Albert Johnson, le mystérieux trappeur du Nord-Ouest


L'acteur Charles Bronson a personnifié le mystérieux Albert Johnson dans le film Death Hunt (1981).
L’acteur Charles Bronson a personnifié le mystérieux Albert Johnson dans le film Death Hunt (1981).

Le nom d’Albert Johnson résonne encore comme l’un des plus grands mystères judiciaires canadiens.  La chasse à l’homme qu’il a provoquée en 1932 demeure l’une des plus inoubliables de toute l’histoire de la Gendarmerie Royale du Canada (GRC), que l’on désignait encore à cette époque sous le nom de Royal Canadian Mounted Police (RCMP).

Tout semble avoir commencé le 7 mai 1931 à une quinzaine de milles au nord de Keno, sur le Territoire du Yukon.  Thomas Coleman, un caporal de 27 ans de la RCMP, patrouillait dans le secteur à l’aide de ses chiens de traîneau lorsqu’il aperçut dans la neige les traces d’un homme se déplaçant sans l’aide de raquettes.  Ce détail lui fit penser que l’homme ne pourrait pas aller bien loin et qu’il avait probablement quitté le sentier pour s’adonner à la chasse.  Engagé pour faire le recensement, Coleman descendit de son traîneau et parcourut environ 400 verges avant d’apercevoir une silhouette portant un énorme bagage sur son dos.  En marchant, Coleman eut l’impression que le mystérieux personnage avait entendu les cris de ses chiens et qu’il avait ainsi tenté de prendre une autre direction.  La question était de savoir pourquoi.

En voyant le caporal, l’homme épaula une carabine qu’il pointa sur Coleman.  Préférant éviter les ennuis, Coleman rebroussa chemin.  Quelques milles plus loin, il retrouva un certain John Kinman à son campement, qui lui expliqua avoir récemment vu passer un homme chargé d’un bagage si lourd que cela aurait pu briser les reins d’une mule, en plus de deux carabines, dont l’une lui avait semblé être de marque Savage.

En retournant à Keno, le caporal Coleman se souvint alors avoir croisé, un peu plus tôt cette année-là dans un magasin, un homme étrange et peu bavard.  Coleman avait alors demandé au propriétaire du magasin, Dick O’Loane, s’il savait de qui il s’agissait.  O’Loane l’ignorait, mais se souvenait avoir informé l’étranger sur le fait que le caporal aurait besoin de son nom pour le recensement.  L’individu avait tout simplement répondu qu’il avait déjà été recensé dans la localité de Mayo.

Coleman prit alors le téléphone et appela son collègue Don Pearks à Mayo, qui lui expliqua ne jamais avoir recensé quelqu’un de semblable.

Big John McDonald, un habitant du coin, rencontra lui aussi un mystérieux personnage qui lui aurait offert 5$ pour qu’on lui indique la route du nord.  McDonald trouva cela étrange car l’hospitalité voulait qu’on donne généreusement ce genre de renseignements sans demander quoi que ce soit en retour.

Le 7 juillet 1931, deux frères Indiens, William et Edward Snowshoes, qui descendaient tranquillement la Peel River à bord de leur canot, se dirigeant vers Fort McPherson, aperçurent un homme assis sur son paquetage au bord de la rive.  Sans s’arrêter, les deux frères crurent que l’homme pouvait être Albert Johnson, le beau-frère d’un ami dont la venue était annoncée.

  • Albert Johnson?, hurla l’un des deux frères.
  • Qu’est-ce que vous voulez?, répliqua l’homme en se levant.
  • Êtes-vous Albert Johnson?
  • Oui. Est-ce que je suis sur la rivière Porcupine?
  • Non. Ici, c’est la rivière Peel. La rivière Porcupine est à 100 milles plus à l’ouest.

Johnson secoua alors la tête et s’assied de nouveau sur son paquetage.  La conversation venait de prendre fin, tandis que les frères Snowshoes continuèrent de s’éloigner.

Après leur être venu en aide lors d’une épidémie, Paul Nieman était devenu un ami proche des Indiens du secteur.  Or, la sœur de Nieman venait d’épouser un certain Albert Johnson qui devait venir prochainement dans la région.  Les deux frères avaient simplement cru qu’il s’agissait de lui.

Le 9 juillet, celui que l’on identifierait maintenant comme Albert Johnson se présenta dans un poste de traite du Fort McPherson pour y acheter un fusil de calibre .16 et 25 cartouches.  Le propriétaire du magasin, un dénommé Douglas, nota que son client savait ce qu’il voulait, qu’il ne traînait pas et qu’il disposait de beaucoup d’argent.  Après cet achat, Johnson installa sa tente au bord de la rivière.

Sachant qu’on le regardait, il planta deux petits piquets de bois à une distance étonnante et, un revolver dans chaque main, les coupa avec une facilité qui impressionna les témoins de la scène.  Bien qu’il semblait vouloir conserver sa solitude, l’auteur Dick North croit que cette démonstration servait principalement à dissuader qui que ce soit d’en vouloir à son argent.

Dans le film Death Hunt (1981), l'acteur Lee Marvin campait le rôle d'Edgar Millen de la RCMP.  Bien que basé sur l'histoire vraie de cette chasse à l'homme incroyable, le film se gardait cependant de faire mourir Millen et Johnson.
Dans le film Death Hunt (1981), l’acteur Lee Marvin campait le rôle d’Edgar Millen de la RCMP. Bien que basé sur l’histoire vraie de cette chasse à l’homme incroyable, le film se gardait cependant de faire mourir Millen et Johnson.

Un pêcheur du coin nommé Abe Francis, qui tenta de lui parler à quelques reprises, constata que Johnson essayait toujours de lui cacher son visage.  Un jour qu’un violent orage frappa, on alla lui proposer de venir s’installer à l’intérieur des bâtiments avec les autres afin de se protéger, mais Johnson refusa et demeura silencieusement dans sa tente.  Il semblait préférer les foudres de la nature à la compagnie des hommes.

Peu après, il parut intéressé par le fait que personne ne trappait dans la région située entre l’Arctic Red River et la Peel River.

Le 21 juillet, le constable de la RCMP Edgar « Spike » Millen, 30 ans, rencontra Johnson à Fort McPherson et tenta de le questionner.  Johnson lui aurait seulement dit avoir passé l’année précédente dans les prairies.  Millen l’informa alors que s’il voulait trapper il allait devoir se procurer un permis auprès des forces policières.  Peu après, Johnson fit l’acquisition d’un canot et de nombreuses provisions.  Il aurait également échangé quelques mots avec un aventurier d’origine norvégienne du nom de Ole Ostenstad, à qui il aurait brièvement confié être lui aussi originaire de Norvège.

Et puis, un matin, Johnson quitta la réconfortante civilisation du Fort McPherson.  D’autres pêcheurs le virent pagayer dans son canot dans une région réputée dangereuse, même pour les meilleurs aventuriers.  Johnson choisit un point situé à environ 8 milles de Destruction City pour y construire une cabane en bois rond d’environ 8 par 10 pieds.  Il avait choisit soigneusement le site, qui lui permettait d’avoir une excellente vue sur trois côtés.  Durant plusieurs semaines, personne n’entendit parler de lui.

Le jour même de Noël, un Indien nommé William Nerysoo entra dans le poste d’Arctic Red River pour se plaindre au constable Millen du fait que Johnson avait non seulement déniché ses pièges mais les avait également pendus à des arbres.  Le 26 décembre 1931, Millen ordonna alors aux constables Alfred « Buns » King et Joe Bernard de se rendre jusqu’à la cabane de Johnson pour l’interroger en lien avec cette histoire de trappe.

C’est par un froid de -40° C que King et Bernard atteignirent la cabane de Johnson, le 28 décembre vers midi.  Les deux agents remarquèrent la présence de traces de pas dans la neige, ainsi que de la fumée s’échappant de la cheminée.  King frappa à la porte en s’identifiant et demandant à parler à Johnson.  Peu après, il se retrouva nez à nez avec lui dans la petite fenêtre située à droite de la porte.  En voyant King, Johnson referma aussitôt le rideau improvisé qu’il avait fabriqué à partir d’un sac.

King et Bernard restèrent sur place durant une heure, mais sans obtenir la moindre réponse.  Ils se dirigèrent alors vers Aklavik, où ils obtinrent un mandat de perquisition et des renforts.  Maintenant accompagnés du constable R. G. McDowell et du constable spécial Lazarus Sittichinli, King et Bernard retournèrent à la cabane du mystérieux montagnard, où ils arrivèrent le 31 décembre, encore une fois en milieu de journée.

Les problèmes ont commencés lorsque des agents de la RCMP se sont rendus jusqu'à la cabane de Johnson pour le questionner en lien avec la disparition de pièges appartenant à des trappeurs.
Les problèmes ont commencés lorsque des agents de la RCMP se sont rendus jusqu’à la cabane de Johnson pour le questionner en lien avec la disparition de pièges appartenant à des trappeurs.

Prudent, King s’approcha de la porte et frappa du revers de sa main.  Aussitôt une balle traversa la porte.  Bien que touché et propulsé dans la neige, King rampa pour se mettre à l’abri.  Immédiatement, Bernard, McDowell et Sittichinli attachèrent King sur un traîneau et entamèrent une course de 80 milles pour tenter de lui sauver la vie.  Ils mirent une vingtaine d’heures à atteindre Aklavik.  Par chance, les organes vitaux de King n’avaient pas été touchés.  Pris en charge par un médecin, il se remettra sur pieds en trois semaines.

Le 4 janvier 1932, l’inspecteur Eames quitta Aklavik en compagnie de McDowell, Bernard, Sittichinli, Ernest Sutherland, Karl Gardlund, et Knut Lang.  Il envoya également un message radio au constable Edgar Millen afin de lui donner rendez-vous à l’embouchure de la Rat River.  Après tout, Millen était le seul policier à avoir parlé face à face avec Johnson.  Deux jours plus tard, Millen rejoignait l’équipe, tandis qu’Eames achetait 20 livres de dynamite.

Dans leur approche de la cabane, un guide indien leur fit perdre de précieuses heures dans un froid toujours aussi intense, ce qui eut pour effet d’appauvrir sérieusement leurs provisions.  Mais lorsqu’ils encerclèrent enfin la cabane de Johnson au cours de la matinée du 9 janvier 1932, la cheminée fumait toujours.

Plusieurs stratégies furent tentées pour s’approcher, mais à chaque fois un feu nourri les repoussa.  En fait, les hommes constatèrent que Johnson semblait faire feu à partir d’ouvertures pratiquées au bas des murs, près du sol.  À un certain moment de la fusillade, Lang aurait réussi à s’approcher suffisamment de la porte pour la pousser du canon de son arme et découvrant ainsi que Johnson se tenait dans une sorte de sous-sol, le plaçant ainsi sous le niveau du sol et donc à l’abri de la plupart des tirs faits contre lui.  Lang crut le voir utiliser deux armes de poing, mais en raison des découvertes réalisées plus tard, l’auteur Dick North dira qu’il s’agissait plutôt d’un fusil de chasse et d’une carabine de calibre .22 tronçonnés.

Seul contre neuf hommes armés, Johnson continua de tenir le siège jusqu’en soirée.  Mais pour Eames le temps commença à presser, d’autant plus que les provisions manquaient.  Il tenta d’affaiblir la structure de la cabane en lançant quelques bâtons de dynamite, mais sans succès.  Probable que ceux-ci étaient devenus inefficaces en raison du froid intense.

Vers minuit, Lang se porta volontaire pour installer de la dynamite sur le toit, et l’explosion qui en suivit éventra en partie le logis.  Au milieu de cet amas de débris, Lang se retrouva brièvement face à Johnson, qui paraissait étourdi.  Sans qu’on sache pourquoi, Lang ne put tirer.  Johnson reprit rapidement ses esprits et donna encore le ton à la fusillade, forçant Lang à se réfugier une fois de plus près de la rivière.

Avant l’aube du 10 janvier, Eames utilisa ce qui lui restait de dynamite pour éventrer le reste de la cabane.  Après l’explosion, Eames et Gardlund s’approchèrent.  Encore une fois, Johnson les étonna en faisant éclater la lampe de poche que Gardlund tenait à la main à l’aide d’un tir précis, ce qui força les deux hommes de loi à rebrousser chemin.

Après avoir livré l’une des plus étranges batailles de toute l’histoire du nord-ouest, Eames et ses hommes décidèrent de plier bagages vers 4h00 du matin et de retourner à Aklavik.  Millen et Gardlund revinrent sur les lieux le 14 janvier, mais seulement pour découvrir que Johnson avait enfin abandonné sa cabane pour prendre la fuite.  Déjà à la radio, la nouvelle de celui qu’on surnommait « the Mad Trapper of Rat River » (le trappeur fou de Rat River) se propageait.

Pendant ce temps, Millen et Gardlund inspectèrent les lieux.  Ils retrouvèrent une cache fixée au sommet d’un arbre et le canot que Johnson avait acheté l’été précédent, mais sans pouvoir mettre la main sur des objets pouvant permettre d’en apprendre davantage sur sa réelle identité.  De plus, ils n’avaient aucune idée de la direction empruntée par Johnson.  Non seulement la période de clarté était courte à cette époque de l’année mais une tempête de neige sévissant depuis la nuit de la dernière fusillade couvrait déjà les traces du fugitif.

Dans son rapport officiel, Eames décrira Johnson comme quelqu’un de très résolu, déterminé et capable de réagir très rapidement.

La seconde équipe à quitter Aklavik le 16 janvier se composait de John Parsons, ancien membre de la RCMP; le trappeur Frank Carmichael; le trappeur Noël Verville; Ernest Sutherland; Sittichinli; le sergent Earl F. Hersey; et le sergent R. F. Riddell.  Hersey était un ancien athlète olympique et Riddell un spécialiste dans la survie nordique et les chiens de traîneaux.

Le 21 janvier, de nouveau confronté au manque de provisions, Eames confia le commandement du groupe à Millen tandis qu’il quitta avec quelques hommes pour aller chercher nourriture et équipements.  Accompagné de Gardlund, Verville et Riddell, Millen découvrit finalement une cache rempli d’une importante quantité de nourriture.  Croyant pouvoir le coincer, les quatre hommes observèrent la cache à distance durant des heures à l’aide de leurs jumelles.  Mais Johnson évita le piège.

Le 28 janvier, l’épuisement s’était généralisé.  Les hommes ne disposaient plus que de quelques biscuits, un peu de thé et du bacon, sans oublier que la nourriture pour leurs chiens de traîneaux était pratiquement épuisée.  Ils firent un feu, le temps de s’arrêter un moment.  Comme il en avait pris l’habitude, Riddell se mit à errer autour du camp et découvrit des traces remontant, selon lui, à deux jours.  Il faisait nuit lorsqu’il revint faire part de sa découverte à ses collègues.  Au matin du 29 janvier, les quatre hommes retournèrent sur place pour inspecter les traces qui les conduisirent à quelques camps temporaires utilisés par Johnson.  D’ailleurs, une étude de ses déplacements leur permit d’en apprendre un peu plus à son sujet.  Par exemple, le fugitif se déplaçait principalement sur les crêtes, là où la neige était plus dure et les traces de pas moins visibles.

Il avait aussi pour habitude de se déplacer en zig zag, de se nourrir de petits mammifères puisqu’il lui aurait fallu utiliser un gros calibre pour abattre du gros gibier, ce qui aurait ainsi pu révéler sa position.  De plus, il se déplaçait extrêmement rapidement pour un homme qui transportait un bagage lourd, sans bénéficier de ravitaillement de qui que ce soit, et tout cela en s’arrêtant à peine pour faire occasionnellement un modeste feu.  Bref, personne n’arrivait à comprendre comment il pouvait se reposer.

Des Indiens informèrent les représentants de la RCMP d’un coup de feu survenu dans la région de Bear River.  Johnson se sentait-il suffisamment en confiance pour utiliser une arme de gros calibre, croyant avoir semé ses poursuivants?  Millen doutait de l’information, mais décida finalement d’aller voir.  Les hommes retrouvèrent les restes d’un caribou fraîchement abattu.  Au moment de perdre la trace, c’est en regardant plus bas qu’ils aperçurent une colonne de fumée.  Millen et ses hommes venaient de repérer le camp temporaire de Johnson, adossé au bas d’un ravin.

Après s’être suffisamment approché pour distinguer le feu de camp, ils attendirent deux heures sans jamais apercevoir Johnson.  Par contre, ils pouvaient l’entendre siffler et fredonner à travers les arbres.  Il était donc là.

Lorsqu’ils décidèrent finalement de s’approcher pour tenter de l’appréhender, Albert Johnson fut alerté par le bruit de l’un deux qui chargeait une cartouche dans la culasse de son arme.  La fusillade éclata aussitôt.

Au moment où Johnson sauta par-dessus son feu de camp pour se réfugier derrière un arbre, il s’effondra sous un tir de Gardlund, ce qui fit dire à ce dernier qu’il venait de toucher le fugitif.  Millen cria pour le raisonner, mais il n’y eut aucune réponse.  Après une attente de deux heures, Millen et Riddell se redressèrent pour tenter une approche.  Après avoir fait cinq pas, un tir passa au-dessus de la tête de Riddell.  Millen mit un genou au sol et tira dans la direction de Johnson, sans l’atteindre.  Johnson répliqua avec sa carabine Savage, manquant sa cible à son tour.  Mais Johnson tira deux autres coups successifs.  Millen tenta alors de se relever, mais laissa aussitôt échapper sa carabine dans la neige avant de s’écrouler.

Gardlund parvint jusqu’à sa hauteur mais seulement pour découvrir qu’Edgar Millen était mort d’une balle dans le cœur.  Il fut alors décidé que Riddell retourne à Aklavik pour des renforts.  Pour leur part, Verville et Gardlund protégèrent le corps de Millen contre d’éventuels prédateurs avant de regagner leur campement temporaire situé à un mille de là, où les attendait Hersey, récemment revenu d’Aklavik.  Le corps de Millen fut récupéré par Hersey le lendemain matin.

On découvrit ensuite que Johnson s’échappa en grimpant la paroi abrupte du ravin à laquelle il avait adossé son feu de camp.  Dick North écrira que les hommes de loi avaient l’impression de se battre contre un démon plutôt qu’un être humain.

Pendant que la radio diffusait les derniers détails de cette incroyable chasse à l’homme, incitant une partie de la population à voir le « trappeur fou » comme un héros, l’inspecteur Eames demanda l’appui d’un avion, une première dans l’histoire de la RCMP.  Sa requête transita jusqu’à Ottawa.  La question fut brièvement débattue entre le Major Général MacBrien et le ministre de la défense de l’époque, Hugh Guthrie.  Ainsi, le 3 février 1932, quatre jours après la mort d’Edgar Millen, un monoplace de type Bellanca se joignait à la chasse à l’homme.  Contrairement à ce qu’on verra dans le film Death Hunt réalisé en 1981, à savoir que l’appareil était muni d’une mitrailleuse, l’avion servit principalement à améliorer le ravitaillement des équipes de recherche agissant sur la première ligne.  Ainsi put-on réduire de trois jours à une vingtaine de minutes les délais de liaisons.

Parmi les hommes supplémentaires qui se joignirent aux recherches on retrouvait quelques noms à consonance francophone, tel que Constant Ethier et August Tardiff.  Le monoplace Bellanca, piloté par W. R. « Wop » May, s’invita dans les recherches seulement le 7 février.  Au cours de la Première Guerre Mondiale, May avait abattu 13 aéronefs allemands.

Le 8 février 1932, Riddell et Wop May aperçurent du haut des airs les traces de Johnson près de la Barrier River.  Celui-ci avait décrit quelques cercles, semble-t-il pour tromper ses poursuivants.  Mais ses cercles ne furent pas assez grands et plutôt que de les prendre à revers il revint devant eux, dans ses anciennes traces.  Quoi qu’il en soit, il avait déjà prouvé son incroyable résistance physique car il arrivait à tenir tête à des hommes qui bénéficiaient de chiens de traîneaux, de ravitaillements fréquents et de l’avantage du nombre qui leur permettait des repos plus fréquents.

Le 9 février, un important blizzard cloua l’avion au sol.  Pendant ce temps, le fugitif se dirigeait vers les montagnes Richardson, une extension lointaine des Rocheuses.  Il semblait vouloir les franchir dans sa quête désespéré d’atteindre une liberté complète, mais les experts de l’époque étaient convaincus qu’un homme seul, surtout après une éreintante fuite d’une trentaine de jours, n’arriverait jamais à les traverser.  Or, le 12 février, un premier rapport plaçait Johnson de l’autre côté des montagnes, sans compter qu’il paraissait toujours aussi solide sur ses jambes.

Le 13 février, Wop May repéra du haut des airs les traces de Johnson qui allaient cependant se perdre parmi celles d’un important troupeau de caribous.  Les 15 et 16 février, ce fut un épais brouillard qui ralentit considérablement les recherches en plus de clouer l’avion au sol.

Au matin du 17 février, alors que le brouillard se dissipait lentement, les recherches reprirent.  Ce que les hommes ignoraient, c’est que le fugitif avait lui aussi passé la nuit non loin de là.  Vers midi, ils se retrouvèrent en face de Johnson, qui traversait l’Eagle River.  Hersey dira plus tard qu’en l’apercevant, Johnson tenta de regagner la rive.  Hersey ouvrit le feu.  Johnson fit quelques pas de course avant de se retourner brusquement et de riposter à l’aide de sa carabine Savage de calibre .30-30.  Hersey, qui était agenouillé dans la neige, fut atteint par la balle qui le blessa au coude, au genou et à la poitrine.  Cette seule balle le mit hors de combat.

Johnson se barricada finalement dans la neige, au centre de la rivière, tandis que deux groupes de tireurs se formèrent, chacun de leur côté de la rivière.  Le fugitif devait donc essuyer un feu croisé.  Un premier tir atteignit les cartouches que Johnson transportait dans une poche, créant une explosion qui lui occasionna une blessure à la cuisse.  Un autre projectile s’enfonça dans son épaule et un troisième dans son côté, mais le trappeur coriace continuait toujours de faire feu sur ses poursuivants.

Du haut des airs, May et un dénommé Bowen prirent quelques photos de la scène de la fusillade en direct, tandis qu’au sol l’inspecteur Eames demandait désespérément à Johnson de rendre les armes.  Ce sera également Wop May, du haut de sa position privilégiée, qui comprit que Johnson était finalement mort.

Le premier à s’approcher de lui fut Sid May (aucun lien de parenté avec le pilote).  Le mystérieux trappeur avait effectivement succombé à ses blessures.  La chasse à l’homme venait de prendre fin, mais non sa légende.

Cette photo du corps de celui qu'on appelle Albert Johnson a été prise à Aklavik après la fusillade du 17 février 1932.  Malgré cela, son identité demeure toujours un mystère complet.
Cette photo du corps de celui qu’on appelle Albert Johnson a été prise à Aklavik après la fusillade du 17 février 1932. Malgré cela, son identité demeure toujours un mystère complet.

Hersey survivra à ses blessures et confiera plus tard ses souvenirs à l’auteur Dick North.  Le corps d’Albert Johnson fut ramené à Aklavik, où il fut pris en photos.  Car si on avait réussi à le stopper les autorités n’étaient toujours pas parvenues à l’identifier.  Avant l’inhumation, un médecin détermina qu’il mesurait 5 pieds et 9 pouces et demi, pesait 150 livres, avait les yeux bleus et des cheveux bruns clairs.  Il estima son âge entre 35 et 40 ans.  Ses empreintes digitales furent immortalisées et envoyées à la fois à Ottawa et Washington, D.C.

On retrouva sur lui une somme de 2,410$ en argent canadien et deux billets de 5$ américain; cinq perles d’une valeur de 15$ et cinq dents en or évaluées à 3.20$; une carabine Savage Model 99 de calibre .30-30; un fusil de chasse tronçonné de marque Iver Johnson de calibre .16; une carabine Winchester Model 58 de calibre .22; 39 cartouches de calibre .30-30 et quatre cartouches de calibre .16; un compas de poche; 32 pilules; une hache; un sac à dos; une canne de lard; et un écureuil mort.  Puisqu’aucune carte d’identité ni autre document écrit ne fut retrouvé sur lui, on eut l’impression qu’il provenait de nulle part.

Puisqu’aucune identification formelle n’eut lieu, les rumeurs se multiplièrent.  On le fit espion étranger et tantôt braqueur de banque en cavale.  Bref, l’imagination humaine souleva tous les scénarios possibles mais sans respect pour une vérité objective.

En 2005, l’auteur Dick North publia lui-même l’histoire en promettant de résoudre le mystère grâce à la publication d’une photo inédite.  Mais on se doit de demeurer extrêmement prudent face aux analyses photographiques.  De toutes les pistes proposées par North, aucune ne comporte la moindre preuve sérieuse.

Le 11 août 2007, une équipe financée par Discovery Channel exhuma le corps d’Albert Johnson dans le but de pratiquer des tests ADN.  Tous les candidats testés furent rejetés avec une certitude estimée à 100%, incluant ceux proposés par Dick North.  Une analyse dentaire souleva l’hypothèse selon laquelle Johnson n’était pas d’origine canadienne mais aurait plutôt grandi dans le mid-ouest américain, ou possiblement en Scandinavie.  Son âge au moment de mourir fut estimé à 30 ans.

Bibliographique :

NORTH, Dick.  The Mad Trapper of Rat River, a true story of Canada’s biggest manhunt.  The Lyons Press, Guilford, Connecticut, 2005, 338 p.

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