers le chalet, avant de revenir vers le site de la découverte et pour aboutir avec le retour de la voiture (tirée par une remorqueuse) jusqu’au poste de la rue Royale.

Une découverte étonnante, certes, mais sans l’appui d’éléments supplémentaires ça restait mince.  Aussi bien dire qu’on venait de retrouver un couteau au milieu d’un appartement sans cadavre.

Cette fois, cependant, lorsque Marceau lui demande si Dupont a été « attiré » dans ce chalet, Corbin se fera beaucoup moins affirmatif qu’en 2003 en répondant seulement « apparemment », un mot qui semble d’ailleurs détenir une place de choix dans son vocabulaire.

Selon un informateur, qu’il laisse entendre être encore vivant au moment du reportage de février 2011, il expliquait que Dupont aurait été tué à cet endroit et que le chalet avait fini par être emporté par une crue printanière, à une date indéterminée bien sûr.

Peu après la diffusion de ce reportage, Corbin fut cueilli par des enquêteurs de la section des Cold Case (non résolu) de la Sûreté du Québec (SQ).  Il se plaindra plus tard, à moi entre autres, que ces policiers n’ont pas été tendres envers lui.  Faut-il au moins se donner la peine de se mettre un instant à leur place?  Peut-être qu’ainsi il serait plus facile de comprendre leur frustration en apprenant l’existence de cette piste à la télé.  Il demeure un fait que, dans la logique de notre système judiciaire, lorsqu’on détient une information capitale dans une affaire de meurtre on doit nécessairement en informer la police avant les médias.

Quand j’ai rencontré Corbin à l’automne 2013, je lui ai fait remarquer qu’il aurait été préférable, en admettant qu’il possède vraiment la clé de toute l’affaire, de le voir d’abord communiquer avec la police plutôt que d’exposer ses théories à la télé ou dans un livre.  Bien sûr, il fait partie de ces gens qui ne font aucune confiance aux policiers, en plus de les soupçonner de collusion.  Il a probablement ses raisons.  Mais selon quelle preuve, au juste?

Quand il m’a promis que la sortie prochaine de son livre allait résoudre toute l’affaire, je lui ai demandé s’il ne craignait pas d’être soupçonné ou accusé d’entrave à la justice.  Je n’ai eu droit qu’à un long silence.  Le choix de résoudre un assassinat dans un livre n’est certainement pas synonyme de preuve sérieuse.

Ma propre enquête sur le terrain m’a permis d’apprendre certaines choses en lien avec la piste du chalet, dont le fait que les témoins rencontrés n’ont jamais reçu la visite de la police.  S’il était permis d’en déduire trop facilement que les enquêteurs n’ont pas fait leur boulot, il est surtout plus plausible de comprendre que ceux-ci ce sont plutôt désintéressés de cette piste parce qu’elle ne tenait tout simplement pas la route.

Depuis plus d’un an, Corbin sait que je me suis mis à la tâche pour présenter l’histoire la plus complète sur cette affaire (je m’abstiens cependant des ragots colportés dans les bars et tavernes).  Impossible cependant de savoir si mon projet l’a pressé à remettre le sien sur la sellette.

Ce qui est sûr, c’est qu’il serait à peu près temps qu’il partage enfin ce qu’il sait, en particulier pour la famille Dupont qui a dépensé temps et énergie depuis plusieurs décennies, mais aussi pour le public.  Si on accuse parfois les institutions de manque de transparence, il ne faudrait pas que les auteurs tombent également dans le même piège et ainsi manquer de respect aux lecteurs.

Malheureusement, je ne me rappelle pas de la dernière occasion où un livre a pu résoudre une telle saga en l’espace de quelques pages.  Bien au contraire!

En France, l’affaire de l’assassinat de la députée Yann Piat, exposée dans le documentaire Faites entrer l’accusé – l’affaire Yann Piat, une femme à abattre, a démontré cette tendance sociale à vouloir à tout prix prouver la théorie du complot politique alors qu’en réalité les assassins n’étaient que des voyous au mobile douteux.  Ce qui étonne le plus dans cette affaire, c’est qu’avant que la justice puisse mettre la main sur les coupables, la psychose sociale avait poussé deux journalistes à publier un livre basé sur un seul informateur et qui étayait la thèse du complot politique.  Or, il s’avéra que leur livre n’était qu’un pétard mouillé.  Leurs auteurs furent d’ailleurs poursuivis en justice pour diffamation.

Dans l’affaire Omar Raddad l’auteur aspirant à l’Académie française Jean-Marie Rouart a consacré un livre à cette affaire après y avoir consacré une enquête personnelle qui n’a durée que … 10 jours (voir Faites entrer l’accusé – l’assassin désigné Omar Raddad).  Le livre de Rouart lui valut également une condamnation en diffamation.

Dans toute cause célèbre on retrouve des gens qui veulent se rendre intéressants.  Parfois ils sont sincères et parfois non.  Et même là, la sincérité n’est pas un gage de vérité absolue.

Pour la plupart d’entre eux, il est difficile de comprendre leurs véritables motivations.  Il n’y a qu’à se rappeler les ragots et autres fausses pistes dans l’affaire de Cédrika Provencher.  Mais ce n’est pas parce qu’on est incapable d’expliquer leurs motivations réelles qu’il faut leur accorder de l’importance.  Dans l’affaire de l’assassinat de Sylvie Baton, par exemple, alors que l’enquête piétinait depuis 14 ans, un témoin s’est soudainement manifesté pour livrer une piste détaillée.  Pourtant, après une enquête et une confrontation avec certains autres témoins, cette personne a fini par avouer avoir tout inventé.

Pourquoi?  On ne se l’explique pas.  Mais ces cas existent!

Je n’accuse évidemment pas Corbin d’être ce genre de témoin bidon, mais disons que les révélations miracles, surtout après plus de 44 ans de mystère, me semblent quelque peu farfelues.

Puisque Corbin m’a affirmé en 2013 que son informateur était maintenant décédé, quelle preuve pourra-t-il apporter?  Le contenu de son manuscrit se contentera-t-il de ragots et autres anecdotes de tavernes?

Est-ce avec un kilométrage, un chalet et un témoignage d’outre-tombe qu’il résoudra une affaire que la justice voit toujours comme un suicide?

Laissez-moi alors citer un dernier exemple.

Dans l’affaire Coffin, en 1953, un dénommé Hamel, employé de l’avocat de la défense Me Maher, rencontra les policiers Matte et Mercier pour leur avouer un fait très important.  En compagnie de Me Maher, Hamel dira avoir récupéré la carabine de Coffin au camp de chasse de ce dernier pour la faire ensuite disparaître en la jetant du haut du pont de Québec.

Lors du procès de Coffin, à Gaspé en 1954, Hamel reviendra sur sa déclaration et niera tout.  Sur une preuve de voir-dire, les témoignages des policiers Matte et Mercier se corroborèrent parfaitement.  Bien qu’il n’avait aucune raison de remettre en doute la parole des deux policiers, le juge déclara inadmissibles les déclarations d’Hamel « surtout parce que les informations que la poursuite obtiendrait seraient du ouï-dire »[ii].

Or, si dans une cause aussi importante que celle de Coffin, accusé d’un triple meurtre[iii], la Cour a refusé d’accepter en preuve le témoignage de deux honnêtes policiers, qu’en serait-il d’un ancien barman au passé mystérieux qui cite les paroles d’un informateur décédé?

Puisque j’ose écrire ces lignes avant la sortie de son livre, il faut bien admettre la possibilité de mon erreur.  Si je me trompe, ce livre pourrait alors devenir un outil permettant aux frères Dupont de relancer leur contre-enquête et de renverser tout le système judiciaire.  Est-il permis de le croire?

Pour toutes ces raisons, la piste du chalet de Champlain a sans doute fait perdre du temps aux enquêteurs de la SQ, mais aussi aux frères Dupont et à tous les intéressés, y compris les citoyens.  Si Corbin avait eu l’humilité de dire qu’il publiait seulement un livre objectif en rapportant des choses qu’il a mémorisé au fil du temps et de ses aventures de tavernes, j’aurais salué son ouvrage.  J’étais d’ailleurs très sincère l’automne dernier au moment de l’encourager à publier, ne serait-ce que pour partager son savoir avec les lecteurs.  Et je suis toujours aussi sincère, car ces ouvrages sur l’histoire méconnue de Trois-Rivières demeurent encore trop rares.

Mais il y a une marge entre la richesse que peut apporter un livre à l’histoire judiciaire d’une région et la prétention de résoudre une énigme vieille de 44 ans!

Il faut tout simplement être honnête et éviter de transformer trop facilement un soupçon en une preuve.  Pour ce faire, il faut donc éviter de commettre la même erreur que les enquêteurs de 1969, c’est-à-dire de s’en tenir à une seule hypothèse et de construire autour de celle-ci.

À moins que Corbin avoue du bout de sa plume être celui qui a pressé la détente, il serait étonnant que le système judiciaire lui accorde la moindre importance et accepte de renverser le verdict de suicide dans l’affaire Dupont.


[i] Brièvement, il sera même question du détective Lawrence Buckley.

[ii] Clément Fortin, L’affaire Coffin : une supercherie?, 2007, p. 185.

[iii] En réalité, l’accusation portait sur seulement l’un des trois chasseurs américains, le jeune Richard Lindsey.

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