La clef de l’énigme absolue


Page couverture affaire TherrienLEFEBVRE, Jean-Guy. La clef de l’énigme absolue, Marcel Bernier n’était pas le monstre de Denise Therrien à Shawinigan. Compte d’auteur, 2014, 157 p.

Voilà un autre livre qui promettait beaucoup, si bien qu’on se croit revenir à mon dernier compte-rendu publié la semaine dernière à propos d’Exécution.

D’ailleurs, ce n’est peut-être pas une coïncidence. Les deux hommes se connaissent, et Lefebvre ne s’en cache pas. Il écrit à ce sujet que « J.-Pierre Corbin, c’est un type que je dois remercier énormément, car il a contribué beaucoup à mes recherches; jamais je n’aurais eu autant de noms de personnes que je ne connaissais pas du tout »[1].

L’hiver dernier, une rumeur circulait à l’effet que les deux hommes projetaient de lancer ensemble leur livre respectif, ce qui fut presque le cas. Deux livres qui ne laisseront aucune trace dans l’Histoire pour la qualité de leurs textes et qui, de surcroit, promettaient de résoudre deux affaires apparemment mystérieuses. Mais voilà. Le problème, c’est que, sur le plan officiel, ces deux affaires sont considérées comme classées, en particulier celle de Denise Therrien. Pour les résoudre, il faudrait d’abord renverser la vapeur en présentant des preuves solides. Est-ce le cas?

À son tour, Jean-Guy Lefebvre promet donc de résoudre une affaire devenue pratiquement légendaire dans le patrimoine judiciaire de la Mauricie. En plus d’utiliser un style pauvre, il tente inlassablement de convaincre ses lecteurs des grands efforts investis dans une enquête qui, somme toute, ne sait pas nous convaincre. L’auteur nous révèle qu’au moment des événements il travaillait comme policier patrouilleur pour la Sûreté du Québec, loin de Shawinigan cependant.

Comme Corbin, il jongle avec la fausse modestie en écrivant que « je vous mentionne que tout ce qui est révélé dans mon livre c’est presqu’à 100% de l’inédit. Je suis persuadé que cela vous fera sursauter encore une fois, en remettant cette histoire dans votre quotidien. Je n’avais pas le choix de révéler les faits de cette enquête, que j’ai réussi à percer le secret de cette histoire rocambolesque »[2].

Concernant sa méthodologie, il ajoute avoir réalisé son « enquête par téléphone », car « débuter une telle enquête et être à 150 km de distance, la seule façon accessible, c’était d’utiliser le téléphone »[3]. De plus, il ne manque pas de souligner que pour présenter un tel travail « ça prend une détermination incommensurable »[4].

Bref, ce n’est pas la modestie qui étouffe les auteurs polémistes par les temps qui courent.

D’abord, il faut comprendre que Denise Therrien, 16 ans, a été enlevée en août 1961 à Shawinigan alors qu’elle se rendait à sa première journée de travail en autobus. Son corps ne sera retrouvé qu’en 1965 sous les indications du fossoyeur Marcel Bernier. En 1966, ce dernier subira son procès pour meurtre. Il avouera également avoir tué sa maîtresse, une prostituée du nom de Laurette Beaudoin. Condamné d’abord à la peine capitale, il verra sa sentence commuée en emprisonnement à vie avant de s’éteindre derrière les barreaux en 1977. Aux yeux de la justice, et aussi de la famille Therrien, l’affaire est classée depuis longtemps. Il n’y a donc pas lieu de parler d’énigme, de mystère ou de quoi que ce soit qui pourrait servir uniquement à susciter la sensation ou la controverse.

Pour être honnête envers ses lecteurs, Lefebvre aurait donc dû s’attaquer en premier lieu à renverser ce verdict, ou du moins tenté de nous en convaincre. Puisqu’il considère ce fait judiciaire comme une énigme dès le départ, donc sans aucune approche objective, tout le monde devient suspect. « En plus du procès, la Couronne et le juge ont erré, et la défense a-t-elle essayé de démontrer la non-culpabilité de son client? »[5], écrit-il. Donc, tout le monde est coupable, sauf Bernier évidemment. Mais on cherche encore les arguments massues.

Rapidement, on comprend que son enquête repose sur deux points majeurs. Le premier relève d’une idée préconçue : celle de croire au livre mensonger de Marcel Bernier, publié peu après sa mort par les éditions Stanké (voir Le Fossoyeur). Consciemment ou non, il va jusqu’à se mettre dans la peau du tueur pour interpréter ses pensées, et tout cela sans jamais l’avoir connu. Il tardera d’ailleurs à utiliser le conditionnel avant de revenir à des temps de verbe qui ne laissent aucun doute sur sa partialité. Bref, ce livre aurait pu être écrit par le père de Bernier volant au secours de son fils.

En fait, l’apparition soudaine de Jean-Guy Lefebvre dans nos librairies ne viendra pas remuer grand-chose, si ce n’est que de remettre le sujet de l’affaire Denise Therrien sur le tapis et de permettre aux plus jeunes de s’éveiller à cette cause judiciaire qui a profondément marqué la Mauricie.

Mais La clef de l’énigme absolue, en dépit d’un titre audacieux, n’incitera certainement pas le système judiciaire à rouvrir l’affaire. En lisant ce genre de pétard mouillé, c’est à se demander si certains auteurs n’ont pas compris qu’après un certain temps il leur ait permis d’écrire n’importe quoi en sachant parfaitement que la Justice ne commentera plus leurs sorties publiques. Et devant le silence des autorités, ces mêmes auteurs nous disent : « et bien, regardez! Personne ne me contredit, alors ça prouve que j’ai raison! »

Le deuxième point de sa théorie repose sur une expérience personnelle. Le 17 septembre 1961, alors que Denise Therrien était portée disparue depuis plus d’un mois, Lefebvre patrouillait pour la Police Provinciale (devenu SQ en juin 1968) dans le parc des Laurentides. Ce jour-là, il intercepta une voiture noire dont la plaque avant était manquante, une chose pourtant obligatoire à cette époque. Après avoir discuté avec les deux jeunes hommes qui occupaient le véhicule, dont l’un promit de fixer la plaque avec de la broche, Lefebvre les laissa repartir sans prendre aucune note. Pourtant, il avait remarqué une jeune fille assise à l’arrière, et c’est seulement au retour de sa patrouille qu’il verra une photo de Denise Therrien dans un journal. À partir de cet instant, il se dira convaincu d’avoir croisé la célèbre disparue.

Ce qui agace, c’est que sa foi reste accrochée au livre de Bernier comme à la Bible du parfait innocent. Dans Le Fossoyeur, que je qualifiais moi-même de torchon aux yeux de l’Histoire, Bernier prétendait justement que Denise avait été droguée pour être mieux maintenue en captivité avant de mourir en chutant de manière plutôt banale dans un escalier.

La jeune fille que Lefebvre aurait vue le 17 septembre 1961 paraissait-elle droguée? Apeurée? Non. Il dira seulement que « sur le moment, j’ai remarqué son visage angélique, mais rien de plus pour attirer mon attention sur quelque chose dont j’aurais intérêt à faire enquête sur le coup ». Et voilà sur quoi repose toute sa théorie. Sans pouvoir jamais prouver hors de tout doute raisonnable qu’il a bien croisé Denise Therrien ce jour-là, comment peut-on aller plus loin dans ces réflexions? Le policier aurait-il seulement été victime de cette paranoïa collective qui s’empare d’une population dans un cas aussi célèbre de disparition?

Après tout, il suffit de se rappeler la commotion engendrée par la disparition de Cédrika Provencher à Trois-Rivières en 2007. On ne comptait plus les faux signalements. Animées par un désir pourtant sincère de vouloir la retrouver, plusieurs personnes se sont mis à voir Cédrika partout.

Bien sûr, Lefebvre dit avoir fait part de sa découverte à l’époque, mais sa théorie n’a jamais été retenue puisqu’il ne fut jamais appelé comme témoin au procès de Bernier.

D’ailleurs, bien qu’il ait porté l’uniforme, on a lieu de se demander s’il a déjà atteint le grade d’enquêteur aux homicides, en particulier lorsqu’il nous épate avec des réflexions étranges : « l’enlèvement a été fait sans présence de témoin qui aurait pu aider à la localiser »[6]. Comme de raison, le but d’un enlèvement n’est pas de se donner en spectacle devant les caméras cachées de Surprise sur prise!

Quand il reproche au Dr Valcourt, le pathologiste qui a pratiqué l’autopsie sur les restes de Denise en 1965, de n’avoir fait aucune expertise sur les cheveux ou les ongles afin de vérifier la présence de drogue, il nous prouve son illogisme. Au moment du procès en 1966 il n’y avait aucune raison de croire que Denise Therrien aurait pu être droguée. Cette allégation est apparue en 1977 avec le livre fantasmatique de Bernier.

Quant à la tactique policière de l’époque qui avait inséré un agent double dans la cellule voisine de Bernier afin de recueillir ses aveux, Lefebvre la qualifie de « méthode indéniable », en plus d’ajouter que « cette enquête me semblait hypothétique, pour ne pas dire bâclée »[7]. Bref, on pourrait utiliser le même terme pour décrire le résultat de sa propre enquête.

Il se permet de critiquer sévèrement le travail des jurés en déclarant que « les jurés n’ont pas été à la hauteur pour rendre un verdict semblable, coupable », mais sans nous apporter les arguments nécessaires pour nous en convaincre. Bref, il aurait alors dû adopter le style de docu-roman de Me Clément Fortin afin de nous présenter des résumés des témoignages et ainsi nous laisser en juger par nous-mêmes. Bref, le lecteur aura l’impression de se faire infantiliser.

Sans trop qu’on sache pourquoi, il atteint un sommet de l’illogisme lorsqu’il consacre un court chapitre sur son interprétation du destin. « D’après moi, c’est une loi supérieure, qui semble mener le cours des événements, vers une certaine fatalité tragique ou la joie », écrit-il. « Dans mon parcours de vie, j’ai réalisé qu’à certain moment, j’étais sous sa [destin] domination et incapable de le repousser. Je crois que c’est un peu notre ADN de la vie d’être différent les uns des autres. Autrement dit, ce qui devait arriver, doit arriver, on n’a pas ce pouvoir suprême »[8].

Bien que savoureux pour certains lecteurs, cet extrait nous transporte aux antipodes d’une enquête rationnelle. On doute d’ailleurs qu’il ait déjà occupé une quelconque fonction d’enquêteur, en particulier lorsqu’il nous explique avoir suivi « l’affaire par la télévision et les journaux », donc sans aucun contact au sein de la section des homicides.

S’il se dit hanté par ce qu’il a vu dans le parc des Laurentides en 1961, peut-être devrait-il se rendre à l’évidence qu’il ne s’agissait pas de Denise Therrien, une admission qui lui permettrait certainement de retrouver un sommeil équilibré.

Après avoir gaspillé plusieurs pages à nous décrire ses ennuyantes démarches pour retrouver la dernière adresse connue de Laurette Beaudoin, un élément qu’il qualifie comme de « l’inédit » et d’ « élément d’une grande importance », il semble avoir eu un moment de lucidité puisqu’il mentionne que « la question m’a déjà été posée, à savoir si j’ai la preuve de ce que j’avance. C’est vrai que j’ai peut-être pas une preuve déterminante comme telle, c’est une preuve de corroboration, reconnue par la loi à cette époque, selon le juge d’instruction »[9].

Pourtant, il rembarque vite en selle lorsqu’il conclut que « aujourd’hui, je peux affirmer que mon enquête est bien résolue, car tout ce que l’on doit savoir, pour informer la justice, je l’ai, et que rien ne manque pour éclairer les jurés et le magistrat »[10].

Et cela ne le satisfait évidemment pas comme mot de la fin, car il s’étonne que la famille Therrien ait refusé de le croire : « il semblerait, d’après ce que j’ai appris, que la famille n’en croyait pas un mot de ma version des faits, quand je les ai rencontrés dans un établissement de Trois-Rivières en 2007. Je peux leur répondre que je ne fabulais pas du tout »[11]. Fabuler? Difficile de ne pas envisager cette option, surtout lorsqu’il ajoute que « je vais vous avouer sincèrement, à vous seul, si j’ai décidé de la débuter [cette enquête] et de me rendre jusqu’au bout, c’est que j’ai eu, une autre poussée du St-Esprit, qui m’a permis de réussir cette enquête presqu’irréalisable ».

D’ailleurs, si on revient à l’essentiel de cette disparition, il est difficile de croire à la théorie que Lefebvre laisse entendre sans pour autant la développer. Quatre autres jeunes filles auraient été attirées près du cimetière St-Michel de Shawinigan dans des conditions similaires avant la disparition définitive de Denise Therrien. Devant ces faits, il serait beaucoup plus aisé d’envisager l’hypothèse du maniaque sexuel, comme le confirma indirectement le procès de 1966. L’enlèvement pour fin de rançon ou autre, comme le soutenait Bernier, maintenant appuyé par son frère spirituel Lefebvre, ne semble faire aucun sens. Le choix des jeunes filles semblait s’effectuer au hasard, sans compter que les parents de Denise étaient de classe moyenne. Quel somme d’argent espère-t-on tirer de l’enlèvement d’une jeune fille de 16 ans de famille modeste choisie au hasard?

Bref, avec le sérieux présenté dans le livre d’Isabelle Therrien en 2009, il est à souhaiter qu’il ne se publie plus jamais d’ineptie de ce genre dans cette affaire.

Encore une fois, je vous réfère à mon compte-rendu du livre L’inoubliable affaire Denise Therrien, écrit et documenté par la nièce de la victime, Isabelle Therrien. Ce livre, malheureusement devenu trop rare depuis sa sortie, raconte avec sérieux toute l’histoire, en plus de se baser sur les transcriptions sténographiques et non pas sur des ragots rapportés par des auteurs improvisés et peu scrupuleux face à la vérité historique.

Que cela plaise ou non aux mythomanes, le travail d’Isabelle Therrien n’est pas seulement sérieux et définitif, mais il est aussi historiquement logique!

 

 

 

[1] Lefebvre, La clef de l’énigme absolue, p. 74.

[2] Ibid., p. 2.

[3] Ibid., p. 68.

[4] Ibid., p. 3.

[5] Ibid., p. 3-4.

[6] Ibid., p. 43.

[7] Ibid., p. 48.

[8] Ibid., p. 59.

[9] Ibid., p. 123.

[10] Ibid., p. 126.

[11] Ibid., p. 129.

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