Les grandes promesses de Jean-Pierre Corbin


Jean-Pierre Corbin (photo: Radio-Canada)
Jean-Pierre Corbin (photo: Radio-Canada)

Depuis hier matin, Jean-Pierre Corbin sème encore la controverse en annonçant, comme je le soulignais dans un article du 15 mars dernier (Jean-Pierre Corbin résoudra-t-il l’affaire Dupont?), la sortie prochaine de son livre. C’est ce qu’on annonçait dans le quotidien Le Nouvelliste. Rarement aura-t-on vu une saga trifluvienne attirer l’attention des manchettes depuis près de 45 ans.

Je ne reviendra évidemment pas sur toutes mes appréhensions envers ce livre, car je l’ai fait dans mon texte du 15 mars, mais disons qu’il est étonnant de l’entendre déclarer que « ça me fait du bien aussi de pouvoir raconter ce qui s’est passé, c’est moi qui étais pris avec ça. Et puis, la famille a le droit de savoir ». Or, Corbin est en contact avec les frères Dupont depuis une quinzaine d’années; alors pourquoi attendre la sortie d’un livre pour leur dire « la vérité » à propos de leur père?

À la journaliste Mylène Moisan, Corbin révélait que son principale informateur était l’ancien policier Lawrence Buckley. Mais voilà, Buckley est décédé en 1995. Et Corbin a assisté aux audiences de la commission d’enquête publique en 1996. Pourquoi alors ne s’est-il pas levé pour dévoiler ce qu’il « savait »? Serait-il en mesure de le dire sous serment?

Bien sûr, il a réponse à tout. Confronté à cette question, il explique avoir promis à Buckley de ne rien révéler aussi longtemps que les trois complices du meurtre seraient encore en vie. Si Dallaire est décédé dans les années 1980 et Buckley en 1995, Jean-Marie Hubert s’est éteint en 1998. Libéré de son soi-disant pacte du silence, pourquoi ne pas avoir sorti le chat du sac cette année-là?

En 2003, à l’émission radiophonique Omnibus, il refusait toujours de nommer les prétendus assassins.

Décidément, ses explications ne collent pas toujours et il est à parier que sous serment, interrogé et contre-interrogé, sa version ne tiendrait pas la route bien longtemps.

Mais cela n’arrivera pas. Officiellement, le dossier est clos. Et la justice n’a pas à commenter ce que certains auteurs peu scrupuleux écrivent au fil du temps. Il suffit de penser aux ouvrages mensongers de Jacques Hébert dans le dossier de l’affaire Coffin. Et cette tendance n’est pas aussi rare qu’on pourrait le croire. Une fois les principaux acteurs d’un dossier décédés, il arrive que naissent des rumeurs ou des théories dont le niveau de rigueur varie énormément. Même après plus de quatre siècle les débats se poursuivent sur l’assassinat du roi Henri IV.

Rappelons seulement que tout ce qui est dit hors d’un tribunal est considéré comme du ouï-dire, et le ouï-dire est irrecevable aux yeux de la justice.

La Sûreté du Québec a d’ailleurs déclaré cette semaine qu’elle n’avait pas l’intention de rouvrir le dossier, et pour cause. Il faudrait des preuves pour le faire. En trouvera-t-on dans le bouquin de Corbin?

Mais d’où lui vient donc cette théorie? Buckley aurait-il osé se payer sa tête en lui « montant un bateau »? N’oublions pas qu’il a assisté aux témoignages de 1996, et qu’il promet un livre depuis au moins 2003, alors il a amplement eu le loisir d’ajuster ses affirmations en fonction des zones grises du dossier. Se serait-il amusé à combler les vides de l’histoire ou y a-t-il vraiment eu un meurtre?

Une théorie, voilà ce que sera le livre de Corbin. Une théorie dont la solidité sera scrupuleusement étudiée dès sa parution.

J’ai moi-même consacré plus de deux années et demi à élaborer un manuscrit intitulé L’affaire Dupont : une saga judiciaire. Mon étude approfondie repose sur plus de 3,000 pages de transcriptions sténographiques des témoignages rendus en 1995 et 1996. S’il m’est impossible de préciser une date de sortie pour le moment, je peux cependant vous assurer que mon seul but est d’être pleinement objectif afin de permettre aux lecteurs de construire eux-mêmes leur propre opinion.

Au nom de l’Histoire et de ce que la société en retiendra dans le futur, il est malheureux de voir des individus qui s’improvisent auteurs tout en utilisant un style narratif partial. C’est là considérer les lecteurs comme des ignards.

Dans son éditorial du 29 avril, Jean-Marc Beaudoin, lui-même l’un des témoins impliqué en 1969, nous rappelait subtilement qu’il était préférable d’être prudent. En effet, les arguments utilisés pour appuyer la thèse de meurtre doivent être interprétés avec professionnalisme et rigueur avant de sauter trop rapidement aux conclusions.

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