L’Infiltrateur

InfiltrateurBISAILLON, MARTIN. L’Infiltrateur, l’histoire d’Éric Nadeau qui a piégé les Hells et les Bandidos. Les Intouchables, 2005, 212 p.

Je le reconnais : il y a longtemps que j’aurais dû faire le compte-rendu de ce livre, d’autant plus qu’Éric Nadeau fait partie de mes « amis » Facebook. La vie étant ce qu’elle est, même le plus assidu des lecteurs ne peut tout lire ce qui se publie au Québec. Mais peut-être, aussi, que l’attente n’a rendu cette lecture que meilleure.

Dès les premières pages, on a l’impression que l’histoire a déjà pris quelques rides puisqu’il est question de Benoît Roberge, policier vedette aujourd’hui renié par ses collègues et condamné par la justice. Pourtant, c’est lui qui recrutera Nadeau pour en faire le meilleure informateur de notre histoire judiciaire.

Qu’à cela ne tienne, l’histoire de Nadeau est époustouflante. D’entrée de jeu, on comprend que son vécu mérite une place de choix dans notre patrimoine historique judiciaire. Ce n’est pas tous les jours qu’on assiste à la publication d’ouvrages sur ce sujet, et encore moins à partir de témoignages d’agents doubles ou d’agent-source.

Bisaillon lui-même nous met en garde sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un livre scientifique ni d’une étude approfondie de l’histoire des motards ou de la criminalité québécoise, mais ce document mérite tout de même sa place sur nos bibliothèques, ne serait-ce que pour son originalité. En effet, ce n’est pas tous les jours qu’un homme impliqué au cœur du problème ait le courage de nous partager ses expériences.

Si on hésite entre ambition et courage pour situer sa principale motivation, il faut donner à Éric Nadeau le fait qu’il a des couilles en béton. Arrêté en 1990 pour recel d’armes, il purgera une peine de quelques mois qui lui permettra immédiatement de développer des idées bien arrêtés sur les criminels. « C’est là que j’ai découvert à quel point le milieu criminel est composé d’êtres veules, minables et prêts à tout pour obtenir des avantages, même dans des prisons. Ce n’était pas comme dans les films avec des prisonniers ayant un code d’honneur! »

À sa sortie, il est recruté par l’enquêteur Benoît Roberge. Accroc aux sensations fortes, Nadeau aide d’abord celui-ci à coincer un premier trafiquant de drogue, question de faire ses preuves. Puis il grimpe rapidement les échelons, tout en utilisant une couverture qui le fait receleur de marchandises divers. Et le ton emprunté ne manque pas d’humour, en particulier lorsque des voleurs lui ont ramenés une cargaison de 500 vibrateurs. « Je me demandais bien ce que je ferais d’une telle quantité de ces gadgets! », explique Nadeau. « Après avoir fait quelques cadeaux à certaines de mes amies, j’ai réussi, croyez-le ou non, à tous les écouler. Je pense même que certaines épouses délaissées à cause de l’incarcération de leur mari, par ma faute, s’en servent encore de nos jours pendant leurs moments de solitude! ».

Mais le quotidien de Nadeau n’est pas aussi rose. Il est doué, brave et animé de principes. Il gagne sa vie en récoltant des informations permettant ensuite à la police de procéder à d’importantes arrestations. En fait, il est si doué qu’il gravi les échelons jusqu’à se rapprocher des Hells Angels.

Sa proximité avec Pierre « Razor » Toupin l’amènera d’ailleurs à se retrouver au cœur de la guerre des motards, qui débuta le 13 juillet 1994 lorsque les Rock Machines assassinaient Pierre Daoust, un sympathisant des Hells. Nadeau continua de jouer le jeu, au point où sa conjointe ignorait tout de sa collaboration avec la police. Elle le croyait simple truand; un parmi tant d’autres.

Il y a évidemment les risques du métier, et pour Nadeau c’est au début de 1996 que ceux-ci se concrétisent lorsqu’une dizaine de gaillards, qu’il qualifie lui-mêmes de lâches, lui tombèrent dessus pour le battre violemment. Et tout cela pour de faux renseignements colportés à son sujet. Cette dégelée l’amenera cependant à se rapprocher des Rockers pour obtenir une meilleure protection.

Comme on le sait maintenant, les meurtres gratuits des deux gardiens de prison en 1997 donnera un nouveau visage à cette guerre de motards. La première à tomber sous les balles sera Diane Lavigne, le 26 juin 1997. Le 8 septembre suivant, ce fut au tour de Pierre Rondeau. Tous deux étaient d’honnêtes travailleurs et avaient des enfants. Évidemment, Nadeau ne voue aucun respect pour les trois hommes responsables de ces deux meurtres : Stéphane « Godasse » Gagné, Paul « Fonfon » Fontaine et André « Toots » Tousignant. Comme le disait d’ailleurs Nadeau, le milieu criminel ne respecte pas de code et Gagné se mettra vite à table en devenant délateur.

C’est d’ailleurs un aspect que l’on retient du livre, à savoir les fausses idées que l’on se fait généralement d’un certain romantisme du milieu criminel. Il le prouve allégrement par ses 12 années d’expérience comme agent-source. Indirectement, ses propos nous forcent à nous questionner quant aux admirateurs de ce genre de personnages, alors qu’on devrait accorder plus de respect pour des hommes comme Nadeau. D’ailleurs, ce ne sont pas tous les agents-sources qui ont eu la même chance que lui. Certains y ont laissé leur peau, comme ce fut le cas pour Claude de Serre.

Nadeau informe aussi les plus naïfs en démystifiant un mythe selon lequel « il faut savoir qu’à Montréal et partout ailleurs, tous les bars sans exception sont sous le contrôle d’une organisation quelconque en ce qui concerne la vente de drogue. Les tenanciers qui prétendent que leurs établissements sont libres de stupéfiants sont à mon avis de grands menteurs. Même s’ils le voulaient, le Milieu ne leur laisserait simplement pas le choix ».

On survol également l’arrestation de Godasse Gagné, ainsi que celle de Maurice « Mom » Boucher le 18 décembre 1997. L’année suivante, Nadeau essuiera des coups de feu en plein jour.

Nadeau ne manque pas non plus de nous rappeler l’acquittement de Mom Boucher le 27 novembre 1998. En direct à la télévision, Boucher avait manifesté ouvertement sa victoire et donné quelques accolades à certains de ses camarades, sans compter que le soir même il assistait à un gala de boxe où il s’est présenté « vêtu de son dossard des Hells Angels Nomads, accompagné de toute sa cour. Le plus affligeant est qu’une partie de la foule lui a réservé une ovation quant il est apparu dans les estrades ». Ainsi, Nadeau ne manque pas de souligner la lâcheté sociale de ceux et celles qui, sans réfléchir, glorifient ce genre de criminel, comme ce fut le cas par le passé avec des visages comme Blass, Mesrine, Mercier, Rivard et certains autres.

Cet acquittement aura des effets directs en rehaussant le niveau de criminalité et en gonflant à bloc le torce des motards, qui se croyaient maintenant tout permis. Devenu une légende, il suffisait de nommer le nom de Boucher pour susciter la crainte.

Quant à ceux et celles qui seraient tentés d’accuser Nadeau d’avoir profité des fonds publiques en raison des rétributions qu’il touchait pour les renseignements qu’il vendait à la police, il explique que « certains pensent peut-être que j’ai été payé grassement pour ce que j’ai accompli. Eh bien, s’il avait fallu que la police utilise ses propres hommes pour obtenir les informations que je recueillais, cela aurait coûté des millions de dollars en temps, en formation, en hommes et en services techniques ».

Et si après tout cela on est encore tenté de vouer du respect aux motards, Nadeau se charge intelligemment de nous rappeler la triste fin de Natacha Desbiens, la femme d’un Rocker. Après la disparition de son mari, victime d’une purge interne, celle-ci multiplia ses appels auprès des Rockers pour les menacer de tout révéler à la police si on ne lui ramenait pas son mari. « Le 16 juin 2000, des Rockers se sont amenés chez elle à Saint-Roch-de-Richelieu. Ils l’ont d’abord battue sauvagement. Puis, ils lui ont logé une balle dans la tête. Pour couronner le tout, ils ont mis le feu à sa résidence. Quant au petit orphelin âgé de deux mois, un Rocker que je connais l’a pris dans son petit siège muni d’une poignée et l’a abandonné sur le pas de la porte de la maison incendiée ».

Tout à fait dégueulasse! Voilà qui confirme d’ailleurs les prétentions que Nadeau exposait dès les premières pages, à savoir que le fameux code d’honneur chez les criminels n’existe pas. Ce n’est que fumisterie.

Après le meurtre d’un ami, qui habitait la même rue que lui, Nadeau se sortira lui-même d’une tentative de meurtre à son endroit, et ce à la toute dernière minute. C’est d’ailleurs l’un des moments forts du livre.

On passe ensuite par la tentative de meurtre contre le journaliste Michel Auger qui, le 13 septembre 2000, a été atteint par six des sept balles qui ont été tirées dans sa direction. Ce sera là pour Nadeau l’occasion de prouver l’immaturité et le bas niveau d’intelligence des motards, d’autant plus qu’il connaissait le tireur.

Son coup de maître sera sans doute celui de réussir l’exploit de se faire transfuge afin de passer des Hells Angels aux Bandidos, sans être soupçonné de quoi que ce soit.

Pour plusieurs, Éric Nadeau reste connu pour l’opération Amigos, qui s’est terminée en queue de poisson avec la tentative d’assassinat sur Steven « Bull » Bertrand. Nadeau a tenté de prévenir la police de la prépration de l’attentat, mais sans succès, ce qui lui fait dire qu’il y a des intentions cachées derrière cette opération. Car il y avait des caméras et des micros pratiquement partout. En janvier dernier, lors d’un reportage consacré à la saga de Benoît Roberge, l’émission Enquête en présentait de courts extraits.

D’ailleurs, Nadeau ne se gêne pas pour dénoncer le comportement de son contrôleur de l’époque, qu’il se garde bien de nommer, évidemment.

Son arrestation en direct à la télé marquera un point tournant dans sa carrière. Bien qu’il retournera dans son rôle dès le lendemain, sa carrière d’agent-source prit fin peu de temps après, non sans qu’une dernière tentative de meurtre ait lieu à son endroit.

Avec le recul, l’image de Benoît Roberge s’est largement transformée. Si Nadeau se gardait de le critiquer dans ce livre publié en 2005, il en allait autrement lors de son passage à Enquête en janvier 2014.

Contrairement aux romans policiers, le récit de Nadeau ne se termine pas dans l’eau de rose mais dans la vérité, c’est-à-dire le goût amer d’une fin d’opération impliquant de dangereux criminels et un flic au comportement plus que douteux. Non seulement il a risqué sa vie durant 12 ans mais au moment de livrer son histoire à Bisaillon il n’avait pas reçu le salaire promis, ne bénéficiait d’aucune protection policière et devait même vivre séparé de sa famille.

En conclusion, il ne donnait lui-même pas très cher de sa peau. Heureusement, il est toujours de ce monde pour témoigner et, peut-être, satisfaire ses lecteurs en nous réservant un autre livre, car c’est l’idée qui circule dans les dernières pages. La chose est claire : il n’a pas encore tout dit ce qu’il savait, sans compter qu’il serait intéressant de savoir comment il a pu s’adapter à sa « vie ordinaire ».

Pour consulter le blog d’Éric Nadeau, consultez la section « Liens » d’Historiquement Logique ou cliquez directement sur le lien suivant : http://ericnadeau.blogspot.ca/

 

 

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Catégories :1900-1999 (20ème siècle), Comptes-rendus de livres, Histoire du Québec

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9 réponses

  1. Merci pour ce si beau texte 12 ans comme agent d’infiltration tout ce que j’ai dit à cette époque ce produit aujourd’hui… Il y aura une suite maintenant que tout les procès sont terminé rien ne m’empêchera de tout dire et bien sur faire la lumière sur l’arrestation de Benoit Roberge. Merci Éric…

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  2. D’accord sur les idées et sur la forme aussi, assez bien écrit ^^

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  3. J’aurais bien aimé lire ce livre…j’ai contacte monsieur Nadeau par e-mails…malheureusement ou heureusement selon le cas !…mais pour moi c’est malheureux car touts les copies de son ouvrage ce sont vendus….je fouinerai les ventes de garage qui sais !

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  4. De..je suis pas certaine!…j’ai cliqué pour le livre et ça m’a indiqué Renaud Bray..j’ai cliqué encore…et ça indiquait zéro quantité..mais qu à une bibliothèque archives je sais plus trop..que je pouvais m abonner et réserver…et aussi que le livre n est pas disponible en ebook..mais je ne sais pas simtout ça part de amazon !…moi je vais juste sur Google store…je suis trop nul avec Internet…c’est rendu grave !…vous voulez rire un peu ?…je voulais brancher les fils trois couleur pour dvd…mais ma télé à juste un endroit…je sais pas quoi faire …j’appelle mon gars…il connaît très bien sa mère !…alors il a pas perdu de temps à m’expliquer…j’aurais rien compris de toute façon…alors il m’a dit…débranche ta boîte du câble de la télé..branche ton dvd..quand tu as fini..débranche le câble !…c’est tout dire à quel point la techno ne me va pas !…bref…imaginez moi avec Internet !…je pratique depuis un an maintenant…je trouve rarement ce que j’ai envi de voir !…je n’abandonne pas !..au revoir !!

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  5. Merci pour tout vos commentaires… Dans mon prochain livre la vérité sur ma vie d’agent d’infiltration et qu’a l’époque de la sortie de mon livre les jurés n’étant pas encore choisi pour le projet AMIGO et plusieurs membres des Hell’s Angels était eux aussi en attente dans PRINTEMPS 2001 je ne pouvais dire tout sur ma réel vie d’agent d’infiltration comme le fait que lors de mes présence en prison j’étais en mission d’infiltration la première fois pour la GRC et la deuxième fois au SPVM que pour des raisons stratégique les motards incarcérés en attente de procès devait ignoré aussi pour des raison de sécurité qu’en réalité je n’avait pas de passé de truand cela faisait partie du scénario a l’époque pour me faire un passé de truand pour donner de la crédibilité a mon personnage… Mon deuxième livre sort bientôt tout sera expliquer… Je remercie Éric Veillette pour ce beau texte et son super travail fait avec rigueur merci Éric

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    • Merci à toi, Éric Nadeau, pour ce beau compliment. Je crois que nous sommes plusieurs à attendre cette suite à ton aventure unique. J’en ferai aussi un compte-rendu pour les lecteurs d’Historiquement Logique, dès que possible. Bonne chance avec ce nouveau livre. 😉

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