L’affaire Coffin: une supercherie?


affaire CoffinFortin, Me Clément.  L’affaire Coffin : une supercherie?.  Wilson & Lafleur, 2007, 384 p.

Par son style fascinant, Me Clément Fortin nous offre l’opportunité de nous glisser dans la peau de l’un des douze jurés afin de mieux comprendre cette affaire controversée.

En effet, il y a plus d’un demi-siècle que les rumeurs circulent sur cette affaire.  Et la majeure partie d’entre elles dénoncent une injustice.  Mais Wilbert « Bill » Coffin a-t-il réellement été victime d’une injustice à saveur politique?

Ce que nous propose l’auteur, c’est de démystifier cette affaire criminelle en revenant essentiellement sur ce que les jurés ont entendu pour rendre leur verdict.  Ainsi, il accorde toute l’importance aux transcriptions du procès.

Le premier chapitre nous transporte en Pennsylvanie en juin 1953, où Eugene Lindsey se prépare à aller chasser l’ours noir en Gaspésie, accompagné de son fils Richard et d’un ami de ce dernier, Frederick Claar.  Dès cet instant, quelques détails importants se mettent en place.  Les jumelles qu’emporta avec lui Richard Lindsey, de même qu’un canif multifonctions, un cadeau précieux qui lui avait été offert par un cousin militaire basé au Japon.

Les trois hommes entreprennent leur voyage vers Gaspé à bord d’une camionnette Ford 1947 dont l’arrière avait été aménagé pour leur permettre de dormir à l’abri.  Le 8 juin, ils s’arrêtaient au Robin Jones & Whitman Company à Gaspé afin d’y acheter quelques provisions, dont des œufs et du sirop d’érable Old Tyme.  C’est ensuite qu’ils s’engagent en forêt.

Le garde-chasse Jerry Patterson leur conseille d’éviter de traverser une rivière en pleine crue printanière, mais Eugene Lindsey s’y engage tout de même et s’y enlise.  Désespéré, Patterson, qui doit d’abord terminer sa ronde, leur promet de l’aide pour le lendemain.  En attendant, les trois chasseurs américains ne sont pas en peine car ils ont des provisions en quantité abondante et un endroit pour dormir.

À bord d’un camion poids lourds, Thomas et Oscar Patterson, ainsi que Wellie Eagle, viendront leur donner un coup de main pour se libérer de cette fâcheuse position.  Pour le remercier, Lindsey, reconnu pour être près de ses sous, remet au conducteur 5 cigares King Edwards.

Vers 10h00 au matin du 9 juin, les trois chasseurs sont à nouveau à Gaspé, cette fois pour faire le plein.  Lindsey bavarde un bon moment avec le pompiste, un dénommé Donald Davis.

Le même soir, vers 18h00, Wilbert « Bill » Coffin laisse son ami MacDonald à son camp de chasse en lui disant qu’il rentre chez son père.  Les deux hommes se donnent rendez-vous le lendemain matin.  Vers 6h00, le 10 juin, MacDonald se présente chez le père de Coffin, comme prévu, mais celui-ci n’est pas là.  Et personne ne peut lui dire où se trouve Coffin.  « Pourquoi poser un lapin à son ami MacDonald? », s’interroge l’auteur.  Il semble que cette question restera à jamais sans réponse.

En fait, Coffin s’était mit en route dès 4h00 du matin à bord de la camionnette de Baker, direction camp 21.  Vers 7h00, il s’arrête en apercevant la camionnette des trois chasseurs, en panne dans une côte.  Il les aide à se sortir de cette nouvelle situation fâcheuse, après quoi il accepte leur invitation à déjeuner en leur compagnie.  Selon Me Fortin, c’est à ce moment que Coffin remarque la qualité des armes appartenant aux chasseurs.

Puisque le moteur de la camionnette des américains avait pris l’eau, ceux-ci éprouvaient quelques ennuis.  Coffin aurait alors examiné le véhicule pour conclure que la pompe à essence devait être changée.  C’est donc en compagnie du jeune Richard Lindsey que Coffin retourna vers Gaspé.  Il affirmera plus tard avoir emporté la vieille pompe pour tenter de la faire souder à Gaspé, avant de devoir se rendre compte qu’il fallait obligatoirement en acheter une neuve.  Or, on fera la preuve durant le procès que la pompe originale n’avait jamais été démantelée sur le camion des victimes.

Vers midi, Coffin et le jeune Lindsey s’arrêtent au garage Gérard & Fils enr., où ils achètent une pompe à essence.  Peu après, ils se rendent à la station service où Donald Davis fait le plein de leur nouveau bidon d’essence.  Une trentaine de minutes plus tard, Coffin et Lindsey s’arrêtaient à l’Hôtel de Gaspé.  Pendant que le jeune américain l’attendait dans la camionnette, Coffin entra pour discuter avec le barman Murray McCallum et boire une bière sur place.  Il en achètera quelques autres pour emporter.

Ce sera la dernière fois qu’on verra l’un des trois chasseurs américains.

Le 12 juin 1953, les preuves circonstancielles commencent à s’accumuler.  Coffin débarque chez Ernest Boyle à Wakeham, à quelques milles de Gaspé.  Il lui demande une bière et en profite pour lui rembourser une vieille dette de 5.25$.

Vers 19h00, Coffin débarque chez Wilson MacGregor pour lui acheter quelques bières.  MacGregor se souviendra avoir vu à l’arrière de la camionnette de Coffin « une batterie de cuisine, des sacs en toile de l’armée et le canon d’une carabine ».

Quelques minutes plus tard, à l’hôtel Mount View, Coffin achète une autre bière, cette fois avec un billet de 20$ américain.  Il prétendra avoir été payé par les Américains pour les avoir aidé, en plus de sortir de sa poche un couteau multifonctions.  Il dira aussi l’avoir reçu en cadeau pour son aide.

Coffin rentre chez lui vers 20h30, montre le couteau à sa sœur Rhoda en lui fournissant la même explication, et va se changer.  Il repart peu de temps après avec une bouteille de whiskey.  Lorsque Rhoda lui demande où il va, il répondra seulement « je ne sais pas ».

Le 13 juin, vers 1h30 de la nuit, il rembourse une autre vieille dette en remettant un billet de 10$ à Earle Tuzo, qui rend aussitôt à Coffin le revolver que ce dernier lui avait laissé en gage.

Vers 3h30, le camionneur Ansel Element s’arrête pour aider un homme dont la camionnette s’est enlisée dans le fossé.  Ce dernier lui donnera 2$ américain pour l’avoir aidé.  Vers 6h30, il arrive à Percé, mais puisque sa camionnette connaît des ratés depuis qu’il a versé dans le fossé, il s’arrête dans un autre garage.  Pendant que le mécanicien répare son système de freinage, Coffin prétend être en route vers Montréal pour rendre des comptes à un employeur.

Ainsi se poursuivra la galère de Coffin.  Il s’arrêtera chez un coiffeur, où il se sent tellement généreux qu’il passe la bouteille de whiskey à tous les clients et débourse les frais de deux d’entre eux.  Il roule et boit, comme si c’était tout ce qu’il savait faire.  À Saint-Charles-de-Caplan, il se renverse une fois de plus dans le fossé, mais cette fois plus violemment.  Le contenu de sa camionnette se renverse sur le sol et parmi les débris on retrouve des ustensiles de cuisine et des sacs de couchage.  Deux hommes lui viennent en aide pour ranger le tout, et Coffin reprend sa route.  Encore une fois, bien sûr, il dédommage ses anges gardiens avec des devises américaines.

Il se renversera même à une troisième reprise en raison de sa conduite erratique.  Et cette fois c’est un camionneur du nom d’Eugène Chouinard qui lui viendra en aide.

Bref, ce sera comme ça jusqu’à ce qu’il rejoigne sa concubine Marion Petrie à Montréal.  Quand on relit ce fil des événements on a l’impression de se retrouver en présence d’un alcoolique irresponsable et complètement désorganisé.  Reste à savoir si cela était suffisant pour le condamner.

Le 23 juin, c’est avec Marion Petrie et leur fils Jimmy qu’il démolit la camionnette en heurtant un tramway, toujours en état d’ivresse, bien sûr.  Il ira jusqu’à mentir en disant au mécanicien que le véhicule lui appartient et ne reviendra jamais le récupérer.  Mais, comme toujours, Coffin s’adapte et se tourne vers le transport en commun.

Coffin recevra finalement un télégramme de MacDonald, lui demandant de rentrer d’urgence à Gaspé.  Pendant ce temps, la disparition est rapportée et les recherches s’intensifient.  C’est le 13 juillet 1953 qu’on commence à retrouver les corps, à environ 175 pieds du camp 26.  Leurs effets personnels, incluant une carabine, semblent avoir été éparpillés dans les environs sans trop qu’on sache pourquoi.  Quelques heures après la découverte, le technicien Maurice Hébert et le pathologiste Jean-Marie Roussel débarquent sur les lieux.

Plutôt que de rentrer à Gaspé, Coffin prend l’autobus vers Val d’Or, un endroit qu’il avait déjà habité avec Marion Petrie. Il y rencontre un courtier minier nommé Hastie.  Ce sera en compagnie de celui-ci et d’un autre homme qu’il rentrera à Gaspé, le 20 juillet.  Le policier Doyon s’empresse alors d’amener Coffin avec lui pour revisiter les alentours des camps 21, 24, 25 et 26.  Il dira qu’en retrouvant les chasseurs après avoir acheté la pompe à essence avec le jeune Lindsay, il a vu une Jeep et deux autres chasseurs américains en leur compagnie.  Cette Jeep se retrouvera d’ailleurs au cœur d’une immense controverse par la suite.

Chez Marion Petrie, les enquêteurs Matte et Sirois retrouvent les jumelles qui portent le même numéro de série que celles de Frederick Claar, ainsi que le couteau multifonctions.  Interrogée le 6 août, Marion dira qu’en débarquant à Montréal en juillet, Coffin lui avait raconté avoir vu trois chasseurs seulement.  Interrogé le même jour par deux autres détectives, Coffin mentionne la Jeep et prétend n’avoir reçu aucun cadeau de la part des Américains, mis à part 40$.

Les contradictions s’accumulent.

Coffin sera finalement arrêté le 10 août.  À mon avis, l’un des éléments les plus incriminants se retrouvera dans le fait qu’il admettra aussi avoir ramené à Montréal la pompe à essence acheté avec le jeune Lindsey.  Cette pompe sera retrouvée en possession d’Harold Petrie, le frère de Marion.

Le procès s’ouvre le 19 juillet 1954 avec comme premier témoin la veuve d’Eugene Lindsey.  Bientôt, malgré une preuve de circonstance, la culpabilité de Coffin ne fait plus aucun doute.

Le livre de Me Fortin dissipe les derniers doutes pouvant subsister sur cette affaire et on cesse alors de douter de la mauvaise foi des jurés.

J’ai même eu l’impression que Coffin, comme probablement plusieurs autres accusés, a toujours refusé d’avouer parce qu’il subissait en réalité deux procès : celui de la justice et celui de sa famille.  Il lui était impossible d’avouer à ses parents l’horreur dont il pouvait être capable.

L’auteur nous permet également de comprendre d’autres éléments importants au dossier et qui ont gravité autour du procès, comme l’influence malsaine des médias, la haine que vouaient les gaspésiens à l’endroit des policiers de la ville de Québec et les contradictions de Coffin.  Bref, Me Fortin permet de démystifier cette affaire et de rétablir les faits.  Bref, lorsqu’on atteint le dernier chapitre, on semble n’avoir plus aucune raison de douter de sa culpabilité.

L’idée très répandue de l’injustice entourant cette condamnation résulte principalement des livres de Jacques Hébert.  À cet effet, l’auteur nous rappelle que lors de la Commission Brossard, Me Jules Deschênes avait demandé ceci à Hébert.

–         Sur les 80 témoins, il y en a un, Péclet, dont vous avez lu tout le témoignage; deux, Doyon et Sinnett, dont vous avez lu des extraits, et 77 donc vous n’avez jamais lu le témoignage, au moment de la publication de votre volume?

–         Oui, parce que je n’en sentais pas le besoin; ils ne m’intéressaient pas particulièrement.

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10 thoughts on “L’affaire Coffin: une supercherie?

  1. Je ne suis pas historien et non plus spécialiste de l’affaire Coffin, mais j’ai lu que plusieurs irrégularités auraient été commises au procès. Dès lors, ce que les jurés ont entendu est-il fiable ou crédible pour déclarer l’affaire Coffin une supercherie? Merci de m’éclairer et de m’avoir donné le goût de lire davantage sur le sujet !

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  2. Merci Nicolas de votre commentaire. C’est très pertinent, car c’est une position similaire que j’avais avant de lire le livre de Me Clément Fortin. C’est à dire que je suis trop jeune pour avoir connu l’époque de ce procès, mais les ouï-dire font leur chemin à travers le temps. Je vous dirais que tous mes doutes se sont dissipés lors de ma lecture du livre de Me Fortin, qui explique les irrégularités mais se concentre surtout sur les faits et ce qui a été présenté aux jurés. Je vous assure, vous ne serez pas déçu de votre lecture et il en vaut la peine. Dans mon compte-rendu il ne s’agit que d’un résumé de mes impressions, mais je vous invite à construire les vôtres en lisant cet ouvrage.

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  3. cela doit être un livre extrêmement intéressant sur cette affaire que l on parle encore MAIS dans les livres de Jacques Hébert on apprend rien alors que le livre de Mé Clément Fortin j imagine que l on voit les transcriptions des témoignages pour se mettre dans la réalité du proces de 1954

    Aimé par 1 personne

  4. Jacques Hébert j ai déja accorder une crédibilité MAIS en lisant ces écrits avec esprit critique Formation en Droit je me suis dis il repose son histoire sur l affidavit de Coffin en prison, et sur des soi-diant témoins etc etc ,, l avantage d un affidavit au lieu de témoigner a la cour c est que Coffin ne s est pas faite contre-interroger ,ce qui aurait été dur pour lui avec la preuve biens et circonstanciel que la couronne avait

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